‹ Constance Verrier (volume 2)Chapitre 5 sur 17 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

ANICÉE

HÉMOIRES DE STÉPHEN

J'avais seize ans lorsque je fus reçu bachelier à Bourges. Les études de province ne sont pas très-fortes. Je n'en passais pas moins pour Faigle du lycée.

Heureusement pour moi, j'étais aussi modeste que peut l'être un écolier habitué au triomphe annuel des premiers prix. Ua noient chagrin me préserva des ivresses de la vanité.

J'avais travaillé avec ardeur pour être agréable à ma mère et pour la rejoindre. Elle m'avait dit en pleurant, le jour de notre séparation :

— Mieux tu apprendras, plus tôt tu me seras rendu. A chaque saison des vacances, elle m'avait répété ee vœu, Mon travail de chaque année avait été juste le double de celui

de mes compagnons d'étude. Aucun d'eux n'avait sans doute une mère comme la mienne.

le n'avais aimé qu'elle avec passion. Lorsque, à la veille de passer mes derniers examens, je songeais à sa joie, je me sentais si fort, que, si Ton m'eût interrogé sur quelque sujet i'étude tout à fait nouveau pour moi, il me semble qu'inspiré 11 ciel, j'aurais su répondre.

Je venais de recevoir mon diplôme, et j'allais prendre congé du proviseur, lorsque la foudre tomba sur moi. Une lettre cachetée de noir me fut remise. Elle était de mon père.

« Mon pauvre enfant, me disait-il, je n'ai pas voulu t'annoncer cette fatale nouvelle avant l'épreuve de tes examens. Quel qu'en soit le résultat, il faut que tu saches aujourd'hui que ta mère est au plus mal et qu'il nous reste bien peu d'espérance que tu puisses arriver à temps pour l'embrasser... »

Je compris que ma mère était morte, et je sentis mourir en !noi subitement quelque chose comme la moitié de mon âme.

Je ne pleurai pas, je partis ; je ne devais, je ne pouvais jamais être consolé ; je sortais de l'enfance, et je voyais déjà clairement que je n'aurais pas de jeunesse.

Je ne trouvai plus de ma mère que ses longs cheveux noirs, qu'elle avait fait c6uper pour moi une heure avant d'expirer.

J'avais tout juste l'âge qu'elle avait ou en me donnant le jour, seize ans ! Elle venait de mourir du choléra dans toute la force de la vie, dans tout l'éclat de sa beauté. Je trouvai mon père plus accablé que moi. Sa douleur était morne, maladive ; mais elle ne pouvait pas être durable.

Mon père était un homme d'une forte santé, d'une grande activité physique, d'une intelligence réelle, mais qui se mourait dans le cercle étroit des intérêts domestiques. C'était un bourgeois de campagne, le plus riche de son hameau : il avait environ six mille livres de rente. La conservation et l'entretien de son fonds territorial était l'unique occupation de sa vio^

Tant qu'il eut une femme et un fils, il put appeler devoir ce qui était, en réalité et par soi-même, un plaisir sérieux pour lui. Au commencement de son veuvage, il lui sembla, comme à moi, qu'il ne pourrait plus s'intéresser à rien. Peu à peu, il se résigna à reprendre ses occupations par sollicitude pour moi. Plus tard, il les continua par besoin d'agir et de vivre.

Je glisserai rapidement sur de tristes détails. Il suffira de dire une chose que, dans notre province, chacun sait être vraie. Un« certaine classe de bourgeois aisés formait, à cette époque, une easte nouvelle, £es nouveaux riches avaient, à grand'peine, cousu les lambeaux de quelques minces héritages ou acquisitions dont l'ensemble formait enfin un lot qui satisfaisait ou flattait leur ambition. Tout est relatif : tel qui s'était marié avec uiie métairie de quarante mille francs, se regardait comme riche quand il avait triplé ou bien quadruplé cet avoir. Alors sa fortune était faite, sa terre était constituée, elle pouvait s'arrondir dans son imagination ; mais l'idée de la voir encore se diviser en plusieurs parts lui devenait inadmissible, révoltante; il jurait de n'avoir qu'un héritier, et il se tenait parole à luimême.

Alors, à côté de l'épouse légitime, pour laquelle on avait généralement de l'affection et des égards quand même, venait s'implanter, de l'autre côté de la rue ou du chemin, la paysanne dont les nombreux enfants devaient être assistés et protégés, sans pouvoir prétendre à morceler l'héritage du protecteur. Cette paysanne était ordinairement mariée, sa postérité était donc censée légitime et connaîtrait une sorte d'aisance relative. Cela était de notoriété publique, mais ne troublait pas l'ordre établi. Le bourgeois de province apporte du calcul, môme dans ses entraînements.

A l'époque où je vins au monde, il y avait aussi, comme tause de ce trouble moral dans les unions de province , ung

différence sensible d'éducation entre les sexes. La vanité du paysan, récemment devenu bourgeois et sachant à peine lire, était de s'allier à une famille plus pauvre, il est vrai, mais plus relevée et comptant quelque échevin de ville parmi ses ancô* très. Mon père apporta en mariage une fortune de campagne, doux cent mille francs ; ma mère, une bonne éducation, des habitudes plus élégantes et un nom plus anciennement admis au rang de bourgeoisie : elle s'appelait Rivesanges ; mon père, qui s'appelait Guérin, joignit les deux noms, comme c'était encore l'usage chez nous dans ces occasions.

Mais ce n'est pas tant le nom que la terre, qui est l'idéal de ce bourgeois de campagne. Peu lui importe le sexe de son unique héritier. En cela, il diffère de l'ancien noble, qui tenait à la terre à cause du nom et du titre. Le cultivateur enrichi aime naturellement la terre pour la terre. Que celle qu'il a réussi à constituer subsiste et lui survive dans son entier, il mourra tranquille. Le noble s'est soumis à la suppression du droit d'aînesse ; le bourgeois proteste à sa manière. Il réduit sa famille, au risque de la voir s'éteindre.

Il n'y avait donc pas de danger que mon père, encore jeune, se remariât. Mon sort fut pire. La paysanne vmt tenir son ménage, occuper sa maison et s'emparer de sa vie.

J'étais trop jeune, ma mère m'avait inspiré un trop grand respect filial pour que je pusse préserver mon père de cette tyrannie naissante. Je ne protestai que par ma tristesse ; elle déplut. Au bout d'un an, mon père m appela et me dit :

— Vous vous ennuyez chez moi; vous avez reçu l'éducation d'un bourgeois de ville : donc, vous avez perdu le goût de la campagne. Vous y reviendrez quand vous ne m'aurez plus. Mais, en attendant, il vous faut chercher une occupation qui utilise les connaissances qu'on vous a données au collège. Voulez-vous être avocat ou médecin? Ne songez ni au notariat ni à la charge d'avoué. Pour vous acheter une étude, il nous

fendrait vendre de la terre, et je n'ai pas réuni quatre jolis domaines pour les dépecer. Voyons, mon fils, prononcez-vous.

Je demandai timidement à mon père s'il désirait que je fusse avocat ou médecin ; je ne me sentais pas de vocation spéciale, mais ma mère m'avait enseigné i'obéissance.

J'aurais travaillé pour elle par amour ; j'aurais travaillé pour lui par devoir.

Mon père parut embarrassé de ma question.

— J'aimerais bien, dit-il, que vous fussiez avocat ou médecin, ou toute autre chose qui vous fît gagner de l'argent.

— Avez-vous besoin, repris-je, que je gagne de l'argent pour vous?

— Pour moi? s'écria- t-il en souriant. Non, mon garçon, je te remercie; gagnes-en pour toi-même. Tu peux compter sur douze cents livres de pension que je te servirai. C'est peu à Paris, à ce qu'on dit; c'est beaucoup pour moi. Gagne de quoi être plus riche de mon vivant, voilà ce que je te conseille.

— Combien me donnez-vous de temps pour gagner de quoi vous épargner ce sacrifice?

— Tout le temps que tu voudras, répondit-il. Je te dois une pension ; ma fortune me le permet, ma position me le commande; mais ne songe pas à me réclamer autre chose jusqu'à ce que tu te disposes à te marier.

Là-dessus, mon père me donna cent francs pour mon premier mois, trente francs pour mon voyage, un manteau, une malle pleine de linge et une poignée de main. Je vis qu'il était impatient de me voir partir ; je partis le soir même, emportant les cheveux de ma mère, quelques livres qu'elle avait aimés et des violettes cueillies sur sa tombe.

J'esquisse rapidement ces premières années de ma vie, J'es* père n'y apporter ni orgueil, ni aigreur, ni aucune emphase de douleur ou de mélancolie. Je veux arriver au récit d'une phase

de mon existence que j'ai besoin de me résumer à moi-même; mais j'ai besoin aussi de me rendre compte succinctement des drconstances et des impressions qui m*y ont amené.

On m'a souvent reproché d'avoir un caractère exceptionnel. Voilà ce dont il m'est impossible de convenir, puisque je ne m'en aperçois pas et qu'il me semble agir en toutes choses dans le cercle logique de ma liberté légitime, et non-seulement dans C3iui de mes droits, mais encore dans celui de mes devoirs.

Ne connaissant personne à Paris, devant y rencontrer seulement quelques camarades de collège, je n'eus pas la tentation d'y faire une installation plus brillante que mes ressources ne me le permettaient. Seulement, dès les premiers jours, je compris que l'hôtel rempli d'étudiants était un milieu trop bruyant pour la tristesse où j'étais encore plongé et que n'avaient point adoucie les adieux de mon père. Je louai une mansarde dans le voisinage du Luxembourg et dans une maison tranquille. J'achetai à crédit un lit de fer, une table et deux chaises. Longtemps ma malle me servit de commode et de bibliothèque. Peu à peu, m'étant acquitté de mes premiers achats, je pus m'installer un peu mieux et me trouver matériellement aussi bien que possible, selon mes goûts. Ma mère m'avait donné ceux d'une propreté un peu recherchée pour ma condition et fort en dehors des habitudes de mes pareils. Mon père avait prédit que cela me conduirait à faire des dettes ou à ne me trouver bien nulle part. Il se trompait. Si l'homme habitué à un certain soin de sa personne a plus de peine à s'installer que celui qui se contente du premier local venu, il a aussi, à s'y confiner, une secrète jouissance qui le préserve de la vie turbulente du dehors. C'est ce qui m'arriva. Quand je me vis dans des murailles revêtues d'un papier frais, et que je pus regarder les arbres du Luxembourg à travers des vitres bien claires, il me sembla que je pouvais passer ma vie dans cette mansarde, et j'y passai tout le temps de mon séjour à Paris»

J'ornai ma cellale à mon gré. Quelques fleurs sous lo châssis de ma fenêtre inclinée au penchant du toit, mes reliques dans une boîte à ouvrage de ma mère, un vieux châJe qu'elle m'avait donné autrefois pour en faire un tapis de table et que, de crainte de l'user, je relevais à la place où j'installais mon travail, son pauvre petit piano que mon père consentit à m' envoyer, un couvre-pieds qu'elle avait tricoté pour moi, voilà de quoi je me composai un luxe d'un prix et d'un charme inestimables.

Mes anciens amis de collège vinrent me voir. Ils me trouvèrent doux et obligeant, mais assez morne, cachotier, disaient-ils, parce que je ne leur confiais pas les aventures que je n'avais pas ; en somme, plus bizarre que divertissant. J'eus un peu de regret de leur avoir ouvert ma porte, et même une véritable terreur, un jour qu'ayant fait un effort pour leur sembler moins maussade et les mettre à l'aise, je les vis poser leurs cigares allumés sur le châle de ma mère et ouvrir son piano pour y jouer à tour de bras des contredanses. Je craignais de poser la religion filiale; j'étais inquiet, agité; je faillis un instant passer pour un avare , parce que je refusai de prêter un livre qui lui avait appartenu. Un seul d'entre eux me devina : c'était Edmond Roque, qui devint mon ami de cœur.

Dès que nos bruyants compagnons furent partis :

— Cette société ne te conviendra jamais, me dit-il. Tu n'es pas enfant, mon pauvre Stéphen ; je ne sais même pas si tu es jeune. Peut-être le deviendras-tu en vieillissant. Quant à présent, il te faut la solitude avec un ami ou deux. Choisis-les bien, et apprends un secret pour préserver ton repos de l'oisiveté des autres, un secret dont je me trouve parfaitement bien.

Il fit le tour de ma chambre, trouva le long de la cloison qui donnait sur le palier, un pan de bois, et me dit :

— Demain, tu feras venir un ouvrier, si tu n'es pas asses adroit pour faire cette besogne toi-même. Un trou de la gros«

seur d'un tuyau de plume sera pratiqué ici. Tu verras qui frappe ou sonne à ta porte, et tu feras le mort pour quiconque ne sera pas ton ami. Ce n'est pas plus malin que ça. Entendsmoi bien : tou* l'avenir d'un homme dépend d'une circonstance ou d'une précaution de cette importance-là.

Et tout le caractère d'un homme, lui répondis-je, se révèle dans une pareille prévision. Eh bien, je ne saurais suivre ton conseil.

Edmond Roque était un esprit net et ferme. H ne connaissait pas la susceptibilité et ne se piquait qu'à bon escient.

.— J'entends, me dit-il; tu sais que je ne suis pas égoïste, et je sais que tu es dévoué. Mais tu me reproches de ne pas étendre assez l'obligeance ; moi, je te reprocherai de l'exagérer. J'aurais peut-être été jaloux de toi, si je n'avais compris que tu l'emportais par l'intelligence et moi par le caractère. Tu travaillais pour l'amour de quelqu'un : ta mèrel je le sais. Moi, je travaillais... tu vas dire pour moi-même? Non! pour l'amour de la science. Savoir pour savoir, c'est une assez belle jouissance, et qui n'a pas besoin de stimulant étranger ou accessoire. Nous voici livrés à nos propres forces; je sais ce que je veux, et ce que tu veux, toi, tu ne le sais pas.

— Il est vrai, quant à moi, mon cher Edmond. Mais ne me parle que de toi. Quel est le but que tu poursuis? La gloire ou la fortune?

— Ni Tune ni l'autre î la science, te dis-je. J'en ai assez appris jusqu'à ce jour pour être certain que je ne sais rien du tout. Eh bien, je veux savoir, avant de mourir, tout ce. qu'un homme peut apprendre. Nos camarades n'en demandent pas tant. Tous veulent savoir d'abord ce que c'est que le plaisir, puis quelques-uns pousseront l'ambition peut-être jusqu'à vouloir pénétrer les savantes profondeurs ae la chicane, ou s'assimiler les phrases creuses et ronflantes du barreau, o-u encore se promener dans le vaste champ des conjec-

tures médicales. Je ne me contente pas de si peu, ni toi non plus, j'espère. Comme toi, j*ai quelque fortune dans l'avenir; comme toi, des parents qui ne m'imposent pas le choix d'un état ; comme toi, des goûts simples, des habitudes de irugalite rustique qui me permettent de vivre avec le peu qu'on me donne. Tous deux, nous comprenons la douceur de l'étude ; tous deux, nous pouvons être heureux par là. Je suis résolu à l'être, je le suis déjà. C'est à toi d'écarter les vulgaires obstacles qui te feront perdre la seule chose précieuse qui soit au monde, le temps I les heures de cette vie si courte qui ne sont malheureusement pas comptées doubles pour l'esprit studieux et avide ! C'est à toi surtout de chercher là ta force et ta consolation, car je te vois brisé intérieurement et incapable de trouver dans le désordre la stupide ressource des ivresses vulgaires. Allons, courage, ferme ta porte, perce ton mur, endurcis ton cœur, non contre le besoin naturel que tout esprit juste éprouve d'assister son semblable, mais contre la condescendance banale qui dégénère vite en faiblesse ei en duperie.

Edmond Roque raisonnait fort bien à son point de vue ; mais il ne voyait pas parfaitement clair dans mon âme. Comment l'eût-il fait? Je ne me voyais moi-même qu'à travers un nuage. Il était Méridional, il avait grandi sous ce ciel dont la lumière accuse vivement et un peu sèchement tous les objets. Moi, j'étais du Berry, un pays où les brumes de l'automne sont profondes, où les vents soufflent avec violence, où la température, inconstante et capricieuse, rend l'homme très-incertain, moins grave en réalité qu'en apparence, volontiers indolent et même fatigué de vivre, avant d'avoiî* vécu.

Yaincu par ses exhortations, je perçai ma cloison ; mais on fî^g change pas ses instincts; mon moyen tourna contre moi. J'avais résolu de n'ouvrir qu'à ceux qui mériteraient une exception. Il arriva que je n'en trouvai pas un seul qui n'eût droil au sacrifice de mon temps et de mon travail. Sans c$

maudit point d'observation, j'eusse tenu bon peut-être; mais, dès que j'avais eu le malheur de regarder, je me faisais un reproche de rester sourd, et les plus importuns, les plus désœuvrés, les moins sympathiques étaient précisément ceux que j'avais la patience de supporter, tant j'avais peur de devenir égoïste et insociable depuis que je m'étais assuré un moyen de l'être.

Heureusement pour moi, je n'étais pas assez riche dans le présent pour qu'on pût venir me demander beaucoup de services. Et puis je n'étais pas gai, je n'acceptais aucune partie de plaisir. Le deuil que je portais encore à mon chapeau me permettait d'observer celui que je devais toujours porter dans mon cœur. Mes camarades de collège étaient tout entiers à l'ivresse de la première année de séjour à Paris. J'eus donc plus de calme que ma fatale douceur de tempérament ne devait m'en faire espérer, et je pus suivre les conseils de Roque en m'adonnant à l'étude, sinon avec ardeur, du moins avec assiduité.

n ne s'agissait pas pour moi de savoir si je persisterais, en dépit de mon chagrin, à être studieux et à m' instruire sérieusement. Je ne pouvais pas ne pas aimer l'étude. Soit que j'en eusse le goût inné, soit que la volonté d'obéir à ma mère m'en eût donné l'habitude précoce, je ne savais plus être oisif, el mes longues et fréquentes rêveries étaient plutôt des méditations que des contemplations. De toutes les distractions auxquelles je ne tenais plus, la lecture et la réflexion étaient eû*

core pour moi les plus naturelles et les plus acceptables. Je travaillais donc machinalement, et, pour ainsi dire, d'instinct^ comme on mange sans grand appétit, comme on marche sans but déterminé, comme on vit enfin sans songer à vivre.

Cependant Edmond Roque, qui venait me faire de rares mais de longues et sérieuses visites, exigeait que je misse de Tordre dans mes études, et que, comme lui, je suivisse une më thode pour arriver du détail à Tensemble. Cela m'eût été possible si ma mère eût vécu, si elle eût pu me dire ou m'écrire ce qu'elle désirait. Mais j'étais un pauvre être de sentiment, et ) mon intelligence si vantée ne se trouvait en réalité que 1^ très-humble servante de mes affections. Les affections brisées, le cœur était vide, et l'esprit s'en allait à la dérive par un calme plat, flottant comme une embarcation qui n'a rien perdu de S9S agrès, mais qui n'a ni passager à porter, ni pilote pour la conduire, et qui va où le flot voudra la faire échouer, la briser ou lui faire reprendre le courant.

Roque s'étonnait de cette situation morale. Il n'y compre- Bait absolument rien, et m'adressait de généreux et véhéments reproches.

— Que fais-tu là? disait-il en examinant mes livres et mes notes. Quinze jours de philosophie, puis tout à coup des poètes, de l'art, de la critique! Des langues mortes, c'est bon ; mais, au bout de la semaine, de la musique, des sciences naturelles, mêlées d'économie politique et de sc'^fptureî Quel incroyable gâchis de facultés divines ! quelle d(^ volante perte de temps et de puissance I

— Ne me disais-tu pas, lui répondais-je avec une langueur un peu moqueuse au fond, qu'il fallait apprendre, avant de mourir, tout ce qu'un homme peut savoir ?

— Mais tu as pris, s'écriait-il, le vrai moyen pour ne jamais rien savoir, c'est d'apprendre tout à la fois. Les connaissances se tiennent, J'en conviens, mais c'est en se suivant comme les

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anneaux d'une chaîne, et non en se mêlant comme un jeu de cartes.

— Et pourtant, avant toute partie livrée, on mêle les cartes î

— Ainsi tu fais de la vie un jeu où le hasard sera toujours là pour se moquer de tes combinaisons, ou pour t' épargner la peine de rien combiner? Tiens, j'ai grand'peur qu'après avoir dépensé plus de temps et d'intelligence qu'il n'en faudrait pour devenir réellement instruit, tu ne finisses par être un poëte ou un critique, c'est-à-dire quelqu'un qui chante sur tout, ou qui parle de tout parce qu'il ne connaît rien.

Je me défendais mal, si mal, que cet esprit ardent et rude s'impatientait contre moi et me quittait fâché. Il revenait pourtant, et, après chaque bourrasque , il semblait qu'il m'aimât davantage. Un jour, je lui dis en souriant :

— Tu me reproches de croire que l'affection est quelque chose de plus dans la vie de l'homme que sa raison et sa science, et pourtant ta conduite avec moi prouve que, toi aussi, tu es gouverné par ce qu'il te plaît d'appeler la faiblesse du cœur. Tu m'estimais sans m'aimer, au collège : c'était le temps où tu me croyais ton égal, parce que j'avais de la volonté. A présent que tu me méprises un peu pour mon insouciance, tu m'aimes, conviens-en, puisque tu te donnes tant de peine pour me mettre dans le bon chemin?

— Oui, j'en conviens, s'écria-t-il avec une sorte de colère plaisante : j'ai de l'amitié pour toi depuis que je te sens faible, et je suis indigné d'aimer la faiblesse, moi qui la déteste.

Roque s*en allait consolé et raffermi dans sa résolution de me surpasser, quand il avait trouvé une plaisanterie à m'opposer. Mais, dans cette lutte livrée à mon âme, il n'oubliait qu'une chose, c'était de la comprendre; de même que dans son ardente recherche de la vérité absolue, il oubliait d'étudier le cœur humain. Il ne l'a jamais connu : aussi a-t-il pa^sé sa vie à s'étonner et à s'indigner des contradictions et des fa-

blesses d'autrui, sans éprouver m la souffrance de les partager, ni la douceur de les plaindre.

Au bout de deux ans, je connaissais et comprenais infiniment plus de choses que mon ami, mais je n'en savais à fond et rigoureusement aucune, tandis qu'il était ferré, c'est-à-dire absolu et convaincu, sur plusieurs points. Il n'avait pas plus que moi pour but une spécialité déterminée. Il admettait avec moi que rien ne pressait, et que, la Providence nous ayant mis, comme on disait chez nous, du pain sur la planche (sa famille était fixée en Berry), nous pouvions bien donner à nos consciences la satisfaction de ne pas embrasser un état dans la société avant de nous sentir propres à le bien remplir. Nous nous permettions, lui de critiquer, moi de plaindre nos condisciples pressés par la nécessité, ou par une étroite ambition, de se faire médecins sans connaître la médecine, hommes de loi sans connaître les lois. Il les traitait de bourreaux du corps et de l'esprit ; je les considérais comme des victimes condamnées à faire d'autres victimes. Tous deux nous aspirions, avant . d'agir, à embrasser une certitude religieuse, philosophiquemorale et sociale. On voit que notre ambition n'était pas mince. Chez Roque, elle était audacieuse et obstinée. Chez moi, elle était déjà mêlée d'un doute profond. Je craignais de découvrir que l'homme n'est pas capable d'affirmer quelque chose, et je prenais mon parti d'accepter cette destinée pour les autres et pour moi-même. Roque ne voulait admettre rien de semblable ; il était résolu à devenir fou ou à se brûler la cervelle le jour où, après avoir péniblement gravi vers la lumière, il la trouverait enveloppée d'un nuage impénétrable. Ce iour-là, il devait ou maudire l'humanité, ou se maudire luimême. Heureusement, ce jour ne devait jamais venir d'une manière définitive. Jamais l'homme intelligent ne se persuade qu'il a monté assez haut pour tout voir ; ou, si Torgueil lui donne le vertige, il croit voir ce qu'il ne voit réellement pas.

La saison des vacances arriva. Je ne désirais point passer ces deux mois chez mon père ; mais je comptais aller le saluer pour lui témoigner ma déférence, et repartir. Il m'écrivit que ce serait du temps et de l'argent perdus. Je compris que la Michonne (c'était le nom de sa gouvernante) m'interdisait l'approche du foyer paternel. Cette situation n'était pas faite pour me donner du courage.

— Voilà, me dit Edmond Roque (le seul à qui je âsse confidence de mes chagi^ins domestiques), le résultat des entraînements du cœur. Tu dis que ton père est, malgré tout, bon et sensible : reconnais donc que c'est par l'abus de cette prétendue bonté et de cette sensibilité égoïste qu'il manque aux devoirs de la famille. Philosophe là-dessus, au lieu de t'en affecter. Pardonne, excuse, c'est fort bien ; mais préserve ton avenir d'une destinée semblable. Ne cultive pas en toi la pensée d'un amour idéal pour une créature mortelle; on se fait, grâce à cette rêverie, un besoin d'intimité sublime qui n'aboutit qu'aux risibles déceptions de la vie réelle. Tu es poëte comme ta mère, mais tu es faible comme ton père, ne l'oublie pas, el prends garde de faire comme Pétrarque, pour qui Laure ftit une abstraction, et qui finit par s'accommoder, dit-on, de la poésie de sa cuisinière.

Roque voulut m' emmener passer les vacances dans sa famille. Il avait de très-bons parents qui donnaient l'exemple de toutes les vertus domestiques dans une vie calme et froidemeu^ réglée. Ce milieu m'eût été salutaire, je le sentais. Mais la fa* mille Roque demeurait à quelques lieues seulement de mon village, et il me sembla que mon séjour chez elle afficherait, pour mon pauvre père, la honte de mon exil. Je refusai, j'étais résigné à reater seul à Paris et à rêver, dans ma mansarde brûlante, la fraîcheur des ombrages de ma vallée.

Roque eut pitié de ma tranquillité d'âme.

— C'est de l'apathie, me dit-il. Je ne veux pas te laisser

ainsi, pour te retrouver, dans deux mois, à l'ëtat de chrysalide. Tu vas aller passer ce temps de solitude dans le plus bel endroit du monde. Tu y seras poète ou naturaliste jusqu'à mon retour ; cela vaudra mieux que de te momifier' F entendement»

Nous partîmes ensemble par la route de Nemours, Montargis et Bourges; c'était à peu près le chemin de notre pays. A un q uart de lieue de son trajet, Roque voulut s'arrêter pour m'installer dans la retraite qu'il me ménageait.

Plus âgé que moi de deux ans, et sorti de collège avant moi, âoque avait déjà fait l'apprentissage d'un certain art dans îe choix d'une solitude momentanée. Il me conduisit dans une maisonnette isolée du village d'Avon, et perdue dans les taillis, à la lisière de la forêt de Fontainebleau. Cette pauvre desnsure était habitée par un vieux couple honnête et propre, qui nous reçut à bras ouverts et se chargea de moi pour une trèsmodique rétribution.

Jean et Marie Floche, tel était îe nom de mes hôtes. Leur rustique demeure se composait de deux étages contenant chacun deux chambres. Un escalier extérieur, tout tapissé de lierre, montait au premier, qui me fut loué. Au rez-de-chaus^ sée, le ménage Floche se chargeait de préparer mes repas et de respecter mon isolement.

Roque, résolu à consacrer deux journées à mon installation, commença par me promener dans les plus beaux sites de la forêt. Il avait tracé lui-même un plan des principales localités, au moyen duquel je pouvais parcourir de vastes espaces sans me perdre ; mais il voulut jouir de mon ravissement en me faismt pénétrer avec lui dans la vallée de la Sole, dans les gorges de Franchart, au carrefour du Grand-Yeneur et dans tous ceâ beaux lieux dont les arbres séculaires étaient alors dans toute leur magnificence.

Cette journée fut la seule agréable que j'eusse passée depuis mon malheur. Elle devait finir d'une manière fort triste.

Nous avions marché depuis le lever du soleil jusqu'à eon déclin, sans prendre d'autre repos que le temps de faire un léger festin d'anachorète sur la bruyère en fleur. Roque avait commencé son cours de science universelle par la géologie. U n'était occupé qu'à fouiller à ses pieds, et, dans son ardeur, il oublia bientôt de jouir de l'ensemble des beautés de la nature. Sa vive intelligence n'avait cependant pas de portes complètement fermées; mais il se privait volontairement des jouissances qui eussent pu détourner son attention du sujet actuel de ses recherches. Il ramassait, brisait, creusait, et en même temps démontrait avec feu. Je sentais que cette tension prolongée de sa volonté eût fatigué ma pensée; mais je me devais à lui tout entier ce jour-là, et, tout en l'écoutant, je voyais rapidement passer devant mes yeux des tableaux enchanteurs, des rayons splendides, des détails d'une indicible poésie Une fallait pas songer à interrompre mon bouillant compagnon pour lui demander de partager mon ivresse.

Je reviendrai, me disais-je.

Et, à chaque pas, je marquais un but, je méditais une halie délicieuse pour mes futures excursions.

L'air suave de la forêt et le bienfaisant exercice du corps me retrempaient sans que j'en eusse conscience. Dans ces pittoresques décors d'arbres et de rochers, je ne retrouvais pas la physionomie uniforme et gravement mélancolique de mon pays ; mais la marche prolongée dans des régions soli-taires me rendait, à mon insu, l'énergie physique et la douce langueur morale de mes jeunes années. Je redevenais moimême, la vie rentrait dans mon sein.

Au coucher du soleil , chargés d'échantillons de toutes sortes, nous reprîmes le chemin de notre gîte. A un endroit sablonneux et découvert, deux blocs jetés le long du sentierç comme des autels druidiques, s'animèrent tout à coup d'uae gcène étrange, sauvage, presque effrayante.

Une femme affreusement belle de pâleur, de haillons pittoresques, d'expression farouche ©t de souffrance, était debout, adossée contre un des rochers, morne, les yeux fixés à terre, puis tout à coup levés vers le ciel avec un air de reproche et de malédiction inexprimables. Alors, à intervalles égaux, un rugissement sourd s'échappait de sa poitrine. Elle cachait aussitôt son front livide dans ses mains, elle crispait ses doigts maigres dans les flots noirs de sa rude chevelure éparse sur ses épaules. La sueur et les larmes coulaient sur son visage. Au-dessus d'elle, sur le rocher, un jeune garçon de neuf à dix ans et d'un beau type accentué, qui appartenait évidemment, comme sa mère, à la race errante et mystérieuse qu'on appelle improprement les bohémiens, semblait attendre un signal, ou chercher de l'œil un gîte secourable. Un petit mulet décharné paissait à deux pas de là. Ce groupe était l'image de la faim, de la détresse ou du désespoir.

Aux cris étouffés de la femme, nous avions doublé le pas. Je me hâtai de l'interroger; elle me fit signe qu'elle ne comprenait pas. Elle ne savait pas un mot de notre langue; mais, d'un geste de découragement presque dédaigneux, elle nous engageait à passer notre chemin. Roque s'adressa à l'enfant. Il répondit en espagnol. Mais mon ami, qui avait étudié la philosophie universelle de la formation des langues, n'entendait d'autre langue vivante que la sienne.

— Yiens là, me cria-t-il ; toi qui as étudié au hasard tant de choses, ne saurais-tu pas l'espagnol, incidemment ?

C'était le mot dont il se servait pour railler les fragments sans ordre de mes connaissances superficielles. Je me sentais trop vivement ému pour partager son sang-froid. En toute autre rencontre, j'eusse récusé ma compétence ; mais il n'y avait là ni modestie ni mauvaise honte que la pitié ne dût faire taire. Je me hasardai à prononcer pour la première fois une langue que je lisais assez couramment et dont j'avais es-

sayé de deviner l'euphonie. Je me fis comprendre, et le jeune vagabond me répondit :

Nous sommes gitanes d'Andalousie. Mon père nous a quittés cet hiver pour aller chercher fortune à Paris, d'où il nous a fait écrire de venir le rejoindre. Nous nous sommes mis en route, il y a trois mois ; mais voilà ma mère très-malade tout d'un coup et qui va mourir ici, parce qu'on ne veut la recevoir nulle part.

Interrogé sur la cause de ce refus barbare, il sourit amèrement, baissa les yeux, et, les relevant sur moi, encouragé peut-être par la compassion qu'il lisait dans les miens :

— Regardez ma mère ! me dit-il d'un air suppliant.

La malheureuse, dans une nouvelle étreinte de souffrance, avait laissé tomber de ses épaules le lambeau de couverture dont nous l'avions vue drapée : elle était dans un état de grossesse avancé.

— Il n'est pas nécessaire d'être, comme toi, passé maître bachelier de Salamanque, s'écria Edmond Roque en me rejoignant, pour voir que cette pauvre mendiante est en proie aux premières douleurs de l'enfantement. Ah çà! qu'allonsnous en faire ? car, de la laisser là aux prises avec les seules ressources de la nature, qui sont pourtant les meilleures, c'est dem-ander à la Providence de p^-endre une trop grande responsabilité,

— La Providence, c'est nous qui nous trouvons là, lui répondis-je. Il nous faut essayer de transporter cette femme à notre gîte, et il faudra bien que la mère Floche s'exécute en fait d'hospitalité.

Nous étions en train de chercher comment nous pourrions improviser une sorte de brancard, quand la bohémienne, à qui son fils fît comprendre notre bon vouloir, vainquit sa souffrance avec un courage héroïque, et nous dit par signes qu'elle nous suivrait. Elle ne pouvait pas ou ne voulait pas

parler. N^us n*entendîmes pas un mot sortir de sa bouche» scellée par la souffrance ou la fierté.

Un quart d'heure après, nous étions à la maison Floche.

Craignant de rencontrer là une répugnance semblable à celle qui avait fait repousser ailleurs la pauvre vagabonde, nous cachâmes sa situation à Fœil peu clairvoyant du vieux Floche, jusqu'à ce que notre protégée eût franchi le seuil de la porte. Alors il nous sembla qu'elle avait des droits sacrés à Tassistance de ses hôtes, et, pendant que je haranguais les vieux époux. Roque partit pour aller en toute hâte chercher une sage-femme au village.

Le père Floche ne parut pas très-satisfait d'abord de l'aventure ; mais sa femme, qui avait l'autorité dans le ménage, montra une charité toute chrétienne, et l'obligea de la seconder dans les soins vraiment maternels et touchants qu'elle se hâta de prodiguer a l'étrangère. Roque revint avec la sage-lemme d'Avon, et, quand nous eûmes remis notre malade entre ses mains, nous montâmes dans nos chambres, où notre modeste souper nous attendait depuis longtemps.

— Je ne pense pas que nous puissions porter aucun secours à la patiente, en cas d'accident, dit mon ami en attaquant le repas avec la fureur d'un appétit de vingt-deux ans, à moins que tu n'aies appris incidemment la médecine et la chirurgie ?

— Heureusement que non, répondis-je. Tu n'as donc pas à te préoccuper de l'éventualité d'un meurtre. Mange en paix. Si la matrone d'Avon n'a pas pris ses inscriptions, comme tant de jeunes assassins nos condisciples, elle a du moins pou? elle l'expérience..

— Sais-tu qu'elle est très-belle, cette misérable créature î disait Roque tout en dévorant. On voit bien en elle le spectre d'une de ces ravissantes gitanelles que Michel Cervantes ne dédaigna pas de chanter. C'est un pan ruiné de FAlhambra. A propos, toi qui apprends tout, sais-tu par hasard ce que c'est que cette race immonde qui porte encore au front 1© sceau de je ne sais quelle grandeur déchue ?

— Ce sont, lui répondis-je, des Indiens pur sang qu'on a baptisés de tous les noms des pays traversés par eux dans leur longue et obscure migration à travers le monde, égyptiens^ bohèmes, zingari...

— iit cœtera, reprit Roque en attaquant un autre plat. H en est d'eux comme de ces fossiles que l'on trouve épars sur tous les points du globe, et que le vulgaire foule aux pieds sans se douter que ce sont les ossements du monde primitif.

Là-dessus, Roque entama une dissertation qui, accompagnée d'une mastication acharnée, dura près d'une heure, et qui aurait pu durer toute la nuit, si la mère Floche ne fût entrée, portant dans son tablier quelque chose qu'elle prétendait nous faire embrasser et bénir. C'était un petit avorton roulé dans un vieux tapis de pied d'où sortait une face violacée, des yeux fermés, des traits informes.

~ Fi! ôtez cela! s'écria Roque; c'est affreux à voir quand on mange.

— Un enfant qui vient de naître, c'est sacré, monsieur!

Li. FILLEULE 21

répondit la vieille m m'apportant la progéniture de la bohémienne.

L'emphase de la mère Floche fit sur moi, à mon corps défendant, une certaine impression- Je lui laissai poser le petit être devant moi sur la table et le regardai curieusement. Je n'avais jamais accordé autant d'attention à un pareil objet, et, comme tous les hommes chez qui les entrailles paternelles n'ont pas encore parlé, je ne ressentais pour cette première manifestation de la vie humaine qu'un mélange de dégoût et de pitié.

— C'était bien la peine d'assister cette gracieuse perle d'Andalousie! disait mon ami en riant. Elle nous a gratifiés d'un petit monstre !

— Ma foi, monsieur, vous n'y connaissez rien, reprit la mère Floche. Cette petite fille, quoique très-brune, est la plus jolie que j'aie jamais vue.

— Joli, ça? s'écria Roque. Ainsi, mon pauvre Stéphen, nous avons été encore plus laids, nous autres I

— Admirons l'instinct des femmes î pensais-je ; là où nous ne voyons qu'une ébauche informe de l'œuvre divine, leur appréciation mystérieuse saisit la révélation do l'avenir.

— Mais de quoi avez-vous revêtu cette pauvre créature? demandai-je à mon hôtesse.

— De ce que j'ai trouvé de plus propre dans les hardes de la bohémienne, répondit-elle. Mais la sage-femme est en train de couper des langes dans un de mes vieux draps, et mon homme a été chercher une mauvaise couverture dont nous lui ferons des couches.

— En attendant, mettons ce marmot dans une enveloppe moins rude, pensai-je.

Et, ouvrant ma malle, j'y trouvai des mouchoirs de toile e( un grand cache-nez en mérinos dont la mère Floche habilla l'enfant.

Ma sollicitude parut très-puérile à Roque, qui trouvait sage que l'enfant, destiné à ne jamais connaître les douceurs de la civilisation, s'habituât, dès le premier jour, à s'ébattre nu dans une sorte de paillasson.

On appela d'en bas la mère Floche.

— Ah ! mes bons messieurs, s'écria-t-elle, je ne sais oà donner de la tète. Et mon homme qui n'a pas encore soupe l Laissez-moi poser cette pauvre petite sur votre lit pour un moment; je reviens la rechercher

Elle sortit sur un second appel de son mari, qui paraissait s'impatienter, et nous restâmes chargés de la garde de l'enfant.

— Elle est bonne! me dit Edmond en style d'écolier [Vaventure est le mot sous-entendu de cette locution). N'auraîs-tu pas appris, incidemment, i'art de nourrir les marmots?

L'enfant criait; nous imaginâmes de lui donner de l'eau sucrée.

— Tiens, ça boit î disait Roque émerveillé.

L'enfant s'endormit sur mes genoux. Roque reprit sa dissertation sur le déluge, tout en fumant son cigare.

Cependant, au bruit et au mouvement qui se faisaient au rez-de-chaussée avait succédé un silence complet.

— Je crois. Dieu me pardonne, dis-je à mon ami en l'interrompant, que tout le monde, vaincu par la fatigue, s'est endormi en bas, et que nous allons être obligés de bercer cette sorte d'être toute la nuit.

— Voyons, voyons, donne-moi ça, répondit Roque ea voulant prendre l'enfant. Je vais le reporter à sa mère.

^ Ya voir ce qui se passe, lui dis-je, et envoie-moi la mère Floche.

Roque descendit. Je restai seul avec l'enfant, sans trop m'apercevoir qu'il était sur mes genoux, le soutenant instinc-

ttvement, et songeant à l'amour des mères, à la mienne par conséquent.

Puis ma rêverie prît un autre cours. Je demandai ce que c'était que l'énigme de cette destinée humaine qui se pose si diverse à l'entrée de chacun de nous dans le monde, à cet incroyable jeu du hasard qui préside à la vie, et que nous avons besoin d'att^\\buer, pauvres êtres que nous sommes, à des combinaisons inexplicables de la Providence, pour en justifier la rigueur ou la bizarrerie.

Tout à coup la porte s'ouvrit et je vis apparaître le petit bohémien. Son teint olivâtre n'était guère susceptible de ré-vêler la pâleur de l'émotion ou de la fatigue ; mais son œil fixe^ ga bouche contractée, donnaient à ce visage d'enfant une expression de douleur et de volonté au-dessus de son âge.

— Rendez-moi ma sœur, me dit-il laconiquement en espagnol. Ma mère est morte !

Je gardai l'enfant dans mes bras, et je descendis à la hâte. Je trouvai Roque constatant que la bohémienne, épuisée de fatigue, de misère et peut-être de chagrin, venait de succomber à l'effort suprême de l'enfantement.

Quand le petit gitano, qui m'avait suivi, se fut assuré de la vérité, dont apparemment il doutait encore, une crise de dés« espoir violent succéda à son apparente fermeté. Il se jeta sur le cadavre en criant , puis il se mit à lui parler dans sa langue asiatique, sur un ton dolent, entrecoupé de sanglots qui, parfois, prenaient l'intonation d'un chant ou d'une déclamation. Pendant plus d'une heure, il fut impossible de le calmer, et nos exhortations semblaient lui inspirer une sorte de rage impuissante ou de haine sombre. Cette scène, à laquelle les autres assistants, occupés de remplir les formalités prescrites en pareil cas, donnèrent forcément peu d'attention, me pénétra vivement. Je ne pouvais en détacher mes yeux. La face pâle de cette morte, encadrée de longs cheveux noirs, représentait

à mon imagination ma mère, dont je n'avais pu consoler l'agonie et contempler les traits flétris. Le désespoir de cet enfant était celui que j'aurais eu sans doute à son âge. Moi, jo n'avais pu pleurer. Ses sanglots produisirent sur moi un effet magnétique ; mes nerfs, ébranlés tantôt par la monotonie déchirante de ses gémissements, tantôt par ses brusques et bizarres exclamations dans une langue inconnue, se détendirent enfin, et je sentis des ruisseaux de larmes couler sur mes joues, en même temps qu'un élan sympathique me portait à une commisération infinie pour cet être frappé d'une infortune semblable à la mienne.

A minuit, le décès légalement constaté, le maire et les témoins partis, la sage-femme fut payée et congédiée.

Qu'allaient devenir les enfants? Mes hôtes étaient si fatigués, qu'ils remirent au lendemain à s'en occuper. La mère Floche amena une de ses trois brebis et on put faire teter le nouveauné. Bien que l'aîné fût arrivé mourant de faim, il refusa de rien prendre et voulut passer la nuit auprès du matelas où gisait la morte. De plus en plus apitoyé sur son sort, j'envoyai dormir tout le monde et je restai seul avec lui, le cadavre, la petite fille couchée dans une corbeille, la brebis et son agneau.

Alors le gitano se calma. Il s'assit au pied du matelas et me regarda attentivement, mais sans vouloir échanger avec moi une seule parole. Il semblait qu'il observât quelque prescription de sa religion, qui lui défendait de parler dans la chambre mortuaire. Enfin il parut s'assoupir, et, voyant tout tranquille autour de moi, je finis par m'endormir moi-même sur ma chaise.

Le chant du coq qui vint sonner sa fanfare matinale auprès de la porte m'éveilla. Il faisait à peine jour. Je ne vis plus le petit garçon dans la chambre. Je pensai qu'il avait été voir son mulet, ou dormir dans l'étable. Je m'assurai que la petite fille reposait tranquillement, La brebis broutait à une brassée de

feuilles vertes qu'on lui avait apportée dans la chambre par précaution. La morte s'était roidie sous la couverture. Sa main livide e^ maigre, extraordinairement petite et bien faite, sortait du linceul et pendait à terre. Elle était ornée d'un bracelet d'or trop large qui retombait jusqu'à la naissance des doigts. Je le pris pour le donner à son fils. J'étais si accablé, que je le mis dans ma poche sans le regarder, et je me rendormis presque aussitôt.

Ce ne fut qu'au grand jour que l'on vint me relayer. Le gitanillo n'était pas rentré. Le mulet avait disparu avec lui. Nous pensâmes qu'ils avaient été, l'un portant l'autre, chercher l'assistance de quelque vagabond de la tribu pour ensevelir la mère et emmener l'enfant; mais cette journée et les suivantes s'écoulèrent sans qu'on entendît parler du fugitif ni d'aucun de sa race.

Dans l'attente de quelque réclamation, le maire du village s'entendit avec la mère Floche et nous, pour assurer provisoirement l'existence du pauvre être abandonné. Nou^ fûmes tous fort embarrassés quand il s'agit de faire dresser son acte de naissance. Nous ne savions pas le nom de la mère, nous ignorions si l'enfant pouvait réclamer une paternité quelconque. Il fallut donc l'inscrire au registre de l'état civil comme né de parents inconnus. La mère Floche porta la petite fille au baptême et la prit pour filleule, avec moi pour parrain, dans cette pauvre petite église d'Avon, où un simple nom gravé sur une dalle, Monaldeschi^ rappelle un des plus sombres drames amoureux du xvii^ siècle.

Roque, bon et généreux, vida sa petite bourse sur le berceau de notre protégée, mais n'en continua pas moins à rire de l'aventure. Il voulait qu'on donnât à la gitanilla qaelque nom expressif ou burlesque. La mère Floche, qui tenait au

(i) L'iuscripUon porte : Uomldexù

sien, insistait pour qu'on l'appelât Scolastiqiie. Le m^jre avait l'habitude de donner à tous les enfants trouvés de sa commune le même prénom, Frumence, quel que fût leur sexe. Il ma fallut soutenir plus d'un assaut pour baptiser à mon gré m^ filleule ; mais, quand on m'eut concédé ce droit, je me trouvai fort embarrassé. Aucun nom ne me semblait assez caractérisa tique pour une destinée aussi étrange ; mais il était danf cellt de l'enfant d'en avoir un très-vulgaire. Je m'avisai de regarder îe bracelet que j'avais retiré du poignet de la morte : c'était une grosse chaîne d'or fermée d'un cadenas sur lequel étaient gravées d'imposantes armoiries, et d'une plaque qui portait ce seul mot : Morena,

Dans ma simplicité, je crus avoir fait une grande découverte, et j'allai fièrement montrer à mon ami Roque le nom de la mère, et la généalogie de l'enfant écrite dans la langue hiéroglyphique du blason. Il éclata dire.

— Cela? s'écria-t-il. C'est un collier de chien volé à quelque îrandedame espagnole, et ce nom, si doux en français, qui, tu ie sais, signifie tout bonnement noire ou brune, c'est le nom d'une petite chienne qui aura peut-être coûté bien des pleurs à sa maîtresse. Les gitanes sont grands escamoteurs de chiens et de chevaux, surtout quand ces animaux de luxe sont ornés ri chement. Que ta grande flâneuse d'imagination daigne donc rabattre de ses fumées : tu n'auras pas pour filleule une descendante de quelque Medina-Cœli, enlevée à son berceau par les sorcières errantes de l'Andalousie : ce n'est que la fille d'une diseuse de bonne aventure ou d'une danseuse de carrefour, dont le mari ou l'amant (si ce n'est elle-même) s'adonnait au rapt des petits chiens et des chaînes d'or.

L'explication était péremptoire, au point que, renonçant d'emblée à mes idées romanesques, je répondis sans hésiter :

— Eh bien, que le nom de Morena lui soit léger I C'est un adjectif qui peut qualifier sans profanation une créature de

Dieu, et beaucoup de noms inscrits aux célestes archives du calendrier n'ont pas une origine plus recherchée.

En ce moment, la mère Floche apporta la petite fille, qu'elle tvait ïîttifëe de son mieux et qui, grâce à cette rapidité prodigieuse avec laquelle la nature dégage son type de la première Bbauche, semblait d'heure en heure prendre figure humaine. La teinte violacée avait disparu; les traits, encore vagues, étaient pourtant un peu raffermis, et la peau prenait un ton bronzé très-caractéristique.

— C'est une négresse, s'écria Roque, une mulâtresse, tout 5u moins. Eh bien, elle sera parfaitement nommée.

— Ne m'en parlez pas, dit la mère Floche un peu consternée ; je doute qu'un être de cette couleur-là puisse devenir cluétien au baptême. Je m'imaginais que la mère et le garçon s'étaient noircis au soleil de leur pays ; mais voilà qu'au grand jour la petite en tient aussi, et je crains bien que ce ne soit une race de diables.

— Tranquillisez- vous, dit Roque, M. le curé va blanchir tout ça.

Nous nous rendîmes donc è la mairie et à l'église, où il me fallut adjoindre au nom de Morena, que le maire et le curé s'obstinaient à regarder comme un nom de famille, le prénom d'Anna. En fait de dragées, j'avais donné, le matin, à ma commère un vieux manteau que son époux avait brossé, la veille, d'un air de convoitise. Les femmes de l'endroit, qui s'entretenaient beaucoup de l'aventure, se pressèrent autour de nous pour voir l'enfant mystérieux. Mais la mère Floche, qui avait honte de la petitesse de sa filleule, ramena avec soin sur elle le fichu de grosse mousseline qui lui servait de voile baptismal, et nous allâmes faire tous ensemble, c'est-à-dire à nous quatre, le repas classique. Après quoi, Roque monta en diligence, me recommanda l'étude de la géologie, m'embrassa et partit pour rejoindre sa famille.

Nous nous étions opposés à ce que l'enfant fût mis à Thos» pice et inscrit aux enfants trouvés. La mère Floche, ne voyant venir personne pour réclamer sa filleule, ne s'inquiéta pourtant pas. Elle était merveilleusement bonne et aimante, cette pauvre vieille, et elle soignait tendrement Morena (qu'elle persistait à appeler Anna)^ toujours nourrie avec succès par la brebis noire.

Je crois en vérité que, lors même que nous n'eussions pas contribué, Edmond et moi, aux premiers frais de cette humble éducation, elle les eût pris sur elle seule par charité. Elle trouvait l'enfant si grêle, qu'elle craignit d'abord de le voir succomber dans ses mains. Mais elle put bientôt se convaincre que cette apparence était trompeuse, que l'enfant était ainsi dans les proportions normales de sa race, et qu'il était même d'une santé beaucoup plus robuste, d'un appétit plus facile à satisfaire et d'un développement plus précoce que tous ceux du même âge qu elle avait sous les yeux.

Cette aventure ne pouvait alors prendre une longue place dans mes pensées. Après la première émotion produite sur moi par le drame de la mort de la bohémienne, mon imagination, qui s'était allumée un instant, se refroidit tout à fait. Pendant deux ou trois jours, j'avais rêvé une sorte d'adoption des deux orphelins que Dieu semblait avoir jetés dans mes bras. Mais la disparition ou plutôt la fuite du petit garçon, qui me paraissait avoir épié dans mes yeux la pitié dont sa sœur était l'objet, et s'être sauvé, sans rien dire, pour me contraindre à m'en charger, la circonstance du bracelet, le nom même que, dans un moment d'humeur peut-être, j'avais donné à la petite fille, tout contribuait à me faire envisager les choses sous leur véritable aspect. Les bohémiens sont une race dégradée par la misère et l'abandon. Leur type étrange, leur mystérieuse origine, prêtent sans doute à la poésie, et, à l'époque où je faisais cette rencontre, ils étaient à la mode ea

littérature. Mais j'avars assez lu un peu de tout pour connaître 'a réalité des choses et pour voir, à côté de ce charme pittoresque que Ton avait le caprice de leur prêter, le mépris trop fondé qu'ils inspirent aux nations qui les connaissent et qui souffrent de leurs rapines, de leur malpropreté, de leurs ruses, de leur abjection en un mot.

L'enfant devint donc bientôt pour moi un objet de curiosité physiologique, de pitié naturelle, et rien de plus. Quand je rentrais le soir de mes longues courses dans la forêt, je regardais sur la litière fraîche et parfumée de Tétable, le groupe de la brebis noire allaitant ses deux nourrissons, Tenfant et l'agneau. J'admirais la maternelle sollicitude de ma vieille hôtesse et la débonnaireté du père Floche, qui détestait les marmots et à qui sa femme persuadait de bercer celuilà. Ces deux vieillards, rangés, probes et austères, me paraissaient alors bien plus dignes d'attention et d'intérêt que la problématique destinée de ma filleule.

Ma santé de paysan avait beaucoup souffert pour s'acclimater à l'air de Paris et à la réclusion où je m'étais plu à m'oublier moi-même. Dans cette belle forêt de Fontainebleau, qui a inspiré son poëte, l'auteur d'Oèeman, comme les forêts vierges de l'Amérique ont inspiré Chateaubriand et Coopeb, je me sentis bientôt renaître. Mon âme resta is-iste^ mais iî.on oppressée, et j'éprouvai moins qu'à Paris le besoia

de m' absorber dans les livres pour échapper aux réâexîons amères.

Je me laissai prendre, Eon plus comme un désoeuvré, mais comme un enfant, aux séductions de la nature ; je sentais, si je puis parler ainsi, mes yeux s'agrandir et ma vue s'éclaircir pour embrasser le spectacle des choses éternellement vraies dans Tordre de la beauté matérielle : les grands arbres, ces monuments qui vivent et progressent ; les fleurs sauvages, cette ornementation qu'on respire et qui renaît sous le pied qui la brise ; les ivresses bruyantes que répand le soleil sur les plantes et les animaux ; les langueurs muettes où la lune plonge délicieusement la création, toujours éveillée, même fians son silence. J'avais encore dans l'esprit un peu de ce ^ague contemplatif que ne secouent pas aisément ceux qui ont respiré en naissant l'air des vallées de l'Indre ; mais je m'initiais à l'appréciation d'une nature moins douce et plus belle. Je n'attendais plus, dans une promenade sans but, les influences du dehors; j'allais les chercher, los gurprendrs même dans ces sites qui résument ou rapprochent la grandeur et la grâce, l'immensité des horizons éblouissants, ou la sauvagerie des retraites cachées.

Un matin, je vis voler sur les bruyères, ou dormir sur i'écorce des bouleaux, de si beaux insectes, que je me pris de goût pour l'entomologie.

— Encore une étude incidente^ pensai-je en souriant ; mais qu'importe, si elle me charme pendant une saison?

Je me procurai quelques livres que je feuilletais le soir pour m' assimiler l'esprit des classifications établies. Je vis que c'était là, non une science faite, mais un champ illimité d'observations ouvert à l'activité de l'explorateur. Pour devenir entomologiste, il faut consacrer sa vie à compter les fils d'un© dentelle flottante, insaisissable, merveilleuse, que le soleil ou a brise secouent sur la végétation, à toutes les heures du jour

i.k FILLEULE 31

et de la nuit. L'application de cette conquête est utile, dans un petit nombre de cas, à Tagriculture et à l'industrie ; mais, dès qu'on se voue à une spécialité dans la pratique scientifique, adieu l'étude sans bornes, adieu l'observation des mystères, infinis, adieu l'interminable récolte des richesses qui pullulent dans l'air et la lumière î

— Je ne serai pas entomologiste, pensais-je, car je ne pourrais pas être autre chose ; et, comme je ne peux pas tout savoir, quoi qu'en dise mon ami Roque, je veux au moins tout comprendre, selon mes moyens.

J'étudiai donc les insectes selon ma méthode, qui consista à n'en point avoir, à saisir au vol tout ce que la fécondité des cieux faisait pleuvoir autour de moi, à connaître les lois de la vie, à sentir les prodigalités inépuisables de la beauté dans chaque être, dans chaque objet livré à mon examen, et je vécus ainsi un mois qui passa comme un jour.

Le désir de surprendre telle ou telle espèce sur certaine plante m'emporta aussi dans le domaine de la botanique. Mêmes aperçus, même entraînement et mêmes réserves ; mais, dès lors, double jouissance. La plante et son parasite, beaux ou intéressants tous les deux, m'attirèrent dans les régions où certaines espèces parquent leur existence. Dans ces courses motivées, toutes les splendeurs du cadre, tous les accidents pittoresques ou instructifs du chemin me saisissaient d'autant plus qu'ils étaient le superflu de ma conquête : c'était le vase de la vie universelle qui débordait sur moi au moment où, chercheur modeste, je ne lui en demandais qu'une goutte.

Heureux jours qui m'avez créé une source d'intarissables compensations aux amertumes de la vie morale, je ne saurais trop vous rappeler à ma mémoire et vous bénir I

0 ma mère î m'écriais-je quelquefois dans une extase soudaine, si, en ce moment, tu peux me voir, tu i??^ regardes

vivre et cela seul peut te consoler de ne plus vivre à mes côtés.

Je fis une rencontre qui me contraria d'abord, mais à laquelle je me laissai aller peu à peu, par ce sentiment de commisération morale que je ne pouvais vaincre. Sur plusieurs points de la forêt, je me trouvai face à face avec un garçon un peu plus âgé que moi, £»gréable de figure et mis avec plus de recherche que moi dans sa tenue de touriste. Il me prit d'abord pour un de ces maraudeurs problématiques qu'on voit errer dans les régions écartées, et dont il est souvent difficile de s'expliquer l'oisiveté inquiète. Quand il vit que j'herborisais et chassais aux insectes, il chercha à lier connaissance et s'y prit avec tant de courtoisie, que je me laissai imposer plusieurs fois sa société.

Ce fut une société agréable par elle-même, mais à laquelle pourtant j'eusse préféré la solitude. Je n'aime pas la conversation ; je suis de ces esprits qui s'assombrissent en se résumant.

Hubert Clet était un fils de famille dérouté dans la vie, qui était censé chercher un état, et qui avait la ferme résolution de n'en trouver aucun digne de ses facultés. Né et élevé à Paris, fils d'un industriel aisé, déjà assez répandu dans le monde des artistes élégants, plus spirituel que capable et plus aimable qu'aimant, il cachait une immense vanité sous les dehors du savoir-vivre. L'estime qu'il se portait à lui-même ne se révélait donc pas par des affirmations de mauvais goût, mais elle se trahissait par sa manière de raisonner.

D'abord, il me crut au même point de vue que lui. ïl crut que je méprisais tous les moyens offerts par la société actuelle à l'emploi de ma capacité. Mais, quand il vit aue, loin de là, je doutais assez de moi-même pour vouloir prendre le temps de m'instruire avant de m'utiliser, que je ne reniais pas le devoir, mais que je m'y soumettais au contraire dans l'avenir.

en vue de quelque affection future dont je sentais le germe couver en moi lentement, il fit comme Roque avait fait à un autre point de vue : il rabattit de son estime pour mon intel>ligence et goûta un certain plaisir à se regarder comme mon supérieur.

Voilà le résumé qu'il me contraignit à me faire à moi-même en le lui déclinant. J'en fus attristé. J'étais encore dans une situation d'esprit où j'aurais voulu oublier l'avenir, afin de m'habituer au souvenir du passé. Mais, devant ses théories insensées sur le mépris qu'il affichait pour ses semblables, je sentis ma conscience se révolter. En cela, bien qu'il me fît souffrir, il me donna une leçon utile, tout au rebours de sa conviction.

Ce qu'il y avait d'étrange dans son superbe détachement des hommes et des choses, c'est que, tandis que je vivais es ermite, sevré par ma pauvreté, ma tristesse et ma timidité, des jouissances de la jeunesse, du contact des arts, de la so-» ciété des femmes et de toutes les élégances de la vie pari-^ sienne, il nageait en pleine eau dans ce milieu tant dédaigné. Il avait dansé avec la Malibran, il allait chez Victor Hugo, il donnait à Balzac des sujets de roman, il était abonné au Conservatoire de musique. Sans doute, il se vantait un peu , car il allait jusqu'à prétendre que vingt éditeurs lui demandaient ses œuvres, et que, s'il n'avait pas de nom, c'est parce qu'il méprisait la gloire et voulait vivre en poëte, pour luimême.

Par moments, je le pris pour un hâbleur et pour un fou. II y avait un peu de cela ; mais c'était le travers de sa première jeunesse, et il devait s'en corriger. Il pensait, comme tant d'autres, que, s'il n'était pas grand homme, c'est qu'il ne Iô voulait pas.

Ce travers était déplorablement répandu alors. Je n'en savais rien, moi qui vivais seul ou avec des camarades très-

simples de mœurs et encore à demi rustiques. Hubert Clet m' étonna donc beaucoup au commencement. Un iiistant, il me parut un phénomène si curieux à observer, que je faillis négliger pour lui le coléoptère. Je me demandais si, en effet, c^était là un homme de génie dont il fallait combattre la sainte pudeur qui i^empêchait de se manifester, ou un sot à qui j'eusse mieux fait de tourner le dos.

Au bout de quelques causeries, je le connus assez bien, pour un provincial et un apprenti savant que j'étais. Je vis qu'il avait trop d'esprit pour n'être pas capable d'arriver au talent, mais que ce ne serait jamais un grand artiste littéraire, par ce qu'il vivait trop dans l'amour de lui-même. Je vis qu'il était plus naïf d'amour-propre et plus faible de cœur qu'il ne le pensait, et qu'il y avait même en lui d'excellentes qualités qu'il eût rougi d'avouer comme étant trop naturelles et trop prosaïques, mais qui devaient tôt ou tard l'emporter sur ses affectations d'ennui et de désespoir.

Un soir, il m'accompagna pour la première fois à mon gîte. Il demeurait, lui, dans une superbe villa d'été appartenant à la sœur d'un de ses amis. Cet ami l'avait amené là, pour la saison de la chasse. Mais il méprisait la chasse comme tout le reste, et il prétendait chérir la solitude ; voilà pourquoi il s'emparait de moi et ne me permettait plus d'être seul.

Il vit mon intérieur provisoire de la maison Floche, et le trouva plus original et plus poétique qu'il ne l'était réellement. L'histoire de la bohémienne et la vue de Morena, qui, en réalité, était devenue, au bout de six semaines, une fort jolie petite créature, lui inspirèrent l'idée...

( Ici, nous trouvons une lacune dans le manuscrit dp. Stéphen HivesangeSj soit qu'il ne Vait jamais remplie, soit qu'un de ses cahiers ait été perdu ou brûlé. Mais nous trouvons, pour nous renseigner sur la suite de son histoire^ diverses lettres ei

fragments qui combleront cette lacune/ et qui ont sans doute été réunis à dessein par lui à ses mémoires,)

LETTRE DE MADAME DE SAULE if i MADAME MARANGE

Mère chérie, dépêchez- vous de réunir. Savez-vous que c'est long, six mortels jours sans vous voir I Yous ne m'avez pas habituée à cela, et me voilà déjà comme une âme en peine, ou plutôt comme un corps sans âme. Vous me direz que j'ai un frère pour me tenir compagnie. Bah ! vous savez bien que c'est de votre compagnie que j'ai besoin, et que celle de M. Julien est une chose fantasque et passagère que je n'ai pas la prétention d'accaparer. Il chasse du matin au soir, ce cher enfant, et, s'il est invisible tout le jour pour les gens sédentaires comme nous, du moins il rentre à la nuit, très-gai et très-aimable, quelque poudreux, crotté ou éreinté qu'il soit. Dormez en paix sur le compte de votre Benjamin, chère petite mère. Il se porte à ravir, et je crois qu'il est aussi sage que vous le pouvez souhaiter.

Votre grande fille, je devrais presque dire votre vieille enfant, est moins raisonnable. Quand vous n'êtes pas là, elle s'ennuie de tout, elle ne sait que faire de sa vie. Que voulez-vous! il me semble que je ne suis rien par moi-même, que c'est par vous que je pense, que je raisonne et que j'existe.

Quand vous allez revenir, je vous raconterai toute une histoire... Mais, puisque vous n'arrivez qu'après-demain, pourquoi ne vous la conterais-je pas tout de suite? C'est si bon de causer avec vous î il n'y a que cela de bon. D'ailleurs, vous serez au courant d'avance, et vous ferez vos bonnes petiî»es réflexions en chemin ; car vous allez voir que j'attends votre décision, comme de coutume et pour toute chose.

Hier matin, l'ami de Julien, ce joli petit M. Hubert Clet, que

je ne trouve ni sot ni fou, puisque vous ne voulez pas que je juge trop sévèrement les enfants que votre enfant distingue, s'est avisé, à déjeuner, de me raconter une triste aventure qui s'est passée, il y a six semaines, je crois, à trois lieues de nous, au village d'Avon : Avon-Monaldeschi, comme vous dites.

Une pauvre égyptienne, dont on n'a pu savoir le nom, est venue accoucher et mourir, dans l'espace d'une heure, chez de bonnes gens qui ont gardé l'enfant et qui en prennent soin L'enfant, quoique un peu noir (ou plutôt jaune), est joli comme un amour. Le récit de M. Glet m'a donné l'idée d'aller me promener jusque-là en voiture, avec lui pour guide et notre bon vieux chevalier pour chaperon, quoique, en vérité, il ne me semble pas qu'une femme de trente ans et un garçon de vingt ans puissent jamais se croire en téte-à-téte. Mais voui: voulez que votre fille soit comme devait être la femme de César, et vous avez raison. Je suis trop fîère que vous vouliez être fière de moi, pour risquer jamais une étourderie.

Noii ^ avons trouvé M. et madame Floche (c'est un ancien jardinier et une ancienne laitière, qui ont bien cent trente ans à eux deux) occupés à laver et à babichonner la petite Morena avec autant de propreté, d'adresse et de tendresse que si c'eût été le fruit de leur antique union. Hélas ! ces bonnes gens sont comme moi : ils n'ont pas eu d'enfants ; mais ils ont vieilli ensemble, et moi, sans ma mère, je serais une triste veuve.

La petite fille est un bijou ; la brebis noire qui la nourrit est une bonne bête. Je suis restée là, une heure, à m'amuser, comme un enfant que je suis encore malgré les trois cheveux blancs que vous m'avez trouvés l'autre jour sur la tempe droite.

Et puis est arrivé le parrain et le protecteur de l'enfant; car il faut que vous sachiez qu'il y a un bon être qui a promis de veiller sur elle et de la faire vivre aussi longtemps et aussi bien qu'il pourrait. C'est un tout jeune homme, de l'âge de notre Julien, qui jouit, le croiriez-vous, de douze cents livres de

rente, et qui trouve moyen de faire la charité avec cela! Et Julien, qui a douze mille francs de pension et qui n'en trouve pas assez pour ses menus plaisirs 1 Je lui ai fait la morale làdessus en rentrant. Mais il m'a envoyée paître, comme de coutume, et, comme ae coutume aussi, il a fini par me dire que j'avais raison de ne pas faire comme lui. Je reviens à mon histoire, qui ressemble un peu à celle des Sept châteaux du roi de Bohème,

Ce jeune homme — il s'appelle Stéphen... je ne sais plus quoi — était à se promener dans la forêt avec un autre pauvre étudiant comme lui, quand ils ont rencontré et amené la bohémienne chez les Floche, où ils avaient loué deux petites chambres. L'autre est parti, laissant pour l'orphelin tout ce qu'il avait d'argent et disant que ses parents payeraient son voyage à l'arrivée. M. Stéphen est resté pour passer les vacances dans la forêt; mais il a donné presque tout son linge et il s'est procuré cinquante francs, qu'il n'avait pas, pour assurer à l'enfant les bonnes grâces de ses hôtes et compléter sa petite layette.

La mère Floche m'a raconté tout cela, et elle a su après coup que ce jeune homme avait fait mettre sa montre au mont-depiété, à Paris, pour avoir cette petite somme. Elle a voulu îa lui rendre ; il n'a jamais voulu y consentir.

Voyez, chère mère, comme il y a des cœurs excellents, et parmi les gens les moins heureux! J'ai été vraiment attendrie en voyant arriver ce jeune savant, tout brûlé par le soleil, vêtu d'une blouse de roulier, marchant dans de gros souliers dont nos domestiques ne voudraient pas, et tout chargé de plantes, de cailloux et de boites d'insectes qu'il passe ses journées à recueiUir, et une partie de ses nuits à étudier. Il a été intimidé de nous voir là, au point de vouloir se sauver ; mais M. Clet, qui a fait connaissance avec lui dans ses promenades, me l'a

présenté malgré lui. Le chevalier l'a interrogé sur ses recher-

ches, et il est si modeste, qu'il s'est imagîfté que notre ami était plus savant que lui. C'était fort amusant de le voir répondre avec déférence à des questions dont ce cher homme ne comprenait pas les réponses, et j'ai vu le chevalier si embarrassé, un moment, de continuer la conversation, qu'il a failli lui demander quelle différence il faisait entre les papillons et les lépidoptères.

Moi qui n'en sais guère plus long que notre ami, je me bornai à interroger le jeune homme sur la bohémienne. Apparemment qu'il s'était apprivoisé avec nos figures, car il me répondit sans se troubler et avec une élégance d'expressions à laquelle je ne m'attendais pas de la part d'un écolier de cette apparence. J'ai su depuis, par M. Clet, que ce n'est pas urte nature ordinaire; que, dis l'âge de seize ans, il avait fini toutes ses études, après avoir eu les premiers prix sept ans de suite. Il assure qu'il est aussi avancé dans son instruction et dans sa raison qu'un homme fait et d'un caractère sérieux. Enfin, il l'avoue presque pour son égal : jugez combien il faut que ce jeune homme lui soit supérieur !

J'ai eu bien envie, tant il me paraissait gentil et intéressant, de l'inviter à venir nous voir ; mais je n'ai rien voulu faire sans votre avis. Il me semble que ce serait pour mon jeune frère une connaissance plus utile que ce bel esprit en herbe de Clet. Vous en déciderez, mère. Ce n'est pas là ce qui me fait vous écrire. C'est l'envie désordonnée qui s'est emparée de moi de prendre et d'élever la petite Morena. N'est-ce pas notre devoir, à nous autres qui sommes riches, d'empêcher les pauvres de se sacrifier les uns pour les autres? N'aurions-nous pas honte de les voir se dévouer quand nous nous croiserions les bras? J'ai failli mettre l'enfant et la brebis, voire l'agneau, dans ma voiture ; mais j'ai dit : « Ma mère arrive lundi, attendons et laissons-lui le plaisir d'ordonner. »

Adieu, vous que j'aime. Revenez donc vite. Votre pauvre

LÀ FÎLLÊULE

petite Marquise hurle tous les soirs en passant devant votrs chambre, elle me donne envie d'en faire autant

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