JOURNAL DE STÉPHEN. — FRAGMENTS
29 septembre.
Pour la première fois, aujourd'hui, j'ai goûté l'indicible charme de mes anciennes rêveries. Loin d'elle^ cela m'était im-
possible. Je tournais à la tristesse, à la douleur, presque au désespoir. Et puis ces climats brûlants, ces aspects splendides de l'Inde ne sont pas faits pour ce genre de contemplation. La nature tropicale est trop vigoureuse pour l'homme; elle l'énervé de chaleur ou elle l'accable de magnificences. Ces brises, chargées d'acres parfums, ne caressent pas, elles enivrent ; ce ciel étincelant ne souflTre pas le regard de l'homm.e. Tant de vigueur semble faite pour les êtres où la matière domine rintelhgence. L'éléphant et le tigre sont les rois de ces contrées. L'Indien est faible comme un roseau.
Depuis mon retour, je n'avais pas eu une matinée de loisir. Tant de travaux à mettre en ordre 1 tant d'idées à repasser au crible de la réflexion! tant d'aperçus à soumettre à l'examen de la conscience ! Oui, je suis sincère, j'aime la vérité, je suis son serviteur, je serais son chevalier au besoin. Produire de brillants travaux, tout le monde le peut, avec quelque savoir et de l'imagination. Mais donner à la science une forme attrayante, lui ouvrir un nouvel horizon sur un point quelcon-que, sans hasarder de téméraires assertions, voir plus loin que la méthode aride, sans voir faux pour se singulariser, c'est plus qu'un travail à faire, c'est un devoir à remplir. Ce devoir accompli fera enfin de moi, à trente-quatre ans, un homme qu'on jugera peut-être digne d'avouer son bonheur intime. Il y a longtemps que j'eusse pu extorquer ce droit. Le bruit et le succès sont si souvent le prix de l'audace et du sophisme I mais ce n'est pas ainsi que je voulais mériter ma récompense.
Me voilà donc enfin dans ma chère vallée, sous mon ciel pâle, dans une atmosphère appropriée à mon organisation physique et morale î
Je puis enfin me posséder, moi, et oublier ce monde de l'infini, où je m'épouvante d'être si petit, pour me sentir renaître et pour retrouver mon individualité , ma jeunesse, ma puissance relative dans le monde de mes afi'ections et de mes
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goûts î Arrière le journal du savant criblë de mots grecs, Jatîn» et arabesl Ne fût-ce que pour quelques jours, je veux reprendre le journal de l'écolier amoureux.
Il fait depuis avant-hier, une chaleur exceptionnelle dans la saison de notre climat. On se croirait aux premiers jours d*août« Après avoir fermé et scellé mes derniers cahiers, je me suis senti un besoin d'enfant de courir seul dans la campagne, sans volonté, sans but, comme autrefois. Ce n'était pas encore l'heure d'aller rejoindre ma bien- aimée. J'avais un tiers de journée à dépenser en songeant à elle sans douleur, sans inquiétude, sans impatience.
J'ai pris la rive gauche de ma petite rivière et je l'ai suivie en herborisant. Il n'y a pas ici un pauvre brin d'herbe que je ne regarde avec plaisir comme un vieux ami. Au lieu de ces noms barbares que la science leur donne, je pourrais les baptiser tous de quelque mot charmant qui serait un souvenir de ma vie intime.
Au bout d'une heure de marche, je suis revenu sur mes pas, ne voulant pas perdre de vue ce cher manoir de Briole dont j'ai été bien assez longtemps séparé par des horizons sans nombre. J'étais content de me voir assez près pour me dire que, si je voulais, d'un trait de course, en quelques minutes, je serais là. Mais j'avais la rivière à traverser et plus d'une heure de marche sans passerelle. Pour n'avoir pas cet obstacle qui gênait déjà la liberté de mon rêve, j'ai fait un paquet de mes habits et j'ai traversé à la nage le ruisseau, calme et profond à cet endroit-là. L'eau était encore si agréable, que j'y suis resté dix minutes; après quoi, à demi rhabillé sur l'autre rive, étendu sur le sable tiède que perçaient de vigoureuses touffes de brome, j'ai goûté un indescriptible bien-être, et j'ai dépensé là, complètement inerte, complètement heureux, les deux heures qui me restaient.
0 douceur infinie de l'air natal 1 placidité des eaux pares-
seuses, complaisant silence du vent dans les arbres, débonnaire majesté des bœufs couchés sur l'herbe courte et brûlée des prairies, jeux naïfs des canetons que la poule Yout ramener au rivage, pays simple et bon, prose charmante de la poésie rustique !
Je n'étais pas loin du moulin. J'entendais le cri plaintif et doux de la roue vermoulue qui semble se plaindre du travail et pleurer avec l'eau qui l'entraîne. Les jeux des enfants et le chant des coqs envoyaient de temps en temps une fusée de gaieté dans l'air somnolent Une fraîcheur molle pénétrait dans tous mes pores. L'arome des plantes aquatiques planait sur moi sans chercher à m'écraser. Rien de violent, rien de sublime dans cette nature paisible. Là oii j'étais couché, je n'avais rien à admirer : l'horizon était fermé pour moi, d'un côté par les buissons épais de la rive gauche, au bout d'un travers de ruisseau qui n'a pas vingt pieds de large ; de l'autre, par le terrain qui se relevait en talus inégal à deux mètres au-dessus de ma tête. Par une échancrure, j'apercevais seulement la cime de quelques arbres et un pan de toit, dont les ardoises se confondaient avec la végétation bleuâtre des saules. C'était Briole, mon nid, mon asile, mon Éden, là tout près, pour ainsi dire sous ma main.
Que pouvais-je désirer? Une forêt vierge? des précipices? une végétation hérissée qui déchire les regards? les vents maritimes qui abrutissent? les cimes qui donnent le vertige? les cataractes qui ébranlent les nerfs? Non, non! Je ne regrettais rien de tout cela, je ne voulais rien de mieux, rien de plus que cet horizon de pauvres herbes, ce ruisseau sablonneux, ce gloussement de la poule, cette apathie des bœufs qui venaient tremper leurs genoux cagneux dans la vase, à mes côtés, et qui, en se dérangeant fort peu pour moi, ne me dérangeaient pourtant nullement.
De quoi l'homme pensant a-t-il besoin pour être heureux?
De spectacles, d'émotions, de surprises, de découvertes, de conquêtes? Non, il a besoin d'être aimé d'abord j et puis de quelques instants de repos absolu après son travail.
Ce repos de l'âme et du corps n'est pas l'oubli de la vie. Ce n'est pas la végétation de la plante ni la digestion de l'animal ; c'est quelque chose qui participe de ces mornes extases de la matière, mais qui n'empêche pas le principe divin de se sentir en possession de lui-même. L'amour rassasié chez les végétaux et chez les bêtes semble ne plus exister quand sa phase est épuisée. Chez l'homme, il s'éternise dans sa pensée, et cette pensée n'admet pas que la mort même puisse l'anéantir, tant elle est puissante et profondément liée à son principe vital. Le souvenir du bonheur et son attente sont vivants jusque dans le sommeil.
Pendant deux heures de cette complète inaction, je n'eus pas une seconde d'ennui, et il me semble pourtant qu'elles ont duré deux siècles. Je ne sais si je pensais, je ne songeais pas à penser; j'ai pourtant très-bien vu et entendu toutes chose autour de moi. Les myriades d'ablettes argentées qui s'ébattaient au soleil dans les petits lacs creusés sur le sable de la rive par le pi^d des bœufs ; la gourmandise capricieuse du chevreau qui est venu goûter à toutes les plantes et qui a fini par s'accommoder d'une écorce à ronger ; le sillage muet de la loutre le long des roseaux ; la chasse ardente de la fauvette qui a guetté et poursuivi la même mouche pendant un quart d'heure entier, au milieu de mille autres qu'elle dédaignait; le niveau de la rivière qui a baissé, à mesure que s'ouvraient les déversoirs des moulins, et qui a laissé les mousses inondées de ses marges bâiller au soleil ; l'ombre des arbres qui était à mes pieds et qui, passant sur moi, a fui derrière ma tête... Où est Ig plaisir de contempler ou seulement de remarquer tout cela? Ce n'est ni un plaisir de savant, ni même un plaisir de poète. Tous deux sont difficiles à satisfaire. Il faut à l'un du beau, à
Fautre du /are. Ma jouissance s'accommodait de ce qu'il y avait de moins insolite, de plus vulgaire dans le premier milieu venu, un coin d'herbe et de sable au revers d'un fossé, un réseau de ronces pour cadre et quelques ardoises pour lointain.
Anicée!... tu es dans tout, tu es tout pour moi. Au delà de ces lignes bleues qui encadrent le ciel autour de ta demeure, il n'y a rien dans l'univers dont je me soucie sans toi, comme il n'y a rien que je ne puisse supporter à cause de toi. Là où tu vis ma vie se renferme, là où tu passes elle s'attache à tes pas... Trésor sans prix, inépuisable source d'orgueil intérieur et de pieuse reconnaissance que la possession d'une âme sans tache, d'une clarié sans ombre, d'une tendresse sans défaillance! Les soleils mêmes ont des obscurcissements, et, dans les abîmes de l'empyrée, on voit l'éternelle lumière subir, au sein des astres, de mystérieuses intermittences. L'amour et la douceur de cette femme n'en ont pas. Elle sera toujours jeune, puisqu'elle pourra mourir courbée sous le poids de l'âge sans avoir commis une faute, sans avoir connu une mauvaise pensée. Trouvez-moi donc une vierge de quinze ans qui puisse me garantir qu'elle fournira encore deux lois cette carrière, sans pécher une seule fois contre le ciel et contre moi, pas même dans le secret de son imagination 1 Couronne ton front de cheveux blancs, ma sainte compagne; moi, j'y ajouterai la couronne de lis et de jasmin des madones.
A trois heures, je suis rentré chez moi pour m'habiller. Malgré la liberté de la campagne ^ de l'absence d'étiquette qu'a toujours pratiquée ma bonne mère, je ne veux jamais me présenter devant elle ou devant sa fille sans être d'une propreté scrupuleuse. L'abandon des soins de la personne est un man» que de respect envers les femmes, et je veux respecter ces deux femmes-la jusque dans les plus humbles détails de la v e, %t à tous les instants de ma vie.
174 LA FILLKULE
Je ne regrette pas de ne point habiter officiellement le château. Tout y est élégant, commode, agréable à voir et ingénieusement adapté aux aises de cette vie tranquille. J ai moimême arrangé ce séjour avec un soin jaloux d'y voir ma bien-aimée ne manquer et ne souffrir de rien. Comme l'oisillon tisse et ouate son nid, nous autres, pauvres humains, nous bâtissons nos demeures avec amour pour cette courte saison qui s'appelle la vie. Plusieurs y mettent de l'orgueil. L'orgueil de la maison que j'ai préparée, c'est celle qui devait l'habiter.
Mais la possession des choses n*est pas ce que s'imagine le vulgaire. Toujours illusoire et précaire, elle est une jouissance à laquelle l'homme raisonnable ne peut attacher qu'un prix relatif. Il ne peut aimer sa maison et son jardin qu'en transformant, dans sa pensée, ces objets matériels en témoins de son bonheur passé ou présent. Si de tels objets deviennent chers, c'est parce que, de l'état de choses, ils passent à l'état de souvenirs.
J'aime donc Briole comme on aime un être abstrait. C'est l'auréole de suavité que respire mon amie, c'est la mienne par conséquent. Je possède cette chose ainsi idéalisée. Mais que je sois seul, que celle dont la présence l'éclairé me soit ravie, que ferais-je de ce sanctuaire vide? Une relique qui, après moi, serait inévitablement profanée. Ah! il faudait pouvoir anéantir tout ce qui a appartenu à un être adoré, comme on brûle ses habits plutôt que de les voir toucher par des mains étrangères !
Je trouve notre vie si bien arrangée, que je souhaite n'y rien changer. Les unions qu'on appelle disproportionnées sc^s le rapport de la fortune seraient purifiées, même aux yeux jaloux, si l'amour et la religion, et non les intérêts matériels, en formaient le seul lien.
Que le sentier est doux qui, de mon verger, conduit au jardin d'Anicée! En prenant à travers les prés, je n'ai pas pour -
dix minutes de trajet. Au bout de la prairie, où le plateau s'abaisse assez brusquement, mes pas avaieiit creuse, avant lo grand voyage dont j'arrive, une sorte d'escalier sur la coulée rapide. J'ai trouvé à mon retour la rainure comblée et mon doux chemin de gazon prolongé en pente moelleuse jusque sous les premiers chênes de la réserve,
... j'ai fait en cet endroit une rencontre singulièrement amenée. Je passais vite, prenant plaisir à frôler les feuilles sèches qui commencent à joncher la terre, lorsque je me suis vu comme enveloppé d'un nuage bleu et parfumé. C'était une pluie de violettes effeuillées qui tombait d'en haut sur ma tête J'ai regardé au-dessus de moi; j'ai vu à vingt pieds au moins^ sur une longue branche qui forme comme un pont au-dessus du sentier, quelque chose qui d'abord m'a paru inexplicable. C'était un pan d'étoffe flottante, et puis un bras humain qui se croyait caché dans les feuilles et qui s'enlaçait à la branche pour retenir un corps, un être, que la branche même supportait et m'empêchait de voir. Du point où j'étais placé, j'ai reconnu pourtant bientôt ce petit bras mince, assez rond, trèsjoli quoique très-brun, un vrai bras d'aimée, souple, faible et fort gracieux. Quand la main qui secouait le tablier plein de de violettes eut fini son aspersion, elle se hâta d'embrasser aussi la branche, et le feuillage, un instant écarté, redevint immobile. La personne était redevenue invisible.
Je ne crus pas devoir remarquer cet hommage de ma filleule. L'adolescence de certaines organisations est bizarre. L'imagination est malade d'une inquiétude qui s'ignore ellemême et qui se porte au hasard sur le premier objet venu. Anicée ne comprend pas cette vague et pénible agitation qu'elle n'a jamais ressentie. Je ne veux pas la lui faire deviner. Elle s'en effrayerait plus que de raison. Un fait naturel, si connu, si passager, l'engouement d'une fillette pour son tuteur, ne ffoit-nir^nner ni tourmenter sérieusement. Le mieux est da
n'y pas faire attention. Cette fantaisie de l'âme sera vite remplacée par une autre.
Je feignis d'être distrait; je baissai la tête, je passai outre. A quelque distance, je me glissai dans les buissons et j'observai Morenita, pour voir comment elle s'y prendrait pour descendre de si haut, prêt à lui porter secours au besoin.
Elle a été d'une agilité, d'une souplesse et d'une témérité extraordinaires dès son enfance ; elle grimpait comme un écureuil et nageait comme une mouette. Nous ne pensions pas devoir contrarier ses instincts ni gêner son développement physique. Avant mon voyage, Anicée se laissait encore persuader de voir dans cette enfant un phénomène à étudier avec indulgence et tendresse, plus qu'un être à chérir passionnément. J'ai toujours senti couver en elle quelque chose de violent et de sauvage dont l'éducation adoucira la forme, mais qu'elle ne vaincra jamais entièrement. Je vois bien qu'en mon absence, cette femme qui aime, comme la Providence, un peu en aveugle, a redoublé d'illusions en même temps que de sollicitude pour son bizarre trésor. Elle s'imagine acclimater la plante exotique dans son atmosphère de pudeur et d'aménité. Dieu le veuille! mais je doute d'un tel miracle. La plante projettera ses épines acérées le jour où s'épanouira la floraison.
Si Anicée voyait maintenant sa prétendue miss Hartwell courir ainsi dans les arbres comme un chat sauvage , elle en serait effrayée. Devant elle, l'enfant, dont le premier mouvement est impétueux, mais dont la réflexion est bonne, se contient assez. Mais voici déjà plusieurs fois que je la vois s'exercer en cachette à des choses excentriques dont le péril enivre sa curiosité ardente.
Elle resta quelque temps couchée sur sa branche, avec une grâce étudiée ou naturelle qui eût allumé certainement la verve descriptive de Clet. Clet passe ses soirées à lui faire des vers spirituels où il la compare à tous les lutins, à tous les djinns
de la poésie romantique orientalisée. Moreniia, qui a beaucoup de goût en littérature, et qui trouve le style échevelé de Clet plus grotesque que flatteur, se fâche de ces dithyrambes. Clet la trouve sotte de n'en être pas charmée. Ils sg querellent, et véritablement, en dépit de nous-mêmes, il nous oblige à reconnaître qu'il n'est pas de force contre cette langue de quatorze ans qui énumère ses travers avec une volubilité inouïe.
Je n'ai pas l'imagination opiacée de Clet. Je n'ai pas été ému du spectacle de cette liane vivante qui s'était enroulée autour de la branche ; j'ai là une filleule charmante et qui allumera des passions, cela n'est que trop certain ; mais, malgré moi, en la comparant à une liane, je songeais aussi aux serpents de rinde, qui n'ont pas plus de malice dans le caractère que les autres animaux, mais qui ont du venin dans le sang, et que le passant n'aime guère à rencontrer.
Elle était incroyablement jolie pourtant dans sa pose adroite et nonchalante. Sa petite tète un peu conique, inondée de magnifiques cheveux noirs, s'était penchée comme pour dormir ou pour pleurer. Le rameau de chêne est fort et assez large pour lui faire un lit, mais il est si long et si feuillu à l'extrémité, que le moindre vent l'ébranlé, et cette enfant ainsi bercée, insouciante du danger et comme accablée d'une mystérieuse tristesse, me rappelait complètement, pour la première fois, le type dont nous nous réjouissions de la voir s'écarter : c'était la vraie gitana, la créature paresseuse, hardie, fantasque, insoumise, inquiète, dangereuse aux autres, dangereuse à elle-même.
Elle se décida enfin à descendre ; elle s'y prit si adroitement, que je n'eus aucun sentiment d'inquiétude pour elle. Elle disparut plusieurs fois dans le feuillage et reparut toujours debout, s'accroehant aux branches voisines et descendant, sans broncher, vers le tronc énorme du chêne, qui, brisé jadis par la foudre, présente une plate-forme moussue assez voisine»
du sol. Morenita franchit cette distance en se laissant glisser comme une couleuvre sur la bruyère. Elle se releva, rattacha ses cheveux dénoués, débarrassa ses vêtements de la mousse qui s'y était attachée, et partit comme une flèche dans la direction du château.
Je m'épluchai à mon tour; je ne voulais pas qu'un seul pétale de s@s violettes restât dans mes cheveux ni sur mes habits. Je la laissai prendre de l'avance et rentrai sans la rencontrer.
A dîner, elle m'a boudé. Je n'y ai pas pris garde. Le soir, elle a passé à une gaieté nerveuse assez bruyante. Elle a été plus taquine avec Clet ; elle l'eût blessé tout à fait si je ne fusse intervenu. Je l'ai un peu grondée. Elle m'a regardé avec des yeux ardents de colère ; puis, tout à coup, c'était une tendresse extatique. Anicée m'a presque grondé à son tour de ma sévérité. J'ai tourné le tout en plaisanterie. Morenita nous a dit bonsoir. Comme de coutume, elle est venue me présenter son front. Il était humide et brûlant. Je me suis essuyé les lèvres en me plaignant de cette transpiration des enfants qui résiste à la fraîcheur du soir. Elle a été blessée et humiliée au dernier point. Il y avait presque de la haine dans le reproche de ses yeux noirs et hautains. Allons, j'espère que c'est le dernier accès de cette fièvre de croissance, et que Je galop de Canope la consolera demain.
Pauvres enfants! tardifs ou précoces, faibles ou forts, il vous faut accomplir tous les développements de votre première existence à travers des souffrances particulières. Ces souffrances changent avec l'être qui se transforme ; mais, de fhase en phase, de fièvre en fièvre, ou de langueur en langueur, la vie n'est qu'un travail ascendant jusqu'à l'heure de maturité où commence le travail inverse de la dissolution de l'être.
Faisons l'âme forte, puisque le corps est si faible, et la
vl8 pleine de sainteté, puisqu'elle est semëe de tant de périls!
Anicée, tu es l'arche sainte qui a toujours vogué en paix sur les flots troublés 1
iTfRE DE LA DUCHESSE DE FLORÈS A MADAME DE SAULE
Paris, le 15 novembre 1846ii
G est une amie inconnue qui vous écrit, une âme qui comprend la vôtre, qui l'admire et qui la cherche. Oui, madame, j'ai toujours désiré vivement de vous rencontrer dans le monde ; mais vous n'y allez pas. Pour vous trouver, il faut pénétrer dans les sanctuaires de l'intimité. Étrangère, voyageuse, un peu errante, je n'ai pu saisir l'occasion de former autour de vous des relations qui me missent à même d'arriver jusqu'à vous. Il faut pourtant qu'il vienne, ce moment tant désiré 1 Mon bonheur domestique en dépend. Cet aveu fait, je sais que vous ne me refuserez pas.
Vous êtes un être calme comme la perfection. Aucun souci poignant ne peut vous atteindre. Tout le monde n'a pas mérité comme vous du ciel le don de ne plus souffrir. Moi, Espagnole et passionnée, j'ai beaucoup souffert, je souffre encore ; mais je suis peut-être excusable : tout mon crime est d'avoir trop aimé mon mari. Ah ! madame, vous le connaissez, lui, je le sais. Vous avez daigné sans doute le recevoir
quelquefois. Vous avez donc pu deviner, sinon comprendre» îa violence de mon affection pour lui.
Ma jalousie Ta rendu malheureux pendant longtemps. Elle s*est calmée, elle s'est même dissipée. Devant une conduite louable comme la sienne, j*ai dû prendre confiance, me repentir de mes soupçons, et pardonner dans mon cœur à l'unique faute de sa vie.
Cette faute, vous la connaissez, vous, la tendre et généreuse mère adoptive de Morenita. J'ai passé des années à lâcher d'en surprendre le secret ; mais, pendant ces années-là, je me nourrissais du vain espoir d'être mère ; tout le châtiment que j'eusse voulu infliger à l'infidélité de mon mari, c'eût été de lui donner un fils héritier de son nom, ou une fille plus belle que l'enfant de la gitana. Dieu m'a refusé ce bonheur. J'ai trente ans ; il y a quinze ans que je suis mariée, je ne puis conserver aucune illusion. Le duc doit subir le malheur d'avoir une épouse stérile.
Devant cette infortune , mon orgueil de femme est tombé. J'ai pleuré amèrement. Je me suis repentie d'avoir agité et troublé la vie de mon noble duc par les orages de la jalousie, moi qui ne pouvais lui donner ces joies paternelles qu'une misérable bohémienne a pu lui faire connaître !
J'ai su alors une chose qui m'a consternée d'abord, et dont j'ai enfin pris bravement mon parti. Le duc aime cette enfant avec passion. Attaché à ses pas comme un amant à ceux de sa maîtresse, n'osant la voir ouvertement chez vous, dans la crainte d'ébruiter son secret, il cherche toutes les occasions de la rencontrer, ne fût-ce que pour la voir passer en voiture ou l'apercevoir de loin, au concert, aux Bouffes, dans les promenades. Il s'ingénie à la surprendre agréablement, à lui envoyer des cadeaux mystérieux ; enfin, il est comme malade du besoin d'embrasser et de bénir son enfant. ^ Pauvre duc, pauvre ami I
Mais cela a duré assez longtemps pour l'expiation de sa fmie envers moi, trop longtemps pour la satisfaction de mou injuste dépit. Je rougis d'avoir résisté si longtemps à la voix de mon cœur. Je viens à vous, madame, pour que vous m'aidiez à réparer mon tort et à rendre le bonheur à celui qui, par son dévouement et son respect pour moi, est redevenu digne à mes yeux de tout mon dévouement, de tout mon respect.
Veuillez, madame, me recevoir demain dans la matinée ; nous avons à causer ensemble sans témoins. J'ai besoin de vos conseils, j'ose dire de votre sympathie. J'y ai droit par mes chagrins, je la mérite par les sentiments de tendre vénération que je professerai toujours pour vous.
DoLORÈs, duchesse de Florès.
P.~S. Je n'ai pas besoin de dire à la femme la plus généreuse et la plus délicate qu'il existe, que ma lettre et notre entrevue doivent être ignorées de tous, et du duc particulièrement.
NARRATION DE l'ÉCRIVAIN QUI A RECUEILLI LES DOCUMENTS DE CETTE HISTOIRE
Madame de Saule consulta Stéphen sur la lettre qu'on vient de lire et le questionna sur le caractère de la duchesse. Stéphen avait été invité plusieurs fois par le duc de Florès à des réunions choisies. Il connaissait l'entourage des deux époux ; il avait vu plusieurs fois la belle Dolorès, qui l'avait reçu et traité avec une distinction particulière.
Voici le portrait qu'il fit de celte femme à Anicée. C'était une beauté espagnole accomplie , et l'hyperbolique Hubert
Cïet n'exagérait rîen en la comparant à une sirène. Ello avait des séductions irrésistibles, une grâce enchanteresse, rehaussée par une élégance luxueuse d'un goût exquis. Elle ne paraissait nulle part sans éclipser toutes les autres femmes ; aussi aimait-elle à paraître partout. Sa coquetterie était effrénée, et longtemps elle avait eu un cortège d'esclaves qui auraient vendu leur âme pour un de ses sourires. Mais on se lasse pourtant, à la longue, d'une vaine poursuite. Outre que les fréquents voyages de la duchesse en Espagne, en Angleterre, en Italie, en Orient même (car elle avait l'humeur voyageuse), aviitient souvent rompu ses relations et changé son entourage, il était enfm de notoriété publique que cette ag^ çante beauté était d'une vertu invincible ou d'une fidélité de |! cœur à son mari qui rendait sa fidélité conjugale inébran-
lable.
— Savez-vous, dit Anicée en souriant, que ce portrait ressemble un peu à celui de la belle Pilar, et que le duc paraît destiné à inspirer les passions les plus rares, celles qui subjuguent la coquetterie même?
— Il y a plus d'analogie qu'on ne pense, répondit Stéphen, entre les vieux et les nouveaux chrétiens d'Espagne. Chez les Méridionaux, quand le cœur et les sens s'attachent exclusivement à un être de leur choix, > 'imagination ne reste pas moins accessible à la fantaisie de plaire à tous, et c'est une fantaisie ardente, soutenue, qui leur semble im dédommagement légitime de la vertu. La gitana alimente sa coquetterie par la cupidité, l'Espagnole par !a v&nité. Il faut bien qu'il y ait une cause à cette antique jalousie classique des Espagnols pour leurs femmes. Celîe-îà me semble assez fondée.
— Et le duc, est-il jaloux ? demanda madame Marange.
— 51 Ta été, répondit Stéphen, et il faut que ces deux épous aient l'un pour l'autre un fonds d'affection bien sincère et bien mliôe, pour qu'il ait résisté aux tempêtes de leur intérieur
Tout cela s'est calmé a vec ie temps. La duchesse s'est lassée de confier ses chagrins domestiques à une vingtf»ine d'amis, qui se sont lassés à ieur tour d'essuyer, sans proât, ses belles larmes. J'ai vu des scènes moitié dramatiques, moitié comiques, où notre ami Clet, enrégimenté parmi les soupirants, se croyait toujours à la veille de devenir le consolateur de cette lionne rugissante, laquelle, en dépit de l'opium du poêle blasé, rémouvait fortement par ses pleurs, ses évanouissements, sa noire crinière éparse sur ses blanches épaules, et toute cette mise en scène de la passion espagnole, qui pose toujours un peu, lors même qu'elle n'est pas jouée. Il y avait aussi, à se faire admirer, plaindre et désirer, une sorte de vengeance morale chez la duchesse; mais tout l'effet a été produit, les aspirants en ont été pour leurs frais, et, depuis que les époux semblent fixés définitivement à Paris, leur intérieur, en continuant de resplendir dans un cadre assez brillant, est devenu plus voilé, plus calme, par conséquent plus digne et plus heureux, je le présume.
Cette conversation avait lieu dans le petit salon de la rue de Gourcelles, tandis que Morenita courait dans le jardin.
— Ainsi, pour nous résumer, reprit Anîcée, c*est une coquette à demi corrigée, une jalouse à demi réconciliée. Sa lettre vous paraît-elle sincère, et n'y voyez-vous pas un piège? On plaide quelquefois le faux pour savoir le vrai. Le secret qu'elle me demande m'inquiète un peu. Si ses intentions sont généreuses, pourquoi les cache-t-elle a «on mari?
— Vous êtes trop généreuse vous-même, répondit Stéphen, pour trahir une femme qui se confie à vous ; mais votre scrupsjîe est fondé, et c'est à moi de déjouer les embûche»s, s'il y a lieu. Laissez-moi faire ; accordez T entrevue pour demain, je vous dirai ce soir quelle attitude vous y dev^ garder.
Anicée écrivit deux mots à la duchesse pour lui donner la
Î84 LA FILLKUIE
rendez-vous qu'elle demandait. Sléphcn alla trouver le duc à la Bourse, où il jouait un peu de temps en temps, où il tlânait presque tous les jours. C'était un homme un peu désœuvré, d'une imagination vive que ne soutenait pas une éducation assez sérieuse, et qui, parfois, ne savait que faire de son in~ telligence active et de sa volonté ardente.
Il n'était guère plus âgé que Stéplien et pouvait passer pour un des hommes les plus beaux, les plus élégants et les plus aimables de l'aristocratie espagnole et parisienne.
Stéphen, qui avait toujours conservé un certain ascendant sur lui, exigea sa parole d'honneur qu'il ne parlerait jamais à sa femme de la lettre qu'il lui montrait, et lui promit, en retour, que madame de Saule, dans son entrevue avec la duchesse, ne parlerait et n'agirait que conformément aux intentions du père de Morena.
Le duc parut vivement touché de la lettre de sa femme.
— Fiez-vous à elle, s'écria-t-il ; elle est fière et vindicative ; mais, quand elle a pardonné, elle est loyale et généreuse ! Je suis ravi de l'idée d'un rapprochement possible entre ma fille et moi ; et ma reconnaissance pour la duchesse est profonde. Je garderai pourtant le secret de votre délicate indiscrétion, je le dois ; mais j'attendrai avec impatience la surprise que ma femme me ménage, et je m'y laisserai prendre avec une joie extrême.
— A la bonne heure! dit Stéphen. Mais vous parlez d'un rapprochement possible. Il faut que je sache comment vouh l'entendez.
— Comment puis-je vous le dire ? reprit le duc. Ce sera comme ma femme l'entendra ; car vous conviendrez qu'elle a chez elle des droits imprescriptibles.
— Attendez ! dit Stéphen. La duchesse peut vouloir vous '.tîunir à votre fille en la prenant sur ce pied dans sa maison. Si telle est votre volonté, madame de Saule n'a rie.n à objec-
ter. Elle subira avec courage la profonde douleur de se voir arracher l'enfant qu'elle a recueillie et élevée avec tant d'amour, ainsi que la crainte assez fondée de voir achever l'éducation de cette enfant dans des conditions trop brillantes pour être aussi salutaires.
— Non! s'écria vivement le duc, jamais je ne payerai par i'égoïsme et l'ingratitude le dévouement d'une si noble femme. Mettez à ses pieds mon cœur et ma volonté. Je ne lui reprendrais ma fille que le jour où elle me dirait : « J'en suis lasse, je ne m'en charge plus. »
— Je n'attendais pas moins de vous, dit Stéphen. A présent, voici l'autre éventuahté. La duchesse peut vouloir, par bonne intention, s'arroger certains droits d'adoption maternelle sur cette jeune fille, l'emmener dans le monde, la séparer momentanément de sa véritable mère adoptive, enfin contrarier beaucoup, à son insu, les idées que celle-ci s'est faites de l'avenir moral de son enfant. Un conflit de sollicitudes diversement entendues peut s'élever entre ces deux protectrices; à laquelle des deux, vous qui, seul, avez l'autorité naturelle et légitime devant Dieu, donnerez-vous raison, si l'on vient à invoquer votre décision?
— A madame de Saule, n'en doutez pas, répondit le duc avec un peu d'entraînement; à celle qui...
Il s'arrêta, craignant d'établir entre ces deux îemmes un [larallèle trop désavantageux pour la sienne. Il se reprit :
~ A celle, dit-il, qui a, par quatorze années de soins assidus et de dévouement sublime, acquis, devant Dieu et devant les hommes, une autorité plus légitime et plus sacrée que la mienne. Êtes-vous content, et croyez-vous que madame de Saule serait plus tranquille si j'allais moi-même, dès ce soir, la confirmer dîns ses droits? Ma femme a si longtemps surveillé toutes mes démarches, que je n'ai jamais osé aller remercier, de vive voix, cet aniîe de vertu et de bonté. Je crai-
gnais aussi, en voyant de près ma fille, en lui parlant, de ne pouvoir contenir mon émotion. Mais, puisque aujourd'hui...
— Attendez à demain, dit Stéphen; si la duchesse se fait un noble et doux plaisir de pousser elle-même votre fille dans vos bras, nous ne devons pas l'en priver d'avance. Je reviendrai demain vous dire le résultat de l'entrevue, et nous aviserons. Jusque-là, madame de Saule agira, avec la duchesse, selon la conscience de son affection pour Morenita, et conformément à l'autorité que vous lui transmettez par ma bouche.
On voit, par ce qui précède, que jamais le duc n'avait parlé à madame de Saule ni à Morenita. 11 les avait guettées ou rencontrées assez souvent pour bien connaître les traits de l'une et de l'autre. Un double enthousiasme s'était allumé en lui, l'orgueil paternel et une admiration pour Anicée dont il lui eût été difficile à lui-même de défmir la nature.
Au fait, c'était un couple idéal, en même temps qu*un contraste charmant, que ces deux êtres si divers : Anicée avec son incontestable beauté, image de la sérénité de son âme ; Morena avec sa physionomie expressive et sa vivacité nerveuse. D'un côté, le charme profond et doucement pénétrant; de l'autre, la séduction impétueuse et saisissante. Morena se trompait en se croyant laide. Sa petite personne, dont elle s'inquiétait si fort, était un chef-d'œuvre de la nature. Stéphen, observateur savant, voyait, avec ses yeux de parrain et de philosophe, certains indices révélateurs de facultés morales incomplètes dans certaines grâces que l'artiste seul eût adorées. Mais l'homme est généralement plus poëte que sage, il aime mieux ce qui l'étonné et l'inquiète que ce qui le rassure et le charme. Personne, si ce n'est Stéphen ou Roque, n© pouvait voir Morenita sans subir une sorte de fascination, ou tout au moins une curiosité maladive d'étudier l'étrangetë ds cette grâce, de cet esprit, de celte destinée.
Faible de muscles, robuste de santé et de volonté, remar-
quabîement petite, mais taillée, comme les figures des camées antiques, dans des proportions si élégantes, qu'elle paraissait grande quand on la voyait isolée ; blanche aux lumières à force de finesse et de transparence dans la peau, bien qu'elle fût d'un ton olivâtre en réalité; nonchalante et contemplative, mais tout aussitôt capable d'une attention souteciue et d'une assimilation rapide ; colère et craintive , tendre par accès, glaciale dans la bouderie, inconstante et tenace, selon que sa fantaisie devenait passion ou sa passion fantaisie, elle était un problème pour quiconque s'engouait do CJ qu'elle avait d'attrayant, sans vouloir faire la part de la fatalité de l'organisation, ce ver mystérieux qui ronge les plus belles fleurs.
Le duc était saintement et naïvement épris de sa fille. Il chérissait en elle non-seulement le fruit de ses entrailles, mais encore le souvenir de ce type qui l'avait enivré et entraîné jadis, en dépit de son amour pour sa femme et de la religion du serment conjugal, qui n'était point une chimère à ses yeux. Il se sentait dominé d'avance par cette enfant expansive et téméraire,
La duchesse vint à la rue de Courcelles à l'heure indiquée, Elle exprima tout d'abord à madame de Saule le désir d'emmener Morenita et de ne plus s'en séparer. L'étonnement que le refus formel d'Anicée lui causa étonna Anicée à son tour. Celle-ci s'aperçut que la duchesse ne comprenait rien à l'aflec* tion maternelle, et regardait l'adoption d'un enfant comme une charge plus méritoire qu'agréable.
Elle se rabattit alors sur la proposition d'emmener Morena chez elle pour quelques jours. Anicée s'y refusa également.
— Cela est impossible, lui dit-elle avec la fermeté qu'elle savait mettre dans la douceur, à moins que Morena ne soit officiellement adoptée par son père. Jusqu'ici, telle n'a pas été rintention du duc. Or, tant qu'elle ne sera pas mariée, elle û©
tB8 LÀ FILLEULE
doit pas mettre les pieds sans moi dans une maison ou a-i peut la croire étrangère.
— Vous êtes bien rigide, répliqua la duchesse avec un peu de dépit. Je pensais pouvoir me préoccuper aussi, et avec quelque succès peut-être, de l'établissement de cette jeune personne. Dans la retraite où vous l'enfermez, elle trouvera difficilement le moyen de s'éclairer sur son choix. Est-ce que vous ne croyez pas le temps venu de la produire un peu dans le monde, et, dans ce cas, la première maison où elle doit paraître n'est-elle pas la mienne ?
— Oui, madame, répondit Anicée ; mais le moment n'est pas venu, selon moi. Ma fille n'a que quatorze ans.
— Eh bien, je me suis mariée à quinze ! dit la duchesse presque irritée.
— Et moi à seize, reprit doucement Anicée, et, croyez-moi, madame, c'était beaucoup trop tôt pour toutes deux.
— Enfin, madame, concluons, dit la duchesse, qui ne s'attendait pas à faire si peu d'effet sur madame de Saule. De toutes façons, même pour un jour, même pour une heure, même avec vous, vous me la refusez ?
— Non, madame ; si M. le duc exige que je vous la présente chez lui, je n'ai pas le droit de m'y refuser.
— Fort bien ! s'écria la duchesse tout à fait piquée ; vous ferez le sacrifice de déroger à vos habitudes de retraite pour complaire à l'époux infidèle ; vous ne ferez rien pour l'épouse généreuse qui pardonne, et, dans l'intérêt même de l'enfant, vous ne la confierez pas à sa protection ?
Anicée réussit, par sa raison pleine d'égards et de douceur, à calmer cette âme irritable et à lui faire comprendre qu'il ne fallait pas placer le duc dans l'alternative d'avouer sa faute aux yeux du monde, ou de ne pas recevoir sa fille avec îa distinction particulière qu'elle méritait de lui.
La duchesse subit, en dépit d'elle-même, l'ascendant de
celte femme plus forte qu'elle de sa conscience, et consentit à se laisser guider par elle dans l'acte de générosité conjugale dont elle voulait se faire un mérite auprès de son mari.
Il lui fallut d'abord renoncer ou paraître renoncer à avoir ce mérite aux yeux du monde. Anicée exigea que tout se passât, jusqu'à la manifestation des volontés paternelles, dans le secret de l'intimité.
La duchesse céda et partit en remerciant madame de Saule de son bon conseil.
Deux jours après cette entrevue de ses deux protectrices, Morenita reprenait son journal.
JOURNAL DE MORENITA
Paris, \9 novembre 1846.
Je ne voulais plus rien écrire. Cela m'avait fait trop de mail îl me semblait qu'en me racontant mes peines, je les augmentais et leur donnais une réalité qu'elles n'auraient pas eue sans cela. Aujourd'hui que mon esprit est dans une disposition plus riante, je veux enregistrer le souvenir de cette soirée.
Que signifie- t-elle? Je n'en sais trop rien. Mais il y a encore du mystère là-dessous. M. Glet dit qu'il n'y a d'agréable dans la vie que l'inconnu. Bonne maman appelle cela un paradoxe.
A't-elle raison? Les cachotteries qui m*environnent ont leurs moments de charme; mais je sens souvent aussi les épines de la curiosité inassouvie m'atteindre au milieu de toutes ces guirlandes de roses où l'on enferme mon petit horizon...
Nous venions de dîner, et mon parrain prenait son café au coin du feu. J'avais entendu mamita défendre sa porte, excepté pour deux cersonnes qu'elle n'avait ni nommées, ni décrites à ses gens, mais qui devaient demander M. Stéphen tout court. Elle avait dit cela, ne croyant pas être entendue de moi. Et je croyais, moi, que c'était quelque rendez-vous d'affaires; je m'attendais à m'ennuyer.
On a demandé mon parrain; il est sorti du salon et y a ramené aussitôt une belle, jolie, charmante femme, parée comme pour une demi-soirée, mais avec quel goût et quelle recherche ! Elle avait une robe de soie blanche à grandes fleurs flambées, des fuchsias de corail montés en or, des dentelles magnifiques et une profusion de bracelets, tous plus beaux les uns que les autres. C'est bien joli, d'avoir une quantité de bijoux différents. Mamita m'a donné tous les siens. Elle dit que ce sont des objets d'art agréables à regarder, incommodes à porter, mais que, si cela m'amuse, il n'y a pas de raison pour m'en priver. Mais elle n'est pas immensément riche, ma bonne mamita; elle n'a jamais été coquette, et elle fait tant do bien, que son écrin n'était pas très-éclatant. Mon parrain me blâme d'aimer follement la parure, depuis que nous sommes revenus ici. Que veut-il donc que j'aime? Il n'a qu'à m'aimer un peu plus, lui; il verra si je me soucie des chiffons et des afFiquets dont j'essaye de m'amuser.
La belle dame, après les politesses un peu sans façon qu'elle a adressées à m.es deux mamans, s'est mise à me regarder avec tant de curiosité, que, moi qui ne suis pas timide, j'ai failli en être décontenancée. Cela commençait même à devenir impertinent, lorsqu'elle est venue à moi et m'a demandé avec
beaucoup de grâce la permission de m'embrasser. J'ai été fort surprise ; j'hésitais, je regardais mamita. Celle-ci m'a dit :
— Madame a connu des personnes de ta famille et s'intéresse à loi réellement. Remercie-la de la bonté qu'elle te témoigne.
La belle dame m'a tendu sa belle main ; j'ai encore jeté un coup d'oeil furtif sur mamita, mais elle ne m'a pas fait signe de la baiser. Je me sens bien d'être un peu fière ; et, ne me souciant pas de faire plus de frais qu'il n'en faut, j'ai présenté mon front, qu'on a baisé avec assez de franchise, à ce qu'il me semble.
Alors nous avons été bonnes amies. Cette dame a l'aplomb et le ton familier des personnes du grand monde. Nous n'en voyons pas beaucoup ; mais celles qui viennent chez nous de temps en temps ont toutes un air de famille. Pourtant celle-là est Espagnole. Sa physionomie et son accent lui donnent une certaine originalité.
Comme elle me paraissait un peu indiscrète dans sa manière de m'interroger sur mes goûts et mes plaisirs, j'ai pris mon ouvrage pour rompre la conversation ; mais elle paraissait décidée à me faire la cour. Elle a rapproché sa chaise de la mienne, et, regardant mon crochet, elle m'a demandé si je savais faire un certain point que je ne connaissais pas. Elle a pris ma soie et mon moule pour me l'enseigner, louant avec exagération l'adresse avec laquelle j'apprenais à le faire. Pendant qu'elle démontrait, je m'avisai de regarder ses bracelets. Elle me les passa tous dans les bras, disant que je les verrais mieux. Je me suis laissé faire, comptant les lui rendre, et pensant qu'elle me prenait pour un joujou. Comme cette dame est assez potelée, j'avais de ses bracelets jusqu'au coude.
Nous étions dans cette espèce de camaraderie improvisée, quand on a demandé mon parrain pour la seconde fois. Il est sorti et est rentré avec un beau et grand jeune homme qu'on
192 La filleule
a appelé plusieurs fois, par mégarde, je pense, monsieur la duc. Son 'crémier mouvement a été de saluer mamita et bonne maman, auxquelles il a baisé la main. Puis, apercevant sa femme qu'apparemment il ne s'attendait pas à trouver là, il a fait une exclamation de surprise et a paru embarrassé. Je ne suis pourtant pas sûre que tout cela ne soit pas une comédie. Est-ce pour moi qu'elle a été jouée? Je ne comprends pas pourquoi.
La duchesse, après lui avoir tendu la main, qu'il a reçue presque à genoux, ce qui m'a encore étonnée passablement, me Va présenté comme son mari, en ajoutant que, lui aussi, avait connu mes parents et prenait à moi un grand intérêt. Puis, comme le duc me saluait et me regardait d'un air attendri, elle m'a poussée vers lui en me disant de l'embrasser. J'ai rougi beaucoup. Je n'ai pas l'habitude d'embrasser les hommes, et mon parrain m'a bien fait sentir que je n'étais plus assez petite fille pour prendre cette familiarité, même avec lui.
Le duc, qui paraissait plus troublé que moi, a pris mes deux mains dans les siennes et les a portées à ses lèvres en me disant :
— Ma chère miss Hartwell, j'ai l'âge qu'aurait votre père et j'ai été son ami. J'ai peut-être le droit de vous donner la bénédiction qu'il vous donnerait en vous voyant si charmante et si intéressante. Mais je veux vous inspirer de la confiance avant de vous demander un peu d'amitié. Les présentations solennelles sont toujours gênantes à votre âge : permettezmoi de causer avec vous, et faites-moi taire si je vous importune.
Je me suis sentie tout à coup si à l'aise et si complètement gagnée, que j'ai regretté de ne pas l'avoir embrassé. Il ne m'aurait pas repoussée comme fait mon parrain, lui !
Mamita nous a aidés à nous mettre en rapport plus vite, en lui disant, avec une modestie maternelle, que je comprenais
LA FILLEULE i93
Fespagnoî. Quand sa femme et lui ont vu que je parlais leur langue tout aussi bien qu'eux, et comme si c'était la mienne propre, ils ont fait des cris d'admiration et ont béni mamita sur tous les tons pour l'excellente éducation qu'elle m'a donnée. J'ai un peu souri de cet orgueil national et leur ai recommandé de ne pas dire trop de mal de mamita devant elle, en espagnol, vu qu'elle le comprenait tout aussi bien que moi. Mamita s'est obstinée à leur répondre en français, prétendant qu'elle ne voulait pas leur fatiguer l'oreille par une prononciation défectueuse, et qu'elle ne connaissait un peu la langue que pour m'avoir entendue prendre mes leçons avec mon parrain.
Dans le fait, je crois que mamita faisait là un acte de respect envers sa mère, qui n'entend pas cette langue, et, profitant de l'exemple, voulant paraître aussi une bonne fille bien élevée, j'ai reparlé français tout le reste de la soirée. Vraiment, je me suis senti beaucoup d'amour-propre devant ce duc, qui me plait à la folie. J'ai très-bien joué du piano et très-joliment chanté en espagnol devant lui. Pour un peu, j'aurais dansé le boléro, que j'ai appris toute seule, en secret, devant la psyché de ma chambre, après l'avoir vu danser à Fanny Elssler. Je sais bien que je le danse, sinon mieux qu'elle, du moins plus dans le vrai caractère.
Le duc était enchanté de moi, et sa femme aussi. Il n'y a pas d'éloges qu'ils n'aient faits de moi à mamita, à tel point qu'elle les a priés de ne pas me gâter.
— Elle a trop de bon sens pour être vaine, leur a-t-elie dit. Dites-lui surtout de continuer à être modeste; cela vaudra encore mieux que tous ses petits talents et toutes ses gentillesses.
Elle disait cela pour moi, cette bonne mère ; mais, au fond, elle était très-fière de mon succès devant ces étrangers, je le voyais bien. Quand ils ont pris congé, comme ils ne par-
laient pas de revenir, j*ai cédé à un élaii qui m'est venu de dire au duc :
— Eh bien, est-ce que nous ne nous reverrons pas?
Vous le voyez, a-t-il dit à mamita en nie pressant un peu sur son cœur, nous sommes déjà si bons amis, que nous avons de la peine à nous quitter, et que me voici tout à fait triste et malheureux si vous ne permettez à la duchesse «t à moi de revenir.
Mamita a dit qu'elle comptait bien qu'ils reviendraient souvent. J'ai voulu alors remettre tous les bracelets à la duchesse; mais elle m'a priée de les garder, et, comme mamita objectait que j'étais trop jeune pour tant de luxe, elle a dit qu'elle reviendrait les chercher et qu'elle désirait qu'ils me fissent penser à elle en attendant. Je vois bien qu'elle veut me donner tout cela. C'est insensé 1 il y en a pour une somme folle; j'ai été étourdie d'un pareil cadeau. Mamita a dit, quand nous avons été seules avec mon parrain, que, si on insistait, je n'aurais pas bonne grâce à refuser ; alors je me suis vue à la téte de tant de bracelets, que, pendant un moment, je les ai examinés les uns après les autres, comme une enfant que je suis.
Hélas I mon parrain est bien cruel pour moi! tantôt il me reproche de faire la demoiselle, et tantôt de n'être qu'une morveuse. Que veut-il donc que je sois ? On m'a aidée et poussée à faire des progrès qui, je le vois bien, dépassent la portée de mon âge en bien des choses, et, si je jii'abandonne à mes idées, il me fait taire ou me rembarre; si je redeviens enfant pour m'amuser à des hochets, il me prend en pitié !
Il ne m'a pourtant pas chapitrée ce soir ; mais, mamita ayant essayé de savoir si ces personnes m'étaient également sympathiques, comme ^'hésitais un peu avant de répondre, il a dit, lui, d'un ion moqueur :
— Bah 1 croyez-vous qu'elle puisse songer, ce soir, à autre chose quo Fes bracelets?
J'ai eu alors du dëpit, et, n'hésitant plus à me prononcer, j'ai dit que tous les bracelets du monde ne m'empêcheraient pas de juger que la duchesse était une bonne femme un peu commère, et le duc un homme presque aussi parfait que mon parrain^ mais beaucoup plus indulgent pour moi.
Cette réponse a paru étonner mamita, qui a, certes, une grande affection et même de l'engouement pour mon parrain. Elle a failli me contredire; puis elle s'est arrêtée, et, sans prendre note de .non reproche, elle a fait Téloge du duc. J'ai demandé son nom; mamita a paru hésiter; mon parrain s'est hâté de dire :
— Jusqu'à nouvel ordre, il n'a pas de nom ici. Des raisons de famille l'obligent à y venir incognito.
Il a fallu me payer de cette réponse. Mon parrain, qui demeure un peu loin d'ici, nous a souhaité le bonsoir, et moi, me sentant le cœur très-gros de son air toujours froid et dur avec moi, j'ai été me coucher. Mais, loin d'avoir envie de dormir, voilà que je gritTonne encore dans mon lit à une heure du matin.
Mon Dieu î à quoi cela me sert-il? Cela ne me soulage pas. Si je lui écrivais, à lui, ce serait différent; mais il se moquerait de moi, et pourtant il me semble que je saurais lui faire par éciit des reproches mieux tournés que je ne peux les dire.
Allons, allons! qu'ai-je besoin de penser toujours à lui? C'est un homme bizarre ; personne ne le croit; mais, moi, je le sais. Je sais que sa bienveillance, son grand esprit, sa tolérance, son savoir-vivre, ne l'empêchent pas d'avoir des manies, des grippes, et que je suis l'objet d'une des mieux conditionnées. Pourquoi moi. hélas ! moi qu'il aimait tant quand j'étais petite! nioi qu'il faisait sauter sur ses genoux avec tant d'amour! moi qu'il a pris ensuite tant de soin à instruire et à qui il parlait toujours comme un père à sa fille! moi à qui il écrivait, durani
son grand voyage, des lettres si bonnes? H nti'a revue, et, dès le premier jour, j'ai senti que je ne lui plaisais plus; qu'il me regardait avec curiosité, avec ironie, avec aversion!... Oui, c'est de la haine qu'il a pour moi maintenant!
Comment ai-je pu mériter cela, moi qui fais tous mes efforts pour corriger en moi ce qu'il blâme, moi qui renonce si courageusement à tous les amusements qui lui déplaisent? Avanthier encore, j'avais envie d'aller à l'Opéra. Nous n'y allons pas trois fois pas an. Mamita y consentait. C'était pour entendre Guillaume Tell / Il a dit qu'il valait mieux, à mon âge, entendre de la musique au Conservatoire, et surtout apprendre à lire soi-même, que de se brûler les yeux et de se blaser les oreilles au théâtre. J'avais envie de pleurer, j'aime tant le spectacle! L'effort que je fais pour cacher le plaisir que j'y goûte me donne chaque fois la fièvre. Eh bien, je me suis soamise sans raisonner, j'ai renfoncé mes larmes, et il ne m'en a pas s?i le moindre gré. Ah ! je suis bien malheureuse!
Deux, heures du matin.
Je pleure et je m'agite sans pouvoir dormir. J'aime autant me mettre à écrire que de me battre comme cela avec mes idées noires. Qu'est-ce que j'ai donc, mon Dieu? et pourquoi suis-je si sensible à l'indifférence d'un homme qui, après tout, n'est pas mon père et n'est peut-être pas seulement mon tuteur ?Mon ami, mon protecteur véritable, c'est probablement ce duc qui est venu hier au soir et qui parait si bon. Il paraît aussi plus jeune et il est certainement plus beau que M. Stéphen. J'ai fait tout mon possible pour lui plaire, et j'y ai réussi. Sa femme lui a dit en espagnol, avant qu'elle sût que j'entendais cette langue, qu'elle me trouvait jolie, jo/ie comme un démon; \\ a répondu
ir
— Non! jolie comme vous, jolie comme un mge. Je suis donc jolie, enfin? Pourquoi mon parrain me trouvet-il laide? Il n'est pas comme mamita, qui m'admire en tout I Décidément, je ne veux plus l'aimer. Je veux penser a mon cher duc. Qui sait — une idée folle ! — si ce n'est pas lui qui est mon père? Non, c'est impossible; sa femme n'est pas ma mère, je le sais bien, et, d'ailleurs, ma mère est mcîrte. Mais il pourrait avoir été marié deux fois... Alors pourquoi me cacherait-il que je suis sa fille? Ah I peut-être que cette belle dame qu'il a épousée en secondes noces n'a pas voulu qu'il m'élevât dans sa maison. Elle a sans doute d'autres enfants, et elle est jalouse de moi. A présent, elle se sera repentie de sa cruauté et elle vient pour me consoler, en attendant qu'elle me permette de rentrer dans la maison paternelle ! Oui, voilà enfin une supposition assez vraisemblable, après toutes celles que j'ai déjà faites et qui se sont trouvées absurdes. Il est certain que mon père est vivant, parce que mamita, qui ne sait pas, qui ne peut pas mentir, ne m'a jamais dit avec insistance ni avec assurance qu'il fût mort.
Et tous ces cadeaux que je reçois chaque année pour mes étrennes et le jour de ma naissance? C'est sans doute la duchesse qui me les envoyait pour me dédommager de m'avoir privée des caresses de mon père.
La rêverie, le sommeil ou les larmes avaient interrompu le journal de Morenita; elle ne le reprit pas les jours suivants. EUe fut assez sérieusement indisposée.
Cette jeune fille éprouvait pour Stéphen une passion naissante dont le début s'annonçait avec la violence qu'elle portait dans tous ses engouements. Mais, malgré la précocité de son développement physique, élevée par madame de Saule, elle avait encore toute l'ignorance de son âge, et donnait encore la nom de tendresse filiale à ce sentiment qui l'agitait.
198 LA FILLËULE
Stéphen vit le danger, non pas de se laisser séduire un seul instant par tant de beauté, d'innocence, de jeunesse et de flamme, mais celui de laisser croître dans ce pauvre cœur un mal incurable. D'abord il ne crut pas ce mal aussi sérieux qu'il l'était; mais il vit des progrès si rapides, qu'il en fut effrayé, et pensa sérieusement au moyen de le conjurer.
Les affectations de froideur et d'éloignement amenant une sorte de désespoir chez sa pauvre filleule, il essaya d'un autre système, celui de la douceur et de la bonté. Mais, dès le premier jour, il dut y renoncer entièrement : l'effet était pire. Morenita arrivait à une joie délirante; elle lui baisait les mains avec ardeur, et, dès qu'il voulait lui persuader de contenir son émotion, elle l'accablait de reproches d'une véhémence incom* préhensibîe. L'orage de la passion bouleversait cette jeune tête. Elle semblait commencer à comprendre ce qu'elle éprouvait et avoir déjà perdu la force d'en rougir et d'y résister.
Stéphen se résolut, ou plutôt fut entraîné fatalement à lui faire un aveu terrible pour elle, hasardé pour lui et pour Anicée; car c'était la révélation d'un secret que Morenita n'aurait peutêtre pas la prudence de garder et d'où dépendait encore le repos de la famille.
— Mon enfant, lui dit-il un soir qu'elle était presque folle et le menaçait de mourir de chagrin s'il ne promettait de l'aimer comme elle l'aimait, plus que tout le monde, ce que vous me demandez là est tout à fait impossible. Il est une personne que j'aime et que j'aimerai toujours plus que vous, parce que je l'ai aimée avant vous.
— Je sais qui, s'écria l'enfant avec des yeux ardents de colère, c'est mamita! Vous allez me dire qu'elle le mérite mieux que inoi, je ne dis pas le contraire ; mais vous n'en êtes pas mobs injuste de me la préférer, car elle n'a pas besoin que vous l'aimiez tant ; elle vous aime avec piété, et, moi, je vous aime avec rage î
— Qu*en savez-vous, Morenita? reprit Stëphen stupéfait de ce mélange d'audace et d'innocence, de ces paroles insensées avec une ignorance si complète de leur portée. Savez-vous que, pour aimer parfaitement, il faut être trois fois éprouvé, trois fois saint devant Dieu, et que cela n'est pas donné aux enfants terribles comme vous, qui veulent tout dominer, tout accaparer, tout briser autour d'eux? Et que m'importe que vous m'aimiez avec rage, comme vous dites, à moi qui suis aimé avec religion?
— Eh bien, non ! s'écria Morenita, pleine de l'amer triomphe d'une \ engeance de femme déjà bien sentie, vous n'êtes pas aimé avec religion ; et, comme mamita est la vertu même, elle ne vous aime pas du tout.
— Qu'est-ce que cela signifie? demanda Stéphen l'examinant avec surprise et méfiance.
— Cela signifie, répondit Morenita, que, si maman vous aimait comme vous dites, elle vous aurait épousé. Eh bien, quoique je sois une petite fille, je sais qu'on ne doit pas trop aimer un homme dont on ne veut pas, ou dont on ne peut pas faire son mari.
— Alors, ne m'aimez pas trop, Morenita, dit Stéphen avec un sourire de pitié ; car je ne peux ni ne veux être le vôtre. Puisque vous savez tant de choses et faites de si beaux raisonnements, vous auriez dû vous dire cela avant de m'aimer à la rage.
— Est-ce donc que vous êtes i-a mari de mamita ? s'écria îa petite fille frappée de terreur.
Et, se levant, elle ajouta avec une énergie mêlée d'une grandeur extraordinaire :
— Si je le croyais, je demanderais pardon à Dieu de tout ce que j'ai osé dire et penser.
— Eh bien, je suis le mari de mamita, répondit Stéphen gagné par la solennité que prenait cet entretien, un entretien
ÎOO LA FILLEULE
terrible, bizarre, et qui, certes, ne pouvait pas se renouveler.
— Le monde l'ignore, ajouta-t-il ; mais nos amis, nos serviteurs le savent...
I! allait lui expliquer par quelles circonstances étranges et cruelles il avait été forcé de tenir son mariage secret jusqu'à ce jour ; mais Morenita ne l'entendait plus : elle était tombée sur un fauteuil, elle était évanouie.
Stéphen, qui avait réussi à cacher à sa femme la cause des bizarreries de leur fille adoptive, et qui avait choisi pour cette conversation avec elle un jour où Anicée était sortie avec sa mère, secourut l'enfant sans vouloir appeler les domestiques. Elle n'eut pas une larme, pas une plainte, pas une réflexion, et se renferma dans un morne silence. Il essaya alors de lui raconter succinctement sa vie, et comment Julien, le frère d' Anicée, avait failli périr dans un duel dont il était la cause involontaire et fatale. Le jeune homme n'avait pu entendre dire que sa sœur allait faire, à trente ans, la folie d'une mésalliance inouïe ; lui qui ne croyait pas à l'amour d' Anicée et de Stéphen, et qui n'y eût rien compris, il avait souffleté un de ceux qui se livraient à ces commentaires et qui répandaient dans son monde de sanglantes critiques sur l'absurde passion de sa sœur, sur l'hypocrite ambition de Stéphen, sur la tolérance philosophique de la mère. Il s'était battu, il avait été grièvement blessé. On l'avait sauvé à grand'peine ; mais cette catastrophe avait rendu impossible un mariage officiel qui, chaque jour, eût exposé Julien à des périls semblables ; car il persistait à estimer Stéphen et à croire sa sœur mnocente de la fantaisie qu'on lui attribuait.
Devant de tels obstacles, il avait fallu tromper ce monde injuste et méchant, ce frère généreux mais obstiné dans ses préjugés. Stéphen et Anicée s'étaient mariés en pays étranger, sous les yeux de madame Marange et du chevaiier de Valestroit, lequel était mort peu de temps après. Roque, Clec^
r>v Filleule *20t Schwartz et les vieux domestiques avaient gardé fidèlement ^le secret de cette union. Julien s'était marié aussi. Il habitait le midi de la France. Il témoignait toujours la plus vive affection à sa sœur, la plus haute estime à Stéphen, et commençait à leur écrire que, toute réflexion faite, il regrettait qu'ils ne fussent pas unis, Le monde aussi commençait à dire la même chose. C'est que Stéphen avait conquis l'admiration de tous par des travaux d'un mérite reconnu, par une attitude constamment digne, par une conduite toujours noble et généreuse. Il allait publier la relation de son voyage scientifique. Si un succès sérieux couronnait l'œuvre de sa vie, il espérait pouvoir bientôt déclarer son mariage, apporter à sa femme autant d'honneur qu'il lui eût attiré de blâme et d'ironie en agissant prématurément.
Mais, quelque liberté que celte déclaration dût apporter dans leurs relations officielles, Stéphen, satisfait d'être légitimement et indissolublement uni à la seule femme qu'il eût jamais aimée, fier de pouvoir enfin lui donner le nom que sa mère avait porté, était décidé cependant à ne pas faire régulariser son mariage par les lois civiles de la France. N'ayant pas d*enfants, cette régularisation ne pouvait servir qu'à lui assurer îa jouissance des biens de sa femme, et c'est à quoi il ne voulait jamais descendre. Anicée elle-même eût rougi de l'y faire songer. Stéphen était par lui-même riche au delà- de ses besoins, qui étaient restés fort simples. Il aimait à habiter, en Berry, la maison de sa mère, et, à Paris, un modeste appartement où il pouvait recevoir ses amis sans être forcé de les éblouir d'un luxe qui n'eût pas été sien. D'ailleurs, il avait pris une si douce habitude de se regarder comme i'amant de sa femme, ils étaient si sûrs l'un de l'autre, la séparation de chaque jour rendait la réunion de chaq-ue lendemain SI douce, le mystère redore d'une si douce chasteté les relations trop souvent indiscrètes du mariage, il écarte si
absolument les commentaires grossiers par lesquels beaucoup de gens se plaisent à en avilir la sainteté, que les heureux époux ne se sentaient nullement pressés de modifier le traiiquille et solide arr^ingement de leur vie.
VU
De tout ce que nous venons de dire au lecteur, Stéphen ne dit li Morenita que ce qu'elle devait savoir et pouvait comprendre : la différence des fortunes entre Anicée et lui, les préventions impitoyables du monde, la résistance déjà presque vaincue de Julien, les efforts que Stéphen avait dû faire pour mériter, par le talent, la science et la conduite, l'honneur d'appartenir à une femme comme Anicée, le désir qu'il avait de prolonger encore le temps de son épreuve, afin d'être complètement digne de se déclarer son protecteur et son protégé.
Morenita écouta cette explication d'un air calme.
— C'est bien, dit-elle quand Stéphen eut tout dit. Vous ne me méprisez pas assez, j'espère, pour craindre que je trahisse jamais le secret de ma mère. Veuillez oublier ma folie ; moi, je jure qu'elle est passée. J'ai fait un rêve, ï?.x été malade, voilà tout ; je sens que je mourrais si quelqu'un me le rappelait. J'ose croire que personne au monde ne me causera cette humiliation .
Morenita parut très-satisfaite et presque consolée d'apprendre que mamita n'avait pas eu le moindre soupçon de son égaremeni, et que madame Marange n'avait jamais semblé s'en apercevoir. Elle s'en était aperçue cependant, cette femme pé-
n<^trante et sage ; mais, n'ayant pas le moindre doute sur la prudence de son gendre, elle s'était tue, comptant bien qu'i? trouverait le remède.
Stéphen, voyant sa filleule calmée et en apparence très-rai« sonnable, lui témoigna de Tamitié et s'eiïorça, avec un enjouement tout paternel, de lui persuader qu'elle s'était absolument trompée sur le sentiment qu'elle éprouvait pour lui. Il feignait de n'avoir jamais cru qu'à un mouvement filial exprimé avec l'exaltation d'une tête vive. Mais Morenita l'interrompit, et, prenant tout à coup l'attitude d'une femme fière et forte :
— Taisez-vous, lui dit-elle ; vous ne me connaissez pas, vous ne me comprendrez jamais, ni les uns ni les autres. Ce que je suis. Dieu seul le sait, et l'avenir me le révélera à moimême!
Elle se leva et sortit. Stéphen fut un peu inquiet de son air froid et sombre ; il alla dire à la vieille bonne qui l'avait élevée qu'elle paraissait souffrante, et l'engagea à la surveiller.
Morenita se voyant observée, fit un effort héroïque pour ca-< cher sa souffrance et feignit de s'endormir avec calme. Mais, au milieu de la nuit, elle eut un violent accès de fièvre, et Anicée fut éveillée en sursaut par ses cris.
Morenita fut malade pendant quelques jours. Roque, qui voyait partout des cas de la maladie qu'il était en train d'étudier particulièrement, prononça le mot de méningite et voulut traiter la petite fille comme pour une fièvre cérébrale. Heureusement , Stéphen, qui ne vit là qu'une irritation nerveuse, s'opposa aux saignées et conseilla des calmants. Au bout de la semaine, la malade était guérie.
Le duc et la duchesse vinrent la voir pendant et après sa courte maladie. La sollicitude qu'ils lui témoignèrent parut soulager et consoler beaucoup Morenita, dont l'accablement moral était extrême, et qui parut enfin reprendre la volonté de vivre. Cette enfant, au milieu de ses souffrances, avait montré
è04 LA FILLEULE
à Stëphen une sorte de courage sombre et soutenu. Pas un mol de sa bouche, pas une expression de son visage n'avait trahi le secret de son âme, même dans quelques moments de délire que lui avait donnés la fièvre. Elle avait pris une résolution inébranlable.
Un jour, Morenita reçut une lettre ainsi conçue, qui se trouva dans un envoi de fleurs de la duchesse .
« Si V0v.s voulez savoir tous les secrets qui vous concernent, et que jamais ni le duc, ni sa femme, ni votre mamita, ni son mari ne vous révéleront, donnez un rendez-vous à la personne qui vous écrit ces lignes à Tinsu de tous, et qui ira prendre votre réponse, cette nuit, dans la branche du sapin qui dépasse, en dehors, la crête du mur de votre jardin. Il n'y en a qu'une. »
Morenita, chose étrange à son âge et avec l'éducation qu'elle avait reçue, n'hésita pas un instant sur ce qu'elle voulait faire. La nature, si longtemps et si patiemment combattue en elle par les ej^empîes et les leçons d'Anicée, reprenait tous ses droits sur cette organisation inquiète, téméraire et aventureuse. Rien ne peignait mieux la situation de ces deux femmes que le mot vulgaire du vieux Schwartz, lorsqu'il parlait d'elles avec Stéphen :
— C'est une poule, disait-il, qui a couvé un œuf de canard ; et de canard sauvage, encore î
En effet, le moment approchait où la pauvre poule, éperdue sur la rive, allait voir la progéniture étrangère se lancer dans la première eau courante qui tenterait son insurmontable instinct.
Morenita prit Te costume qu'on lui avait fait faire pour ses leçons de gymnastique, leçons qui, par parenthèse, n'avaient pas atteint leur but, qui était de la faire grandir. Elle attendit
l'heure où son parrain était parti, et où tout le monde éa-il endormi. Elle s'enveloppa de sa pelisse fourrée, se glissa dans le jardin, gagna le mur, grimpa lestement dans le sapin jusqu'à la branche indiquée, et attendit résolûment l'aventure.
De l'autre côté de cette muraille, médiocrement élevée, s'étendait le jardin petit et touffu d'une maison voisine. L'appartement du rez-de-chaussée d'où ce jardin dépendait n'était pas loué. Morenita, sans faire semblant de rien, s'était assurée de ces détails dans la soirée.
Au bout d'une heure d'attente, elle entendit s'agiter les branches d'un autre massif d'arbres dont les cimes se confondaient avec celles du jardin d'Anicée. On posa contre le mur une échelle où l'on monta avec précaution. La nuit était tiède et voilée de nuages. L'ombrage épais du double massif que séparait le mur mitoyen rendait l'obscurité presque complète en cet endroit.
Morenita, tapie dans son arbre, tout près de la tige, sentit s'agiter la branche qu'elle surveillait. Il n'y avait pas un souille de vent; elle reconnut qu'on interrogeait l'extrémité de cette branche pour y trouver la réponse qu'on lui avait demandée ; alors elle retira brusquement la branche vers elle, en disant :
— Écoutez!
Le premier mouvement de la personne qui venait ainsi fut de fuir. Mais, Morenita ayant répété de sa voix douce et enfantine : Écoutez I on se rassura, on se rapprocha, et une tête d'homme se montra au-dessus du mur,
— Écoutez! dit Morenita pour la troisième fois, et ne bougez pas. Il n'y a pas de lettre, et c'est moi en personne qui suis là pour entendre ce que vous avez à me dire.
— Merci pour cette confiance, répondit en espagnol une voix d'homme, plus douce que celle de nos climats, et d'une fraîcheur harmonieuse, qui sembla être à Morenita l'écho renforcé de la sienne propre,
— Ne comptez pas trop là-dessus, reprit-elle ; je ne sais pas qui vcûs êtes, et, avant tout, je veux le savoir. Ce n'est pas que je vous craigne : la branche qui nous sert conducteur ne pourrait pas vous porter, et je serais à la maison avant que vous eussiez franchi le mur. Je n'ai là qu'un coup de sonnette à donner pour réveiller tout le monde ; je crierais au voleur, et alors gare à vous!
— Je vois, Morenita, que je m'étais trompé, répondit la voix; vous vous méfiez de moi. Un autre à ma place s'en affligerait; moi, je m'en réjouis et vous en félicite. Voulez-vous savoir pourquoi?
— Oui, quand vous aurez dit qui vous êtes.
— Un seul mot répondra aux deux questions : Morenita, je suis ton frère !
— Oh! mon Dieu, est-ce vrai? s'écria l'enfant crédule. Oh! que je voudrais vous voir !
— - C'est bien facile, répondit l'inconnu, qui était à cheval sur le mur; je vais vous passer mon échelle, qui est fort légère. Nous irons dans l'appartement de ce jardin, dont le por- #ler, qui me connaît et qui a confiance en moi, m'a remis les clefs.
— Non, non, dit Morenita en se ravisant. Ce serait mal.
— Mal I reprit le jeune homme. Un frère et une sœur?
— Et qui me prouve que vous disiez la vérité? Voyons, êtesvous noir comme moi?
— Plus noir que vous.
— Alors, vous êtes d'origine indienne?
— Précisément.
— Il me semble que votre voix ressemble à la mienne et qu'elle m'est connue, comme si ce n'était pas la première fois que je l'entends,
— C'est pourtant la première fois que je vous parle, ei
comme vous ne pouvez pas vous souvenir du jour de votre naissano'", c'est la première fois que vous me \oyez.
— C'est-à-dire, observa Morenita en riant, que je ne vous vois pas du tout. Est-ce que vous me voyez, vous?
— Pas distinctement. Mais je vous ai vue plusieurs fois à votre insu.
— vuud vous intéressez donc un peu à moi?
— Je vous aime de toutes les puissances de mon âme, s'ëcria-t-il, parce que vous êtes belle comme la Vierge d'Égypte... et parce que tu es ma sœur! ajouta- t-il avec une tendresse presque aussi passionnée que son exclamation.
Un charme inconnu pénétra dans l'âme incertaine de Morenita. Elle qui avait tant envie de se savoir belle, elle s'entendait louer par cette voix mystérieuse qui avait les accents de l'amour et dont elle ne pouvait se méfier, si c'était, en effet, celle d'un frère. Agitée, curieuse, elle s'écria :
— Je veux vous voir 1 je saurai bien si nous nous ressemblons, et si la voix du sang parle à mon cœur. Mais je ne sortirai pas du jardin de maman. Si elle s'éveillait, si elle ne me trouvait plus dans ma chambre ni dans le jardin, elle en mourrait de peur et de chagrin. Voyons, il y a chez nous, tout près d'ici, un pavillon inhabité; je vais chercher la clef et de quoi allumer les bougies. Attendez-moi.
Elle retourna à la maison, s'assura que tout y était tranquille, prit une petite lanterne sourde, les clefs du pavillon et s'y rendit, afm que la porte fût ouverte au moment où elle y introduirait son prétendu frère. Il y était déjà, car il paraissait connaître parfaitement les localités, et ils entrèrent ensemble. Morenita tremblait. L'inconnu paraissait fort à l'aise, et sou premier soin fut d'allumer les bougies comme un homme trèsavide de se montrer et très-sûr d'êlre admiré.
C'était, en elTet, le plus charmant garçon de vingt-quatre ans qui existât peut-être au monde. Sans ressembler à MoreniU, il
avait avec elle des similitudes de race qui devaient la frapper. Gomme elle, il était frêle et d'une petite stature qui, par l'élégance rare de ses proportions, ôtait l'idée d'une organisation chétive et faisait un charme de ce qui eût semblé pauvre dans celle d'un Européen. Il était franchement bronzé, mais d'un ton si fin, si ambré, si uni, que sa peau semblait transparente. Tous ses traits étaient d'une perfection délicate. Une barbe fort mince qui ne devait jamais épaissir, mais dont la finesse et le noir d'ébène encadraient avec bonheur sa bouche mobile et ses dents éblouissantes ; une chevelure crépue qui semblait abondante par le mouvement naturel de sa masse légère, un regard dont la hardiesse paraissait brûlante, des pieds et des mains d'une petitesse et d'une beauté de forme incomparables, une voix suave comme la plus douce brise, une prononciation mélodieuse dans toutes les langues : tel était succinctement le gitanillo.
Morenita fut éblouie de cette beauté de type qui répondait si complètement à l'idéal dont le moule, si l'on peut dire ainsi, était dans son imagination. Elle crut se voir elle-même sous une forme nouvelle, et^ jetant un cri de surprise :
— Oh I oui, dit-elle, tu es mon frère, je le vois bien, et il y a en moi quelque chose qui me le dit.
— Eh bien, laisse-moi donc embrasser ma sœur ! s'écria le jeune homme en la pressant sur son cœur avec une effusion que Morenita crut chaste, et qui cependant l'effraya.
Elle rougit et détourna la tête ; le gitano ne put qu'effleurer les tresses noires de sa chevelure.
Se ravisant aussitôt, et craignant de se trahir, il reprit le calme attendri qui convenait à son rôle et raconta à Morenita tout ce qu'elle ignorait de sa propre histoire. Il ne lui cacha qu'une chose: c'est qu'il n'était pas son frère.
Ce récit bouleversa Morenita ; elle ne le comprit qu'à moitié. Elle était si simple, au milieu de la témérité de sa conduite,
qu'ellf. ne savait pas qu'on pût être la fille d'un homme marié avec une autre femme et d'une femme mariée avec un autre homme. Se^ questions enfantines sur ce point firent éclater de rire le gitanillo, dont la délicatesse de sentiments n'était pas excessive. Cette gaieté, à propos d'une chose qui lui semblait si sérieuse, étonna Morenita, la fâcha et la troubla intérieurement, sans qu'elle sût pourquoi.
Rosario, qui tenait à gagner sa confiance, et chez qui la ruse pouvait se prêter à tout, reprit des manières plus graves ; il essaya de lui dire qu'il y avait, en dehors des lois humaines, des mariages que Dieu ne maudissait pas toujours.
— Tenez, s'écria la pauvre enfant, humiliée instinctivement, si ces mariages-là sont criminels, ne me le dites pas, ne me dites plus rien ! Ne me forcez pas à blâmer mon père et ma mère!
Puis, réfléchissant malgré elle, elle ajouta tristement :
— Oui, je le vois bien, se marier avec une personne, quand on l'est déjà avec une autre, c'est mal : on la trompe ; on désobéit non-seulement aux lois faites par les hommes, mais encore à Dieu, par qui on a juré de n'avoir pas d'autre amitié. Voilà, du moins, ce qu'on ma enseigné, ce que je crois ; et, puisque mon père rougit de moi au point de ne pas vouloir que je sache qui je suis, puisqu'il m'a cachée si longtemps à sa femme, et paraît décidé à me cache/ au monde, c'est que ma naissance est une honte pour lui, et que je suis, moi, un être méprisable et méprisé!
— Non, ma sœur, répondit Rosario ; les enfants sont innocents de la faute de leurs parents.
— Vous avouez donc que c'est une faute '? reprit-elle avec vivacité. Allons, je comprends tout maitenant ! Mon père a eu deux femmes, ma mère a eu deux maris. Ma pauvre mère en est morte de chagrin en me mettant au monde; je ne puis que la plaindre et prier pour elle !
Ici, Morenita, gagnée par une émotion soudaine, fondit en iarmes sans trop se rendre compte de ce qu'elle éprouvait et de ce qu'elle disait ; puis elle se calma brusquement en ajoutant :
— Mais mon père est bien coupable, lui, puisqu'il l'a abandonnée à son malheur, à son repentir, à la pitié d'autrui. Pauvre femme! être renvoyée, oubliée, méprisée ainsi parce qu'elle n'était pas noble, parce qu'elle était pauvre! Pourquoi l'avoir aimée, si elle n'était pas digne de lui? Ah! tenez, vous m'avez fait bien du mal ! vous m'avez fait maudire mon père!
Elle pleura encore beaucoup ; puis, passant à un sentiment contraire, elle s'effraya de ce qu'elle pensait et supplia Rosario d'oublier ce qu'elle venait de dire. Elle chercha des raisons pour excuser le duc de Florès, elle s'efforça d'en trouver pour le respecter et pour l'aimer encore. Mais ces révélations, trop fortes pour son âge et très-dangereuses porjr un caractère comme le sien, jetèrent un si grand trouble dans son âme et une si grande confusion dans ses idées, que Rosanb, qui n'avait rien su prévoir de tout cela, se repentit d'avoir été si vite.
Il faisait son possible pour la consoler, elle ne l'écoutait guère. Tout d'un coup, ses idées prirent un autre cours.
— Vous dites que nous sommes gitanes ? s'écria-t-elle. Qu'est-ce donc que cette race maudite? J'en ai entendu parler quelquefois. Je crois que j'ai vu passer de ces gens qu'on appelle en France des bohémiens. Ils étaient laids, sales, misérarables, affreux! Ah! oui, je me rappelle tout! Un soir, M. Roque (vous dites que vous le connaissez) a parlé longuement devant moi de cette tribu vagabonde : c'est bien là M. Roque ! le savant qui ne se rappelle rien quand il disserte ! A présent, je me souviens, moi, et je comprends pourquoi mamita voulait toujours changer la conversation, pourquoi sa mère toussait pour l'interrompre. Tout cela m'étonnait. Mon parrain n'était pas là;
M. Clet prenait la défense des pauvres gîtanos, et surtout des charmantes filles de la bohème^ coname il disait. Et il me regardait; je prenais note de tout cela, et pourtant je ne comprenais pas. J'étais donc stupide? M. Roque disait que nous faisions pitié et dégoût dans toute l'Europe, mais qu'en Espagne surtout, on allait jusqu'à l'horreur et au mépris; ce qui n'empêchait pas que les belles gitanillas ne plussent aux hommes. Elles allumaient parfois des passions. Là-dessus, oui, je crois le voir encore, il s'est arrêté court ; ses yeux se sont portés et fixés sur moi d'une manière si étrange, que je me suis mise à rire de sa figure, comme une enfant que je suis, une enfant qui ne comprend rien, qui ne devine rien. Il s'apercevait enfin que j'étais là, moi, et que j'étais une bohémienne!
En parlant ainsi avec feu, Morenita, exaltée et désespérée, cacha sa figure dans ses mains, et, oubliant ce jeune frère qu'elle avait été si curieuse de voir et si ravie de trouver charmant, elle se mit à penser à Stéphen, qu'elle aimait, à i^m elle s'était sentie si violemment désireuse de plaire, et qui l'iivait tirée du bourbier de la bohème, ramassée pour ainsi dire m coin de la borne et débarrassée de ses haillons pour la mettre dans son mouchoir, comme un pauvre animal perdu qu'on trouve sous ses pieds, et à qui l'on prend fantaisie de conserver l'existence. L'orgueil de Morenita se révoltait contre la découverte de ces faits trop réels, dont le gitanillo ne lui avait sauvé aucun détail. Elle se sentait humiliée jusqu'à la moelle de ses os, elle qui, dans ses rêves romanesques , avait été jusqu'à se croire appelée à hériter de quelque archipel fantastique découvert par Stéphen.
Elle ne pleurait plus , mais elle tordait ses mains avec désespoir et ne songeait plus à son frère, qui l'examinait avec stupeur. Il l'arracha enfin à cette sombre méditation en l'entourant de ses bras et en l'appeL-ant sa sœur.
— Ta sœur ? dit Morenita en le repoussant avec amertume
212 LA FÎLLEULja
Toi, enfant de la nuit, noir comme elle, beau comme une étoile, j'en conviens, mais haï et redouté de ceux qui se disent les fils delà lumière? Eh bien, oui, nous sommes frères, il le faut bien ! Nous portons tous les deux au front le sceau de notre abjection, et, si on ne nous eût élevés par charité, nous irions par les rues demander l'aumône ou errer avec les chiens perdus des carrefours ! Ah ! vraiment, je suis une belle miss Hartv^ell ! c'était bien la peine de me donner tant de talents et de me façonner aux manières du grand monde ! Voilà ce que je suis, moi, une bohémienne ! Ah! maudits soient les insensés qui se sont fait un amusement de me traiter ainsi I II m'ont donné le goût de l'orgueil et les besoins de l'opulence. Que comptent-ils donc faire de moi? Mamita parle de me marier. Vraiment ! avec qui donc? Où trouvera-t-elle un homme de sa race, ayant quelque fierté, qui voudra se mésallier à ce point ? A-t-elle fait pousser en serre chaude, ou dans quelque ménagerie, un gitano débarbouillé comme moi de sa fange natale, et tout prêt à produire dans le monde la rareté d'un couple de notre espèce, civilisé à l'européenne et travesti à la française ?
Morenita éclata d'un rire amer, et, regardant le beau gitanillo, qui la comtemplait d'un air indéfinissable, elle lui prit la nnin avec un mélange d'affection et de dépit, en lui disant :
— C'est grand dommage que tu sois mon frère ; car, en vérité, je ne vois que nous deux qui, au milieu de cette race d'étrangers et de maîtres, eussions pu nous consoler l'un par l'autre de cet esclavage doré, de cet abaissement montré aa doigt !
LA FiLLF4ULE 213
Bîorenita parlait en espagnol avec une sorte d'éloquence sauvage que nous renonçons à traduire. Grande diseuse de riens et amoureuse de puérilités folles, quand elle redevenait petite fille, elle trouvait, dans l'émotion de la colère ou du chagrin, une abondance étrange de sentiments exaltés et de paroles acerbes. Rosario eut un instant peur d'elle. Ce n'est pas qu'il ne fût de force à lui tenir tète dans l'occasion ; mais il se sentait épris d'elle d'une façon tout à fait insolite dans sa vie déjà usée et blasée, et il se demandait, lui qui avait eu tant de succès vulgaires et faciles, s'il triompherait jamais de cette âme mobile et violente dans laquelle il sentait enfin son égale.
— Morenita, lui dit-il en se mettant à genoux auprès d'elle et en prenant ses petites mains dans les siennes, vous êtes une enfant, une enfant gâtée, qui plus est. Yous reprochez à votre destinée, à vos parents, à ceux qui vous ont élevée, des choses pour lesquelles vous devriez bénir le hasard à toute heure. Je ne me plains de rien, moi qui n'ai pas été choyé et adoré comme vous du ciel et des hommes. Je suis plutôt reconnaissant envers votre parrain et ses amis, qui m'ont jeté le pain de la pitié et qui voulaient me condamner au travail mécanique, s'imaginant que cela était encore trop bon pour moi. Je n'ai jamais connu ni caresses ni tendres paroles. M. Stéphen était assez doux et ne refusait pas de me faire donner les connaissances élémentaires; le père Schwartz, que j'ai suivi
;^I4 LA FILLEULË
quelque temps à Fontainebleau, était tantôt fort grognon, tantôt niaisement débonnaire : c'est selon le dîner qu'il avait fait. Si j'ai appris le langage et les manières d'un homme qui ne sera jamais déplacé dans aucun monde, c'est à moi seul que je le dois. J'ai lu, j'ai regardé, j'ai écouté tout ce qui m'était nécessaire pour l'avenir que j'ai rêvé. M. Roque est un pédant et M. Clet un sot, que je donnerais tous deux volontiers au diable, si je n'avais su profiter d'eux en étudiant leurs travers et en pénétrant, par cet examen, dans les travers de leur espèce. Par l'un, je connais les prétentions des gens capables; par l'autre, celles des gens frivoles. Depuis, en courant le monde, j'ai regardé à tous les étages de la société. Le vernis et le cadre changent selon les degrés; mais c'est toujours la même peinture. En somme, je prends les choses comme elles sont, et, me moquant un peu de tout, je ne me sens irrité contre personne. Yous pensez que nous sommes une race d'esclaves. Quant à moi qui n'ai pas un grand d'Espagne pour père, car le mien a vécu dans les rues et péri dans les prisons avec ce qu'il y a de pire au monde ; moi qui ne suis comblé ni de douceurs ni de bijoux, et qui ne puis dire, comme vous, que mes chaînes sont dorées ; moi qui suis un bohémien complet, destiné à me frayer mon chemin sans l'aide de personne, et peut-être malgré tout le monde, je me sens assez fort pour me faire libre et pour me moquer de ceux qui se diront ou se croiront mes maîtres. Voyons, Morenita, belle petite fée aux rêves ambitieux, réconciliez-vous avec l'étoile des bohémiens. 11 n'y a pas que nous, allez, qui soyons des enfants perdus et des produits d'aventure. Leur race de maîtres, comme vous l'appelez, a un trop-plein de besoins et de désirs que leur société ne peut pas contenter, et le mot de bohémiens s'applique maiiitenant par métaphore à une bonne partie des vieux chrétiens d'Europe. La France en fourmille, et les autres nations, qui toutes copient celle-là, accueillent fort bien tous les aven-
turiers d'esprit, de talent ou de blague, sans leur demander leur origine ou îeur extrait de baptême. Nous deux, chère petite, nous intéressons par cela même que nous étions destinés au malheur avant de naître, et les idées philosophiques, qui sont de mode, nous feront même la part meilleure qu'aux bohémiens volontaires. Ainsi, plus de honte, plus de découragement, plus de jalousie. Vous êtes jolie comme le démon Astarté, et d'une beauté qui ne ressemble à celle d'aucune femme du monde. Il faut briller dans ce monde et y régner. Vous avez trente mille fois plus de talent et d'esprit qu'il n'en faut pour cela ; mais il faut sortir de l'ombre où l'on vous tient et chercher le soleil de la mode, le sceptre de l'engouement. Vous ne vous connaissez pas, vous vous prenez pour une pauvre petite fille élevée par charité, destinée à trembler et à rougir à toute heure, en attendant l'aumône d'un mariage de convenance qu'on vous assurera à prix d'argent. Otez ces idées-fà de votre esprit. Vous êtes un oiseau de liberté et de proie, qui rompra bientôt les fils dorés de sa cage et qui fera bien.
— - Je ne comprends pas, dit Morenita, qui écoutait avec une surprise croissante. Que puis-je donc faire pour m'affranchir de cette vie de famille où je souffre, j'en conviens, d'un ennui et d'un chagrin profonds? Si je demande à en sortir, on dira que je suis ingrate, et une fois condamnée comme mauva^ cœur, qui est-ce qui s'intéressera à moi?
— lî ne faut jamais sortir des prisons parles grandes portes, elles sont trop en vue ; il y a toujours des portes de dégagement : prenez-en une qui s'ouvre en ce moment-ci 1 La duchesse de Florès à la fantaisie de vous avoir avec elle. Votre mamita, qui a plus d'influence sur le duc que sa propre femme, fait résistance, parce qu'elle croit qu'on m vous prendra pas assez au sérieux dans cette nouvelle famille, et qu'on vous y donnera des goûts frivoles. Ces goûts de luxe, de bruii
et de triomphe qu'on appelle frivoles, ce sont les seuls goûts sérieux qu'une femme puisse avoir. Sans eux, elle passe sa vie à avoir quatorze ans, comme votre mère adoptive, qui est encore sous 'a tutelle de sa maman, et qui n'ose pas avouer qu'elle est mariée. La voilà vieille femme dans une situation ridicule, tandis que, belle encore et charmante, ou le dit, elle pourrait briller dans le monde, avoir tous les triomphes de la jeunesse avec tous les profits de l'âge mûr.
— Oui, tout cela est vrai! s'écria Morenita, dont les secrets instincts de liberté, longtemps comprimés, répondaient à la doctrine du gitanillo jusqu'à un certain point. Mamita est esclave de tout et voudrait me river à sa vie d'esclavage et de captivité. Mais elle m'aime et m'a habituée à avoir besoin d'être aimée. La duchesse ne m'aimera pas. Elle fera de moi un jouet comme un petit chien, une négresse ou un perroquet. Et, quand elle se dégoûtera de moi, que deviendrai-je, si mamita, fâchée, ne veut pas me reprendre?
— Votre mamita vous reprendra toujours, ne fût-ce que pour conserver son rôle d'ange, qui est sans doute sa coquetterie à elle. Et, d'ailleurs, quel besoin avez- vous de ces tendresses de femme? Ne savez- vous pas qu'elles sont fort précaires, sinon tout à fait menteuses? Croyez-bien que vous êtes destinée à être haïe de toutes celles qui vous caressent aujourd'hui ; car vous leur mettrez bientôt votre petit pied sur la tête, et la duchesse sera votre ennemie ce jour-là. Que vous importe! Croyez-vous donc aussi que la mamita ne vous exécrerait pas, un de ces matins, si votre cher Stéphen s'avisait de reconnaître que sa filleule est plus jeune que sa femme?
— Stéphen ! s'écria Morenita en se levant.
Ce nom avait réveillé tous les orages de son âme. Elle se rassit sans rien dire, sentant déjà grandir en elle cette force qu'ont les êtres passionnés pour refouler et cacher leurs se-
LA FÎLLSULS 217
crets. Mais le gitanillo avait senti vibrer la corde sensible. Il se hâta d'ajouter :
— Jamais votre parrain ne vous fera cet honneur, tant que vous pousserez sous ses yeux comme un petit animal domestique ; mais étendez vos ailes et planez, devenez une reine de la mode, et vous verrez s'il se souviendra de vous avoir ramassée si bas, à moins que ce ne soit pour enrager de vous avoir laissée envoler si haut. Alors, ne comptez plus sur le^ papas et les mamans de la rue de Courcelles. Moquez-vous de la duchesse aussi. Vous aurez une cour, ce qui vaudra mieux qu'une famille, et des esclaves, ce que vous préférerez à des maîtres.
— Vous me tentez, dit Morenita ; mais vous m'abusez peutêtre. Où est donc ma puissance pour conquérir ainsi une royauté?
— Regarde-toi donc, ma sœur, dit Rosario en la conduisant vers la glace.
— Oui, dit-elle naïvement. Depuis que je vous ai vu, vous qui me ressemblez, je m'imagine que je dois être jolie, et, à présent que vous vous regardez dans la glace avec moi, en ayant l'air d'être enchanté de ma figure, je me vois par vos yeux et je me plais. Mais suis-je donc mieux que la duchesse et que toutes ces belles dames?
— Vous êtes autre j dit Rosario. Vous ne ressemblez à aucune; vous êtes étrange; c'est être supérieure à toutes, c'est être unique et légitime souveraine chez une race où régnent la lassitude et la fantaisie.
— Mais avec cela il me faudrait de l'esprit, de l'instruction et des talents I Mes parents adoptifs disent que j'aurai tout cela dans quelques années, mais que je n'ai rien et ne sais rien encore»
— Ah! je connais cette chanson-là! répliqua le gitanillo en riant. C'est toujours le même air et les mêmes paroles. Ils m'ont élevé au son de cette serinette. C'est bien eux, avec leur
intelligence épaisse et leur croissance paresseuse ! Ils ne savent pas que les gitanillos mûrissent plus vite. Et puis ces gens qui veulent tout approfondir et qui ne savent pas que la jeunesse n'a pas besoin d'autre chose que de n'être pas vieille! Ils sont tous plus ou moins Roque, ces philosophes! Ne crains rien, Morenita de mon âme, nous irons plus loin qu'eux sans nous donner tant de peine! Si tu viens à me seconder, nous aurons de réclat, de l'argent et la liberté 1
Que sais- tu donc? dit Morenita étonnée ; tu as un état, de l'honneur, un nom?
— En espérance! et l'espérance, chez moi, c'est la volonté. Je ne suis pas encore lancé à Paris, et n'y suis revenu que pour te voir, pour te sauver de l'enterrement somptueux que l'amour de ta mamita et de ton parrain prépare à ton étoile. Suis mon conseil, quitte-les, et compte qu'aussitôt sortie de cette maison, tu me trouveras à tes côtés pour te diriger et te protéger contre le despotisme hypocrite de tes nouveaux maîtres.
— Est-ce que tu parles de mon père, Rosario?
— Ton père est un grand enfant qui t'aime en égoïste, et qui te négligera de même quand il verra... Mais il est trop tôt pour t'éclairer sur certaines choses que tu ne comprendrais pas. On t'a tenue dans une si grande ignorance de la vie, que je dois attendre un peu que tu t'éclaires toi-même. Veux-tu faire et dire tout ce que je te dicterai? veux- tu croire aveuglément en moi, ton seul ami, ton seul véritable parent?
— Oui, je le veux, dit Morenita fascinée par la résolution de Rosario et par la promesse d'un incompréhensible avenir. Que faut-il faire?
— Il faut s'affranchir de tous ces liens factices de la reconnaissance par lesquels la protection nous enchaîne. Il ne faut plus aimer personne dans ce monde^ d'étrangers; il faut m'aimer, moi»
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Eh bien, oui, je t'aimerai, mon frère î Mais ne me quitteras-tu pas? ne me trouverai-je jamais abandonnée sur les chemins, repoussée de toutes les portes comme l'a été notre pauvre mère?
— Notre mère n'avait pas de frère. Moi, je ne te quitterai plus dès que tu n'auras plus besoin que de moi. Jusque-là, il faut un peu tromper, Morenita, tromper sans malice, et dans le but légitime de racheter la liberté qu'on t'a ravie. Il faut plaire à ton père et t'installer chez lui. Il faut flatter la duchesse et l'amener à te produire dans le monde. Il faut y plaire, y être remarquée, admirée, y faire beaucoup parler de toi.
— Comment cela ?
— Il faut être coquette. C'est bien facile : tu n'auras qu'à regarder la duchesse ; mais garde-toi de faillir, garde-toi d'aimer, tu serais perdue !
— Oui , je le sens bien , dit Morenita , qui songeait à Stéphen, je serais perdue, je serais humiliée, sacrifiée, traitée comme une mendiante d'affection ; comparée, avec des rires de pitié ou de mépris, aux reines et aux saintes de leur monde. Non, non, je ne dois aimer aucun de ces hommes qui ne sont pas mes frères !
— A la bonne heure! dit Rosario. Il se fait tard; adieu I Demain, je vais quitter Paris, j'irai t'attendre.
— Où donc ?
— Dans un pays où tu viendras inévitablement me rejoindre au printemps.
— Et, jusque-là, je ne te verrai plus?
— Si fait, quelquefois en secret, si tu es discrète, prudente ©t résolue.
«— Je le suis.
Eh bien, à toi pour toujours î s'écria impétueusement le gitano en la pressant dans ses bras avec une énergie qui m troubla plus Morenita,
Elle ne doutait plus, elle croyait sentir la voix du sang, elle subissait une influence qui plaisait à son imagination et dont les promesses la jetaient dans un monde nouveau de rêves et d'étonnements.
Quand elle se retrouva seule, elle fut quelque temps encore sous l'empire de cet enivrement, jusqu'à ce que, couchée dans son petit lit, sous son édredon couleur de rose, et bercée par le souffle paisible et régulier de la bonne qui dormait dans une chambre voisine, elle tâchât de résumer ses idées et de voir clair dans sa situation.
La pensée de quitter Anicée s'était présentée cent fois à son esprit depuis le jour où elle avait entendu dire à Stéphen qu'il n'avait jamais aimé, qu'il n'aimerait jamais une autre femme que celle à laquelle il était uni pour la vie. Depuis ce jour, Morenita avait ressenti des accès de jalousie bien voisins de la haine. Elle les avait combattus; mais il s'était fait en elle un détachement profond de la plus précieuse, de la meilleure affection de sa vie : du moins, elle le croyait ainsi, car les symptômes de l'aversion étaient en eUe. Elle ne pouvait plus embrasser Anicée sans pâUr ou sans rougir. Elle sentait le feu de la colère monter à son front ou le froid du désespoir le couvrir d'une sueur glacée. Inhabile à se résumer, malgré les efforts de son intelligence, parce que l'inconséquence de sa nature l'arrêtait à chaque instant, il lui restait tout juste assez de religion dans l'âme pour qu'elle désirât fuir sa mère adoptive plutôt que d'arriver à la détester.
L'espèce de perversité de cœur du gitanillo l'eff'raya bien un peu ; mais il y avait dans le sien un écho affaibli de cette personnalité, sinon de cette ingratitude. Elle se rassura à ses propres yeux par la pensée de ce qu'elle souffrait, de ce qu'elle aurait à souff"rir encore dans sa famille adoptive, torturée par une passion qu'elle ne savait pas combattre depuis le jour de délire où elle l'avait manifestée.
Dans cet esprit impétueux et avide de bonheur, la crainte de la douleur morale n'était envisagée qu'avec épouvante.
— Non, je ne veux plus souffrir I se dit-elle en tombant accablée de fatigue sur son oreiller. Je n'ai rien fait pour être malheureuse, moi î Mon frère dit qu'avec de la volonté on est heureux, triomphant, libre. Je veux l'être, je le serai, dussé-je briser et fouler aux pieds tous ces liens, sacrés pour les autres, qui n'existent pas pour les enfants du hasard et du désespoir !