LETTRE DE STÉPHEN A ANICÉE. — FRAGMENT
Manille, le 3 mai 1346.
Oui, ma bien-aimée, c'est la dernière lettre. Je m'embarquerai le 28, et, s'il plaît aux deux de bénir ma traversée, je serai à tes pieds vers la mi^-septembre. 0 Anicëe , c'est la première fois que je te quitte depuis dix ans d'un bonheur si complet, qu'il est divin, et je jure bien que c'est la dernière. Tu l'as voulu, cruelle amie, généreuse créature 1 Je ne pouvais refuser cette mission sans manquer à mes devoirs, disais-tu. Après tant de travaux consciencieux et assidus, j'étais forcé de rendre à la science, ne fût-ce qu'une fois en ma vie, un service éclatant, de faire à l'humanité un grand sacrifice. Eh bien, je l'ai fait, j'ai immolé deux années de ma vie î J'ai consenti à mourir tout vivant pendant deux années ! Je suis quitte, n'estce pas? j'ai payé mon tribut, j'ai apporté ma pierre à l'édifice; on ne me parlera jamais plus d'aller dans un lieu où tu ne pourras pas me suivre ! Non, tu ne sais pas ce que c'est que de vivre sans toi. Comment le saurais-tu? Il est impossible que quelqu'un &u monde soit semblable à toi, pour que tu te fasses une idée de ce que tu es pour moi. 0 mon amie, ma sainte, mon âme, mon avenir, ma vie, mon toutl... Je ne puis rien trouver qui soulage mon cœur en t'écrivant. Les mots sont
nuls; il n*en existe pas pour exprimer mon amour, ma passion... Oui, c'est une passion dévorante que cet amour si calme auprès de toi, si déchirant de loin I Tu remplis l'âme qui te possède d'une joie si complète, qu'à tes côtés on savoure l'infini ; mais être séparé de toi par des continents, par des mers, par d'autres étoiles que celles qui ferment notre horizon, passer des jours, des mois, des années sans te voir, sans t'entendre, sans te presser sur mon cœur, c'est l'horreur de la tombe, moins le repos de la mort. Jamais, jamais je ne recommencerai cette épreuve. Je ne sais comment j'ai pu y résister. . . .
Que ta mère chérie te donne la force qui me manque ; que cet ange béni te verse une double tendresse ; qu'elle essuie tes larmes en secret ; qu'elle me conserve ces beaux yeux qui sont mon empirée, mon ciel sans limite, ma source sans fond. . . .
Folle, qui croit que je la trouverai vieillie ! C'est moi qui suis vieux maintenant. Loin de toi, j'ai cent ans. Je n'ai ni cœur, ni volonté, ni force, ni repos. Ah ! je n'étais pas né pour ce qu'on appelle les grandes choses, moi ! Je ne sais pourquoi j'ai aimé les sciences et les arts avant de te connaître. C'était le besoin de te rencontrer qui me faisait chercher mon idéal dans l'univers. Je t'ai trouvée, je n'ai plus cherché. Je n'ai plus travaillé que pour te mériter aux yeux du monde. Ce jour estil enfin venu, mon Dieu? Ah ! pourquoi n'a-t-on pas laissé ces deux pauvres cœurs s'adorer et se fondre ensemble dans l'oubli de tout ce qui n'était pas eux ! C'était donc un crime de notre part que de n'avoir besoin de rien et de personne?
Oui, certainement, les lettres de laMorenita sont charmantes, je dirais surprenantes pour son âge, si je n'avais assisté au rapide développement de cette étrange petite créature. Elle sait exprimer, avec une facilité rare, toutes ses jeunes lubies ; et ce qui ne la fait ressembler à aucune des petites merveilles qu'on rencontre de temps en temps dans les arts ou dans les sciences, c'est qu'elle n'a ni science ni art, et qu'elle garde, dans l'ex-
pression, le naturel qu'à son âge on dédaigne et farde presque toujours.
Mais ce n'est pas une raison pour la croire supérieure à tol^ mon Anicée. Prends garde à ce besoin que tu éprouves de t'effacer devant ce que tu aimes. Si la pauvre enfant s'en aperçoit jamais, la vanité la prendra. Gomment veux-tu qu'on se croie plus que toi, et que la raison tienne contre une telle cause d'orgueil? Morena avait des défauts qui ne lui permettront jamais d'aller jusqu'à ta ceinture. Ahl j'ai peur de trouver ma filleule horriblement gâtée, chère amie. Heureusement, la bonne maman est là. Mais je n'aime pas l'engouement aveugle de ce père qui la traite en princesse des Mille et une Nuits, et qui ne veut la voir qu'à travers le trou d'une serrure. Où donc l'a-t-il vue sans qu'elle s'en soit doutée? Tu me conteras cela. Mais je dis que, puisqu'il n'a pas d'enfants après quinze ans de mariage, et que sa femme n'est plus jalouse de lui, il ferait mieux de l'adopter sans l'éloigner de toi. Tu vois, je parle en vieux. C'est moi qui suis le raisonneur, le bonhomme Prévoyance. Je crains l'avenir pour cette enfant, qui s'habitue à croire qu'elle est fille d'un roi, et qui dédaignera tous les partis, pour arriver à découvrir que certains partis la dédaignent.
Je lui envoie, pour son anniversaire, un dan tout de sentiment. J'ai grand'peur que, ce jour-là, enivrée par quelque nouvelle folie de ce cher duc, qui est un homme d'imagination plus que de jugement, elle ne méprise un peu mon cadeau de parrain, pour se regarder au miroir, revêtue de quelque robe de brocart, coiffée de quelque escarboucle tirée de l'écrin des fées.
Vous ne me parlez pas de Rosario ; donc, vous n'avez pas encore découvert ce qu'il est devenu. Je confesse que je ne m'en tourmente plus guère. Nous l'avons pourvu d'un état en ne refusant aucun développement à son éducation musicale. Il en a profité tant bien que mal. Ses défauts se corrigeront peut-
être forcément dans le contact du monde brillant qu'il recherche, monde indulgent à l'ordinaire, mais hautain parfois, et qui, tout en applaudissant les seguidillas du gitano, lui pèsera lourd sur la tête, s'il ne sait esquiver la rencontre des humiliations. J'ai (lan& l'idée qu'il s'est dérobé aux études du Conservatoire et aux sermons de Roque, pour aller briller dans quelque petite cour d'Allemagne, ou dans quelque pays à festival, sous un nouveau nom de guerre. Il nous reviendra encore avec quelques dettes. Ce n'est rien, si l'honneur est sauf. Espéronsle. S'il a peu de sentiment de la vraie dignité morale, il a du moins peu de vices, et sa vanité immense le préserve des en<^ trainements qui abaissent sans retour.
Laisse le père Schwartz ennuyer Morenita et lui prouver que l'imagination et la facilité ne suffisent pas. Dis à cet excellent ami que je lui rapporte de la musique indoue, chinoise, japonaise , plein mon cerveau ; car je me fie plus à ma mémoire et à mon sentiment pour lui traduire tout cela, qu'à une version écrite, où, malgré moi, j'altérerais l'étrangeté du texte.
Roque m'a écrit de Paris une lettre de vingt pages. Bon bloque î il est parvenu à être un médecin de renom, lui qui méprisait tant la science des conjectures! C'est égal, si tu es malade, j'aime mieux que tu consultes le vieux médecin du village. Il procédera par la routine de l'expérience, au lieu que Roque, par la route des idées pures, m'effrayerait beaucoup encore dans la pratique. Il faudra que je tâche de mettre encore beaucoup d'eau dans son vin. J'espère qu'il viendra passer trois jours avec nous pour mon arrivée.
Et notre ami Clet est donc enfin accouché d'un joli poëme, qui ne méritait pus tant de façons? Je m'en doutais bien ; les montagnes accouchent toujours de la même manière. N'importe, je serai aise de le revoir. Je l'aime depuis que tu m'as fait un si grand mérite de mon premier duel. Dieu sait que
mon mérite n'était pas grand, et que, pour ne pas être un blanc-bec, j'aurais, dans ce temps-là, cassé cent bras et reçu cent baHes dans le corps, sans me plaindre et sans plaindre personne. Qui croirait cela, à me voir? Mais il fallait bien prendre cette inscription-là?
Quand je songe que, dans trois mois, je serai à tes pieds!... c'est à devenir fou 1 II me faudra séjourner une semaine à Fisthme de Suez. Je t'écrirai des bords de la mer Rouge.
JOURNAL DE MORJINITA
46 septembre. — Briole.
Il est donc enfin revenu, mon cher parrain! Mais il est vieux!... Comme j'ai été surprise de le voir avec un visage hâlé, amaigri, des cheveux blancs sur les deux tempes! Cela m'a intimidée, et j'ai retrouvé plus de la peur que de la tendresse que j'avais pour lui autrefois.
Il était arrivé à cinq heures du matin ; je ne le savais pas. Mamita, en entrant dans ma chambre, ne m'en a rien dit. C'est une surprise qu'on me ménageait. Nous nous sommes mises à table ; en voyant un couvert de plus, je me suis doutée de quelque chose ; mais le père Schwartz a dit d'un ton si sérieux que M, Clet était arrivé et venait passer trois mois avec nous, que '^e n'ai pu m' empêcher de faire la moue. J'ai ce CLet
en horreur, je ne sais pas pourquoi. Aussi quelle joie quand mon parrain est entré ! J'ai été si émue, que je n'osais pas l'embrasser. Il en a été étonné ; et puis, après les premières tendresses, il s'est mis à m'examiner. J'étais bien mal à l'aise, et ses remarques n'étaient pas trop obligeantes.
— Tu n'as guère grandi, et je crois que tu es plus brune qu'à mon départ. Quelle petite sauterelle !
Ah! je vois bien que, décidément, je suis laide; mais il aurait pu se dispenser de me le faire entendre si clairement. Alors il faudra que je m'arrange pour avoir beaucoup d'esprit ; autrement, personne ne prendra garde à moi •
20 septembre.
Depuis quatre jours, j'ai pris mes leçons avec assiduité, j'ai étudié mon piano avec ardeur. C'est que mon parrain m'a encouragée. Il a été content de mon jeu; mais il a trouvé que je ne lisais pas la musique assez vite, et a dit qu'il ne me ferait travailler que quand Schwartz serait très-content de moi. Il me trouve instruite et avancée pour mon âge ; mais il fait entendre que, si j'en restais là, je ne serais qu'une petite sotte. Allons, je vois bien qu'il faut que je me donne beaucoup de peine pour lui plaire, à ce bourru de parrain 1 Eh bien, on s'en donnera.
Comme il aime mes deux mamans! Je crois qu'il préfère mamita. Oui, c'est une adoration qu'il a pour elle. Ce sont des soins, des attentions..* et, quand il croit que je ne le vois pas, il la regarde comme l'aigle épris de la beauté du soleil. Que je suis peu de chose, moi, entre ces doux êtres si parfaits et qui se comprennent si bien î Pourquoi ne sont-ils pas mariés ensemble? C'est singuUer, cela! car tous cerux qui les abordent
sans les connaître leur parlent comme s'ils étaient mari et femme et n'hësitent pas à me croire leur fille.
Leur fille! Ah! je voudrais l'être! mamita ne m'aimerait peut-être pas mieux, mais mon parrain ne serait pas si clairvoyant sur mes défauts, et, s'il s'imaginait que je lui ressemble, lime trouverait belle. Je ne sais pas pourquoi j'ai tant d'amourpropre avec lui 1 Quand grand'mère me réprimande , cela m'impatiente, voilà tout; quand c'est mamita, cela m'afflige; quand c'est lui... cela me vexe et m'humilie.
Qu'est-ce que ça me fait, après tout, de ne pas être pour lui, comme pour mamita, une petite merveille? Il n'est ni mon père ni mon futur mari, et voilà les deux seuls hommes à qui je sois forcée de plaire!
22 septembre.
M. Roque et M. Clet sont arrivés ce matin. Quelle drôle de figure que M. Roque, avec ses lunettes d'or qui tombent sur son nez à chaque mouvement qu'il fait ! Gomme il est brusque, gauche, anguleux, grand, maigre, avec des habits trop larges, et des pieds si longs, des souliers si baroques ! Je ne peux paa le regarder sans rire. Heureusement, il ne s'en aperçoit pas. Je crois que plus il est savant et spirituel, plus je le trouve ridicule. Mon parrain est cependant plus savant que lui, à ce qu'on assure, et, quant à de l'esprit, il en a cent fois davantage, je m'en aperçois bien. Pourtant jamais perconne ne trouvera M. Rivesanges plaisant ni bizarre. Je voudrais bien l'entendre jouer du piano. Je ne m'y connaissais pas autrefois. lime semble qu'à présent cela me ferait grand plaisir. Il ne veuc pas me faire plaisir apparemment ; car il m'a refusé net hier, et puis il a ajouté en se tournant vers mamita :
— A moins, pourtant, que vous ne l'exigiez î
— Non, lui a-t-elle répondu, pas encore. Il faut, pour que cela vous plaise, que vous vous sentiez en train de rêver, et c*est trop tôt.
— Oui, oui, a-t-il repris : la rêverie, c'est le bonheur qu'on savoure, et je ne suis pas encore assez remis de la joie de me trouver ici.
J'ai écrit ces phrases pour ne pas les oublier» Je ne les comprends guère; mais elles me font rêver aussi, moi. C'est donc un [bien grand bonheur que l'amitié, puisque voilà un homme si heureux de la société de mamita !
Ah ! je suis trop seule, moi ! Je ne connais pas toutes ces douceurs de sentiment dont on parle autour de moi. Mamita est heureuse de ne jamais quitter sa mère ; M. Roque est heureux de revoir mon parrain. Schwartz est heureux de voir les autres si heureux. Il n'y a que moi qui me sente triste souvent et ennuyée au fond du cœur. Je les aime certainement autant qu'on peut aimer, ces bons parents adoptifs ; mais cela ne fait pas que je ne désire et ne rêve rien hors d'ici. Quoi? Je ne sais pas ! quelque amitié qui me fasse trouver que je suis heureuse comme les autres, ou quelque distraction qui me fasse oublier que je ne le suis pas,
M. Glet, que je continue à détester cordialemet, et qui, je crois, me le rend bien, a beaucoup parlé du monde, et des fêtes et des spectacles de Paris, toutes ces belles choses que j'entrevois à peine, du fond de notre chartreuse de la rue de Gourcelles, et que mes mamans déclarent si puériles et si maussades? Quelle étrange idée ont les gens graves de vouloir dégoûter les autres de ce qui leur déplaît ! Mon parrain est de leur avis. Eh bien, pourquoi est-il un homme de si grand mérUe? Pour qui s'est-il donné la peine de savoir tant de choses ? Est-ce que ce serait pour mamita toute seule, comme il a l'air de le lui dire avec ses yeux, quand il reçoit son éloge ? Elle doit être bien ûère au fond de son cœur, si cela est ainsi I
Oui, oui, je comprends qu'avec une admiration si constante et si flatteuse auprès d'elle, elle ne désire pas celle des autres et fuie le monde pour se renfermer dans l'amitié. — Mais, moi, personne ne m'admire, et je trouve cela fort triste. Mon parrain a eu l'air de me dire aujourd'hui que j'étais vaine. Non, puisque je n'ai pas sujet de l'être. J'aurais besoin d'être tout pour quelqu'un ; je serais tout pour mamita, si elle n'avait pas sa mère, son frère, et mon parrain, qu'elle aime certainement encore plus que moi I
35 septembre.
J'ai essayé aujourd'hui de faire une étude d'après nature de la figure de mon parrain, pendant qu'il lisait. J'étais forcée de le regarder, et, comme il ne me regardait pas, jamais je ne l'ai si bien vu. Je ne sais plus s'il est vieux, comme je me l'étais imaginé à son arrivée ; je crois que c'est parce que je m'étais fait de lui une tout autre idée que je l'ai trouvé ainsi. Aujourd'hui, il m'a semblé jeune, ou tout au moins si beau, qu'il n'a pas besoin de jeunesse. Non, je me trompe encore, il n'est pas beau. Il a une physionomie si expressive, si distinguée, si agréa ble, qu'il n'a pas plus besoin de beauté que de fraîcheur. Il a beaucoup gagné, d'ailleurs, depuis le peu de jours qu'il est ici. Son teint s'est éclairci, reposé : son regard a pris une expression plus douce. Un peu plus de toilette aussi a rajeuni sa tournure. Oui, il a tout à fait l'air d'un jeune homme quand il rit: et quelles dents de perles 1 Ses yeux sont alors comme ceux d'un enfant '; mais, s'il devient sévère, s'il blâme mes idées, s'il raille mes fantaisies, il est vieux, bien vieux! Il me fait peur ; mais je ne sais pourquoi je l'aime encore plus après qu'il m'a grondée.
26 septembre.
Puisqu'il le veut, je monterai à cheval moins souvent et prendrai mon plaisir avec plus de tranquillité. C'est vrai que je suis une nature immodérée I Comme il a deviné cela tout de suite! et mamita qui ne s'en doutait pasi Vraiment, je crois que, s'il ne me chérit pas comme elle, du moins il fait plus d'attention à moi. Il faut donc que je sois calme et patiente. Allons, j'en aurai l'air, dussé-je en mourir !
27 septembre.
Il a enfin joué et improvisé ce soir. Oh! quel talent, quelle âme, quel charme! Voilà la seule de ses grandes facultés que je sois un peu capable de comprendre, moi! Pour le restej'admire sur parole. Mais la musique, c'est une chose que je sens, que je possède dans mon cœur, comme lui, quoi qu'il en dise, et quoique je ne la possède pas encore dans ma tête, comme Schwartz. Non, non, je ne l'ai pas seulement au bout des doigts, comme ils le prétendent, cet art divin ! Mon chei Stéphen l'a fait passer aujourd'hui dans tout mon être. J'étais émue, brisée, j'avais envie de pleurer, je tremblais. Il n'a p 4 daigné voir cela, lui, mais mamita s'en est bien aperçue. Elle m'a embrassée en disant :
— Eh bien, tu vois qu'il vaut mieux posséder un don comme celui-là, qui fait tant de bien aux autres, que d'être habile à sauter les fossés pour leur faire peur?
Elle a bien raison, mamita ! Et puis elle sait que tout me sera possible si mon parrain s'en mêle un peu, et elle attire toujours son attention sur moi ; mais ce n'est pas facile : on dirait qu'il ne veut m'en accorder qu'à ses moments perdus.
2S septembre.
H m*a fait beaucoup de peine aujourd'hui. Il est venu à quatre heures, comme tous les jours, et je me suis trouvés seule au salon lorsqu'il est entré. J'étudiais mon piano, je mn suis levée bien vite pour ne pas l'ennuyer. Il m'a dit de continuer et a pris le journal. Je l'ai supphé de ne pas m'entendre.
— Oh ! parbleu 1 sois tranquille, a-t-il répondu, je ne t'entends pas!
J'ai trouvé cela bien cruel, je le lui ai dit avec des larmes dans les yeux, Il m'a regardée alors d'un air si étonné, si froid, si sévère, que j'ai failli m'évanouir.
— Vous ne m'aimez pas du tout, me suis-je écriée.
— Allons, a-t-il répondu, je vois bien que tu es folle.
Et il a repris son chapeau, il est sorti sans me donner la moindre assurance d'affection. Oh! il est étrange, mon parrain! il a les caprices d'un homme qui sent tout le monde audessous de lui. C'est un orgueilleux!... ou bien je lui déplais particulièrement. Il me trouve laide. C'est donc que je le suis. Si j'en étais sûre, je me tuerais»