‹ Constance dans les cieuxChapitre 9 sur 12 · A MENNAIS · texte numérisé non relu

A MENNAIS

Le mois de juin fut épouvantable, sans nouvelles de la jeune femme.

Les premiers jours Adalbert, contre toute raison, se prit à espérer qu'elle lui écrirait ou lui téléphonerait. Il attendit fébrilement les courriers : des amis lui écrivirent des lettres ineptes, les gens les plus assommants de ses relations lui envoyèrent des invitations à dîner,

i. Paroles d'un Croyant.

des fournisseurs se rappelèrent à lui par des factures. Il reçut des cartes d'Américaines qui essayaient de le raccrocher pour des soirées, des offres d'entremetteuses qui lui annonçaient des bibelots exposés de deux à sept heures, et un billet de faire part d'une vieille comtesse décédée munie des sacrements de l'Eglise. Mais, de Constance, pas le moindre mot. Le timbre du téléphone lui donnait des palpitations de cœur. La terre entière l'appela à l'appareil, sauf Constance.

11 voulut lui écrire. De certains soirs, tard, dans le silence lugubre de la maison, il s'asseyait à son bureau et rédigeait des phrases exaltées. Mais la nuit lui portait conseil et, le lendemain matin, le soleil l'éclairait sur l'inanité de pareilles entreprises, et il déchirait sa lettre.

Il mena avec dégoût sa vie habituelle, dite de plaisir.

Il faisait trop lumineux au dehors pour avoir le désir de visiter des expositions de tableaux, ou de flâner dans des boutiques de libraires à la recherche d'ouvrages rares, ce qu'Adalbert aimait assez. Il retourna aux courses. C'était

l'époque des journées de Chantilly. Il admira combien cette institution des courses a su garder les anciennes traditions, rester réfractaire à tout progrès et obtenir, grâce à des mesures sévères, qu'actuellement les concurrents ne bouclent pas le Derby plus vite qu'en 1850. Et elle a dû avoir grand'peine à lutter contre la contagion de la vitesse, car aujourd'hui il n'y a que les piétons qui aillent plus lentement qu'un cheval de courses.

Cette année-là, un souverain honora le prix du Jockey-Club de sa présence. Adéodat de Scoury, commissaire depuis quelques mois, se prodigua avec un zèle non démenti et une élégance de l'ancien régime.

Il possédait lui-même une écurie fort honorable, sinon toujours heureuse. Dans le prix de Gouvieux, un de ses chevaux avait été très avantagé par le handicapeur. Cela coûta dix louis de plus à Adalbert.

Si pendant les après-midi Adalbert jouissait encore d'une certaine liberté, ses soirées étaient celles d'un galérien. Les dîners et les réjouissances pleuvaient.

11 lui fallut prendre part à des dîners de vingt-six personnes dans des salles à manger construites pour en contenir vingt-deux au maximum, et subir des pianistes qui faisaient plus de bruit que de mal. Il fut bousculé dans des bals par des jeunes gens pressés contre des jeunes filles et qui tournaient sans parler jusqu'à l'épuisement. Il vit en ruisselant de sueur des ballets russes qui se déroulaient au fond de la mer ou dans des frimas enviables. Il fut admis à l'honneur de baiser la main de femmes admirablement belles, et de profiter de la conversation d'hommes illustres qui dissimulaient leur génie pour ne pas l'humilier.

Il vécut en somme de l'existence éblouissante et endiamantée dont rêvent en province les clercs de notaire mordus par l'ambition.

Tout cela lui était par delà l'indifférence.

Evidemment il n'assombrissait pas les réunions des accès de son humeur noire, à la façon d'un Antony. Il déposait sa tristesse en entrant, parvenait sans trop d'efforts à être comme tout le monde, insignifiant et poli, et la reprenait au vestiaire avec son pardessus et son chapeau claque. Puis, dès qu'il était seul, il appelait en

vain Constance du fond de sa misère. Elle était le cri perpétuel de sa vie.

11 l'avait rencontrée deux fois depuis leur brouille : une fois seulement aux courses, au Bois, car elle n'allait aux courses qu'à Paris — il ne s'était pas approché d'elle, il l'avait même fuie, par timidité. Une seconde fois, à un dîner nombreux. Cela avait été une heure atroce. Elle était à trois places d'Adalbert, n'avait pas paru se soucier de lui le moins du monde, avait parlé à tort et à travers tout le temps et dit plus de bêtises qu'il n'est admissible, même pour une femme. A quelqu'un de plus fat qu'Adalbert, cette fébrilité eût pu sembler un indice qu'elle affectait l'indifférence ou voulait s'étourdir, mais le malheureux garçon ne se rendait que trop compte du peu de place qu'il avait su prendre dans l'esprit de sa bien-aimée.

Après le dîner, elle s'était isolée pendant longtemps avec l'élégant des Fossés, de fâcheuse mémoire, celui sur lequel le comte Turpin avait fait jadis des révélations troublantes. Mais cela n'excita pas beaucoup la jalousie d'Adalbert

car, outre qu'il se sentait trop bas, même pour être jaloux, il avait eu entre temps des renseignements sur Constance. Des renseignements, surpris par hasard, le cœur serré, et non destinés à lui, mais venant de personnes qui semblaient susceptibles d'être bien informées sur le ménage de la jeune femme. D'après ces personnes, le mari avait délaissé sa femme dès les premiers mois du mariage, avait renoué avec ses camarades de bar, se soûlait abominablement trois fois par semaine et rentrait à quatre heures du matin en chantant des refrains obscènes et soutenu par son mécanicien.

Muni de ces renseignements, M. de Scoury, après avoir longuement médité, en était arrivé aux conclusions suivantes (peut-être erronées; :

« Délaissée par son pochard de mari, Constance (vingt deux ans) est forcément destinée à avoir un amant, et il est probable qu'elle n'en a pas jusqu'ici.

» 1° Raisons parmi lesquelles elle choisira pour prendre un amant :

a) Désœuvrement.

b) Besoin de tendresse

c) Vengeance.

d) Pour exciter la jalousie de son mari, si elle tient à lui.

é) Pour faire comme les amies.

» 2° Probabilités pour qu'elle n'ait pas encore d'amant :

a) Epoque récente du mariage.

b) Honnêteté et pudeur. (Invraisemblable.)

c) Crainte des enfants.

d) Manque de tempérament.

e) Impossibilité de parvenir à aimer X. ou Y. » Il y a donc toute présomption de penser

qu'elle s'est d'abord conduite avec des Fossés comme avec moi. Elle a joué à faire semblant d'avoir un amant, car si elle l'eût aimé, elle ne fût pas venue me trouver, et si elle eût fini de l'aimer, elle m'eût aimé aussi de la même façon. Seulement, celui qu'il faudra craindre, ce sera le suivant, ou le suivant, ou le dixième, car il y en aura un. Comment fera-t-il pour la prendre, celui-là, je n'en sais rien, mais il la prendra, et peut-être très facilement, le gredin, et il profitera sans peine de nos efforts. »

C'est pourquoi Adalbert n'avait pas de jalousie contre des Fossés qui était périmé, mais sa propre situation n'en était pas embellie,

car il pressentait bien que lui aussi mourrait sans régner et que Constance irait en apanage à un inconnu, peut-être à un soudard indigne de toute couronne.

Vers la fin de juin, sa belle-sœur Adéodat lui envoya une invitation pour un gala de l'Opéra. Elle tenait généralement en mépris les spectacles profanes, mais comme c'était une représentation de bienfaisance, elle croyait de son devoir d'y participer, en tant que présidente d'oeuvre. Il s'agissait de venir au secours de gens qui avaient été inondés pendant l'hiver ou insolés pendant l'été, on ne savait plus bien, mais des artistes étrangers avaient promis leur concours, les loges coûtaient trente louis, et le bon ton commandait de s'y rendre.

La salle était une splendeur, étincelante de colliers et de diadèmes, et comme les places avaient été louées pour cette soirée en dehors des séries d'abonnements, personne n'était dans sa loge habituelle. Il en résultait une confusion charmante : l'œil du spectateur était dérouté, il ne trouvait plus ses points de repère de tous les jours, et c'était comme si dans le panorama

d'une ville, on eût déplacé les ruines majestueuses qui en sont la gloire. Aussi chacun fouillait-il de la lorgnette sans relâche, inspectant successivement tous les coins avec une émotion d'explorateur.

Quand Adalbert entra, assez tard, dans la loge de côté qu'avait louée sa belle-sœur, la salle était plongée dans une demi-obscurité. On était en train de chanter Rigoletto en plusieurs langues. L'homme chantait en italien, et la femme en français, à moins que ce ne fût en espéranto, car il était impossible de saisir un mot. Une conversation générale couvrait d'ailleurs ce bavardage.

Madame Adéodat, qui faisait bien les choses, avait à côté d'elle la vénérable duchesse de Sancerre, née Sancerre, princesse du Saint-Empire, figure universellement connue et estimée dans la société européenne, présidente de dix œuvres de charité, autorité la moins contestée de la Croix-Rouge, chevalier de la Légion d'honneur1.

La vieille duchesse avait sorti tous ses bijoux; elle portait au cou une rivière de diamants, et d'autres joyaux qui n'avaient jamais été remontés chez Cartier.

Danj la loge se trouvaient aussi le comte Turpin, rasé et bouffi, qu'on aurait pu prendre pour un acteur, un colonel mondain et Adéodat avec l'air de suprême ennui qu'on lui voyait chaque fois qu'il était en compagnie de sa femme.

Les deux dames s'entretenaient réciproquement de leur propre mérite. Madame Adéodat, tournée vers son interlocutrice et dominée par elle, se détachait à la silhouette sur le fond un peu éclairé de la scène. Elle était horrible, avec son profil pointu et son misérable petit chignon vertueux; par instants sa voix de fausset lui échappait et venait pénétrer dans les oreilles comme une vrille.

« Ma belle-sœur est une vraie pièce de musée, pensa Adalbert; je veux dire rare, curieuse et pas belle. »

Le comte Turpin, qui revenait d'une croisière en Méditerranée, jugeait que pour s'être fait faire une casquette de yacht à Cowes et avoir passé quinze jours sur l'eau, il avait droit à un langage technique. Il racontait au colonel les dangers qu'il avait courus dans son périple ;

— Comme nous laissions par tribord le feu de Dragonera, nous avons été pris par un coup de vent de suroît. Un véritable typhon ; nous avons failli être mis au plein en dix minutes. Même un navire de six mille tonnes avec machine en avant toute, n'aurait pas étalé le vent.

Adalbert pensa : « Achille Turpin devient gâteux; chez lui la lame de rasoir a fini par user le fourreau. »

Ce fut l'entr'acte. La salle s'illumina soudain. Adalbert promena un regard circulaire; son cœur s'arrêta : presque en face de lui, de l'autre côté, il venait d'apercevoir Constance.

Constance était avec Lolita. C'était elle qui avait dû louer la loge, car elle se trouvait assise le plus près de la scène. En arrière, le père Penalosa et un vieux monsieur inconnu. Au fond, Adrien, et, debout, le mari de Constance dont on voyait dans l'ombre le plastron blanc et la tête aussi cramoisie que le damas de la tenture.

Les gens avaient remué pour l'entr'acte. Adéodat était sorti, le comte Turpin était allé montrer dans les couloirs sa face blême que

les embruns n'avaient pu hâler. La ducnesse tenait ses assises sur le canapé dans le petit salon de la loge. De nombreux visiteurs vinrent lui présenter leurs hommages; l'oncle Thierry lui-même, qui était de la maison, parut un instant et l'appela Himiltrude — ils avaient joué ensemble, sous Louis-Philippe. Le colonel mondain fut assez sémillant; son régiment était dans une ville lointaine, mais lui toujours à Paris. Il ne devait passer dans sa garnison que le temps de ses permissions, était très au courant de tous les potins et disait du mal de ses contemporains aussi bien qu'un civil.

« Le médisant, pensa Adalbert, est un homme terrible au milieu des villes1. »

Le dialogue toutefois fut spasmodique et sans réel intérêt. Adalbert s'ennuyait en grand.

Les conversations commençaient à mollir quand l'orchestre vint leur donner un regain de vitalité.

Le rideau se leva sur un ballet qui pouvait être celui des Deux Pigeons, avec quelques premières danseuses des théâtres impériaux de Saint-Pétersbourg et de Moscou.

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