‹ Constance Verrier (volume 2)Chapitre 4 sur 17 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

Vers la fin d'août, Constance Verrier dut conduire à Nice sa vieille tante, affectée de rhumatismes. Elle y rencontra la duchesse d'Évereux qui y avait amené sa fille, jolie personne de quinze ans, élevée au jcouvent, d'une figure intéressante et d'une santé délicate.

La duchesse fut charmée de trouver dans mademoiselle Verrier une société où elle pût laisser sa fille à toute heure et en toute confiance. Liée avec beaucoup de Français et d'étrangers de condition établis à Nice, madame d'Évereux, qui aimait le monde, mais qui ne voulait pas encore y produire une fille trop jeune pour supporter les veilles et les longues promenades, témoigna à Constance encore plus d'affection que par le passé. Celle-ci comprit bien que l'amitié se trouvait pour le moment un peu intéressée, et qu'en la suppliant de prendre gîte dans la vaste maison qu'elle avait louée pour elle seule, madame d'Évereux songeait à pouvoir laisser, de temps en temps, mademoiselle d'Évereux sous sa garde. Mais il n'y avait pas à choisir beaucoup en fait de domicile, et la bonne

tante Verrier, habituée à ses aises, désira vivement que l'offre de la' duchesse fût acceptée. La vieille Cécile était flattée d'ailleurs de se voir l'objet des chatteries et des petits soins d'une grande dame, et celle-ci ne les lui épargnait pas. Constance croyait savoir désormais à quoi s'en tenir sur la bonne réputation de la belle Sibylle, mais elle savait aussi qu'il n'y avait aucun danger pour elle-même dans son intimité, et, malgré une certaine répugnance instinctive, désormais insurmontable, elle se laissa gagner par le désir de sa tante et par les grâces ingénues de la petite Julie d'Évereux, qui semblait implorer sa bienveillance et sa protection.

Ce n'est pas que la duchesse fût une mauvaise mère; elle aimait sa fille autant qu'il lui était possible d'aimer. Elle l'entourait des soins les plus délicats , et avait pour son innocence un respect jaloux et scrupuleux. Elle n'était pas de celles qui déplorent l'âge des enfants qu'elles ont mis au monde, et peu lui importait que la taille élancée de son Agnès accusât son âge véritable. Elle se sentait toujours assez jeune, assez belle et assez séduisante pour ne pas trouver d'obstacles à ses triomphes, et, en général, elle n'était pas jalouse des autres femmes, sachant bien, se disaitelle intérieurement, que Scipion l'Africain a laissé peu de disciples, et que le genre d'attachement qu'elle demandait aux hommes ne se refuse jamais.

Si le tête-à-tête avec sa fille l'ennuyait un peu^ ce n'était plus sa faute. Son esprit avait contracté l'habi-

tude d'analyser moitié charitablement, moitié ironiquement, l'esprit des autres, en vue d'une secrète jouissance d'amour-propre, établie sur la comparaison de son habileté et de sa philosophie avec les folles passions ou les sets scrupules d'autrui. Elle ne pouvait se livrer à cet amusement avec sa fille, et même elle eût craint de s'y livrer. Elle n'osait sonder cette jeune âme, à laquelle, malgré tout l'aplomb de ses sophismes, elle sentait bien qu'elle ne pouvait imprimer aucune bonne direction.

L'instinct moral est si puissant chez les âmes candides, que Julie d'Évereux s'attacha tendrement 5, Constance dès les premiers jours, et bientôt ne voulut Toirque par ses yeux. La duchesse prétendait, en les embrassant toutes deux, qu'elle en était jalouse. Au fond du cœur, elle se disait : Quel dommage que cette petite bourgeoise soit riche ! "comme cela eût fait une incomparable gouvernante pour ma fille!

La Mozzelli, après avoir, comme la cigale, chanté tout l'été, fit un voyage d'agrément en Ecosse, donna des concerts à Edimbourg, et partit, de là, pour Milan. Elle passa par la France et s'arrêta quelques jours à Paris. Elle y chercha Constance et la duchesse, apprit où elles étaient, et résolut d'aller donner un concert à Nice, afin de les voir en passant.

Constance la reçut avec affection, mais la duchesse fut visiblement contrariée de son arrivée. Puis prenant son parti bravement : — Ma chère, lui dit-elle, je ni: fais pas feindre; j i vous aime beaucoup, et, si je

volîs battais froid, ce serait un mensonge en pantoniime. J'aime mieux vous dire tout simplement ce qui en est ; vous n'êtes pas une société pour ma fille. Elle est musicienne, et nous irons vous entendre. Je vous présenterai même à elle devant tout le monde. II n'y a rien de mieux. Elle est destinée à protéger aussi les artistes quand elle aura un mari et une maison ; mais des relations intimes ne sont pas possibles en sa présence. Les petites filles sont niaises et font mille questions. Ne m'a-t-elle pas déjà demandé si vous étiez mariée ? Vous comprenez que je ne peux pas lui raconter votre histoire...

— C'est assez, madame la duchesse, répondit la Mozzelli; j'ai compris de reste. Vous avez raison, et je n'ai rien à dire. Vous voyez bien, ajouta-t-elle en s^v tournant vers Constance, que l'honneur est cette île escarpée dont parle un de vos vieux poètes :

On n'y peut plus rentrer, des qu'on en est dehors.

J'aurais cru pourtant avoir réparé un peu mes fautes; depuis trois mois, car j'ai tâché de mettre vos conseils à profit; mais cela ne sert de rien, et vous allez aussi me dire qu'ici, en vue, dans cette ville de province, je ne dois pas avoir l'air de vous connaître.

— Oh! moi, c'est différent, répondit Constance; je n'ai pas de fille à marier.

— Mais vous êtes fille à marier vous-même.

— Non ! je suis toute mariée, puisque j'ai la parole d'un honnête îiomme qui me connaît bien. J'irai donc

VOUS voir, si vous me dites que vous voyagez seule et que je peux aller chez vous. Le puis-je? C'est de vous seule que je veux le savoir.

— Vous le pouvez! dit la Mozzelli, en lui baisant les mains avec attendrissement. J'aime, et celui que j'aime est bien loin d'ici.

— Vous êtes donc toujours romanesque ? dit la duchesse à mademoiselle Verrier quand la cantatrice se fut retirée. Eh bien, vous avez tort de croire que cette chère fille se soit amendée. Elle a eu, à Londres, une espèce de passion exaltée. J'ai su ça, bien que, contre sa coutume, elle ne l'ait pas affichée, et qu'elle m'en ait fait mystère à moi-même. Mais le hasard m'a fait découvrir qu'on ne la prenait pas du tout au sérieux. Si bien que, quoi qu'elle fasse, elle ne trouvera pas un homme assez spregîudicato pour l'épouser ou assez naïf pour consentir au moins à une liaison durable. C'est toujours la même folle. Croyez-moi ! n'allez pas trop chez elle durant les huit jours qu'elle annonce vouloir passer ici.

Constance sourit et ne répondit pas. Elle était résolue à voir la Mozzelli qu'elle aimait et en qui elle avait confiance, et elle se disait gaiement que si Vaustere duchesse blâmait ses démarches, elle était bien libre de lui retirer la tutelle passagère de mademoiselle d'Évereux, qu'elle n'avait pas sollicitée.

Il n'en fut pas ainsi. Constance vit plusieurs fois la cancatrice, et la duchesse feignit de n'en rien savoir. Elle n'eût voulu, pour rien au monde, se mettre mal

&vec mademoiselle Verrier en présence de sa fille, à qui, par une contradiction bien connue chez les femmes de son caractère, elle la proposait à tout instant pour modèle. ^

La Mozzelli se trouva si occupée de l'organisation assez difficile de son concert, qu'elle ne put causer à cœur ouvert avec Constance ; mais elle lui sut un gré infini de ses visites, et quand, le concert donné, elle se disposa à partir, elle la supplia de lui consacrer quelques heures, et d'accepter de dîner avec elle en tête à tête. On se rappelle qu'elle avait à Nice une petite maison, un nid de fleurs et de soie qu'elle ne louait à personne, comptant toujours s'y installer et n'y allant presque jamais. Elle n'y recevait personne de frivole ou de compromettant, et ce dernier jour-là, d'ailleurs, elle fermerait sa porte, comme Constance avait fermé la sienne, à Paris, le jour de leur dîner intime avec la duchesse.

— Mais la duchesse , dit Constance , allons-nous l'exclure de la partie ? et comme je suis sûre qu'elle n'y viendra pas, ne devriez-vous pas l'inviter, pour ne pas accomplir une sorte de rupture avec elle ?

— Ne m'a-t-elle pas dit , répliqua la cantatrice , qu'on ne pouvait pas voir une personne comme moi, quand on n'avait plus sa fille au couvent ? Pourquoi m'exposerais-je à un nouvel affront de la part d'une femme beaucoup plus perdue que moi-même ?

— Elle n'est pas perdue selon le monde, et elle est forcée d'obéir au monde : c'est encore ce qu'elle peut

CONSTANCK VEHRIER.

faire de mieux pour sa fille, n'ayant aucune espèce de moralité à lui enseigner. Voyons, n'oubliez pas que la duchesse vous a rendu de grands services, et que vous pouvez encore avoir besoin d'elle. Elle est fort dévouée à ses amis.

— Eh bien, invitez-la de ma part, en lui disant que je n'insiste pas, si elle refuse ; mais que, si elle accepte, notre petite réunion sera aussi secrète qu'elle l'a été à Paris chez vous. En tout cas, venez de bonne heure, chère Constance. J'ai vraiment besoin de vos conseils, et cette chatte merveilleuse qui a toujours le talent de me faire parler de moi, quand elle le veut, ne manque jamais de me laisser plus triste et plus découragée qu'auparavant. Vous aviez bien raison, là-bas, de ne vouloir pas vous livrer avec elle. Est-ce qu'elle a réussi depuis à gagner votre confiance ?

— Non! répondit mademoiselle Verrier; je dois dire que sa curiosité n'a pas reparu , et que même elle a repris, dans sa manière d'être avec moi, son ancienre délicatesse et toute la réserve que je pouvais souhaiter. Moi, je crois qu'il lui serait bon de ne pas remettre sa fille au couvent : peut-être se retremperail-elle un peu au contact de l'innocence.

Quand mademoiselle Verrier porta à la duchesse l'invitation de la Mozzelli, la duchesse refusa tout net, mais en disant qu'elle savait gré à cette bonne fille de ne l'avoir pas boudée. Allez-y, ma chère, lui dit-elle. Fau'e œuvre de charité est votre mission, peut-être! Vous aimez à consoler, et vous vous y entendez. Moi,

COJNSTANCK VEKKIEK.

même, je pourrais vous dire que j'ai su-bi votre influence, après m'en être défendue devant vous, et je vous raconterais bien des choses si je ne sentais pas ma fille autour de moi; mais, avec elle, je ne me souviens plus que je suis femme^ tant je me souviens d'être mère. Allez donc chez la Sofia. Je me charge de faire compagnie à mademoiselle Cécile qui serait de trop dans les confidences que l'on vous tient en réserve, et qui, d'ailleurs, ne se soucie pas de dîner dehors. Nous jouerons au grabuge en vous attendant. Vous avez assez souvent gardé ma fille, je peux bien vous garder un jour votre tante.

Le dîner était pour le soir même. Quand Sofia et Constance se trouvèrent ensemble : — La première chose que j'aurais dû vous demander, dit Sofia, c'est si vous attendez ici le retour de vôtre fiancé ; mais je n'ai pas osé. Ne me dites donc que ce que vous voudrez. Seulement ne croyez pas que je ne m'intéresse pas à vous beaucoup plus qu'à moi-même.

— Vous pouvez m'interroger, répondit Constance : je n'ai que du bonheur, pour mon compte, à vous annoncer. J'ai été fort inquiète d'Âbel. Pendant deux mois, j'ai été sans nouvelles de lui. De la Russie, il devait venir par la Suède, où notre dernier souci d'affaires était à régler. Il paraît que les lettres qu'il m'écrivait se sont égarées. J'ai cru à une catastrophe en mer, à une maladie grave, à sa mort même, et j'ai passé de bien tristes jours. Mais j'ai reçu enfin des nouvelles excellentes. Il se porte bien, il ne lui est

rien survenu de fâcheux, il arrive. Il est à Paris. Dans quatre ou cinq jours il sera ici. Embrassez-moi, je suis bien heureuse, et parlez-moi de vous.

— Je suis heureuse ! moi aussi, s'écria la Mozzelli en l'embrassant. Pas autant que vous, mais c'est encore beaucoup pour moi ! Or , puisque la duchesse ne vient pas, commençons par dîner tranquillement. Regardons par la fenêtre ouverte ce beau ciel bleu, après lequel j'ai tant soupiré à Londres et à Paris. Respirons ce pays en fleurs , et n'ayons pas , plus qu'elles, le souci du lendemain.

Constance remarqua que la Mozzelli ne buvait plus de vins capiteux, qu'elle ne prenait plus de café, et que, par conséquent, elle ne cherchait plus à exciter ses nerfs.

— Oh ! je suis bien changée, dit la cantatrice ; j'ai mis tout mon être, âme et corps, au régime. Aussi je me porte mieux. J'ai l'humeur plus égale, et quand le spleen me prend, je commence à sentir que je peux réagir. Vous m'avez bénie, vous m'avez sauvée. Constance ! Oui, oui, je suis en train de renaître de mes cendres. Vous verrez ! On ne m'aime peut-être pas encore autant que je le voudrais ; mais on m'aimera, parce que j'arriverai à le mériter!

Le dîner étant fini, les deux amies, assises sous un berceau de roses grimpantes , au bord d'un petit bassin muet où se miraient les nuages roses du couchant, commencèrent à s'entretenir sans témoins. Le lieu n'avait rien de vaste, mais il touchait à la cam-

pagne et avait, à travers ses clôtures de feuillages, une échappée de vue sur la mer. La soirée était magnifique; Pair suave et l'harmonie du flot tranquille disposaient aux voluptés de l'âme.

— Enfin, chère Constance, mon bon ange, dit la Mozzelli d'une voix douce comme la brise, je peux résumer trois mois de ma vie comme vous résumez toute la vôtre. J'aime! j'aime un être pur, grand, sensible, passionné ! Voulez-vous que je vous le nomme?

— Est-ce que je le connais ? dit Constance.

— Non ! je ne pense pas.

— Alors, ne me nommez personne. Une femme ne doit jamais peut-être nommer que son mari. Espérezvous l'épouser ?

— Non, pas trop ! 11 me paraît un peu ennemi des liens obligatoires. Il dit que les plus durables sont ceux cjue la volonté prolonge au jour le jour; mais je crois bien qu'au fond il ne m'estime pas encore assez pour faire des projets. Je souffre de cela, mais je suis arrivée à vaincre mon impérieuse personnalité et à n'en plus faire souff'rir celui que j'aime,

(( C'est en Angleterre que je l'ai rencontré. Il devait y passer très-peu de temps , car sa vie est enchaînée par des obligations qu'il ne veut pas ou qu'il ne peut pas encore quitter ; mais l'amour fait des miracles, et il nous a donné, malgré tous les obstacles, huit jours de délices. Oh ! mon amie ! je l'avais aimé à première vue ! est-ce parce cjue j'avais l'âme bien disposée? je le crois un peu. II y avait de vous là

dedans; j'avais quitté Paris toute troublée de notre conversation. Vous étiez toujours devant mes yeux avec votre beau regard attendri, votre parole généreuse, votre confiance en Dieu et aussi en moi, pauvre esprit égaré! La duchesse, que je voyais de temps en temps à Londres, me jetait bien de Teau froide dans le dos avec son rire moqueur et ses airs de cruelle iDonhomie , mais je pensais à vous bien vite, et je me disais : Qu'importe, si Constance prie pour moi et espère à ma place !

« Enfin, j'ai vu ce jeune homme, et j'ai senti fondre, en un instant, toutes les glaces de mon cœur. Cela a été si étrange, si soudain... Et tenez, le jour où il m'est apparu, j'avais justement parlé de vous avec la duchesse. Elle me questionnait en pure perte, je vous le jure ; mais, d'après les mots que vous lui aviez dits, elle tâchait de se faire une idée de l'heureux mortel à qui vous êtes fiancée. Elle plaisantait comme toujours ; moi, je ne l'écoutais guère, et mon esprit était avec vous. C'est cela qui m'a porté bonheur.

« Mais ne croyez pas que cet amour subit et irrésistible, qui ressemble à une fascination, se soit présenté comme un caprice. Non ! je ne m'ennuyais pas, je travaillais beaucoup; j'avais du succès. J'étais occupée de mon art, j'avais des pensées sérieuses, et même j'avais résolu de ne pas songer de longtemps à aimer. Je voulais faire comme vous m'aviez dit, me guérir d'abord de mon scepticisme, et je ne me croyais pas assez guérie. Si l'on m'eût dit le matin :

CONSTANCE VEKHlKll.

« Tu aimeras ce soir, » je n'aurais pas voulu le croire, et je m'en serais peut-être défendue. Mais voilà qu'en ne songeant à rien, j'ai senti le trouble inconcevable et la flamme ardente d'un premier amour! Le soir, quand j'ai cherché à me rendre compte de ce prodige, je me suis dit, parlant à ma personne : Bah ! tu l'aimes parce que tu l'aimes! Et cela était très-profond, voyez-vous. Je l'aimais par reconnaissance, à cause du bienfait de l'amour qu'il avait mis en moi.

(( Il faut vous dire encore que sa physionomie est des plus saisissantes. La duchesse s'en était bien aperçue, car elle lui a fait des avances, et, bien qu'il ait été à cet égard-là d'une discrétion impénétrable, — il a tant de délicatesse envers les femmes, lui! — je suis presque sûr qu'elle a fait tout pour me l'enlever. »

Un grand éclat de rire interrompit la Mozzelli, et, en se retournant, elle vit avec stupeur, à travers les ombres du soir, la duchesse tranquillement assise derrière le berceau, dans l'attitude d'une personne qui s'est mise à l'aise pour écouter.

La Mozzelli resta interdite ; puis elle prit le parti de se fâcher. — Ah! madame, ceci est une trahison, ditelle; vous dédaignez de dîner chez moi, mais vous ne dédaignez pas de venir écouter aux portes !

— J'étais invitée, répondit madame d'Évereux en riant toujours, et nous nous étions dit assez de secrets à Paris pour que je ne me crusse pas de trop dans ceux d'ici. Et puis, j'avais un regret et un remords de ne pas vous embrasser avant votre départ. Mademoiselle Cécile Verrier s'en est aperçue ; elle s'est chargée de tenir compagnie à ma fille, qui, de son côté, m'a juré d'avoir bien soin d'elle. Je venais donc, le cœur léger, vous dire qu'avec ou sans ma fille, je vous aimais toujours... Mais voilà, encore une fois, le sort des élans romanesques! J'arrive, et c'est pour m'entendre calomnier ! . . .

— Voyons, Sofia, dit Constance, faites comme la duchesse ; riez de l'aventure î vous voyez qu'elle vous pardonne ; elle a trop d'esprit pour ne pas savoir que, dans la jalousie, on ne sait pas ce qu'on dit, et on sacrifie ses meilleures amies au besoin de se plaindre !

— Je pardonne de tout mon cœur, reprit la duchesse en tendant les deux mains à la cantatrice, d'autant plus que je ne suis pas coupable de l'horrible chose dont vous m'accusez. Je ne connais pas votre phénix ; je l'ai aperçu une ou deux fois rôdant autour de vous ; mais, si on m'a dit son nom, je l'ai oublié. Je me suis seulement permis de remarquer qu'il était fort bien.

— Et de le dire de manière à ce qu'il l'entendît ! s'écria la Mozzelli irritée.

— Vraiment? il l'a entendu ? reprit la duchesse en recommençant à rire ; voyez-vous ça! Daignez me pardonner, chère amie. Je ne l'ai pas fait exprès, vrai ! C'est

donc lui qui vous a dit que je le trouvais bien? le fat!

— Non, ce n'est pas lui, répliqua la Mozzelli, tranquillisée parla gaieté de la duchesse et désarmée par sa douceur. Il n'est pas fat, puisque j'ai pu l'aimer, moi qui ai les fats en exécration. C'est moi, belle duchesse, qui vous ai entendue, et, certes, vous le faisiez exprès pour me tourmenter !

— Non ! c'est mal à vous de le croire : quand m'avez-vous vue méchante ? Je ne voulais que vous éprouver, et c'est votre faute. Pourquoi, lorsque je vous ai parlé de ce jeune homme, à Londres, avez-vous nié que vous en fussiez folle? Si, comme par le temps passé, vous m'eussiez accordé votre confiance, je n'aurais pas songé à vous surprendre. Mais tout cela, de part et d'autre, est fort innocent. Voyons î la paix estelle faite? oui? en ce cas, continuez votre histoire; mais je vous avertis que je n'en crois pas un mot, car j'ai entendu le commencement. Vous vous dites retrempée par une grande passion, et je ne vois là de votre part qu'une velléité de plus, puisque, tout en vous vantant d'avoir combattu et vaincu la méfiance, vous m'accusez de vous trahir et me faites une scène de jalousie!

i — C'est une petite rechute de son ancien mal, dit Constance avec douceur : elle va le combattre encore une fois, et, puisqu'elle le veut, elle saura bien en triompher tout à fait.

' - — Dieu vous entende ! reprit la Sofia; j'y fais mon possible.

— Alors, parlez-nous de lui à cœur ouvert, dit madame d'Évereux, ça vous soulagera. Dites-nous qu'il vous aime à l'adoration, ça vous convaincra vousmême tout en nous charmant.

La Mozzelli crut voir une imperceptible ironie dans le ton affectueux de la duchesse, et, bien qu'elle ne se sentît plus disposée à l'abandon en sa présence, elle s'y livra par orgueil.

Elle avait bien , comme dit le Ruzzante, « un cœur qui lui disait fais-le, et un autre cœur qui lui disait ne le fais pas. » Mais elle céda au cœur qui la conseillait mal, c'est-à-dire à un peu plus de vanité et de dépit que de véritable expansion.

(( Je vous disais donc. Constance, reprit-elle, et à vous aussi, madame la duchesse, puisque vous étiez là, que je l'ai aimé à première vue. Je venais de chanter Adalgise, dans la Norma, quand un de mes amis me le présenta dans ma loge. J'avais très-bien chanté et très-bien joué, je dois le dire; j'étais contente de moi, et, quand cela m'arrive, il est rare que je sois contente des autres. Les compliments d'amateurs à un artiste qui vient d'être aux prises avec la véritable inspiration lui font souvent l'effet de glace jetée au travers du feu. On nous loue pour ce que nous apprécions le moins , et on n'a pas senti ce qui nous a le plus transporté. Eh bien, ce jeune homme... donnons-lui un nom, car ça me gêne pour raconter î )>

— Mettons qu'il s'appelle Melvil , dit la duchesse.

— Ce n'est pas un Anglais ! reprit la Sofia.

CONSTANCE VEURIEIA.

— Raison de plus.

— Réellement, vous ne le savez pas, son vrai nom, madame la duchesse ?

— Attendez donc... Non! ça ne me revient pas! Entre nous, ça n'était pas un nom.

— Selon vous !

— Et selon vous aussi ; ce n'est pas un artiste !

— Enfin, dit Constance en souriant, c'était quelque prince déguisé en simple particulier î

— Eh bien î qui sait ? et qu'importe ? reprit Sofia, va pour Melvil ! Melvil donc me remercia du plaisir et du Men que je lui avais fait en chantant, et il s'exprima d'une manière exquise et vraie, dans des termes que je ne saurais pas répéter, mais qui m'allèrent droit au cœur. C'était la première fois qu'il m'entendait, et il était ravi. J'avais reçu des bouquets; je lui en donnai un. La façon dont il accepta... ce sont des riens que je vous raconte, mais Constance sait bien que ces rienslà sont des odyssées 1

— Faites comme si je ne le savais pas, moi ! Racontez tout, dit malignement la duchesse.

Excitée par son s'ourire de doute, la Sofia reprit :

— Eh bien , puisque cela vous amuse, je ne passerai rien. Il reçut ce bouquet d'un air indécis, comme s'il était étonné d'une si grande faveur. Je vis qu'il ne connaissait guère les libertés de la vie d'artiste et qu'il prenait cela pour une avance. J'en aurais ri de la part d'un autre, mais comme il me plaisait déjà, je ne voulus ni lui paraître légère ni le laisser me paraître ridi-

CONSTANCE VERRIEH.

cule. Ces choses-là, lui dis-je, ne compromettent pas de ce côté-ci de la rampe. Nous sommes des oiseaux de passage, et nous n'avons rien à donner ni à emporter que le souvenir.

— C'était très-joli ! dit la duchesse.

— Non, c'était bête, reprit la Sofia. On n'a d'esprit que quand on n'aime pas; mais comme il m'aimait déjà, lui, ce.*.. Melvil, il prit le bouquet et ma main tout ensemble, et la sienne tremblait. Oui, elle tremblait tout de bon, et une femme ne se trompe pas sur une émotion bien naïve et bien forte ! La sienne passa en • moi si rapidement, que je faillis m'évanouir. Constance, je ne suis pas folle pour cela! Ne m'avez-vous pas dit que l'amour était une surprise et que cela faisait partie de ses délices ?

— Elle vous a dit cela? s'écria la duchesse.

— Et j'ai tort de le répéter, répondit la Mozzelli : parlons de moi seule. Je m'endormis en rêvant de cet inconnu. Le lendemain matin, je trouvai mon salon rempli de fleurs merveilleuses, et je ne demandai pas de qui ça venait. Ces fleurs-là ne sentaient pas comme les autres. Elles avaient un parfum qui ne pouvait venir que du ciel. J'en fus grisée tout le jour, et je ne voulus pas sortir, crainte de respirer un autre air que cet air chargé d'amour et de poésie. Vers le soir, je m'endormis sur mon divan. Il me sembla que ces fleurs chantaient. Quel opéra sublime, quel divin

; poème ! Je n'ai jamais rien entendu de pareil ! Mais elles se turent tout d'un coup. 11 était là! Je ne sais

quel vertige me prit. Je lui avouai que je l'attendais.

— C'était spontané ! dit la duchesse.

— C'était absurde. Il eût dû me prendre pour une . femme galante ! Mais savez-vous pourquoi je l'aime tant ? c'est parce que tout ce qui eût dû me perdre dans son esprit est précisément ce qui l'a charmé, et c'est pourtant un être pur et de mœurs austères, je le sais maintenant. Mais, que voulez-vous? il a une grande intelligence, une raison supérieure à celle de tous les hommes. Il devine tout, il comprend tout ; il lit dans les âmes comme dans une source.

« Il comprit donc que ce n'était pas de l'effronterie qui me poussait dans ses bras, mais un invincible attrait, une sympathie exceptionnelle ; et quand je lui demandai, le lendemain, ce qu'il avait pensé de moi, il me dit : Je n'ai rien pensé du tout, j'ai pensé que vous étiez sincère. »

— Voilà qui est charmant, dit la duchesse, et vous me le faites aimer, cet excellent jeune homme !

— Pourquoi railler? dit Constance, qui écoutait la Sofia avec indulgence ; il savait bien que cette brave fille vivait sagement, et il pouvait être aussi fier que touché de sa franchise.

— Oui ! voilà justement ce qu'il m'a dit aussi, lui ! reprit la cantatrice. II n'y eut entre nous rien de ce qui déflore la première émotion : ni coquetterie de ma part, ni rouerie, ni emphase de la sienne; ni conditions, ni ruses, ni méfiance, ni réserves entre nous. Je ne sais pas s'il m'a dit qu'il m'aimait, ni s'il m'a de-

COJNSTANCK VKIIKIEK.

mandé de l'aimer ; nous en étions si sûrs l'un et l'autre î

— Et alors, dès la première entrevue... dit madame d'Évereux.

— Constance ne veut rien savoir de cela , répondit fièrement la Mozzelli. La suite de l'histoire est qu'il ne pouvait passer que deux jours à Londres, et qu'il y passa une semaine, caché et parti pour tous les gens qu'il y connaît ; cela au prix des plus immenses sacrifices, à ce qu'il m'a dit plus tard. Je ne sais pas quels sacrifices, il n'a jamais voulu s'expliquer là-dessus, mais ce qu'il affirme est toujours vrai : on ne peut pas s'y tromper.

« Quand il m'a quittée, j'ai cru qu'il allait mourir et moi aussi! Je pleurais... oh! mon Dieu, comme j'ai pleuré à quinze ans, dans le jardin du palais Doria ; et pourtant je pleurais bien, ce jour-là !

(( J'ai vu qu'il se faisait une violence atroce, et je n'ai pas pu m'offenser de ce qu'il me quittait. Je n'en ai pas su la raison; je ne la saurai peut-être jamais, et j'ignorais absolument quand je le reverrais. 11 m'a dit seulement: Tu vois bien ce que jè souffre. Je ne peux pas te dire autre chose ! Et moi j'ai dit : Si tu souffres, tu m'aimes ; et si tu m'aimes, il est impossible que tu ne trouves pas le moyen de revenir à moi ! ))

— Et vous l'avez revu?... dit la duchesse.

— A Edimbourg. 11 avait parlé d'aller en Ecosse, et, quand je lui proposai de l'y suivre, il prononça que cela était impossible. J'insistai ; il répondit alors : Je

COiNSTAlNCIil VERRIER. IGl

n'y vais plus. J'y renonçai pour ne pas entraver sa liberté, mais j'y ai été quand même, non pour lui désobéir, mais pour l'apercevoir peut-être : c'était le seul endroit du monde où il avait paru vouloir se rendre ! S'il m'eût nommé la Chine, à tout hasard, j'aurais été en Chine.

— C'est donc ça que vous avez chanté à Edimbourg, dit la duchesse , et que vous ne m'avez pas fait l'honneur de me donner signe de vie ? J'étais pourtant fort près de là, dans une terre de mon amie lady"^**.

— Vous étiez là, dit la Mozzelli en pâlissant ; je ne l'ai pas su !

— Alors, je vous pardonne. Eh bien? et votre délicieux Melvil, est-ce qu'il s'y trouvait réellement, à Edimbourg?

— Oui, il s'y trouvait. Vous l'ignoriez?

— Naturellement! Alors, vous vous êtes adorés do plus belle ?

— Oui, mais sans noua le dire. La première fois que je l'aperçus au concert, dans la salle, j'étais ivre de joie. Ah ! comme je chantai bien ! Je ne chantais que pour lui. 11 était bien ému, mais il ne s'approcha pas de moi, et, comme je compris qu'il avait des motifs pour cela dont je ne pouvais pas être juge, je fis semblant de ne pas le connaître. Mais je l'attendis, le soir, chez moi : j'étais sûre qu'il viendrait. Il ne vint pas, ni le lendemain non plus. Le surlendemain, je le rencontrai à la promenade. Il était seul et moi avec du monde. 11 me regarda, mais sans me saluer, et je

fus obéissante à ce qu'il semblait me prescrire : je le regardai à peine; je me contentai de penser qu'il était là, qu'il pouvait encore traverser quelques-unes de mes tristes journées comme un éclair, ou plutôt comme un rayon. L'apercevoir un instant, c'était encore immense, et je le lui avais dit, comme je vous l'ai dit tout à l'heure : pour ce bonheur-là, j'aurais été au bout du monde.

(( Il l'a compris, et c'est là ma récompense. Un jour de courses de chevaux, comme j'étais seule un instant, il vint à moi à travers la foule et me dit : — Je pars. Je vous remercie de votre délicatesse. — Ah ! vous me remerciez! lui dis-je avec désespoir; ce n'était donc pas une épreuve ? — Je n'en aurais pas eu la force! — Alors, c'est que vous avez ici une maîtresse ! — Si j'en avais une, je vous la sacrifierais. — Vous êtes marié ! — Vous me l'avez déjà demandé; je vous ai dit : non. — Et vous partez ? — Il le faut. — Vous voulez m'oublier? — Je ne le pourrais pas. — Dites-moi encore que vous m'aimez, si vous voulez que je vive. — Dites-moi, vous, que vous ne m'aimez plus, voilà ce qu'il faut me dire si vous avez pitié de moi.

(( On vint nous séparer, et il s'enfuit. Je ne l'ai plus revu. Mais il y avait tant de combat intérieur, tant de souffrance, tant de véritable douleur dans son dernier regard ! Il m'aime, allez! 11 m'aime autant que je l'aime, et, comme rien ne résiste au véritable amour, il se trouvera libre, un matin, par la force de cette destinée qu'un grand cœur parvient à se faire à lui-

même. Alors, il saura me retrouver, n'importe où je serai, et, depuis notre séparation, je l'attends tous les jours, à tous les instants de ma vie. Me voilà comme vous. Constance, je vis d'une pensée, d'un espoir, d'un rêve de bonheur, et quand même cela devrait durer quatre ans, j'ai confiance, je crois, j'aime !

• — Alors, les paris sont ouverts, dit la duchesse. Reviendra-t-il ? ne reviendra-t-il pas? Moi, je parierais bien pour le fiancé de Constance ; elle a cent mille livres de rente et vingt-cinq belles années de vertu ; mais, pour vous, qui n'avez que de la passion enthousiaste, ma chère petite, je ne parierais pas deux sous.

— Pourquoi ce mauvais pronostic ? dit mademoiselle Verrier. Moi, j'en juge tout autrement. Je crois aux bonnes destinées. .

— 11 y a trop de hasard et d'inconnu dans la sienne ! reprit la duchesse. Elle ne le connaît pas, ce phénix adoré ! Je parie qu'elle ne sait pas seulement son vrai nom ! C'est quelque charmant aventurier !

— Vous voulez maintenant que je vous dise son nom? répondit Sofia. Eh bien! s'il est vrai que vous l'ayez oublié, tant mieux, vous ne le saurez pas. Il m'a demandé le secret. Quant à son caractère, l'ami qui me l'a présenté m'a dit en deux mots : C'est un homme de cœur et de mérite. Je n'avais pas besoin de cela, je le voyais ! Un homme vulgaire n'a pas cette figure-là ! Quant à sa position dans le monde, à sa fortune, à ses occupations, j'ignore tout, je ne lui ai rien demandé. Je n'ai point passé les courts et précieux

COi.STANCE VEURIEK.

moments qu'il a pu me consacrer à causer d'affaires, mais à parler d'amour. S'il est riche, tant pis : la richesse est une chaîne. S'il est pauvre , tant mieux : il se déliera !

— Et vous n'avez pas eu la curiosité de demander quelques détails à votre ami, ne fût-ce que pour savoir si vous pouviez espérer quelque chose dans l'avenir ?

— Non î cet ami quittait Londres peu de jours après me l'avoir présenté, et, fût-il resté, je n'aurais pas osé l'interroger. C'eût été me trahir, et je voyais bien que... iMelvil voulait du mystère dans nos relations. II avait bien raison. Le mystère est la poésie de Tamour. N'est-ce pas votre avis, Constance? Vousmême, est-ce que vous ne cachez pas le nom de votre fiancé ?

— Je pourrais le dire à présent, mais c'est un nom obscur qui ne vous apprendrait rien.

— Et puis, dit la duchesse, dans votre position, il ne faut dire cela que la veille du mariage : vous avez fort 'bien fait...

— C'est de Sofia qu'il s'agit, reprit Constance. Je trouve son histoire bien romanesque, je ne le lui cache pas ; mais, telle que la voilà, croyante, attendrie, absorbée, je la crois bien plus en voie de salut que lorsque je l'ai quittée, niant tout et se niant elle-même.

— Bah ! bah ! dit la duchesse ; je la trouve, moi, à l'apogée de sa folie, d'aimer un inconnu ! Elle s'imagine peut-être avoir charmé quelque grand personnage ; qui sait si, comme dans les drames roman-

CONSTANCE VERHIKIL

tiques, ce n'est pas le bourreau, ou tout bonnement, comme ça peut arriver dans la vie réelle, un simple voyageur de commerce?

— Bourgeois ou prince, répliqua la Mozzelli blessée, il avait Tâme élevée et proclamait un grand dédain, une sorte de dégoût pour les amours philosophiques.

— Vraiment ? reprit madame d'Évereux toujours gaie. 11 était pour la passion effrénée, pour le grand drame ? un poète du désespoir? Le Lara de lord Byron tout au moins?

— Tenez ! s'écria la Mozzelli en saisissant avec une sorte de rage le bras potelé de la duchesse, vous le connaissez ! Il vous a plu, autrefois peut-être î Et, depuis une heure que vous me raillez^ vous faites votre possible pour me rendre jalouse; ou bien vous Têtes vous-même. Pourquoi ne pas dire les choses comme elles sont, au lieu de vouloir me torturer ?

— Constance, dit la duchesse en changeant de place et en se plaçant derrière mademoiselle Verrier, je me réfugie contre vous, car je crains réellement d'être assassinée ce soir ! J'ai eu une bien mauvaise idée de venir ici, moi!

— Je réponds de vous, soyez tranquille ! dit Constance. Je suis là pour mettre la paix. Mais je vous trouve mauvaises toutes deux, elle de ne pas vous croire loyale, et vous de dénigrer une affection qui la rend heureuse.

— Qu'elle jure sur la tête de sa fille qu'elle ne connaîtpas celui que j'aime, et je la croirai, dit la Mozzelli.

— Ma chère sigiiora , répondit la duchesse avec hauteur, ne parlez pas de ma fille, je vous prie. Elle n'est pas ici , et je veux bien rire avec vous de vos aventures; mais que son nom ne soit pas invoqué en pareille matière. Je veux bien aussi vous dire encore une fois que je n'ai pas de prétentions sur votre Melvil. J'ai rencontré un autre Melvil à Londres^ en même temps que vous vous affoliez du vôtre , et si je leur donne le même nom, c'est pour m'éviterla peine d'en chercher un nouveau. Occupée de mon Melvil à moi, et dans un tout autre motif que l'amour, je n'ai en aucune façon rêvé de l'objet de vos rêves.

— Quelle énigme est-ce que vous me proposez là ? dit la Mozzelli inquiète ; je ne comprends pas. Vous me dites que vous aviez une liaison... agréable là-bas, pendant que j'en avais une sérieuse, et que cela doit me tranquilliser?

— Je n'ai pas de liaisons du genre de celles que vous désignez par le mot délicat d'agréable, et je laisse aux ingénues comme vous celles qu'il vous plaît d'appeler sérieuses. Je vous raconte une histoire pour vous distraire de la fantaisie de m'étrangler , et, en même temps, pour vous faire savoir de quoi j'ai été occupée à Londres. J'ai là une nièce fort intéressante et assez pauvre, que mon amie lady s'était mis en tête de marier avec un jeune homme sans naissance, mais riche et fort bien élevé. C'est celui que j'appellerai aussi Melvil pour ne nommer personne, et pour vous dire comment un homme d'esprit et de grand bon

sens m'a parlé des femmes en général et des femmes passionnées en particulier.

(( Naturellement, nous ne lui jetions pas ma pauvre nièce à la tête, mais lady ^^"^ tâtait le terrain, comme on dit , et lui faisait , devant moi , des questions adroites, c'est-à-dire maladroites, sur son passé, sur son avenir, sur les projets qu'il pouvait avoir.

(( — Le mariage, nous répondit-il, n'est pas et ne sera jamais chez moi à l'état de projets, comme on l'entend dans le monde. C'est un état sublime, c'est un idéal d'amour et de bonheur, ou c'est une affaire où il ne faut chercher ni bonheur ni amour. Or, me trouvant assez riche pour chercher le bonheur^ je ne fais pas d'affaires de ce genre-là, pas plus que je me laisserai considérer comme un chiffre plus ou moins rond dans les projets d'autrui.

(( Je fis signe à lady de ne pas aller plus loin. Notre homme était sur ses gardes ; mais, comme son indépendance d'idées m'intéressait, et qu'il avait une franchise vraiment originale, je causai longtemps avec lui, et nous nous sommes liés bien plus que je ne m'y serais attendue. Il y a des amitiés qui s'improvisent ; ce n'est pas le privilège exclusif des passions de naître à première vue. Tout en parlant raison, nous fîmes impression, lui et moi, l'un sur l'autre. Quelqu'un vint et m'entretint d'affaires d'argent. Le Melvil en question en parla aussi bien que de morale et de philosophie. Je dois vous confier que j'avais en Angleterre de gros intérêts en^souff'rance, et que, le voyant

CONSTANCE VfcURIER.

si fort, je lui demandai conseil. Le conseil qu'il mo donna était excellent, mais comment le suivre? Je ne le pouvais pas par moi-même, je partais pour l'Ecosse. Je reste bien peu de jours à Londres, me dit-il, mais il est possible qu'à travers mes propres occupations, je trouve l'occasion de vous servir, et je la saisirai avidement. Si, par hasard, je réussissais, où fraudrait-il vous l'annoncer ? Je lui donnai mon adresse en Ecosse, et je partis en le remerciant beaucoup, mais ne comptant nullement sur le succès de mon affaire.

(( Eh bien, il n'y avait pas huit jours que j'étais dans cette terre de lady non loin d'Edimbourg, lorsque je vis arriver M. Melvil. II m'apportait les pièces d'un résultat n»agnifique, et je peux dire que je lui devrai réellement une belle part de mon existence. Voilà, me dit-il avec un peu de malice, de quoi doter votre aimable nièce, et la mettre à même de se marier sans recourir aux calculs où la sympathie n'entre pour rien.

« Vous comprenez bien que j'avais à cœur de réparer la faute de lady et de prouver ma reconnaissance à ce digne jeune homme. Je le retins deux jours dans le château de mon amie, et je dois dire que ces deux jours comptent dans mes souvenirs parmi les meilleurs. Je n'ai jamais rencontré d'homme plus distingué, moins roturier de caractère et plus grand seigneur par l'élévation des idées et des sentiments. A cela se joint, chez lui, une philosophie aimable, une admirable tolérance et un bon sens pratique, spirituel au possible.

— Mais où voulez-vous donc en venir avec cette histoire ? dit la Mozzelli , de plus en plus alarmée.

— A occuper une heure de loisir en vous faisant connaître le jugement d'un homme remarquable sur les idées qui vous tournent la cervelle, sur la passion en particulier. Les passions, me disait-il, sont les mêmes chez tous et pour tous. J'ai un peu voyagé, j'ai parcouru l'Europe, et j'y ai vu partout régner deux appétits suprêmes : l'amour de l'argent et l'amour des femmes. L'ambition exclusive du pouvoir ou de la célébrité est le partage du petit nombre ; la masse court au plaisir et à la richesse. Et, dans cette masse même, il y a une immense majorité qui, ne pouvant espérer la fortune, garde vivace l'ardeur des sens. On peut donc dire que c'est la soif de l'amour sous toutes ses formes qui gouverne le monde. Ceux qui le nient sont mal informés.

(( La femme, disait-il encore, est donc toujours reine, effroyablement reine, puisque l'homme, quel qu'il soit, vieux ou jeune, riche ou pauvre, intelligent ou inepte, oisif ou accablé de travail, poète ou sceptique, subit l'empire de la grâce et de "la beauté. C'est même une opinion régnante au miheu de toutes les autres, et plus puissante que toutes les autres, de re- 'garder comme un niais parfaitement ridicule l'homme qui résisterait, .par moralité ou par prudence, aux avances d'une belle femme ; et peut-être toute la sagesse, toute l'habileté, toute la force morale de notre époque consiste-t-elle à sortir de la lutte des

intérêts contre les passions, après avoir été assez habile et assez ardent pour satisfaire les unes et les autres. »

— Me voilà tranquille ! dit la Sofia en respirant avec force. Dieu me pardonne ! j'ai cru que vous vouliez me faire deviner une infidélité de celui que j'aime ! Mais votre Melvil n'est pas le mien ; je le vois à présent ! Il n'a pas cette froideur et ce positivisme !

— Votre Melvil prétend donc, reprit la duchesse, qu'on aime une femme au point de lui rester fidèle toute sa vie ?

— 11 ne parlait jamais de cela. 11 ne discutait pas et ne raisonnait guère. C'est en cela qu'il était aimable. Il était tout droiture et tout spontanéité, et quand il disait faime, on sentait qu'il n'aimait pas toutes les femmes, mais une seule !

— Eh bien, reprit la duchesse, mon Melvil ne disait pas le contraire, et vous me rappelez qu'il avait aussi une théorie fort bonne sur ce point, que l'on préfère toujours une certaine femme avec laquelle on tend à passer sa vie ou avec laquelle on regrette de ne pouvoir la passer. Il reconnaissait la fidélité du cœur et les doux liens de l'amitié, de l'habitude, de l'estime et du respect. Mais il ne faisait point de pathos pour cela. Il n'avait rien de ridicule et ne se posait pas en rigoriste. Il ne faisait point fi de la liberté accordée à l'homme par l'usage et l'opinion, et, loin de maudire les femmes qui donnent du bonheur sans imposer d'obligations pénibles et dangereuses, il parlait d'elles

avec une tendre et parfaite reconnaissance. Elles étaient Tobjet de son respect tout comme les vestales. 11 se disait un peu saint-simonien et fouriériste aussi de ce côté- là, et cela, sans manquer d'un certain idéal. La femme austère, disait-il , nxérite un culte quand l'amour est le mobile de sa vertu ; mais il y a au-dessous des autels des trônes pour les autres puissances, la bonté, la beauté, et même la volupté î

— Tout ceci veut dire, reprit la Mozzelli agitée d'un tremblement nerveux, qu'il s'est prosterné devant le dernier de ces trônes inférieurs, et vous mourez d'envie de me persuader que nos deux Melvil ne font qu'un !

— Encore î s'écria la duchesse. Vous comptez donc bien peu sur le vôtre ? Regardez Constance ! il y a un Melvil quelconque dans sa vie, et elle m'écoute fort tranquillement.

— Fort tranquillement , comme vous voyez , re~ pondit Constance; mais je n'approuve pas l'espèce de persécution cruelle que vous faites subir à notre amie. Si c'est une vengeance des soupçons gratuits et irréfléchis que vous avez surpris tout à l'heure, elle a duré assez longtemps. Revenez à votre extrême bonté naturelle, et dites-lui bien qu'il n'y a rien de commun entre les deux personnages...

En ce moment , la clochette de la grille du petit jardin fut secouée avec force : Constance tressaillit involontairement : c'était peut-être Abel qui arrivait

l;OfS&TA^GE VERRIER.

trois jours plus tôt qu'il ne s'était annoncé, et qui, ne la trouvant pas chez elle, avait su où elle était. Mais elle n'eût pas voulu le revoir en présence de la duchesse, et elle se leva pour cacher son émotion. — Voilà une visite qui vous arrive, dit-elle à la Sofia, je vous laisse.

— Non ! répondit la Mozzelli, j'ai défendu ma porte, et je n'attends personne, à moins que... Et, tout aussitôt saisie, à son tour, par la pensée que ce pouvait être celui qu'elle attendait quand môme, à toute heure de sa vie, elle courut vers la grille, à travers les buissons de fleurs que sa robe effeuillait en passant.

— Il serait très-plaisant, dit la duchesse à Constance, que ce fût son inconnu !

— Eh bien, si c'est le vôtre, ne vous montrez pas, dit Constance, ayez pitié...

— Le mien, le mien !... répondit la duchesse; comment l'entendez-vous ? Mais elle ne put tenir son sérieux, et elle ajouta : Le fait est, ma chère, que c'est le même , et que la scène serait une scène de haute comédie, s'il se trouvait en face de la Mozzelli et de moi î

— Écoutez ! s'écria Constance avec un mouvement brusque.

La duchesse écouta.

La Mozzelli avait laissé échapper un cri de joié, et l'inconnu une exclamation de surprise. La duchesse monta sur le banc où elle avait été assise, et, dans la mystérieuse clarté du ciel étoilé, elle vit, par-dessus

CONSTAINCE VEUlUEU.

les arbustes des plales-bandes, la Mozzelii serrer dans ses bras avec transport un homme dont elle-même reconnaissait la voix. — C'est lui, dit-elle à Constance, c'est son amant et mon serviteur, celui que nous avons appelé, ce soir^ iMelvil, et qui se nomme tout simple- - ment Raoul Mahoult. Eh bien , ma chère, qu'en ditesvous ?

— Ça m'est égal! répondit froidement Constance. Et comme elle ne paraissait plus songer à retenir la

duchesse, celle-ci la quitta et alla rejoindre la Mozzelii, curieuse et charmée qu'elle était de se donner un divertissement de haut goût en suspendant la vengeance sur la tête de sa rivale. Elle n'était nullement jalouse de M. Mahoult, mais elle avait de la peine à pardonner à la Sofia d'avoir cru s'élever au-dessus d'elle par l'amour.

La Mozzelii entraînait son amant vers le salon, comptant sans doute l'y laisser le temps de congédier ses deux amies ; mais le jeune homme hésitait beaucoup à la suivre :

— Vous n'êtes pas seule, lui disait-il à voix basse ; je sais que vous n'êtes pas seule î

— Je serai seule tout à l'heure ; venez vite, répondait la Sofia.

Et comme Raoult Mahoult sentait la nécessité d'une prompte explication avec elle, il la suivit. Mais, au moment où ils entraient dans le rayon de lumière qui s'échappait des croisées du salon sur le feuillage du jardin, la duchesse parut et vint à eux, belle, sereine

et amère : Némésis en cheveux blonds et en robe de dentelle.

Mahoult tressaillit et retira sa main de celles de Sofia. Mais il était homme du monde, et il salua la duchesse sans paraître déconcerté. Il ne lui venait pas à la pensée qu'elle eût pu se vanter d'une de ses plus audacieuses fantaisies.

La duchesse eut pitié de la Mozzelli, dont les yeux ardents allaient d'elle à son amant. Elle salua Raoul comme quelqu'un que l'on voit pour la première fois, et se contenta d'entrer au salon pour y prendre son châle, en priant la Mozzelli de donner des ordres pour que l'on fît avancer sa voiture.

La Mozzelli sonna. Elle était tremblante, éperdue ; mais la duchesse jouait parfaitement son rôle, et Raoul était impassible. Elle se tranquillisa, et, se rappelant Constance, elle courut vers le banc où elle l'avait laissée, afin de lui dire sa joie et de recevoir ses adieux.

La duchesse et Raoul MahouU restèrent donc quelques instants seuls au salon. L'échange des paroles fut mpide :

— Je ne m^attendais pas au bonheur de vous renntrer ici, madame la duchesse.

— Ni moi au plaisir de vous y voir arriver.

— Est-ce que vous êtes établie à Nice?

— Mais oui. Et vous, y venez-vous pour quelque temps ?

— Non, je pars demain matin.

— Et vous passez la nuit... ici ?

— Pourquoi supposez-vous...?

— Je ne suppose pas, je sais !

— Ah !... Et la personne chez qui vous êtes sait-elle donc aussi...

— Elle se doute! Mais je suis généreuse autant que vous êtes discret.

— Elle proclame donc...

— Vous ne saviez donc pas que j'étais son amie intime, sa confidente?

— Êtes -vous la seule? N'y a- 1- il pas ici d'autres personnes...

— Il y avait une autre personne qui ne vous connaît pas, et qui, encore plus discrète que moi, va se retirer sans vouloir regarder le mystérieux prince de la Mozzelli.

— Est-ce que la Mozzelli me nomme?

— Non ! reprit la duchesse qui ne voulut pas se vanter de son indiscrétion, elle vous appelle Melvil.

Raoul surmonta une violente anxiété, et se tourna vers la muraille, comme pour regarder un tableau, mais, en effet, pour se soustraire à l'examen de la duchesse. Il lui tardait de se trouver seul avec la Mozzelli, de lui parler franchement s'il était possible, et de s'enfuir au plus vite. La Mozzelli rentra en disant à la duchesse :

— Eh bien, où est donc Constance? je ne la trouve pas dans le jardin !

— Elle sera partie sans rien dire, répondit la du-

GOINSTANGK VEKKIEU.

chesse. C'est ce qu'elle avait de mieux à faire. Je vous quitte aussi, ma chère!

Et après avoir salué Raoul, elle se retira en disant à Sofia, qui la reconduisait :

— Oui-da! il me paraît encore mieux que je ne pensais, votre Melvil! Il a de la tenue et de la physionomie! Je vous en fais mon sincère compliment, et cette fois, vous voyez, je vous le fais bien bas!

Après s'être bien assurée du départ de la duchesse, la Mozzelli tira elle-même les verrous de la grille du jardin et vint retrouver Raoul au salon. Il avait toujours son chapeau à la main et était resté ganté, debout, comme prêt à s'en aller.

— Qu'est-ce donc ? lui dit-elle avec effroi et en tâchant de le faire asseoir ; nous sommes seuls, qu'attendez-vous pour me dire que c'est vous et non pas un autre ? Je ne reconnais plus ni votre figure ni votre voix ! Vos yeux distraits me font peur. Raoul, parlezmoi ! Il me semble que vous ne veniez pas ici pour moi !

— Eh bien! non, je serai franc, comme c'est mon devoir et ma volonté, répondit Raoul. On m'avait indiqué la maison sans vous nommer... Je ne vous savais pas ici î

— Ah ! vous y veniez pour la duchesse !

— Encore moins.

— Vous mentez ! s'écria la Mozzelli retombant dans l'âpreté de ses anciennes colères. Vous venez de chez elle !

COiNSTANCE VERRIEU.

— Je VOUS jure que je ne sais pas où elle demeure, et que ma première visite a été pour une personne qu'un laquais m'a dit être ici, mademoiselle Cécile Verrier. N'y était-elle pas ? \

— Cécile Verrier? Non! s'écria la Mozzelli étonnée ; mais Vous la connaissez donc?

— Apparemment! répondit Raoul, et je suis chargé d'un message pour elle.

— De la part d'Abel ?

— Abel ! d'où connaissez-vous Abel ?

— On m'a parlé de lui. Où est-il ? Quand vient-il?

— Ceci ne regarde que mademoiselle Verrier... Parlons de nous maintenant, je vous prie.

— Ah ! oui, parlons de nous, dit la Mozzelli avec amertume. A quoi bon ? Je sais que vous me trompez ! Vous n'ignoriez pas, en allant chez mademoiselle Verrier, qu'elle demeure dans la même maison que la duchesse.

— Je l'ignorais, répondit Raoul, visiblement surpris et contrarié de cette circonstance. Je ne me suis pas arrêté une heure en voyage, et il n'y a pas une heure que je suis arrivé. Je ne savais rien du monde qui pouvait être ici; je ne m'intéressais à rien... qu'à la mission que j'y devais remphr.

— Vous m'inquiétez pour Constance, dit la Mozzelli qui commençait à se rassurer pour elle-même. Une mission pressée, importante, peut-être ? Abel ne revient donc pas? Est-il mort, ouest-ce qu'il l'abandonne?

. — Non ! répondit Raoul avec fermeté. Jamais Abel

n'abandonnera Constance ; mais, encore une fois, permettez-moi de vous parler de vous et de moi. j

— Attendez F reprit la Mozzelli en l'examinant d'un' œil méfiant et scrutateur : vous connaissez Abel , vous êtes dans la confidence de ses relations avec mademoiselle Constance Verrier ? vous connaissez peut-être ' Constance elle-même ? et^ en me voyant ouvrir la grille du jardin, vous ne me l'avez pas nommée, vous n'avez pas couru ensuite après elle pour lui parler. . . Tout cela est singulier !.

— Je vais me rendre chez elle ; mais, avant de vous faire mes adieux^ je veux^ avoir une explication avec vous.

— Vos adieux !: vous me quittez ! s'écria la Mozzelli, ramenée à un nouveau sujet d'effroi ; vous savez, à présent, que je suis là ; vous voyez que je vous aime plus que jamais, et vous partez?

— Écoutez, ma chère Sofia, dit Raoul en s'asseyant et en lui prenant les deux mains, je vous ai aimée, je ne pourrais pas le nier sans me mentir à moi-même ; pourtant, quand on m'a présenté à vous, j'étais à cent lieues de me croire épris de vous. Je suis sensible aux arts, j'adore la musique, le théâtre m'impressionne encore ; tout cela parce que j'ai une vie active et froide^ absorbée par les affaires et tendue vers un but positif. J'avais donc été, en vous écoutant, transporté dans ce monde de l'émotion où je suis rarement libre de pénétrer; j'admirais en vous une artiste inspirée, je n'avais pas songé à la femme.

(( La femme eût pu me laisser seulement un souvenir poétique..., elle ne le voulut pas, ou du moins elle se sentit entraînée à m'en laisser un plus vif. En me donnant un de ses bouquets, elle toucha ma main, qui tremblait un peu , de sa main brûlante, en attachant des yeux humides sur les miens.

(( Je suis homme, je suis jeune, j'ai eu une existence rigide et contenue , et pourtant je suis enthousiaste. Le désir m'envahit tout d'un coup, et j'eus beau me raisonner, je ne dormis pas de la nuit.

(( Je passai la journée du lendemain à me combattre. Le soir, mes pieds me portèrent chez vous malgré moi. J'étais forcé de partir le jour suivant pour Edimbourg. Ceci me rassurait. Je vais la trouver entourée, me disais-je, et ma visite, qu'elle n'a pas autorisée, va lui sembler déplacée. Elle me battra froid ou elle ne m'apercevra pas. Je sortirai guéri de chez elle. »

— Ah î tout cela n'est pa^« v<'ai ! dit la Mozzelli avec angoisse : vous aviez bien vu ^ue la femme vous adorait déjà!

— Oui, j'avais cru le voir, et c'est pour cela que je perdis la tête; mais je me disais que j'avais dû me tromper, que l'artiste, enivrée par son triomphe et briaée par ses émotions, devaiî avoir de ces moments d'abandon sympathique avec le premier venu, sans penser à lui peut-être, et que j'allais la retrouver hautaine ou moqueuse, et, à coup sûr, reposée et indifférente.

<c J'entrai chez elle, surpris de la trouver seule. Elle

me reçut avec des yeux noyés, une voix mourante, un élan irrésistible, un mot à rendre fou le plus sage. En cet instant-là, je ne pus pas me rappeler que je n'étais pas libre. Cela était au-dessus des forces humaines.

— Ah ! vous n'étiez pas libre ! dit la Mozzelli avec un sourire amer.

— Je vous l'ai dit : je ne m'appartenais pas !

— Vous avez dit que vous étiez esclave de vos occupations ; que des intérêts sacrés vous forçaient de partir, mais que vous n'étiez pas marié et que vous ne connaissiez en Angleterre aucune femme.

— Je vous disais la vérité, et je ne me suis pas laissé interroger davantage.

— Mais, à présent, je vous interroge...

— Je vous dirai tout. Ce sera cruel, mais je n'ai pas commandé aux circonstances ; au contraire, elles mo surprennent et me pressent étrangement ! Je ne mo croyais pas aimé de vous d'une manière aussi durable...

— Taisez-vous ! s'écria la Mozzelli ; foulez aux pieds votre amour, mais respectez le mien ! 11 était immense, il était toute ma vie. J'ai cru qu'en ne l'acceptant pas, vous le compreniez ! C'était toute ma consolation, tout mon courage!... Ah! tenez, je vois bien que vous allez me tuer, mais il y a des choses qu'il ne faut pas nie dire !

— Vous avez raison, Sofia, et je ne vous les dirais qu'en m'accusant moi-même. Non ! je ne doute pas <Ie votre CTLir en ce moment, et je suis de trop bonne

foi pour feindre d'en douter ; mais je me suis fait illusion sur la portée de nos liens et sur la durée de vos souvenirs. Vous m'aviez rendu fou. Jl m'a fallu^ pour vous quitter au bout de huit jours, une force de volonté extraordinaire. J'ai pourtant résolu de vous oublier, et jamais je n'ai fait à ma conscience un plus rude sacrifice.

— C'est pour cela que vous avez été voir la duchesse auprès d'Edimbourg, n'est-ce pas ? dit la Mozzelli pâle et les dents serrées.

— Si vous savez cjue j'ai été la voir, vous en savez aussi le motif. Elle m'avait confié...

— Oui, beaucoup d'argent à placer ou à retirer, quelque chose comme cela î La duchesse est quelquefois très-reconnaissante ! ... Mais ne froncez pas le sourcil. Je sais qu'un homme d'honneur ne peut avouer une trahison sans compromettre la femme qui s'en est rendue complice. C'est commode! Allez toujours, je vous écoute.

— Quand vos suppositions seraient fondées, reprit sévèrement Raoul Mahoult, je ne vous eusse point trahie, je vous avais dit adieu pour toujours.

— Et cependant vous m'avez- reparlé de votre attachement, à Edimbourg !

— Et de ma résolution d'en guérir.

— Résolution que la duchesse a beaucoup secondée ?

— Je ne l'ai revue qu'ici, tout à l'heure , et je peux vous donner ma parole que je n'ai aucune espèce d'amour pour cette dame.

^ — Je VOUS crois ! Elle méprise l'amour et n^autorise qu'une sorte d'amitié...

— Pour Dieu ! laissons la duchesse en repos î reprit Raoul avec impatience ; nous perdons un temps précieux à parler d'elle, et ce n'est pas d'elle qu'il s'agit.'

— De qui s'agit-il ? voyons.

— Il s'agit de nous quitter sans retour, répondit Raoul, un peu endurci parle dépit de la Mozzelli.

— Je le vois bien ! reprit-elle avec un abattement qui le désarma. Dites-moi au moins pourquoi ! Essayez de me prouver que cola est inévitable comme de mourir 1

— Gela est inévitable pour moi comme le devoir de vivre en honnête homme, ma chère Sofia. Je ne m'appartiens pas, j'appartiens à une femme que je dois préférer à toutes les autres.

— Ah î oui, je sais î Attendez ! reprit la Sofia retrouvant les forces de sa colère, vous avez dit cela à madame d'Évereux. On a dans sa vie un idéal, ce qui n'empêche pas...

— Ce que j'ai pu dire en thèse générale, je m'en souviens fort peu, et il est possible qu'en le répétant on l'ait beaucoup changé, faute d^ le bien comprendre. - Je ne sais qu'une chose, c'est qu'avec vous je n'ai rien raisonné ; j'ai été dominé, et comme terrassé par les forces vives de la jeunesse. Je ne vous ai pas trompée; je n'ai fait ni mensonges, ni promesses, ni déclamations pour vous persuader ; je ne vous ai pas obsédée de mes poursuites ; je n'ai pas surpris votre bonne foi.

CONSTANCE VERRIEIl.

i — II est vrai, je me suis livrée moi-même avec une loyauté bien méprisable î

— Dieu me préserve de mépriser une confiance qui m'avait si puissamment fasciné et si entièrement vaincu ! II n'y a qu'un lâche qui puisse reprocher à une femme la généreuse faiblesse dont il a profité. Moi, je ne vous dirai pas que je vous en remercie, ce serait banal ; mais je vous promets, en échange de quelques jours d'ivresse, un respect et au besoin une protection de toute la vie.

La Mozzelli sentit que ce n'était pas là un serment frivole, encore moins une défaite. Attendrie un instant et puis désespérée : — Je vous perds, dit-elle, voilà tout ce que je comprends ! Cette femme c(ue l'on préfère à toutes les autres, en dépit des faiblesses passagères auxquelles un homme peut succomber, j'avais rêvé que c'était moi, et j'aurais pardonné un caprice avec la duchesse. Oui ! je me serais vengée d'elle de cette façon-là ! J'aurais regardé ses bontés pour vous comme rien ! Mais vous aimez réellement une femme, et c'est pour celle-là que vous me quittez. ^

— Je vous quitte pour celle qui a, depuis longtemps, mon cœur et ma parole. Elle est le premier, le seul aniour fort et sérieux de ma vie. Elle est ma sœur, ma mère et ma femme par la pensée, par l'estime. mutuelle, par l'habitude de compter l'un sur l'autre. C'est pour elle et pour notre avenir que je travaille depuis longtemps ; c'est pour retourner à elle que je vous^i quittée et que j'ai pu surmonter le terrible charme

1 qui m'avait jeté à vos pieds. 11 y a plus de dix ans que

'je l'aime, il y en a quatre que je ne l'ai vue...

; Un cri déchirant s'exhala du cœur de la Mozzelli.

— Vous êtes Abel ! s'écria- 1- elle ; cette idée -lu m'avait déjà traversé l'esprit tout à l'heure ! Vous êtes le fiancé de Constance ! j'aurais dû le deviner plus tôt!

— Oui ! vous eussiez dû le deviner au courage que j'ai eu de vous quitter à Londres et de ne pas retourner vous voir à Edimbourg. 11 n'y a que Constance au monde qui pouvait me l'inspirer.

La Mozzelli garda un instant le silence. Elle était pâle et immobile comme la statue contre laquelle elle se .trouvait assise, et qui était une copie de la Polymnie antique. Cette tête de marbre blanc, si tranquillement posée sur la main, avait l'air d'écouter Raoul, tandis que, roidement adossée contre le socle de la statue, les yeux sans regard et l'esprit sans gouvernail, la pauvre Mozzelli n'entendait et ne comprenait plus rien.

— Sofia ! lui dit Raoul en s'efforçant de la réveiller de cette torpeur, vous aimez tendrement Constance puisque vous n'aviez pas de secrets pour elle ?

^ Je la hais et je la tuerai ! dit la Mozzelli en se [levant : c'est elle qui m'avait appris à aimer I î j- Non ! vous sacrifierez- votre dépit à. son repos et jà votre propre dignité , vous vous tairez.

^ Me taire ? 11 n'est plus temps ! Je lui ai tout dit, excepté votre nom ; et vous croyez qu'elle ne saura pas que c'est vous qui êtes venu la chercher ici ? Vous croyez qu'elle ne le sait pas déjà? Ou elle a reconnu

votre voix quand vous êtes entré, ou la duchesse vous a nommé, à l'heure qu'il est; car, pas plus que moi, la duchesse ne voyait en vous le fiancé de Constance. 11 y a donc ici trois femmes que vous avez trompées, et qui, à votre insu, n'avaient pas de secrets entre elles. Eh bien ! ces trois femmes, qui s'aimaient et qui se haïssent maintenant, auront encore un lien commun : le mépris et le ressentiment qu'elles vous doivent !

— Non î répondit Raoul, un instant blessé , mais aussitôt maître de lui-même. Ces trois femmes s'aimeront encore, car elles ne se sont pas trompées mutuellement; et moi, je n'en ai trompé aucune.

— Ah ! vous n'avez pas trompé Constance? Vous lui avez confié vos transports d'amour avec moi , vos raffinements d'esprit avec la duchesse ? Constance savait tout cela quand elle en écoutait , ce soir , le double récit ?

— Constance ne savait rien, et j'espère qu'elle ne sait rien encore. Je ne crois pas possible qu'elle m'ait vu ou entendu ici, et je suis sûr que la duchesse ne fera point une mauvaise action.

— Vous comptez sur son amitié fidèle ou sur sa pudeur ?

— 11 vous plaît de persister à croire que la duchesse m'a honoré de ses bontés ; moi, je vous réponds simplement que la duchesse est généreuse et prudente. C'est à votre pudeur et à votre amitié que je fais appel ici.

CONSTAINCE VERRIER.

— Oui ! c'est mon silence que vous me demandez? Vous ne craignez que moi ?

— Je ne crains personne, et, si vous n'avez pas de cœur, je ne vous demande rien. J'aurais voulu obtenir de vous du calme et de la discrétion pendant quelques jours, pendant vingt-quatre heures au moins. J'aurais emmené Constance, et, à sa première question sur ma fidélité, je lui aurais dit ce que vous allez me forcer de lui dire tout de suite avant qu'elle m'interroge; à savoir, que je l'aime plus que tout au monde, et que je lui sacrifie sans retour les courtes passions qui, malgré moi, ont effleuré et quelquefois agité ma vie, sans jamais la traverser réellement et sans me détourner de mon but, qui est d'épouser Constance et de rendre indissoluble l'affection suprême que je lui porte.

— Oui, oui, je vois ! dit la Mozzelli anéantie; vous étiez tout pour moi, et je n'ai été pour vous qu'un incident de voyage. Épris d'une seule femme, vous avez cédé au besoin des distractions. Ceci est l'histoire de tous les hommes, et Constance pourra aisément vous pardonner. Mais moi, je ne vous pardonnerai jamais de m'avoir laissé rêverie ciel dans votre bras. Il fallait me dire que vous me préfériez quelqu'un.

— Nous ne nous sommes pas fait cette question l'un à l'autre.

— Vous saviez que je n'aimais personne.

— Je vous jure que je ne m'en étais pas informe.

— Alors, vous êtes venu chez moi comme on va chez une courtisane !

— Vous savez que non ! Je vous ai aimée, et je vous aime encore, non plus avec passion, — la présence de Constance est mon égide désormais contre toutes les surprises de la vie, — mais avec reconnaissance et! amitié véritable, à moins que vous ne me repoussiez ^ le cœur en me montrant une face de votre caractère que je ne connaissais pas, le dépit et la vengeance'

— Allons, partez ! répondit la Mozzelli brisée. Profitez d'un moment où la force manque à mon désespoir. Si vous restez plus longtemps, Constance, qui vous sait sans doute arrivé, s'inquiétera...

— Constance ne peut pas me savoir arrivé. Je ne me suis pas nommé aux gens de la maison qu'elle habite. J'ai su qu'elle était dans une autre maison de la ville. J'étais si pressé de la revoir, que je suis venu, dans la nuit, le chapeau sur les yeux, par les rues désertes : Constance ne m'attend donc pas, et je ne veux pas vous quitter sans vous avoir rendu le courage et la raison.

— Vous me craignez, vous dis-je, et voilà tout !

— Résolu à me confesser sincèrement, je ne peux pas vous craindre. J'aurais voulu, j'en conviens, épargner un moment de surprise et de chagrin à ma fiancée, et ne rien ôter à la joie de notre première entrevue. Mais vous me refusez cela, et je suis trop fier pour insister. Si je fais encore un effort pour vous adoucir, croyez-en la parole d'un homme droit et courageux, c'est pour vous encore plus que pour moi-même.

Raoul Mahoult n'avait rien de perfide ou de mesquin dans le caractère. Il disait toute sa pensée, et il se sentait très-fort parce qu'il se sentait très-franc et foncièrement bon. C'était là tout le secret de son ascendant sur les femmes. Sa figure, régulière et douce d'expression, avait une fermeté de lignes qui révélait une énergie tranquille , et connne qui dirait tenue en réserve pour la véritable occasion. Beaucoup d'hommes étaient plus beaux, aucun plus sympathique aux honnêtes gens. Les fripons renonçaient vite à le tromper, les faibles se sentaient attirés sous sa protection , les indécis subissaient avec plaisir l'heureux prestige d'un esprit actif et lucide.

11 avait l'inlelligence élevée, m.ais plutôt pratique que contemplative. Austère dans sa première jeunesse et fidèle par principe, il avait longtemps ignoré qu'il y eût au monde d'autres femmes que Constance, et même il avait surmonté héroïquement ses passions pendant les deux premières années de leur séparation.

Les voyages avaient modifié son organisation sans changer son caractère. Une santé énergique avait remplacé le tempérament un peu lyrnphatique de l'enfant de Paris. Il avait senti s'éveiller le besoin impérieux des émotions vives, et, perdant "courage, il avait écrit à Constance : « Laissez-moi revenir, marions-nous, et je

CONSTANCE VERKIER.

repartirai le lendemain s'il le faut, à moins que vous ne consentiez à me suivre. »

j Constance n'avait pas compris toute l'angoisse de cette prière. Elle ne pouvait exposer sa vieille tante souffrante à de longs et pénibles voyages. Cécile n'avait qu'elle au monde et ne supporterait pas son absence. Constance craignit donc de voir Abel beaucoup plus malheureux si, après l'avoir revue, il était forcé de la quitter encore. Elle l'exhorta au courage. Abel avait beaucoup d'orgueil, il ne voulut pas paraître faible. Il s'acharna à son œuvre , et succomba à ses passions.

Ces chutes furent rares, mais quelquefois plus sérieuses qu'elles ne l'eussent été dans la vie facile d'un homme de plaisir. Il lui était presque impossible de séparer les sens de l'esprit ou du cœur, quelque résolution qu'il prît à cet égard. 11 avait l'instinct de l'attachement et du dévouement. Aussi ses faiblesses lui créèrent-elles de sérieux remords, et, quand il avait à rompre des liens cju'il regardait avec raison comme illégitimes , il faisait à son amour pour Constance et à son devoir envers lui-même un sacrifice dont la gravité était une véritable expiation de la faute f commise. \

La Mozzelli n'avait donc pas été abusée par son; imagination, le jour où elle avait deviné en lui uii homme très-différent de ceux que la mode et la vanité avaient jetés dans son chemin. Elle avait pressenti la solidité de son caractère et l'élévation de son

esprit avec la pénétration instinctive de la femme et de l'artiste. Constance ne s'était pas trompée non plus en regardant comme sacrée la promesse de son retour et la persistance de son affection. La prudente duchesse avait fait de pires folies que celle de se confier à lui dans un accès de reconnaissance et dans un jour de coquetterie acharnée. Elle se fût peut-être abstenue de ce caprice si elle eût connu les liens qui unissaient les fiancés ; elle eût eu plus d'égards pour Constance qu'elle ne se croyait engagée à en avoir pour la Mozzelîi ; mais il est certain qu'elle ne raillait pas intérieurement celui qui, pendant un jour, avait accepté son empire, et, en cela, elle dérogeait à ses habitudes.

La pauvre Mozzelli se sentit encore une fois dominée par la sincérité de Raoul. Elle pleura et n'eut plus ni colère ni menaces. Elle avait besoin de son estime encore plus que de son amour, et ceci est la plus grande conquête qu'un homme puisse faire.

Elle promit de partir au point du jour et de ne pas écrire à Constance.

— Dès lors, dit-elle à Raoul , rien ne vous force d'emmener Constance pour lui épargner des orages. Il n'y en aura pas autour de vous, et vous pouvez être

. heureux pendant que je traînerai au loin mon humiliation et ma misère. Gardez-lui notre secret, faites que la duchesse le garde aussi, et oubliez-moi !

— Garder votre secret, c'est-à-dire ne jamais vous nommer, oui, certes! répondit Raoul; mais tromper

Constance sur mes égarements passés, je ne le pourrai pas. Sans courage et sans loyauté, il n'y a rien de possible en ce monde !

— Vous avez raison, répondit laMozzelli, et cependant... Tenez! si vous voulez que je pousse le dévouement à votre bonheur jusqu'à vous donner un conseil, écoutez celui-ci : Il est fort possible [que Constance ne vous interroge jamais sur vos relations avec les femmes durant les années de votre séparation. C'est une femme supérieure, elle ! une femme extraordinaire ! Ou elle a la candeur et la chasteté de croire que vous avez pu lui être fidèle^ ou elle a tout accepté par la réflexion et le raisonnement. Elle a autant de justice que d'innocence, autant de sagesse quedesimphcité. Si elle ne vous demande rien, ne lui dites rien ! peut-être aimera-t-elle mieux ne rien savoir. Peut-être quand vous serez forcé d'entrer dans des détails, même pour vous excuser, lui enfoncerez-vous des aiguilles dans le cdbur ; et vous savez qu'une aiguille tue aussi bien qu'un poignarda

— Oui, je le sais, répondit Raoul, et pourtant, si elle l'exige, je me confesserai, j'y suis résolu. Je n'ai point passé quatre ans loin d'elle sans interroger l'avenir, et mon bonheur ne veut rien devoir au mensonge. Je préférerais de beaucoup sa curiosité à une confiance trop puérile , et je serais effrayé de l'épouser sans qu'elle me connût comme Dieu me connaît. Constance n'est plus une enfant, et une enfant seule croit à Faustérité monacale d'un homme

de mon âge, séparé d'elle depuis si longtemps.

En ce moment, la porte du salon s'ouvrit avec im- ; pétuosité, et la duchesse entra en s'écriant : |

— Constance n'est pas ici ? où peut-elle être ? |

— Quoi î n'est-elle pas rentrée chez elle ? dit la Mozzelli effrayée.

— Non. Sa tante est venue dans mon appartement pour la demander, et elle l'attend encore. J'ai caché mon inquiétude à cette pauvre femme et je suis accourue. J'ai trouvé la voiture de Constance à votre porte; mais elle! elle est donc restée au jardin?

Tous trois s'élancèrent hors du salon.

— Où l'aviez-vous laissée ? dit Raoul épouvanté.

— Là ! répondit la duchesse courant vers le berceau de roses grimpantes où, en apprenant le vrai nom de l'amant de ses deux compagnes, Constance avait froidement répondu : Ça m'est égal !

— Elle n'y est plus, il n'y a là personne ! dit la duchesse en entrant sous le berceau. C'est là qu'elle était restée assise et fort calme.

Raoul s'avança jusqu'au fond de la tonnelle, se pencha, et vit une forme grisâtre étendue derrière le banc. Il toucha une robe de soie, et, avec un cri de désespoir, il releva Constance immobile, glacée, et comme déjà roidie par la mort.

— Ah ! s'écria la Mozzelli, elle sait 'tout ! Qui donc lui a dit le nom de Raoul ?

— Moi 1 répondit la duchesse étonnée.

— Eh bien , c'est vous qui l'avez tuée î reprit \w

Mozzelli. Cet homme qui l'emporte dans ses bras, cet homme que nous avons rendu infidèle^ c'est celui qu'elle aimait !

Au moment où Raoul déposa Constance sur le divan du salon, la duchesse et la Mozzelli étaient si troublées qu'elles étaient prêtes à s'évanouir elles-mêmes , et qu'elles s'agitaient sans la pouvoir secourir. Raoul s'indignait contre elles et les haïssait, en ce moment, autant qu'il se haïssait lui-même. Il ne pouvait que presser Constance dans ses bras tremblants, contre son cœur désolé, pour essayer de la ranimer, et elle restait inerte. La Mozzelli retrouva la première sa présence d'esprit. Elle fit allumer un grand feu et rouler Constance dans des fourrures. On parvint à la réchauffer et à ramener les battements du cœur, mais si faibles et si interrompus, qu'à chaque instant ce pauvre cœur semblait avoir perdu la force de vivre.

Le cas était grave ; ce n'était pas une simple crise de nerfs. La circulation du sang avait été brusquement suspendue et refusait de reprendre ses fonctions.

Raoul courut chercher un médecin. Inquiète, la tante de Constance était déjà arrivée avec Julie d'Ëvereux.

Au bout de trois heures seulement Constance ouvrit ses grands yeux déjà creusés dans ses orbites bleuis, et regarda autour d'elle avec un étonnement profond. Elle reconnut sa tante et sourit faiblement à Julie. Mais elle ne reconnut ni la MozzelH ni la duchesse, et quand Raoul se hasarda à lui demander si elle se sentait mieux, elle le prit pour un médecin et lui répondit

d'une voix à peine saisissable : — Oui, monsieur, je me sens bien.

Il était impossible de songer à la transporter che elle. On l'installa dans le salon de la cantatrice, entre la cheminée toujours allumée et la statue de marbre blanc, qui, seule, debout au milieu de ce groupe affaibli et prosterné, avait l'air de méditer froidement sur les vicissitudes de la vie humaine.

Le lendemain soir. Constance était un peu mieux dans l'opinion du médecin. Mais sa situation était toujours fort alarmante. Tout le -monde avait passé la nuit et la journée dans des craintes mortelles ou dans des émotions poignantes. La duchesse elle-même avait perdu toute sa philosophie. Elle se sentait navrée. Julie ne voulait pas quitter la malade d'une minute ; elle pleurait à briser le cœur de sa mère.

La pauvre enfant, faible elle-même, et incapable de supporter une longue fatigue, s'endormit sur le fauteuil où elle s'était obstinée à rester. On réussit à l'emporter dans la chambre de Sofia, où sa mère la suivit. La vieille mademoiselle Verrier avait conservé un calme effrayant; assise auprès du lit que l'on avait dressé à la hâte pour Constance, elle la regardait et ne voyait rien qu'elle. Elle ne paraissait pas savoir où elle était et ne faisait aucune question sur la cause de son mal. Il semblait qu'en trouvant là Raoul, elle eût deviné tout; car elle ne lui adressa pas une seule fvj's la parole, et même elle l'éloignait machinalement d'un geste glacial, lorsqu'il s'approchait de sa nièce.

Il n'y avait pas une larme dans les yeux secs de la vieille fille, et sa taille maigre ne pliait pas d'une ligne sous le poids de la douleur ou de la fatigue ; mais, dans la rigidité de sa figure et de son attitude, on sentait comme une certitude absolue de ne pas survivre à Constance.

La Mozzelli était admirable de courage et d'activité; elle s'oubliait pour les autres, elle était le dévouement que rien n'abat et ne rebute.

Vers minuit, Raoul se trouva seul avec elle et mademoiselle Verrier auprès de la malade. Sofia ne lui adressait pas un mot. Elle ne le connaissait pas, elle ne l'aimait plus. Toute son âme appartenait à Constance. Elle eût donné sa vie pour elle, et plus que sa vie : sa gloire et son art. Si elle eût pu penser à Raoul, elle l'eût détesté.

Raoul sentait bien l'horreur de sa situation. Il la subissait courageusement. Il méritait une pire expiation, et il l'attendait avec toute l'énergie qu'il tenait de la nature et de la réflexion. Mais si Constance eût pu lire dans son cœur, elle eût vu que ce sont les plus solides et les plus résistants qui souffrent le plus, et elle eût été effrayée de se voir si bien vengée.

A minuit, la duchesse, qui avait sommeillé deux ou trois heures auprès de sa fille, revint au salon et supplia Cécile Verrier d'aller prendre aussi quelques instants de repos. La Mozzelli se mit aux genoux de Cécile, en lui jurant que ni. elle ni madame d'Évereux \ ne quitteraient Constance d'une seconde. Mais la vieille \f fille fut inflexible.

— Allez VOUS reposer vous-mêmes, leur dit-elle; j'ai veillé mon frère pendant douze nuits; je veillerai ma nièce davantage, s'il le faut !

Constance ne dormait pas. Ses yeux, étrangement fixes, ne s'étaient pas fermés un instant depuis vingtquatre heures. Quel désastre couvait donc dans sa téte vicjp et brisée ? La folie ou la mort ? Elle ne paraissait pas savoir qu'elle fût la personne que l'on soignait et dont on épiait le moindre souffle. Quelquefois elle se regardait elle-même, étendue et inerte ; on eût dit qu'elle ne se reconnaissait pas.

Enfin, ses nerfs parurent se détendre, et l'on vit une grosse larme tomber lentement sur . sa joue. La tante essuya doucement cette larme, en lui disant avec sa brièveté accoutumée : — Souffres-tu ? Constance fit signe que non et s'assoupit.

Cécile continua de veiller. La duchesse prit am livre. La Mozzelli, résolue à garder ses forces pour le moment où faibliraient celles des autres , se renversa sur le divan et dormit. Raoul, en proie à une fièvre ardente, sortit pour respirer l'air froid de la nuit.

Au bout d'une heure , durant laquelle il alla cent fois écouter le silence qui régnait dans le salon, il vit madame d'Évereux en sortir, et il s'approcha d'elle pour l'interroger.

— Je vous cherchais, lui dit-elle. La pauvre Constance a dormi et paraît aller mieux. Elle a fait signe à sa tante, en me montrant, qu'elle voulait être seule avec elle. Moi, je la crois perdue quand même; et vous?

— Moi, répondit Raoul, choqué de la sécheresse des paroles de 'madame d'Évereux : moi, je suis perdu aussi. Voilà tout ce que je suis capable de comprendre.

— Nous sommes trois ici qui l'avons tuée, reprit la duchesse avec le même sang-froid, au fond duquel, cependant, Raoul sentit peu à peu l'amertume d'une douleur profonde : moi, j'ai porté le coup, et je suis pourtant la moins coupable. J'ignorais tout ce qui la concerne, et mes relations avec vous, sans veille et sans lendemain, ne pouvaient pas constituer une infidélité de votre part, encore moins une trahison de la mienne. Votre engouement de quelques jours pour la Sofia est plus grave : vous l'avez aimée, elle nous l'a dit. Que ce soit avec les sens ou autrement, il vous a fallu faire un grand effort pour la quitter à Londres et pour ne pas la reprendre à Edimbourg. Je sais bien tout ce qui vous excuse et je le ferai valoir. Ni à Londres, ni à Edimbourg, vous ne comptiez chercher les aventures, et je pourrai dire à Constance, si Constance redevient capable d'entendre quelque chose, que vous étiez réellement occupé là et forcé d'y être par le soin de vos affaires. Les miennes, de votre propre aveu, ne vous ont pas pris une heure à Londres, et, quand vous êtes venue en Ecosse m'en annoncer le succès, vous n'aviez pas l'intention de vous arrêter plus de dix minutes dans le château de lady**"^'. Vous êtes entraînable, malgré votre grande volonté ; mais ciui ne Test pas? Je ne suis pas de celles

qui prêchent un idéal impossible. Seulement, la fatalité vous a bien desservi ! Et puis vous avez été imprudent, vous avez tenté la destinée. Quand on a en vue un mariage comme celui qui vous attendait, et pour fiancée une femme aussi parfaite que Constance, on ne se permet ni fantaisies ni distractions avec les femmes du monde , encore moins avec les actrices, qui sont fort en évidence et qui ne se piquent pas de bien garder leurs propres secrets. Dans votre position, on est plus humble, on se contente de moindres aventures, de tout ce^ui n'enchaîne pas et ne reparaît pas. Dans ces conditions-là, on n'a jamais rien à confesser ni à expliquer. On a le droit d'oublier soi-même et de se croire aussi fidèle qu'un chevalier errant des anciens jours.

— Ainsi, répondit Raoul, étonné de cette morale étrange, c'est vous, madame, qui me faites des reproche-. ?

— Pourquoi pas ? reprit la duchesse. J'ai été un peu coquette avec vous, j'en conviens...

— Non pas ! effroyablement coquette !

— Soit! c'était à vous de vous défendre, et je n'ai jamais vu qu'une femme eût à se reprocher la faiblesse d'un homme. Vous ne m'aviez parlé ni de la Mozzelli ni de Constance ; j'ai dû vous croire parfaitement libre. Mais je ne vous en veux pas, et je ne me mets nullement en cause , dans un moment où Constance seule m'intéresse et vous préoccupe. Si je vous parle d'elle, c'est parce que je veux, autant que possible,

réparer mes torts involontaires. D'abord nier fermement, — c'est votre devoir aussi , — qu'il y ait eu, entre nous , autre chose que des caquetages et des aphorismes.

— ■ Et si Constance me demande ma parole ?

— Vous la donnerez î

— Ah ! c'est ainsi que vous traitez de l'honneur des hommes ?

— Tant pis pour les hommes ! Ceci doit vous faire reconnaître une vérité qu'ils essaient en vain de supprimer en disant qu'il y a pour nous une vertu qui n'est pas la leur. Moi, je n'ai pas l'esprit tellement faussé par la résignation aux choses établies que je ne sache combien cela est faux et injuste. La liberté ou la vertu pour tous et pour toutes, voilà ma doctrine. Vous avez choisi la liberté en voyage, c'est fort bien ! mais il vous faudra manquer à la sincérité, c'est-àdire à la vertu au logis. L'opinion , qui n'est pas logique, vous permet d'être infidèle, et, d'un autre côté, elle vous défend de nommer vos conquêtes. Un homme qui manque à cette loi, même pour complaire à sa femme, est un sot ou un lâche, et lorsque, pour se préserver de commettre cette platitude, il lui faut traiter sa femme comme un petit enfant, c'est-à-dire lui faire des mensonges pour son bien, c'est tant pis pour lui s'il tue le respect de l'épouse et du mariage dans son propre cœur.

— Je vous remercie de la leçon, madame la duchesse, répondit Raoul ; elle est juste en ce dernier

COINSTANCE VERRIER.

point, et, certes, je la mérite! Mais je saurai m'accuser sans compromettre personne. Si Constance exigeait qu'il en fût autrement, je renoncerais à elle plutôt que de me parjurer; elle comprendra qu'elle ne doit exiger que ma propre confession,

— Vous comptez donc sur son pardon ?

— Oui, je l'espérerai tant que Dieu accordera à elle et à moi un souffle de vie, parce que je me sens la force de le mériter encore. J'aurais commis de plus grandes fautes, que mon courage n'en serait pas abattu. C'est vous dire que mon cœur est resté entier pour l'aimer et pour réparer mes torts.

— Et si elle meurt sans avoir pu vous entendre ?

— Sicile meurt, qu'elle m'ait ou non pardonné, ne vous inquiétez pas de moi, madame, je la suivrai !

— Ah 1 vous êtes décidé à vous tuer ?

— Oui, madame, répondit Raoul avec une fermeté calme.*

— A la bonne heure ! dit la duchesse en le quittant ; je vous approuve et vous rends mon estime.

Constance" fut en grave danger pendant trois jours, après quoi le médecin la regarda comme sauvée, mais non pas quitte d'une altération sensible dans sa santé, laquelle, pendant assez longtemps, devait exiger de grands soins. Il s'entretint en particulier avec la tante,

CONSTANCE VERRIER. 2ul

qui lui avait fait pressentir une cause morale dans l'abattement physique de sa nièce, et à laquelle il recommanda d'éviter , autant que possible , les émotions quelconques qui pourraient la menacer.

Quand le mot sauvée eut été prononcé, il y eut, chez toutes les personnes qui avaient soigné Constance, une sorte d'anéantissement de fatigue. On s'aperçut qu'on était brisé, et Raoul lui-même dormit profondément. Cependant, personne ne sut si mademoiselle Cécile Verrier avait réellement dormi. On la retrouva droite et les yeux fermés, sur le fauteuil où, la veille, on l'avait laissée dans la même pose, les yeux ouverts. Constance paraissait bien reposée et heureuse de la * joie de ses amies.

Mais quand Raoul demanda à la voir, Cécile se leva et lui dit bas, à la porte du salon : Pas encore ! Sa figure grave n'ajoutait aucun commentaire à cette sentence, et, sans attendre aucune cjuestion, elle referma la porte.

Constance demanda à être soulevée sur ses coussins, et prit la main de la Mozzelli, en lui disant :

— J'ai bien des choses à vous dire, mais je suis encore si faible ! Ma tante sait ; elle va parler pour moi.

— Dois-je me retirer? dit la duchesse.

Constance fit signe que non.

Cécile Verrier prit la parole. — Manièce s'est rappelé, dît-elle à la Mozzelli tremblante,^ que vous deviez partir le lendemain du jour où elle est tombée malade.

C'est à cause d'elle que vous êtes restée ; elle vous en remercie de tout son cœur.

— Oui ! dit Constance, en serrant aussi fort qu'il lui fut possible les mains de la Mozzelli, dans lesquelles la sienne était restée.

La Mozzelli, à genoux près d'elle, colla ses lèvres sur cette main qui pardonnait tout.

— A présent, reprit la vieille fille d'un ton mêlé de douceur et de fermeté, il faut vous en aller. On vous attend à Milan, et vous avez dit à ma nièce 'que vous auriez à payer un dédit considérable si vous n'y étiez pas le 15. Vous n'avez donc que le temps de vous y rendre. Pourquoi pleurez-vous? Il ne faut pas faire pleurer Constance. Elle est trop faible. Constance vous aime ; elle m'a bien recommandé de vous le dire.

— Je ne pleure que de joie de la voir guérie, dit la Mozzelli en s'efforçant d'être calme. Il f^iut que je parte, c'est vrai ; mais, dussé-je payer plus que je ne possède, je n'aurais pas voulu quitter Constance avant qu'elle eût eu la force de m'entendre. J'avais tant de choses à lui dire, moi aussi !

— Il ne faut pas! reprit vivement Cécile. Et, d'ailleurs, je sais qu'elle n'a rien contre vous.

Constance fit un effort pour parler :

— Qu'est-ce que je pourrais donc avoir contre elle? dit-elle à sa tante d'un air étonné. Elle est si bonne, et vous voyez, elle m'aime tant!

— Plus que tout au monde! s'écria la bonne Moz-

CONSTANCE VEBÎlîEIl.

zelli en sanglotant; ou pour mieux dire, je n'aime que vous, et je hais ceux qui vous ont fait ou qui vous feront souffrir.

— Personne ne m'a fait souffrir, répondit Constance : tout le monde a été bon pour moi, et vous... oh! j'ai bien vu... vous étiez au désespoir, n'y songez plus! Me voilà bien, partez et revenez dans deux mois. Vous l'aviez promis !

— Ah ! vous restez ici, et vous souhaitez me revoir? dit la Mozzelli, de nouveau tremblante de surprise.

Constance fit signe qu'elle ne pouvait parler longtemps. La tante reprit sur un signe d'elle :

— Le médecin a conseillé trois mois de séjour ici. Nous resterons. Constance se rappelle que vous parliez de louèr votre maison. Elle vous demande-la préférence. Elle s'y trouve, bien, et elle laissera votre chambre libre, afin que vous puissez revenir. Pourquoi ne désirerait-elle pas vous revoir?

La vieille fille, qui était la sincérité même, dit cette dernière parole avec un efïbrt visible. Savait-^lle la vérité? Constance elle-même la savait-elle, ou l'avaitelle oubliée? Dans tous les cas, la nièce aussi bien que la tante parlaient et agissaient comme si elles l'eussent ignorée.

— Vous resterez chez moi, c'est-à-dire chez vous, répondit la Mozzelli, cfui crut comprendre la volonté de Constance, et j'y reviendrai si elle me rappelle. Mais si elle m'ordonne de quitter l'Europe et de n'y jamais reparaître, si elle m'ordonnait même de mou-

204 CONSTANCE VEURIER.

rir... je lui appartiens, et je n'obéis qu'à^une seule personne au monde qui est elle !

j Comme cette effusion inquiétait la tante, Constance fit un effort pour la rassurer.

— Elle est toujours exaltée, lui dit-elle en souriant à la Mozzelli avec une ineffable douceur; c'est qu'elle est si aimante! elle pense tout ce qu'elle dit. Adieu, chère enfant, ajouta-t-elle en se penchant vers la cantatrice; embrassez-moi, et revenez bientôt!

La Mozzelli sentit la sublime sincérité du baiser de Constance, Elle se hâta de sortir pour ne pas lui montrer tout l'attendrissement qui Tétouffait, et courut se cacher sous le berceau de roses, où elle tordit ses mains en se jetant à genoux, à la place où Constance avait été trouvée presque morte, quatre jours auparavant.

Raoul était assis, m.orne et inquiet, à une autre place du petit jardin. Ce parterre de fleurs et de feuillage lui était devenu odieux. Que de fois, le jour et la nuit, il l'avait foulé dans tous les sens, depuis une centaine de mortelles heures! Mais quelque agité qu'il pût être, il n'était jamais rentré sous le berceau qui lui rsippelait le moment le plus atroce de sa vie : celui où il avait cru, en soulevant Constance, relever un cadavre. Quand ses pas sans but l'y portaient, un instinct de terreur l'en éloignait au plus vite. Il y avait eu une nuit où Constance paraissait au plus mal : il avait cru la voir assise sur ce banc, lui faisant signe de ne pas approcher, et il avait couru au salon,

comme en délire, persuadé qu'il avait vu son spectre et qu'il allait la trouver morte. Maintenant, il était rassuré sur sa vie, mais non sur son pardon. Il attendait avec angoisse la fin de la conférence avec la Mozzelli. Quand il vit celle-ci sortir et se diriger vers le berceau, il ne put se décider à l'y suivre pour Tinterroger; mais quand il l'entendit sangloter, il craignit quelque nouveau malheur et se décida à l'y rejoindre.

— Quoi ! vous osez entrer ici et regarder ce banc-là ? lui dit Sofia avec véhémence. Vous venez voir si vous y retrouverez son cœur, oublié comme un bouquet ou comme un éventail? Non, vous ne retrouverez rien : ce qui est tombé là, c'est son pauvre amour, et il y est resté enseveli. Elle ne vous aime plus, Raoul, car elle me pardonne, et elle veut me revoir. Gela veut dire qu'elle vous chasse et que, pas plus que moi, elle ne trouve qu'il faille se souvenir de vous.

(( Je vous disais : nous l'avons tuée ! Non, elle vit, et elle vivra. Nous avons fait pis que de la tuer, elle vivra sans aimer! J'ai senti cela à sa miséricorde facile et entière. Elle est si faible qu'il lui serait impossible déjouer un rôle dans ce moment-ci. D'ailleurs, c'est un ange, cette femme! Elle en a la pitié, mais elle en a aussi les ailes! La voilà qui s'envole sans vous regretter, sans seulement vous regarder. Où va-t-dle ? Quelle chose pourra l'occuper sur la terre^ à présent ? Elle n'y vivait que pour l'amour. Le cherchera-t-elle partout comme j'ai fait, sans pouvoir le trouver ? Ou le méprisera-t-elle comme le méprise la

duchesse, comme vous le méprisez vous-même, vous . , qui avez cherché le plaisir quand vous aviez l'idéal ? Ah! malheureux que vous êtes! Vous aimiez cette créature incomparable, vous aviez compris le ciel, et vous n'avez pas su vous vaincre. Vous avez cédé aux besoins du cœur avec une autre, vous m'avez aimée, moi qui en rougis à présent! Eh bien, cela est plus coupable encore que d'avoir philosophé sur l'oreiller de la d'Évereux. Vous avez été deux fois infidèle en quelques jours, infidèle par le cœur et par les sens ! Il n'est resté à Constance que votre imagination, peut-être! Eh bien, demandez à Dieu qu'en vous quittant, elle vous garde dans un coin de la sienne, car un peu de regret et quelques larmes de souvenir, voilà tout ce que vous pouvez espérer d'elle, et ce sera encore plus que vous ne méritez. »

La Mozzelli était dans un paroxysme d'exaltation. Elle parla encore longtemps à Raoul sur ce ton de mépris et de haine qui eût eu plus de force véritable si sa propre passion froissée n'eût trouvé instinctivement son compte à cette vengeance, adieu suprême et violent d'une âme généreuse, mais à jamais privée de frein. Raoul l'écouta sans l'interrompre, comme s'il n'eût pas voulu perdre un mot de sa condamnation. — Je mérite tout cela, lui-dit-il, quand, épuisé de fatigue morale, elle s'arrêta pour regarder sa pâleur sinistre. Vous êtes une divinité vengeresse, une fureur que Dieu déchaîne sur le coupable ; mais si la sentence est aussi effroyable que vous l'annoncez, il n'est

pas besoin de m'en montrer si bien les conséquences. Je les sens de reste, et ce que je souffre va au delà de tous vos reproches. Quant à ce qui vous concerne, vous devez pardonner, comme Constance pardonne. Vous le devez, Sofia, je vous le dis sérieusement! demain il serait trop tard.

— Vous voulez vous tuer? s'écria la Mozzelli, frappée de la tranquillité effrayante de Raoul. Eh bien, cela est encore d'un égoïste. Vous voulez que Constance vous pleure. Vous ne voulez pas qu'elle vous oublie! Vous vous vengerez ainsi, sur cette pauvre innocente, des crimes que vous avez commis envers elle! Tenez! ce' sera là le pire de tous, car il aura été prémédité!

Raoul haussa les épaules. 11 fallait que Sofia fût bien exaspérée pour le croire si lâche. Il était bien décidé à mourir si Constance l'abandonnait, mais à mourir loin d'elle, et sans qu'elle pût croire à un suicide.

La duchesse vint bouleverser ses idées, et même ébranler la conviction de la Mozzelli. Elle sortait de causer avec Constance et ensuite avec Cécile. — Vous n'avez rien compris à la tranquillité de ces deux femmes, leur dit-elle. Elles ne savent rien, elles ne se doutent de rien !

— C'est impossible ! dit la Mozzelli.

— Oui, c'est impossible, ajouta Raoul : Constance ne m'a pas regardé, elle ne m'a pas adressé la parole une seule fois depuis quatre jours et quatre nuits que j'entre chez elle à toute heure.

— Constance était si faible qu'elle ne vous a pas reconnu, reprit la duchesse. En ce moment encore, vous pourriez peut-être lui parler sans qu'elle vous entendît. Elle est encore presque sourde et presque aveugle. Je m'en suis assurée, sa tante me l'a dit tout bas. Le médecin assure que cela doit être ainsi, car on ne combat pas un mal grave sans des remèdes énergiques, mais que ce n'est plus inquiétant, et qu'il ne faut pas lui laisser faire le plus léger effort pour devancer le secours de la nature. Ce qu*il faut à présent, c'est la laisser tranquille. Partez, Sofia; moi, je

. rentre chez moi, et je laisse ma fille qu'on désire garder encore auprèsde Constance pendant un jour ou deux. Vous, monsieur Mahoult, vous allez retourner à Thotel et ne pas remettre les pieds ici pendant le reste de la semaine. Mademoiselle Cécile Verrier l'exige. Elle ne veut même pas que vous veniez vous informer à la porte de la maison. Elle dit avec raison que, d'un moment à l'autre. Constance peut recouvrer l'ouïe, reconnaître votre voix, et que la joie de vous revoir peut la tuer.

— La joie? sécria Raoul, elle a dit ce mot-là? Cécile Verrier ne sait pas mentir; l'a-t-elle dit sans amertume et sans effort ?

— Elle l'a dit sérieusement comme je vous le répète, reprit madame d'Évereux, et je suis revenue auprès du lit de Constance, pour lui demander si elle voulait que je revinsse la voir demain. Elle m'a embrassée en me disant : Oui, revenez; si je n'ai pas encore

la force de vous parler, vous verrez du moins Julie.

— Elle vousa embrassée aussi, vous? dit la Mozzelli.

— Eh bien, pourquoi donc pas? répondit la duchesse , qui ne se départait pas de sa prétendue mnocence quand elle n'était pas seule avec Raoul ; la tante m'a serré la main en me disant que Constance savait combien je m'étais occupée d'elle. Allons! de quoi vous tourmentez-vous, à présent ? Nous n'étions épouvantés qu'à cause d'un nom qui m'était échappé, au moment où monsieur est entré ici. Mais ce nom, elle ne l'avait pas entendu, puisqu'elle m'a répondu^ le plus naturellement du monde, que cela lui était fort indifférent. Admettons qu'elle l'ait entendu ou qu'elle ait cru l'entendre, et qu'elle soit tombée évanouie un instant après à cause de cela ; il est certain alors qu'elle l'a oublié, ou qu'elle croit avoir eu une hallucination, car elle a, tout à l'heure, demandé à sa tante, devant moi : Avez-vous reçu une lettre d'Abel^ depuis que je suis là sans me souvenir de rien ? La tante a répondu négativement, et Constance a ajouté : N'était-ce pas aujourd'hui qu'il devait arriver? Sa tante l'a trompée sur le nombre de jours qu'a duré sa maladie , et elle ' a paru se tranquilliser complètement.

I (( Vous voyez donc bien, monsieur Mahoult, qu'il .faut vous en aller, attendre qu'on vous avertisse, et j faire semblant d'arriver de Paris le jour où l'on trouvera Constance assez forte pour être heureuse.

— Heureuse ! s'écria Raoul. Elle pourrait être encore heureuse ! Ah ! madame la duchesse, si vous me

trompez , ou si vous vous trompez vous-même , le réveil sera épouvantable 1

— Je ne trompe personne et je ne me trompe pas souvent, répondit madame d'Évereux. Nous avions fait un mauvais rêve qui ne manquait pas d'une certaine vraisemblance; la vérité que je vous annonce est encore plus vraisemblable, et, si vous êtes sage, vous ne laisserez jamais pressentir à Constance aucun remords, aucune inquiétude qui pourrait réveiller des souvenirs assoupis. Si elle vous parle de cela, diteslui bien qu'elle avait rêvé, et que vous n'êtes arrivé à Nice, au plus tôt, que le lendemain de l'événement.

(( Sur ce, je vous fais mes adieux à tous deux, ajouta la duchesse, à Sofia qui part sur l'heure, à ce qu'on m'a dit, et à vous, monsieur, que je n'aurai plus le plaisir de rencontrer ici , puisque je compte partir moi-même le jour où je verrai Constance -assez rétablie pour vous recevoir. »

La duchesse se retira, confiante dans ce qu'elle avait dit et dans ce qu'elle croyait être vrai. Raoul alla s'enfermer dans une chambre d'hôtel, en proie à l'inquiétude-et à l'espérance. Sofia fit ses malles, fut admise encore, au moment du départ, à regarder Constance endormie, et partit en poste pour Milan. Trois jours après , madame d'Évereux retournait à Paris avec sa fille.

Raoul attendit avec anxiété des nouvelles de Constance. Il envoyait messages sur messages ; aucun ne parvenait jusqu'à Cécile Verrier, qui ne quittait pas sa

nièce un instant. Elle avait défendu qu'on lui remît aucune lettre, ni qu'on lui transmît aucune commission verbale, et même elle avait fait enlever la sonnette de la grille. La femme de chambre de Constance ne sortait pas, et un domestique de place, qui faisait les commissions, était le seul qu'on pût interroger dans la rue. Il répondait invariablement que la signora allait plan, pian, et qu'il lui fallait du repos^ beaucoup de repos.

Raoul connaissait probablement plusieurs des personnes qui se trouvaient à Nice. Sa vie de voyages et de négociations l'avait surtout mis en rapport avec des étrangers. Il craignait donc de sortir, ne voulant rencontrer personne qui pût rapporter, par la suite, à Constance^ l'avoir vu à Nice tel jour et à telle heure. Il était possible que la tante ne voulût jamais lui faire savoir la vérité à cet égard.

11 vivait enfermé et caché depuis huit jours, malade, agité, dévoré par la fièvre. 11 se décida à faire demander le médecin qui avait soigné Constance et qui devait la soigner encore. Son propre malaise lui servait de prétexte pour interroger ce médecin qui, en le voyant auprès de Constance , n'avait peut-être pas beaucoup remarqué l'intérêt exceptionnel qu'il prenait à l'état de la malade.

Il apprit donc enfin que Constance était complètement sauvée, qu'elle était entrée tout à fait en convalescence, et qu'on se proposait de la faire bientôt sortir en voiture.

Raoul attendit encore deux jours qui furent un nouveau et plus rude supplice. Constance pouvait le recevoir, et Cécile ne l'appelait pas !

Enfin, il reçut quelques mots de cette dernière : (( Viens tout de suite, lui disait-elle; j'ai supposé une lettre de toi hier, et j'ai préparé Constance à te recevoir aujourd'hui. Fais bien attention à ne pas me démentir; sôis surpris de la trouver malade. Il ne faut pas qu'elle sache combien elle l'a été. »

Raoul se sentait défaillir en arrivant chez Constance. Tant de terreurs et de souffrances avaient donné à ses fautes l'importance du crime. Devant une pauvre femme brisée par lui, aucune excuse ne se présentait à sa pensée.

Il éprouva comme du soulagement en trouvant Cécile Verrier seule au salon. Cette élégante rotonde ouvrant de tous côtés sur des massifs de fleurs, avec sa statue blanche au milieu, rangée, parée et ne présentant plus aucune trace de désordre et de chagrin, était d'une gaieté qui semblait inviter Raoul à l'espérance. ' La Polymnie elle-même semblait lui dire : Qu'as-tu ? 11 ne s'est rien passé ici.

La vieille tante, assise sur le divan, paraissait méditer. Par son ordre, on avait introduit Raoul sans bruit ; la sonnette du jardin était toujours supprimée. Elle

tressaillit en l'entendant marcher sur le parquet, lui tendit la main sans se lever et le fit asseoir auprès d'elle. Ce n'était pas là l'embrassade maternelle qu'il avait reçue au départ, quatre ans auparavant ; mais la pauvre fille avait tant vieilli et tant souffert récemment, que son manque d'expansion pouvait être attribué à la fatigue.

Raoul remarqua que ses cheveux gris avaient blanchi entièrement depuis dix jours qu'il ne l'avait vue.

— Vous avez été brisée, vous l'êtes encore ! lui dit-il en baisant ses mains froides et sèches.

— Non, répondit-elle, ça va mieux ; ce ne sera rien, quant à moi. Constance aussi va mieux ; elle va venir. En voyant approcher l'heure de ton arrivée, elle a voulu s'habiller pour la première fois ; elle ne sait pas que tu l'as vue mourante, et elle prétend qu'elle ne veut pas que tu la trouves en costume de tombeau. Ce serait trop triste. Parlons bas, pour qu'elle ne se dépêche pas trop. Ça la fatiguerait.

— Ma tante, dit Raoul, à qui mademoiselle Verrier avait permis de lui donner ce titre dans ses lettres, que s'est-il donc passé? voyons ! La vérité sur ce malheur qui a failli nous enlever Constance !

— La vérité? répondit Cécile en le regardant en face : je t'attendais pour me la. dire ! Je ne sais pas ce qui s'est passé, moi ! je n'y étais pas. A des mots extraordinaires qui ont échappé, dans les premières heures, à mademoiselle Sophie Mozzelli, j'ai cru devi-

CONSTANCE YERRIEB.

ner qu'il y avait eu quelque chose entre elle et toi. La duchesse m'a tranquillisée un peu en me disant trèssérieusement que je me trompais et qu'il n'y avait rien du tout. Ensuite, j'ai causé avec Constance, et elle m'a dit : S'il y a eu quelque chose, je ne veux pas le savoir. A présent, puisque te voilà... Mais non ! j'aime mieux ne pas savoir non plus; et je veux te dire une parole sérieuse. Si tu as quelque chose à te reprocher^ et que ma nièce vienne, un jour ou l'autre, à te le demander, n'avoue rien, d'ici à longtemps, du moins! Il ne lui faut pas de chagrin, vois-tu 1 Elle n'est pas bien guérie; elle a, de temps en temps, comme un hoquet nerveux que le médecin n'aime pas.

Constance entra en ce moment. Elle était mise avec goût et recherche.

Mais ce que Raoul remarqua davantage dès le premier coup d'œil, c'est que Constance, qu'il s'attendait à voir pâle, était fraîche et rosée comme autrefois. Elle s'approcha , et il reconnut qu'elle avait du blanc et du rouge. Ce n'était pas encore, à cette époque , la triste mode de se farder à tout âge et à toute heure. Évidemment, Constance s'était arrangée pour la circonstance. Le cœur de Raoul se serra • elle lui cachait son visage sous un masque...

^ Mais ce masque tomba plus vite que Constance ne l'avait prévu. Elle venait à Raoul, gracieuse et composée, héroïque de mansuétude. Malgré les avertissements de Cécile , la sincérité de Raoul parla plus haut que la prudence. Au lieu de saisir sa fiancée dans ses

bras, il tomba aux pieds de sa victime; Constance, moins forte qu'elle ne l'avait espéré, fondit en larmes, cacha sa figure dans son mouchoir, et reparut pâle, profondément éprouvée par la souffrance. Elle était ainsi plus belle qu'aux premiers jours de la jeunesse ; il y avait en elle cette étonnante majesté de type que le génie de la renaissance n'a pas su imprimer à ses madones trop italiennes ; on sentait qu'en elle la candeur avait reçu, au lieu du baiser de l'amour, la couronne du martyre.

Quand elle put parler, elle ne songea qu'à rassurer Raoul sur la maladie qu'elle appelait une indisposition, et dont il était censé ignorer la gravité ; mais elle no se rappela pas que, dans les derniers temps de leur correspondance, elle avait consenti à le tutoyer, et ^ Raoul n'osa se plaindre de cet oubli.

Raoul eût voulu, dès le premier jour, vider bravement le fond de la coupe d'amertume ; mais il sentait bien que ce serait trop risquer pour la santé de Constance. Il devait éviter une trop prompte explication, et fatalement cette explication arrivait aux lèvres à chaque instant et à propos de tout, en dépit des efforts c{ue Ton faisait, de part et d'autre, pour l'éloigner. Ainsi, dès les premiers mots qu'il adressa à Constance sur son état présent, elle lui fit des réponses évasives ciui l'affligèrent. — Oui ! vous vous prétendez guérie, lui dit-il, et je crains que vous ne vouliez me tromper pour me tranquilliser.

— Vous tromper, moi ! répondit Constance que ce

jinot fit tressaillir ; non! on ne doit jamais tromper son jégal en raison et en courage.

! — C'est donc à dire, reprit involontairement Raoul, qu'on le peut, qu'on le doit peut-être, quand on doute de son courage et de sa raison ?

— Celui ou celle dont on doute ainsi, dit Constance, cesse d'être avec vous sur le pied de l'égalité... à moins qu'il ne soit malade, fou momentanément... Mais nous nous portons bien, mon cher Abel, et nous pouvons tout nous dire.

Constance répétait là, à sa manière et à son point de vue, ce que la duchesse avait dit à Raoul. « On peut tromper un petit enfant pour son bien; on ne peut répondre à toutes ses questions ; mais, quand on trompe sa femme, on l'avilit ou on s*avilit soi-même. »

Constance ne parut pas s'apercevoir de son trouble et reprit, comme s'il elle eût pourtant deviné ; — Mais je ne crois pas nécessaire de s'arracher l'un à l'autre des aveux inutiles. Si vous me voyez souffrir quelquefois... d'une migraine ou d'un jnalaise quelconque, j'aime mieux que vous ne me questionniez pas: ce serait ajoutera ma petite souffrance le chagrin c[u'elle vous cause. N'est-ce pas puissamment raisonné? ajoutat-elle avec un sourire qui déchira le cœur de son fiancé.

Raoul obtenait, cependant, le résultat que bien d'autres, à sa place, eussent vivement souhaité. Constance déliait délicatement sa conscience de l'affreuse crainte d'avoir à se confesser ou à mentir. 11 avait dit à la Mozzelli qu'il redoutait plus, de la part de sa fian-

cée, une confiance aveugle qu'un ferme appel à sa loyauté ; mais il reconnaissait maintenant que la confiance d'une femme comme Constance n'avait rien de puéril, et qu'en la lui restituant malgré ce qu'elle savait ou pressentait du passé, elle faisait plus pour lui qu'il ne pourrait jamais faire pour elle.

Constance parut être heureuse du retour d'Abel, de la fin de ses fatigues et de ses travaux ; elle lui fit mille questions affectueuses sur lui-même, sans qu'aucune portât sur la plaie secrète. Néanmoins, à chaque instant, il se croyait interrogé sur ce point et s'effrayait. Puis tout aussitôt il s'affligeait de s'être trompé. Il y avait entre eux une muraille, une montagne, une mer. Constance avait été cent fois plus tendre et plus abandonnée dans ses lettres qu'elle ne l'était auprès de lui. Il ne retrouvait même plus l'expansion , l'attendrissement, le regard et l'accent du passé.

Il demanda en tremblant s'il lui était permis de revenir le lendemain.

Sans doute, répondit Constance, demain et toujours.

Le mariage ne semblait donc pas avoir été, un seul instant, remis en (luestion. Raoul commença à croire fermement que la duchesse ne s'était pas trompée, et que les souvenirs de Constance étaient si vagues qu'ellemêrne les prenait pour des rêves. Les jours suivants, elle lui témoigna la même amitié ; mais il semblait que son état de langueur lui eût fait oublier le langage et jusqu'au nom de l'amour. Raoul n'osait s'en

plaindre, et chaque jour il en souffrait davantage; Constance reprenait ses forces, et son âme ne se relevait pas. Raoul retomba dans ses perplexités. Un matin, la tante le prit à part.

— Je t'ai mal conseillé, lui dit-elle, en te recommandant de ne jamais lui parler des femmes dont tu as pu t' occuper plus ou moins dans tes voyages. Si tu lui es resté fidèle, comme je le crois à présent, car je vois que tu Taimes plus que jamais , tu feras bien de le lui dire. Elle a peut-être des inquiétudes. Quelqu'un lui aura parlé de toi légèrement. Cette Sophie Mozzelli est une bonne fille, mais si folle! Elle lui aura raconté quelque cancan. Enfin, Constance est triste, cela est sûr; plus triste que malade, et il faut la sortir" de là. Voyons, tout de suite, aujourd'hui même, tâchons de l'amener à te questionner; ou bien je prendrai ça sur moi, si tu veux, comme si je plaisantais, et tu profiteras de l'occasion pour te défendre bien sérieusement.

Raoul recula avec eff*roi devant cette dissimulation préméditée.

— Vous avez entendu Constance elle-même, répondit-il, assurer qu'il valait mieux ignorer les petites souffrances l'un de l'autre. Moi, j'ai beaucoup souffert loin d'elle... Elle paraît désirer que je ne lui en parle

^pas.

Cécile Verrier insista. Raoul était fort gêné pour s'entendre avec cette vieille fille qui ne comprenait rien aux orages des passions, et dont l'esprit peu cultivé

avait une droiture invincible, une moralité douce dans la forme, absolue et quelque peu farouche dans le fond. Elle était bienveillante à Texcès par ignorance du mal auquel il lui était horriblement difficile de i croire ; mais quand elle l'avait constaté, elle ne pouvait transiger, et Raoul tremblait de se confesser à elle bien plus que de se confesser à Constance. Il ne comptait pas s'excuser vis-à-vis de celle-ci, mais il comptait sur les flammes de son amour pour la consoler. Cécile Verrier n'était accessible à aucune éloquence et n'admettait aucune défaite. Elle força Raoul dans ses derrniers retranchements, et , ne pouvant l'amener à ce qu'elle conseillait, elle se leva épouvantée en s'écriant :

— Ah ! malheureux, tu es coupable, tu l'as trompée ! Elle ne voulut rien écouter, et fut de glace avec lui

pendant le reste de la journée. Constance feignit de ne pas s'en apercevoir ; mais elle devina bien ce qui s'était passé, et Raoul vit qu'elle le devinait. Tout cela était d'une singulière amertume pour lui. Après dix années d'amour et d'espérance, il arrivait à la réalisation du rêve de sa vie, et le bonheur fuyait consterné devant une tache qu'il n'était pas possible de faire disparaître.

Cécile le vit si triste qu'elle s'adoucit, et, revenant à son idée :

— Voyons, voyons, dit-elle, il faut en finir! J'ai pensé à tout cela. Je n'ai pas dormi de la nuit. J'ai prié l'âme de mon frère, et elle m'a parlé. Il faut sauver Constance qui dépérit; tout est là. II faut la trom-

per; tant pis pour toi! Je ne veux pas savoir tes vilaines histoires, et je ne veux pas qu'elle y croie. Elle en mourrait ! Je vais t'attaquer devant elle, et tu feras serment que tu n'as jamais pensé qu'à elle. Si tu es forcé de mentir, c'est ta faute ; mais elle te croira, et, au nom de son père, je te commande de lui rendre le repos.

Raoul hésita longtemps, mais Constance, après quelques jours d'animation, était retombée. Elle dépérissait, en effet, et Cécile était outrée de voir que , pour la sauver, il ne voulût pas se mettre mal avec luimême. Elle l'accusait d'être orgueilleux. — Moi qui n'ai jamais rien fait de mal, disait-elle, je me damnerais pour ma nièce, et toi qui es coupable, tu crains de l'être un peu davantage.

Il céda. 11 subit l'interrogatoire de la tante en présence de Constance, et il fit le serment qu'elle exigeait. Ce fut la plus atroce torture qu'il eût encore éprouvée. 11 n'avait jamais trahi la vérité, et il en était fier. Il se crut déshonoré et resta quelques instants sans pouvoir lever les yeux sur Constance. Quand il la regarda, il la vit pâle comme la mort. 11 s'élança vers elle et tomba à ses genoux. Mais elle l'empêcha de parler.

— Ne craignez rien, lui dit-elle, c'est un battement de cœur qui m'a pris; mais voilà que ça se passe. Pardon ! vous me parliez donc? Depuis cinq minutes, j'étais sourde comme pendant ma maladie. De quoi donc avez-vous causé ?

— Constance, s'écria Abel, ah ! tu es sublime, toi!

CONSTANCE VKKKIER.

— Non, répondit Constance en pleurant : je t'aime ! C'était la première fois, depuis son retour, que Raoul

entendait prononcer ce mot tant de fois écrit par elle. II fut d'abord ivre de joie et de reconnaissance; maiî bientôt il retomba dans ses incertitudes et dans ses terreurs. Constance avait -elle refusé d'entendre un mensonge souiller les lèvres de son fiancé, ou, ce qui eût été plus féminin et plus vraisemblable, avait-elle écouté ce qu'elle croyait désormais être la vérité, en feignant de n'avoir pas eu besoin de ce serment solennel ? Était-elle maintenant tranquille, heureuse, guérie, ou désespérait-elle plus que jamais de croire ?

Dès que Constance fut seule avec sa tante, elle la gronda tendrement.

— Ah! tante chérie, lui dit-elle, qu'as-tu fait ce soir? Tu n'en sais rien, n'est-ce pas ? Tu as cm que j'étais jalouse, que je n'avais pas sujet de l'être, et tu as arraché un faux serment au plus honnête homme qui existe! S'il ne me hait pas dans ce moment-ci, ce n'est pas ta faute. À sa place, je fuirais la femrne qui me réduit à cette honte. Pauvre ami , comme il a dû souffrir! Cela me déchirait le cœur de l'entendre.

Et, comme la tante se désolait d'avoir si mal réussi à lui faire un peu de bien. Constance ajouta :

— Rassure-toi, chère tante. A quelque chose malheur est bon. Ce supplice qu'il a enduré pour moi, c'est une grande chose, et cela m'aidera à une grande chose aussi, qui est de lui pardonner le passé.

— Je ne te comprends plus , dit la tante ; tu sais

CONSTANCE VERRIEH.

qu'il a menti , et c'est pour ça que tu lui pardonnes ?

— Si un autre que lui m'eût menti, répondit Constance, je le mépriserais; mais lui, si amoureux de la vérité, il l'a trahie pour me rendre le repos, et c'est le plus grand sacrifice qu'il pût me faire, je sais cela 1

— Tu disais que tromper la personne qu'on aime, c'est la rabaisser ?

— Ah ! quand il s'agit de lui , tout change d'aspect et de nom. Le mensonge dans sa bouche, c'est l'expiation !

— Allons, je vois, dans tout ça, que vous vous aimez toujours et que tu guériras vite.

— Ah ! ça, ma bonne tante, c'est une autre affaire. J'ai bien souffert, vois-tu !

— Mais de quoi? voyons ! Tu n'as jamais voulu t'expliquer, et je n'osais pas te questionner, moi; et, cependant, peut-être vaut-il mieux tout se dire à présent. Dis tout, je le veux!

— Tante, puisque tu veux le savoir, j'ai été assassinée !

— Qu'est-ce que tu dis ? s'écria la tante effrayée et croyant à un accès de délire ; allons, allons, ne parlons plus de ça, ça te fait du mal !

— Non, ça me soulagera, au contraire ; laisse-moi parler, et n'aie pas peur. Abel est arrivé ici le soir que tu sais, au moment où la Mozzelli et la duchesse se disputaient un amant qu'elles avaient eu toutes deux dans la même quinzaine. Abel a sonné à la grille, et Sofia, courant à sa rencontre, lui a dit, — je l'ai entendu :

Ah ! c'est vous ! et la duchesse m'a dit, à moi : Cest lui, Raoul MahouU!

— L'infâme ! s'écria Cécile Verrier en se levant et en faisant craquer les phalanges de ses longs doigts ; mais non 1 c'est impossible ! tu as rêvé ça 1 ça n'est pas arrivé ! Ces deux malheureuses se sont trompées ; elles ont cru reconnaître leur freluquet ; ce n'était pas lui ! A présent, je me souviens... la belle d'Évereux m'a expliqué, à mots couverts, je ne sais quoi, une méprise, un nom que tu as cru entendre, et c'était un autre nom. Elle ne connaissait pas Raoul, la Mozzelli non plus, je crois. Je ne comprenais rien à leurs explications : j'étais si inquiète de toi!... Enfin, ça n'est pas; crois-moi. Constance, ça ne se peut pas !

— Écoute, reprit Constance. Dans le premier moment, j'ai senti un froid mortel me prendre au cœur, et j'ai dit à la duchesse : Ça m'est égal ! Je me souviens d'avoir dit ce mot-là et de l'avoir pensé. Abel m'était devenu tout à coup aussi étranger que s'il eût été le mari d'une autre personne; ça me faisait cet eflfet-là. La duchesse m'a quittée, et, revenant un peu à moimême, j'ai dit comme toi : « C'est impossible ; elle se trompe! » Je me suis levée, et, faisant le tour du berceau par derrière, j'ai été à la croisée du salon pour voir si c'était bien lui dont je croyais avoir reconnu la voix. Tiens, c'était à cette croisée-là ! elle était ouverte, avec la persienne fermée. Je ne pouvais pas voir, j'étais un peu trop bas, mais j'entendais parler; j'entendais tout. Abel était seul avec la duchesse, pendant que la

Sofia me cherchait dans le jardin. Ce qu'ils se sont dit n'a pas duré cinq minutes ; mais c'était la confirmation, la preuve de tout ce qui avait été raconté sans réticences par la Mozzelli, à mots couverts par la duchesse. La Mozzelli est revenue près d'eux, disant qu'elle ne me trouvait pas, et la duchesse est partie en lui répondant : Elle se sera en allée ; c'est ce qu'elle avait de mieux à faire! — Ah! oui, elle avait bien raison, c'est ce que j'aurais dû faire î mais je ne pouvais pas. Je sentais mes jambes roides comme si elles eussent été mortes. Je me suis traînée jusqu'au berceau. Je ne voulais plus écouter, mais je ne pouvais pas m'éloigner davantage. Je ne voyais presque plus clair. Je ne sais pas combien de temps je suis restée assise sur le banc. J'entendais, comme dans un rêve , la voix de la Mozzelli qui s'emportait, et celle d'Abel qui semblait plus tranquille. Je me sentais si faible que j'ai essayé de cueillir une poignée de sauge que j'avais remarquée auprès du banc et que j'ai respirée pour me faire revenir. Mais je n'avais plus d'odorat. Et puis, je suis devenue sourde et tout à fait aveugle. Je me suis dit : Il faut secouer cela ; il ne faut pas mourir ici. Je me suis levée, la vie me revenait. J'ai revu le ciel, la lune sur les fleurs. J'ai entendu la mer. Je me suis trouvée heureuse comme quelqu'un qui va mourir et oui voit Dieu. Et puis j'ai senti que je tombais en arrière, et j'ai pensé à toi, ma tante î Je t'ai dit : Adieu, tante, je meurs; ce n'est pas ma faute, val

XYII

Cécile Verrier n'avait pas pleuré une seule fois lorsque Constance était au plus mal. Elle était encore tendue, active, excitée, cherchant tous les moyens de la distraire ; mais, en écoutant le récit de cette funeste soirée, et en sentant passer en ^lle toutes les douleurs de celle qu'elle regardait et chérissait comme sa fille, elle fondit en larmes.

— Ah! oui, tu disais bien! s'écria-t-elle : ils t'ont assassinée ; ils se sont mis trois contre toi ; ils t'ont mis trois poignards empoisonnés dans le cœur; et, à présent, tu es perdue, Constance, je le vois bien! tu n'en reviendras pas î Mais je te suivrai, et j'irai, avec toi, dire à ton père : Nous voilà, tu nous avais confiées à un ami, c'est lui qui nous a fait mourir !

— Tais-toi ! tais-toi, tante I répondit Constance en embrassant avec tendresse sa vieille amie ; nous ne mourrons pas, Dieu ne le veut pas , et mon père nous commande d'aller jusqu'au bout. Ils veulent que nous pardonnions, et moi, je le leur ai jwé, je pardonnerai ! Il faudra bien que tu fasses comme moi , puisque nous n'avons jamais eu qu'une volonté à nous deux, toi et moi.

— Pardonner ! dit mademoiselle Verrier exaspérée ; non ! nous allons partir demain. Je ne veux pas que tu revoies ce malheureux , c'est lui qui continue à te tuer. Quand tu ne le verras plus, tu l'oublieras. Ahl

jâ.

si j'avais su plus tôt ce que tu m'apprends ! Il m'avait bien fait entrevoir des fautes, quelques petits caprices ; j'étais bien en colère, mais je n'avais pas compris : je croyais que ça s'était passé en paroles , en bouquets, en singeries, quesais-je ? et je ne savais pas au juste avec qui 1 C'est affreux de penser que^tu as pardonné à ces dévergondées , que tu les embrassais, que tu as parlé de les revoir !

— Elles ne sont pas coupables envers moi , dit Constance avec douceur ; elles ne savaient pas que leur Raoul était mon Abel. Quand j'ai parlé de les revoir, j'espérais être morte auparavant. Je croyais aussi que je ne pourrais jamais me décider à revoir Abel. Et puis j'ai pensé que je devais rester son amie et sa sœur; Il n'a péché que contre l'amante, et je voulais, dès le premier jour, lui dire, devant toi, qu'il ne fallait plus songer au mariage. Mais je l'ai revu, et il avait tant souffert! et il a l'air de m'aimer encore tant, que je ne me suis pas senti le courage de l'humilier et de l'affliger. Comment allons-nous faire, ma tante? Je ne l'aime plus et je l'aime toujours. Comment arranger ça ?

— Tu l'aimes comme un ami d'enfance, comme tu i'aimais avant de savoir les projets de ton père , voilà tout ! Mais ce n'est pas une raison pour épouser un homme que l'on n'aime qu'à moitié.

— Ah ! chère tante, je l'ai tant aimé depuis quatre ans ! Comment faire pour oublier quatre ans de confiance et d'adoration! C'était une religion! Dieu, mon père, Abel et toi, c'était toute ma vie.

— Eh bien, Dieu te reste, et moi aussi. Quant à lui îl faut qu'il s'en aille. Tu l'épouserais par générosité, et tu t'en repentirais. Vous seriez malheureux tous les deux pour toute la vie. II faut rompre.

Constance était brisée de cet entretien. Elle supplia Cécile de la laisser à ses réflexions, sans rien conclure pendant quelques jours encore.

Mais Cécile Verrier ne pouvait se calmer. Héroïque et stoïque en face de la maladie et de la mort, elle flottait inquiète et comme éperdue dans les écueils de la vie. La sienne avait été si calme, si soutenue et si réglée; sa vieillesse, grâce à son frère, à Constance et à Raoul lui-même, avait été si douce, qu'elle ne se reconnaissait plus elle-même dans le trouble et dans l'imprévu.

Elle avait promis à Constance de ne rien dire à Raoul; elle n'y put tenir et lui révéla tout, l'accablant de reproches et tout aussitôt faiblissant , prête à pardonner, pourvu que Constance fût consolée.

— Raoul préféra la nécessité, ou plutôt la liberté de s'expliquer, à tout ce qu'il avait souflert du silence effrayant de sa fiancée. Il courut pour se jeter à ses genoux, mais elle demanda grâce se disant plus souffrante ce jour-là, et le médecin, qui arriva sur ces entrefaites, lui trouva de la fièvre et ordonna encore une fois le calme, qu'il était si difficile de voir renaître dans une pareille situation.

Raoul attendit encore des heures, des jours, deux mortelles semaines. Cécile était redevenue muette ; mais Constance reprenait des forces, et sa santé refleu-

rissait à vue d'œil quand on la laissait à ses propres méditations. II devenait évident que personne ne pouvait la consoler, et qu'elle craignait qu'on ne l'essayât sans autre effet que de la faire souffrir encore plus. L'initiative ne pouvait plus venir que d'elle seule. Elle le disait à sa tante, elle le faisait entendre à Raoul. Elle avait un grand parti à prendre. II lui fallait pour cela toute sa santé morale et physique. — Attendez-moi, disait-elle. Bientôt, le plus tôt possible, je saurai ce que je peux obtenir de moi-même; je me raisonne et je prie ! Ah ! je ne perds pas mon temps, allez ! je ne me ménage pas !

Raoul était douloureusement humilié du rôle passif qui lui était imposé, à lui, homme d'action et de volonté. Quand il ouvrait la bouche pour dire un mot, la tante attachait sur lui des yeux inquiets, ou invoquait les recommandations du médecin , ou encore brisait la conversation à la moindre apparence d'entraînement ; et s'il s'en plaignait à elle dans le tête-àtête, elle lui répondait avec amertume :

— Tu ne la trouves pas assez morte , tu veux l'achever, n'est-ce pas ?

Cette situation était intolérable pour lui. Il avait compté jusqu'au bout sur ses forces, sur sa parole nette , sincère et persuasive , sur son infatigable dévouement, sur l'assiduité de ses soins délicats et sur sa propre foi en lui-même. Il avait cru pouvoir réparer ou effacer tout, il se voyait paralysé. Cécile était là comme un gardien jaloux de sa nièce, ne permettant pas même qu'un verre d'eau lui fût présenté par

d'autres mains que les siennes, et ne laissant pas une parole arriver librement à ses oreilles. Raoul eût bien su déjouer ce zèle, qui lui semblait mal entendu ; mais Constance paraissait être complice de sa propre captivité morale , et le parti pris de ne pas le laisser se disculper faisait quelquefois au malheureux jeune homme Feffet d'un outrage. Avoir été un idéal, un dieu, dans la pensée d'une femme aimée, et n'être plus devant elle qu'un coupable réduit au silence, ou un assassin à qui l'on demande de ne pas porter le dernier coup, c'est une déchéance à laquelle le juste orgueil de Raoul ne pouvait se soumettre. 11 tombait malade lui-même, la fièvre le minait, et sa fierté se refusait à la plainte. Il se disait bien portant; mais l'altération de ses traits fut bientôt remarquée, et Constance s'en émut.

— 11 en mourra aussi, dit-elle à sa tante, et ce sera^ ma faute! Dieu sait pourtant que je fais de grands efforts pour oublier ! Mais apparemment il faut faire plus que cela ; il faut accepter. Hélas ! je n'aurais pas voulu mentir, moi ! J'espérais que, la santé revenue, je pourrais lui dire, en toute sincérité : « Je t'aime autant que s'il ne s'était rien passé. » Je sens que ce n'est pas encore vrai ! mais il souffre, vois-tu, il dépérit à son tour, pendant que je renais. Ce qui me sauve le tue. 11 ne sait plus attendre, prier et compter sur l'aide de Dieu. Les femmes qu'il a aimées lui ont désappris tout cela. Il faut le tromper, ma tante; il faut que je fasse pour lui ce qu'il a consenti à faire pour moi : un mensonge !

— Il faut, répondit la tante, faire comme tu crois que Dieu te conseille. Il n'y a que lui qui puisse nous éclairer dans la nuit où nous sommes tombées. Moi, j'ai beau prier, je n'ai pas ton esprit, je n'y vois plus. Prie et ensuite décide ! Ce que tu voudras, je le i^oudrai.

Constance pria avec ferveur et la foi lui fut rendue. Elle appela Raoul, elle lui demanda de parler, elle r écouta sans le troubler ni le décourager par un geste de souffrance ou un regard de doute. Il parla avec une grande logique et une ardenta conviction , no s'excusant pas, s'abandonnant à la mansuétude de son juge, mais disant et prouvant que l'avenir serait sans/ nuage et sans tache. Cette preuve, il la montrait dans sa souffrance, dans ce qu'il avait enduré de honte, de remords et d'épouvante depuis deux mois. A moins d'être stupide ou insensé, il ne pouvait ^lus avoir qu'une volonté, un but, un besoin dans l'âme, c'était le bonheur de Constance , bonheur sans lequel sa propre vie devenait maudite et impossible. Constance fut vivement attendrie et se jeta dans ses bras, pleurant avec lui, et forçant Cécile à l'embrasser et à le bénir aussi. Elle sentit bien qu'elle l'aimait plus que tout au monde et qu'elle n'en pourrait jamais guérir.

Mais quand elle se retrouva vis-à-vis d'elle-même, la fascination s'envola et il lui sembla qu'elle ne l'aimait pas.

Puis elle chassa cette idée comme une suggestion de l'orgueil, et pria Dieu de l'en délivrer. Elle regarda comme un devoir de ne jamais la laisser rentrer dans

son esprit. Elle s'imposa d'écouter Raoul comme Toracle de sa vie, de lui tenir compte de tout ce qu'il avait fait et voulait faire pour la guérir à jamais du doute. Elle pria sa tante, si elle-même doutait encore, de ne pas le lui dire. Elle fut adorable de tendresse, de soumission intellectuelle, de délicat enjouement avec son fiancé. Elle consentit à fixer le jour de leur mariage, se disant que quand elle aurait fait le serment d'aimer de toute son âme et de toutes ses forces, son âme trouverait de plus grandes forces pour aimer.

Raoul hâta le jour du mariage, non sans éprouver lui-même de secrètes angoisses. U sentait encore de l'hésitation intérieure dans l'abandon qu'il implorait. Il eût voulu serrer dans ses bras une amante ivre de bonheur, et, si Constance l'eût exigé, il fût resté • absorbé et enchaîné à ses pieds durant de nouvelles années d'épreuve. Mais la réputation de Constance exigeait que leur intimité atteignît son but et sa sanction religieuse. Il ne voulait plus la quitter d'un jour, afin qu'elle ne pût le soupçonner, et il ne pouvait pourtant pas continuer à la voir tous les jours sans la compromettre.

Docile et bonne, elle eût consenti à se marier à Nice ; mais Raoul et sa tante avaient pris ce lieu en horreur, et cette maison de la Mozzelli, à laquelle Constance semblait s'attacher d'une manière étrange, leur apparaissait remplie d'amertumes et de visions sinistres. Constance consentit à retourner à Paris. On reçut les adieux du petit nombre de personnes que

Ton voyait, et on leur annonça le prochain mariage.

Au moment du départ, Constance, profitant d'un moment de solitude, se glissa sous le berceau de rosiers et s'assit sur le banc. Elle y resta pensive quelques instants, regardant la mer. Elle se sentait guérie, et elle se disait, comme autrefois la Sofia sur le lac de Garde : La vie est bonne et la tombe est morne. Mais, en repassant dans sa mémoire les circonstances de la nuit du meurtre, elle sentit au cœur une violente douleur physique, comme si elle recevait un coup de rasoir.

— Ce que c'est que l'imagination ! pensa-t-elle ; c'est une magie, mais souvent une magie noire, et il faudra s'en méfier.

Elle s'y abandonna pourtant comme à une jouissance cruelle qu'il lui plaisait de savourer pour la dernière fois; elle se retraça très-vivement l'instant qu'elle avait raconté à sa tante, et où, prête à tomber anéantie, elle avait éprouvé une rapide sensation de bien-être extraordinaire, et elle pensa malgré elle : Eh bien, si la vie est bonne, la mort est bonne aussi... meilleure peut-être ! — Mais il ne faut pas penser à ça.

Elle se leva et cueillit, auprès du banc, un bouquet de sauge fleurie qu'elle arrangea en couronne et alla poser sur la tête de la Polymnie du salon. C'était comme un adieu et un souvenir laissé à la Mozzelli.

— Pauvre Sofia! se disait-elle, elle est peut-être encore plus malheureuse que moi ! Elle ne peut pas pardonner.

Raoul vint lui dire que les chevaux étaient prêts

et qu'on n'attendait qu'elle. La tante accourait, impatiente de quitter la maison et le pays. Constance se hâta d'en sortir pour leur complaire, mais il lui sembla qu'elle eût été plus contente d'y rester seule à jamais.

Le mouvement du voyage dissipa vite ces impressions d'une volupté sinistre. Raoul était admirable de soins et de dévouement. Et puis, il n'avait pas le bonheur insolent d'un triomphateur : il était mélancolique, le plus souvent, comme on Test dans les joies sérieuses, et c'était Constance qui s'efforçait de le rendre gai, quand elle croyait voir sa rêverie tourner à l'inquiétude et à la tristesse. La première réinstallation à Paris fut encore un sujet de distraction et de mouvement pour Constance. Ses amies vinrent la féliciter de sa guérison et de son mariage. Tous aimaient et estimaient Raoul dans le passé et l'admiraient dans le présent, pour son intelligence, son courage, sa fidélité. Il avait fait fortune sans oublier l'amour : c'est rare.

— Vous serez la plus heureuse des femmes, lu! disait-on : riche, belle, aimée, que peut-on souhaiter de plus? Vous méritiez bien d'être comblée par la Providence ; mais convenez qu'elle ne vous épargne pas les fleurs de la couronne !

Constance souriait, remerciait et croyait.

Mais, dès qu'elle était seule, elle éprouvait comme un froid qui lui serrait les dents.— J'ai peur de retomber malade, disait-elle à sa tante. Pourtant je dors, je mange, je ne souffre pas!

234 • CONSTANCE VKKHIER.

La tante consulta le médecin de la famille qui lui dit tout bas : — Il faut la marier. Il y a trop longtemps qu'elle aime un absent.

Dès lors Cécile se mit en cent pour hâter le mariage, acheter la dispense des premiers bans, inviter la famille et préparer la fête.

Quand on apporta à Constance sa robe de noces pour l'essayer, elle eut peur sans savoir de quoi.

On sonna, et elle tressaillit.

— Mon Dieu, est-ce que tu viens d'avoir ton hoquet nerveux ? lui dit prosaïquement et maternellement la tante.

— Je ne crois pas, dit Constance. C'est cette sonnette qui m'a surprise. Depuis un certain coup de cloche à la grille de là-bas^ tu sais ! je ne me suis pas réhabituée à entendre sonner.

Un domestique entra pour dire que madame d'Évereux était au salon avec sa fille.

Constance pâlit et fut forcée de s'asseoir.

— Ah î cette femme est effrontée ! s'écria la tante ; je ne veux pas que tu la voies ; je vais la renvoyer !

— Non ! dit Constance , pas devant sa fille ! Pauvre petite Julie, si douce et si aimante!

Elle alla embrasser mademoiselle d'Évereux et recevoir les félicitations de sa mère, qui resta cinq minutes, causant avec son aisance et son charme accoutumés, et qui se retira en invitant Constance à venir chez elle après son mariage.

1 — Il le faudra bien, dit Constance à Cécile quand la duchesse fut partie. Je ne veux pas qu'elle croie que je me souviens!

Enfin, le jour du mariage arriva, et jamais Constance ne parut plus belle et plus heureuse. Elle avait oublié. Raoul était ivre de joie intérieure. Il s*était senti religieux devant Tautel ; il avait juré avec son âme comme avec ses lèvres de justifier la confiance de sa femme trois fois sainte par l'amour, la douleur et le pardon.

Au moment d'entrer dans la chambre nuptiale. Constance embrassa sa tante et resta longtemps suspendue à son cou. .

— Qu'est-ce que tu as donc? lui dit Cécile. Comme tu as froid ! tu me fais peur !

Constance suivit Raoul dans l'appartement qu'ils devaient désormais occuper. C'était celui que le père et la mère de Constance avaient habité pendant douze ans d'une paisible et religieuse union. Constance avait décidé, en perdant son père, qu'elle* n'aurait pas d'autre chambre quand elle serait mariée, et, en attendant, elle l'avait entretenue avec soin sans y vouloir rien changer. Elle n'y entrait jamais qu'avec un sentiment profond de respect pour son passé et pour son avenir.

C'était une vaste pièce , assombrie comme toutes les autres, non-seulement dans le jour par les grands tilleuls du jardin, mais encore le soir, malgré les flambeaux, par la tenture en vieux cordoue sobrement lamée d'argent. M. Verrier avait eu le goût des

280 COI^&TAJNCE VEIUUEK.

choses anciennes et solidement belles. Les dressoirs en chêne et le lit renaissance à colonnes sculptées garni de rideaux de damas gros vert, le meuble en tapisserie du temps de Louis XIV et les armoires de Boule, tout était riche, austère et confortable , sans viser à un ensemble d'époque, que nous confessons ne pas aimer non plus, attendu qu'il nous fait trop vivre dans la sensation d'un passé déterminé.

Raoul et Constance furent impressionnés par l'aspect de cette chambre et par les souvenirs qu'elle leur retraçait : Constance, très-émue, s'assit sans rien dire auprès de la cheminée, où flambait un feu clair. On était aux premiers froids. Raoul s'agenouilla près d'elle et se releva aussitôt, effrayé de sa pâleur et de la fixité de ses yeux attachés sur le fond de l'appartement.

— Tu souffres? s'écria-t-il.

— Non, répondit-elle, ne bouge pas, regarde !

— Regarder quoi ?

— Mon père qui est là ! Tu ne le vois donc pas?... Non ! Je rêve î mais je le vois, il chasse deux femmes qui veulent entrer ici... Ah î ces deux femmes!

Constance se leva, cherchant à se ravoir et à secouer cette hallucination. — C'est passé, dit-elle en souriant. Mais elle retomba sur le fauteuil et renversa brusquement la tête en arrière avec un profond soupir. Raoul la crut morte.

Aux cris de Raoul, Cécile Verrier accourut; elle aussi crut à une catastrophe. — Cette fois, s'écriat-elle, c'est bien fini. Elle a mieux aimé mourir que d'être à toi ! elle se sera empoisonnée!

CONSTAINCE VEKillEU.

La pauvre fille devenait folle; mais déjà Raoul avait la certitude que Constance vivait et qu'elle n'était qu'évanouie. Elle revint à elle pour rassurer Cécile et lui jurer que, fût-elle la plus malheureuse des créatures vivantes, elle voulait vivre et vivrait pour elle.

Cependant elle souffrait d'une oppression que les tendres soins de sa tante et de son mari ne venaient pas à bout de dissiper. Elle ne se l'expliquait pas à ellemême ; elle était sous le coup d'une terreur étrange, frissonnant au moindre bruit, regardant avec surprise autour d'elle, et parfois s'attachant aux bras de sa tante comme pour la supplier de ne pas la laisser seule avec Raoul.

Raoul, qui l'observait douloureusement, comprit l'étendue de leur malheur à tous deux. Il parla d'aller chercher le médecin.

— Non! non! ce serait ridicule, lui dit Constance. Je ne suis pas assez malade pour cela. Et elle revint à la prière détournée qu'elle avait si souvent faite à Nice : « J'aurais seulement besoin de repos. »

Raoul lui baisa respectueusement les mains, et, désespéré, mais sans montrer ni effroi ni dépit, il la laissa seule avec sa tante. L'infortuné roula toute la nuit dans sa tête les idées et les projets les plus sombres. Si Constance avait horreur de lui, pourquoi lui avait-elle laissé croire qu'elle avait tout pardonné et qu'elle l'épousait avec joie? Était-ce par respect pour l'opinion , à cause d'elle-même, ou par dévouement envers lui qu'une rupture venant de la part

GOiNsTANCE VEUHIEll.

d'une IcIIc Caacée eût à coup sûr compromis gravement dans la pensée de leur entourage ? 11 y avait de cela sans doute, Raoul ne se trompait ^ pas ; mais il y avait eu autre chose de plus déterminant pour Constance ; elle Taimait, et Raoul le sentait bien : mais de quel amour pénible et navré ! Elle avait voulu le rendre heureux , sans ienir compte d'elle-même, et la force physique ne secondait plus la force morale. Elle retombait dans les bras de la mort au moment de vouloir donner la vie à son amour.

Dès que le jour parut, Raoul courut chez le médecin. C'était un homme grave et religieux, l'ami de la famille. Il lui confia tout.

— Alors, je m'étais bien trompé, dit le vieillard : j'ai eu tort de hâter ce mariage. La cause du trouble physique est toute morale. C'est un combat intérieur d'une terrible énergie, et la pauvre nature humaine y succombe. Il faudrait être son frère pendant plus ou moins longtemps ; mais vous n'aurez pas ce courage.

— Je l'aurai, répondit Raoul; et il retourna auprès de sa femme, qu'il trouva endormie et paisible.

— Laissez-moi seul avec elle, dit-il à la tante, qui avait dormi sur le sofa; allez vous reposer.

— Non, répondit Cécile, non, je ne la laisserai pas seule avec toi! Tue-moi, si tu veux, je ne sors pas d'ici.

— Eh bien! restez, reprit Raoul. Quand elle s'éveillera, je lui parlerai devant vous : cela vaudra mieux,

— Parle-moi tout de suite, dit Constance, qui avait

entendu ; je suis forte à présent, je suis calme. Mais attends... ce que tu veux médire, je le sais! Écoutemoi, d*abord. Écoute-moi aussi, tante chérie. J'ai à me confesser !

(( Je me suis crue une femme forte. J'ai pris mes bonnes croyances et mes sincères aspirations pour des facultés qui étaient en moi. Je vois que je ne suis qu'une pauvre fille nerveuse et impressionnable en qui Tesprit parle, veut et ne triomphe pas. Abel ! je t'aime pourtant de toute mon âme ! voilà qui est aussi vrai que le serment de fidélité que je t'ai fait hier devant Dieîi et devant les hommes... mais... »

— Mais ce serment sincère t'a abusé toi-même, dit Raoul en l'interrompant, Tu as cru m'aimer de toute ton âme, tu le. crois encore, puisque tu le dis; mais cela n'est pas, quelque chose de plus fort que toi s'y oppose : c'est le souvenir, qui te revient plus terrible, au moment où tu crois l'avoir chassé !

— Eh bien, oui, c'est cela, dit Constance en se jetant dans ses bras et en fondant en larmes. Frère! pardonne-moi; je ne doute pas de l'avenir, je t'estime, je suis sûre de toi! Mon cœur n'est pour rien dans cette peur que j'ai maintenant de tes caresses; il t'appartient, rien ne le blesse ni ne le décourage quand il s'agit de toi; et il est encore à toi si entier et si soumis, que je n'ai pas d'autre volonté que la tienne. Mais que veux-tu! j'étais venue avec toi dans cette chambre, et je me suis sentie mourir; non, quelque chose de pis ! je crois que j'ai eu des visions, le délire, ' et j'ai peur, à présent, si je ne m'accorde pas un peu^

de répit et de pitié à moi-même, de devenir folle. Aie pitié aussi, toi ! tu vois bien que tu m'es cent fois plus cher que ma vie; mais combien la tienne serait malheureuse si j e perdais la raison ! Ah ! j e suis humiliée d'avouer la faiblesse de mes ^facultés. Pendant quatre ans, j'ai si orgueilleusement compté sur elles! Je supportais Fabsence, il n'y avait pas en moi accès au moindre doute, et j'avais fait de la douleur d'attendre, une espèce de joie divine qui me soutenait. J'aspirais à tes embrassements comme on aspire au ciel. Oui, je suis là pour ne rien cacher, et le mariage me donne le droit de tout dire. J'ai vécu si purement, j'ai lu tant de choses sérieuses, j'ai été si peu curieuse de celles qui ne le sont pas, j'ai voulu avec tant d'austérité savoir les mystères de la création et les desseins de Dieu sur nous, que j'ai appris, de vingt à vingt-cinq ans, ce que les filles sont censées ignorer. Eh bien, cette connaissance théorique n'avait mis aucun trouble dans ma vie. Je veux, me disais-je, que celui que j'aime trouve ma pensée aussi pure que mon cœur, et je ne rêvais que d'un baiser aussi fervent qu'une prière, d'une étreinte où nos âmes se confondraient : et cela, je me disais : nul autre homme au monde ne pourrait m'en faire savourer les délices. Je n'aurais pas pu aimer un autre homme que lui. Le baiser d'un autre homme ne m'effleurerait seulement pas. Si j'étais condamnée à le subir, je mourrais d'horreur et de dégoût auparavant.

(( Oui, voilà ce que je me disais : ce que l'on appelle le plaisir sans amour, c'est une souillure pour

une âme élevée. Pardonne-moi, Abel, j'étais peut-être exagérée et trop rigide en voulant faire de mon instinct une loi de la conscience applicable à tous ; mais c'est ce beau rêve qui m'a donné quatre ans de foi et de repos intérieur. Que veux-tu ! les instincts , entraînent les uns vers les plaisirs des sens, et les ) autres vers les joies de l'esprit. Si l'on pardonne aux premiers, il faut bien pardonner aussi aux autres. Dé-pendait-il de moi de ne pas croire à l'amour exclusif?

« J'y croyais ! et si quelqu'un alors fût venu me dire : Vous êtes folle ; une fille sans expérience peut croire cela pour son compte, et c'est tant mieux pour sa vertu ! mais un homme est un être si différent qu'il ne peut pas subir la même loi et s'imposer la même retenue, un homme est entraîné, forcé par la nature à ne pas vivre sans femme, et l'idéal ne lui suffit pas. Eh bien! si l'on m'eût dit cela, j'aurais cru qu'on me trompait! J'aurais répondu : Si les tentations de l'homme sont plus fortes, comme sa force physique est aussi plus grande que la nôtre, et que l'éducation développe davantage son intelligence qui est sa force morale, il peut combattre ses passions avec des chances égales aux nôtres. Et, comme je te savais le plus intelligent et le plus moral des hommes, j'aurais, sans aucun orgueil en ce qui concerne mon propre mérite à tes >^ux, répondu de toi comme de pioimême.

« Je m'étais trompée, cher Abel! Tu avais succombé à des séductions plus puissantes que mon souvenir J J'en ai été accablée et terrassée d'abord. Et puis, je me

suis reproché mon orgueil , car c'était de l'orgueil, cette fois, je ne devais m'en prendre de ta faute qu'à moi seule. J'avais eu, sans doute, dans l'âme, quelque langueur qui s'était communiquée à la tienne. Je t'avais peut-être écrit quelque lettre froide ou distraite... Je ne m'en souviens pourtant pas! »

— C'est que cela n'est pas ! dit Raoul, rien ne m'excuse! Toutes les lettres que j'ai reçues de toi étaient adorables !

— Eh bien! il faut, reprit Constance, qu'il y ait eu, par suite de ce voyage imprévu en Angleterre, dont tu n'avais pas eu le temps de m'avertir , quelques lettres égarées. Tu auras pensé, malgré toi, que je te négligeais, que j'étais patiente jusqu'à la tiédeur, que sais-je ! Toi, tu ne m'as pas écrit de Londres ni d'Edimbourg. Tu n'en avais pas le courage, tu ne voulais pas me tromper! J'aurais dû deviner cela, et me préparer au coup qui m'a frappée. Je n'ai été inquiète que de ta vie et de ta santé. Je ne te croyais pas dans un pays où je pouvais perdre ta trace. Enfin, j'ai péri par où j'ai péché, la confiance !

« Eh bien! qu'y faire! Nous avons eu tort de ne pas nous expliquer dans nos lettres, sur la notion que nous avions l'un et l'autre de la fidélité réciproque. Il est bien évident que nous différions là-dessus sans le savoir. »

— Non! s'écria Raoul, nous ne différions pas ! Je pensais, je pense encore comme toi. Je ne suis pas sophiste et je n'ai jamais eu l'impudence de vouloir te prouver que j'avais d'autres droits que les tiens.

CONSTANGK V K lUU E R 243

Des droits! peut-on, hélas ! donner le nom de droit à la liberté que Ton a de s'avilir 1 Je me suis purement et simplement dégradé à tes yeux et aux miens proi près ! Je-te l'ai dit en me confessant, Constance, et tu m'as admis à réparer, car tu ne nies pas la réhabilitation, toi, esprit religieux et sûr! mais je vois bien que si ta raison a admis cette possibilité, ton instinct l'a repoussée. L'amour, nous étions bien d'accord là-dessus, c'est l'idéal de l'égalité, puisque c'est le suprême effort vers l'assimilation des âmes, et quand cette égalité se dérange, la joie des âmes est troublée, l'enthousiasme chancelle ; quelque chose qui alimentait le feu sacré manque tout à coup, et la flamme pâlit de part ou d'autre. Voilà ce qui est arrivé ; je ne suis plus ton égal : formidable leçon pour l'homme qui voudrait s'attribuer les droits de l'impunité ! La plupart du temps, le mariage est l'union d'une fille pure avec un homme cent fois souillé par la débauche; et, ici, où rhomme est un des plus rigides qui puissent se présenter à toi parmi ceux de son temps et de son âge, il y a encore une si grosse tache qu'il se trouve descendu d'un degré et qu'il n'est plus l'égal de sa compagne!

— Ne dis pas cela! s'écria Constance. Je ne veux pas que tu le dises!

— Je veux le dire, reprit Raoul avec force. Je dois constater ce qui est et ce qu'aucun préjugé masculin ne pourrait empêcher d'être. Ta générosité n'y peut rien non plus. Quelque effort que tu t'imposes pour ne pas te croire au-dessus de moi, tu as pris cette

COiNSTAiNCE VElliUEil.

place et tu ne pourrais la perdre qu'en te dégradant toi-même par une faute. Eh bien! Constance, réfléchis à ma situation vis-à-vis de toi 1 Je me suis dit : ie vais entrer dans le mariage avec une tache que ma femme voit et accepte. Me voilà son inférieur, à ses yeux comme aux miens. Si je n'eusse fait ma fortune moi-même , elle pourrait m'accuser d'une honteuse spéculation. Peut-être, au lieu d'oublier, se souviendra-t-elle chaque jour davantage. Peut-être arriverat-elle à me mépriser pour avoir accepté le rôle que je joue, et à s'entendre dire qu'elle est autorisée à me tromper pour me punir de l'avoir trompée le premier.

— Non î dit Constance offensée, tu ne t'es pas dit tout cela en pensant à moi !

— J'ai voulu me le dire comme tout homme raisonnable se le fût dit à ma place. J'ai voulu supposer le possible jusqu'au delà de ses limites; ce qu'il en reste d'acceptable èst bien assez terrible, car il est certain que, dès le premier jour de notre union, une partie de ce que j'ai prévu et bravé se réalise. Tu ne retrouves pas la passion dans ton cœur. La pitié fait aujourd'hui tout ton amour, et mes caresses t'épouvantent jusqu'au froid de la mort! Ta sainte pudeur n'eût pas rougi dans les bras d'un homme pur. Elle se révolte, elle t'étouffe, elle t'étrangle la respiration en sentant venir à elle l'homme qui a connu d'autres plaisirs et à qui tu crois n'avoir rien de nouveau à faire éprouver. Ton imagination, amèrement frappée, croit voir autour de nous les spectres de tes rivales, et tu es humiliée de faire le plus grand sacrifice qu'une

vierge puisse offrir à un homme qui peut-être n'en sentira pas le prix, et qui se rappellera dans tes bras le plaisir que d'autres lui ont donné. Il faut toucher la plaie vive; c'est cela, n'est-ce pas, Constance?

— Hélas! répondit-elle en pleurant; c'est bien malgré moi, va! et jusqu'au dernier moment j'ai cru que ces spectres ne reviendraient pas.

— Ils sont revenus, reprit Raoul ; je m'y attendais, je l'avais prévu. Aussi, je ne venais pas à toi avec l'imbécile vanité d'un homme qui croit charmer les démons par sa présence. Je venais, résigné et abattu comme aujourd'hui, pour te dire : Sois ma sœur aussi longtemps que tu voudras. Je n'ai aucun droit sur toi. J'ai risqué le bonheur et la dignité de ma vie entière en t'épousant malgré la lucidité de mon désespoir. Je puis être à jamais ton esclave et ta victime. Que pouvais-je faire de plus? dis, Constance, que pouvais-je faire de plus, moi en qui tu as reconnu de la fierté et de la dignité ? moi qui crois, et tu le crois aussi, que l'homme doit avoir l'initiative de la volonté dans le mariage et ne le céder qu'à la persuasion?

(( Imagine et invente quelque autre épreuve que celle que je subis en ce moment, je n'en connais pas, moi ! Si tu en trouves, je m'y soumets ! Si tu veux ne m'aimer réellement que dans quatre autres années, après m'avoir vu, tout ce temps-là, sous ton toit, ne vivre que pour toi seule, sans me plaindre ni me révolter, croiras-tu que ma faute est lavée? Tu vois, je t'ai parlé, à Nice, le langage de la passion. Il t'a émue, tu t'es crue persuadée, et, le lendemain déjà, tu te

disais — je l'ai bien senti — : « Ce qu'il m'a dit là, il Tavait dit à d'autres ! » Aujourd'hui, je te parle autrement; je te parle presque froidement, en homme qui se prépare^ non à l'ivresse de la possession, mais à des années d'expiation et de respect absolu. ))

— Ah ! tu es un ange t s'écria Constance, et moi, je suis une ambitieuse l Je demandais plus que je ne mérite !

— Nonl répondit Raoul^ je ne veux pas que tu demandes moins et que ton ambition se contente d'un amour que tu ne sentirais pas à la hauteur du tien ; je ne veux pas d'une affection résignée et mélancolique. Je veux ce que tu as de plus ardent et de plus suave dans le cœm\ Je sens que je le mérite déjà (car j'ai déjà souffert le martyre), mais que tu ne pourrais pas me donner encore la félicité que je rêve. J'attendrai, Constance, j 'a tt^drail Laisse-moi dire seulement que je ne veux pas désespérer, parce qu'il est impossible de désespérer, quand on est un homme de cœur et qu'an se sent plus fort que la fataUté. Ce n'est pas parce qu'on a faibli une fois qu'il est inévitable de faiblir encore ; cela est bon pour ceux qui chérissent leurs faiblesses; mais quand on les déteste fortement, on les écrase si bien qu'on les efface. Ne vois-tu pas que j'ai résisté à tout^ depuis notre malheur? Et moi, n'ai-je pas senti cent fois qu'un orgueilleux vulgaire eût devancé ton arrêt et se fût enfui pour se dérober à tes reproches, à ton indifférence, à sa propre honte? J'ai pourtant de l'orgueil, tu le sais; eh bien, j'ai bu la honte jusqu'à la lie. J'ai enduré la mortelle con-

trainte d'assister à tes efforts impuissants pour revenir à moi. Et puis... quelque chose de plus horrible encore, je t'ai vue souffrir, et je sais que tu souffres toujours, et que c'est moi qui en suis la cause ! Je sais qu'il y a en moi un homme que tu plains, que tu aimes, que tu consoles-, et un autre homme qui ne te semble plus à toi et qui te fait peur^ comme un étranger qui voudrait s'introduire par force ou par ruse dans ton intimité. Et pourtant, je suis là, moi, assistant à ma propre dégradation et ne voulant pas que ta pitié me trompe pour m'en épargner Phorreun Est-ce là un faible amour ^ celui qui appelle le châtiment au lieu de s'y soustraire, et qui, au lieu de dire : Je serai avili par le pardon, demande l'épreuve et endure sans aigreur la méfiance qui l'impose?

— Eh bien! tu as raison, dit Constance avec résolution, et j'accepte caque tu dis là. Non! je ne veux pas te pardonner, parce qu'en effet le pardon est une chose humiliante quand il n'est pas la réconciliation de tout l'être qui l'accorde. Je te donnerai le temps que tu demandes, et nous serons deux tendres amis jusqu'au jour où tu seras bien sûr que mon amour n'est pas de la pitié, mais de l'enthousiasme et du respect, comme autrefois. Ce jour viendra bientôt, je le sens! Moi aussi, je t'ai mis en méfiance de mon amour, car, sans le vouloir, je me suis cruellement vengée! Nous avons donc à faire justice de nos torts mutels! Demandons à Dieu qu'il nous les pardonne à i tous deux, et qu'il nous rende l'idéal sans lequel, pas / plus que moi, tu ne peux vivre I

Raoul emmena sa femme à la campagne , où elle désirait passer l'hiver dans ses terres, et où il sentait bien au'elle avait besoin de se retrancher contre les prévenances de la duchesse et le retour possible de la Mozzelli. Ils ne reparurent à Paris qu'au bout de deux ans. Constance était alors éblouissante de fraîcheur et de beauté, et la bonne Cécile berçait une petite fille toute rose qu'elle s'imaginait avoir mise au monde.

Constance, alors, écrivit à la Mozzelli : (( Soyez heureuse, chère amie, car je le suis, et je vous aime. »

Elle ne la revit pourtant pas, et s'éloigna doucement de la duchesse, qui n'insista qu'autant qu'il le fallait pour sauver les apparences.

Constance est heureuse en effet; son mari a souffert plus longtemps (Qu'elle. Pendant longtemps, au milieu des plus ardents transports de sa reconnaissance pour elle, il a senti l'aiguillon du remords, et cette comparaison qu'elle avait tant redoutée s'établissait tellement à son avantage dans la pensée de Raoul, qu'elle eût béni la faute de celui-ci , si t^Ae n'eût été jalouse que par vanité. Mais ce ^* point là la jalousie des belles âmes; elles sont humbles et un peu craintiv^es. Il est dangereux de les froisser, et Raoul avait été bien près de voir celle de Constance se briser sans retour dans la nuit du meurtre.

PARIS. — liMVRlMEUIE LE J. CL.^'E , RUE SaINÏ ~ DLNOIT , 7.

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