‹ Constance Verrier (volume 2)Chapitre 8 sur 17 · REPRISE DU RÉCIT DE STÉPHEN · texte numérisé non relu

REPRISE DU RÉCIT DE STÉPHEN

Si j'avais pu la voir toujours, si sa mère m'eût invité à la suivre à la campagne, des mois, des ans, la vie peut-être, sa fussent écoulés sans que j'eusse la conscience nette de ma passion. En cela, grâce à Dieu, sa mère se trompa : la meilleure sauvegarde entre deux êtres parfaitement purs et enthousiastes, c'est le respect, l'espèce de crainte quils s'inspirent l'un à l'autre efi se voyant responsables devant Dieu de la liberté qu'on leur laisse.

Madame Marange crut devoir nous séparer. Avait-elle la ians le cœur de sa fille une préférence trop marquée pour moi? Ahl la plus sage des mères est donc imprudente parfois, pui&«

qu'elle-même m'avait tendu les bras avec tant d'affection et m'avait placé si haut dans son estime I Elle regardait donc comme impossible, au commencement, qu'Anicée me vît avec d'autres yeux que les siens? Elle oubliait donc que sa fille ne pouvait pas m'aimer comme elle, d'une maternelle amitié I

De ce qu'Anicée avait neuf ou dix ans quand vins au monde, en résultait-il que je fusse nécessairement, à vingt ans> un enfant à ses yeux?

Et, d'ailleurs, qu'importe de quel sentiment une femme nous aime, pourvu qu'elle nous aime quand nous l'adorons ? Je suis bien certain que, si madame Marange eût voulu prendre au sérieux les naïves et respectueuses adorations d'Edmond Roque, et qu'elle eût consenti à l'épouser, il eût été fier d'être son mari, et se fut trouvé, grâce à son caractère à lui, parfaitement îîeureux tout le reste de sa vie.

La nature a des lois imprescriptibles pour la généralité des êtres; mais elle produit elle-même tant d'exceptions, elle donne à des enfants une âme si mûre, à des vieillards un esprit si ardent ou un cœur si naïf, elle ride de si jeunes fronts, elle respecte si longtemps de beaux visages, qu'on ne doit s'étonner de rien. A plus forte raison faut-il admettre que l'âge ne fait pas toute l'expérience, toute la sécurité, toute l'invulnérabilité de l'âme. Je ne me suis jamais senti d'un jour, d'une heure, plus jeune qu'Anicée; elle a eu des cheveux blancs avant moi ; à présent, c'est moi qui en ai plus qu'elle ; elle savait lire sans doute avant que je fusse né ; moi, à dix ans, j'en savais plus qu'elle à vingt; et, à vingt ans, j'étais un homme, et je voyais, je sentais en elle la simplicité, la candeur angélique, la sainte ignorance d'une jeune fille.

Anicée m'avait dit un mot qui me laissa, jusqu'au dernier moment, l'espérance de la suivre à Saule pour toute la saison. C'est ainsi que je l'entendais; elle l'avait bien compris. La veille de leur départ sa mère me dit ;

— Vous viendrez me voir, n'est-ce pas ?

Ce fut un coup de massue pour moi. Je regardai Anicëe d'un air de reproche inexprimable. Elle pâlit. Sa mère nous regarda tous deux. Il n'y eut pas, il ne pouvait pas y avoir d'autre explication entre nous. A voir les choses d'une manière positive, j'étais fou de rêver autre chose que l'hospitalité d'une ou deux semaines. Mais, moi, je trouvais ces convenances fausses et lâches. On m'estimait plus que les autres, j'étais le seul ami jeune en qui l'on eut et l'on dût avoir une entière confiance ; on m'avait donné cette confiance dès le premier jour, et, après six mois d'épreuve, quand on devait être arrivé à la certitude, on avait peur d'être jugée trop confiante, on me sacrifiait à la crainte de quelque jalousie d'entourage ou de quelque impuissante malveillance. Je me sentais brisé, je ûs mes adieux sans amertume. Il me sembla que je n'aimais plus cette mère que j'avais osé comparer à la mienne, et que sa fille, ordinairement si courageuse, en ce moment si craintive, ne méritait plus une si enthousiaste admiration de ma part.

En un instant, sans doute, mon attitude et mon langage exprimèrent la tristesse résignée de cette déception. Anicée, moins maîtresse d'elle-même, regarda, à son tour, sa mère d'un air de reproche plein d'anxiété, et, comme je sortais, elle s'écria, plutôt qu'elle ne me dit, de revenir à l'heure du départ, le lendemain matin, pour l'aider à prendre ses dernières dispositions. Je répondis que j'étais à ses ordres, mais d'un air de demi-détachement qui n'était pas joué. Je la voyais bien rougir et souffrir de son manque de parole ; mais je voulais qu'elle eût la force de le réparer ouvertement, ou de se repentir avec franchise de l'imprudence de sa promesse. Elle m'avait rendu la vie, elle me la reprenait sans motif et sans excuse. Je sentis pour la première fois que la douceur de mon tempérament cachait une fermeté réelle, inébranlable. Non, non, je n'étais pas un enfant l

Je fis beaucoup de réflexions dans ma longue course pour revenir à pied chez moi. Schwartz, qui m'attendait toujours jusqu'à minuit, me sauta au cou.

— Glier enfant, cher ami ! s'écria-t-il dans sa langue, que j'étais arrivé à connaître passablement, grâce à lui ; mon violon, mon cher violon, tu sais! que je voulais vendre cinq cents francs, et dont les brocanteurs ne voulaient pas me donner deux louis, on me l'achète mille francs I

— - Qui cela?

— Devine.

Et, sans songer à ce qu'il disait, il me remit une lettre que madame Marange lui avait envoyée dans la soirée, sans me rien dire, et qui lui demandait le précieux instrument pour son fils Julien, en lui envoyant un billet de banque.

Puis, en post-scriptum, elle ajoutait :

(( Voilà '::*on fils qui est forcé tout d'un coup de partir pour une de nos terres. Comme il pourrait bien y passer quelque temps, il vous prie de lui garder ce violon jusqu'à ce qu'il vous le redemande, et de le jouer souvent pour l'entretenir. »

Ces femmes étaient bonnes et d'une délicatesse exquise. Je leur avais dit que Schwartz cherchait à vendre son violon, mais que, le jour où il en viendrait à bout, il regretterait amèrement le fidèle compagnon de toute sa vie. Elles le lui payaient donc avec l'intention bien évidente de trouver prétexte sur prétexte pour l'empêcher de le livrer.

Schv^artz était fier, mais facile à tromper. Il ne se doutait pas de la reconnaissance qu'il devait à ces âmes ingénieuses dans l'art de rendre service. Mais il était sûr de son lendemain et heureux de ne pas se séparer de son violon. Il en joua toute la nuit.

J'avais espéré me sentir calme. Je ne me sentis que fort, Schwartz m'empêcha de dormir : je pleurai ; je ensais à Anicée comme si elle était morte. Je fus exact au re dez-vous

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qu'elle m'avait donné. La mère et la fille affectèrent de me charger de mille commissions, et même elles me confièrent la surveillance de la maison de Paris, comme si elles eusse^it voulu me traiter en ami intime devant les autres intimes qui étaient là. Un instant je me trouvai seul avec madame Marange, et elle s'empressa de me parler avec une affection que Je ne pus m'empêcher de trouver diplomatique.

— Que je regrette que vous n'ayez pas dix ans de plus! me dit-elle. Vous ne seriez plus forcé de rester ici pour devenir savant, comme c'est votre louable et trop juste ambition. Vous viendriez passer tout l'été à Saule, n'est-ce pas?

— Vous croyez, madame, lui répondis-je, que j'ai l'ambition de devenir savant? Vous me confondez avec mon ami Roque,

— Non pas, non pas, reprit-elle. (Et il me semblait que toutes ses réflexions étaient faites à dessein de m'ouvrir les yeux sur ma position vis-à-vis de sa fille, comme si j'eusse conçu quelque espoir insensé.) Vous devez vouloir être savant en conscience. La vie d'un homme est consacrée d'avance par les dons qu'il a reçus. Quel dommage pour nous que vous soyez un être si intelligent, et, par là, responsable de sa propre destinée! Que n'êtes- vous un pauvre vieux malheureux comme Schv/artz, avec tout ce que vous savez de plus que lui ! nous vous eussions emmené pour refaire l'éducation de Julien, et j'eusse été si contente de trouver un prétexte pour garder toujours un ami tel que vous ! Mais vous êtes un fils de famille, et personne n'a le droit de s'emparer de vous. Voua n'avez pas non plus celui de disposer de vous-même.

Elle avait tellement raison, que j'en eus du dépit.

— J'aurai toujours le droit, lui répondis-je, d'aller herboriser fians la forêt de Fontainebleau; c'est ce qui me consolera un peu de vous voir partir.

— J'espère bien que vous viendrez vous reposer quelquefois

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] chez nous de vos courses scientifiques, reprit-elle d'un air contraint et presque froid.

J'avais provoqué mon arrêt. Je ne devais venir qu'en visite et le moins possible. Je l'aimais mieux ainsi, moi qui voulais connaître mon sort. C'est dans l'ordre : le bonheur ferme les yeux sur le lendemain, le malheur ne sait pas vivre au jour le jour. J'étais calme comme un martyr. Anicée me sembla plus calme que moi encore, car, ce jour-là, elle n'était pas même triste. Ses yeux avaient une expression que je ne comprenais pas, et dont la tranquille douceur me faisait parfois l'effet d'une insulte.

Au moment de monter en voiture ?

— Yenez ici, parrain, me dit-elle en me présentant la petite Morena. Donnez votre bénédiction à votre filleule.

Et, comme je me penchais sur le berceau pour embrasser l'enfant :

— Stéphen, me dit-elle à voix basse, comptez un peu sur l'avenir et sur moi ; notre amitié est indissoluble.

Je relevai les yeux sur elle, je lus dans les siens cette sorte d'enthousiasme inspiré qu'elle avait quand elle prenait une résolution généreuse qui devait triompher de la prudente sollicitude de sa mère. Je ne sais ce qui se passa en moi ; je passai de l'abattement à une sorte de joie pleine de sécurité,

— Merci ! lui dis-je.

Et le chevalier nous sépara. ïl partait avec elles, Hubert Clet et Edmond Roque étaient là aussi. Edmond était venu assez rarement dans le courant de l'hiver; mais, avec les> gens qui lui plaisaient, il était ami, et même naïvement familier, dès le premier jour et pour toute sa vie; il n'avait donc pas manqué de venir faire les adieux de l'amitié à îa dernière heure. Julien, qui restait quelques jours encore à Paris, avait invité son ami Clet à déjeuner, et continuait à ne pas se douter que ce personnage fût antipathique à sa sœur.

Mais, chose étrange et qui peint bien la diplomatie maternelle, madame Marange, qui m'avait d'abord retenu dans son intimité pour écarter ou pour paralyser l'apparence de celle de Clet, avait cessé de repousser ce dernier dès le moment où il lui avait semblé que la mienne pouvait devenir dangereuse.

Dès que la voiture qui emportait mon âme et ma vie eut disparu, Julien exigea que nous vinssions déjeuner tous les trois avec lui au café de Paris. J'aurais voulu être seul ; mais Clet m'observait d'un air narquois et j'avais à faire bonne contenance. Je me laissai emmener.

Roque, avec sa cravate blanche et ses lunettes d'or, fit sensation au café de Paris. Je vis fort bien les sourires moqueurs des jeunes dandys, dont il frôla un peu gauchement les tables, et je devinai les mots dits tout bas à Julien par quelqu'un d'entre eux. Cette figure de jeune pédant les divertissait. On ne me regarda pas. Je vis par là que j'avais l'air de tout le monde, et j'en fus bien aise. J'aurais pu être ridicule sans m'en douter, et, ce jour-là, pour la première fois, j'en aurais souffert. Celui que madame de Saule aimait comme son frère n'avait pas le droit de faire rire, même les enfants ; quant à Hubert Clet, il connaissait tout le monde, tout le monde le connaissait. Il était là chez lui. Ayant de la fortune, de l'usage, de l'élégance, et de l'esprit par-dessus le marché, il était tenu en grande estime par la jeune fashion parisienne.

Notre déjeuner fut gai. Rougissant, je crois, un peu de son pédant, Julien avait demandé un salon pour nous quatre. Mats Roque fut extrêmement spirituel, et, contre son habitude, nullement fatigant; voué par goût et par système à une grande sobriété, mais parfaitement distrait, il se grisa dès le premier service. Il s'en aperçut lui-même, et, nous déclarant qu'il se trouvait dans un état de réplétion et d'ébriéié fort dé" lectable, il fut étincelant d'érudition satirique et, lui le plui

chaste des hommes, de gravelure pantagruélesque. C'était son fait, au reste, de parler de tout ex professa, sans avoir jamais usé de rien.

Clet fut fort triste, dès quMl se vit écrasé par la verve d'un homme dont il s était promis de faire un plastron.

Julien, qui était frivole comme un enfant riche et comblé, mais bon comme sa mère, au fond, et généreux comme sa sœur, donna les mains joyeusement au triomphe de Roque.

Clet, que le vin ne pouvait égayer, devint nerveux et tourna à l'irritation.

Il me serait impossible de dire par quel chemin de traverse nous nous trouvâmes arrêtés face à face, lui et moi, dans une impasse de plaisanteries assez aigres de sa part, un peu dures de la mienne. J'étais parfaitement de sang-froid, et, s'il était ivre, il le paraissait si peu, que je ne pus tolérer ses sarcasmes.

Son animosité contre moi datait déjà de loin. Il avait su la contenir jusque-là. J'aurai dû me dire peut-être qu'il était sérieusement épris, puisqu'il souffrait, et que ce malaise demandait quelque indulgence de ma part. Mais il dénigrait si ouvertement pour moi l'objet de mon culte, que je perdis patience et le blessai plus que je ne voulais.

Roque faisait tant de bruit, que nous eûmes le malheur de pouvoir nous dire, sans être entendus, tout ce que la présence et l'attention de Julien nous eussent forcés de refouler bien avant. Quand on se leva de table, Hubert Clet m'avait provoqué tout bas. Julien remarqua que tous deux nous étions pâles- Roque déclara que c'était la densité nébuleuse de la fumée des cigares qui nous faisait paraître ainsi, et il sortit pour promener gaiement les fumées de son vin sur les boulevards. Je vis bien que sa cravate blanche un peu relâchée, son grand chapeau rejeté en arrière et ses yeux myopes brillant derrière Ses lunettes posées de travers faisaient retourner les passants ; je le ramenai dans notre quartier latin.

Le lendemain, j'étais au bois de Boulogne avec lui, attendant Hubert Glet, qui y arriva bientôt, escorté de son témoin. Il n'avait pu choisir Julien, et pour cause : Le sujet de notre querelle et notre querelle elle-même devaient lui être soigneusement cachés.

Je ne m'étais jamais battu, comme on peut croirtr. Glet, qui vivait dans le monde et qui affichait l'esprit frondeur, avait eu déjà une affaire. Il était d'un calme magnifique et s'y complaisait comme un acteur qui joue ua rôle dans ses moyens. Je n'avais rien à affecter. Je n'ai jamais su si j'avais du courage, mais il ne me semble pas qu'il en faille pour risquer sa vie au bout d'un pistolet ou d'une épée, quand elle est toujours en risque, à tous les moments de notre éphémère et fragile existence. Roque, qui m'aimait certainement autant que luimême et qui eût souhaité se battre à ma place, avait autant de sang-froid que moi ; ce qui était beaucoup plus méritoire.

Le témoin de Glet était un professeur émérite d'affaires d'honneur qui, à vingt-cinq ans, prenait les airs d'un patriarche du coupe-gorge. Il voulut d'abord essayer d'arranger l'affaire, et me demanda, dans la forme classique, si, en traitant M. Glet de fat impertinent, j'avais eu l'intention de l'offenser personnellement.

Je répondis qu'à coup sûr j'avais eu l'intention de lui prouver son impertinence et sa sottise, et que je persistais dans ce sentiment, à moins qu'il ne convînt lui-même de son tort et ne le réparât en rétractant les sottises et les impertinences qu'il m'avait dites,

C'était au tour de Roque d'aller demander à Glet s'il avait eu rinlention de m'ofïenser. Il s'y prit plus simplement et lui dit :

— Vous avez traité mon ami de tartufe de village et de petit don Juan de mansarde. G'est peut-être drôle , mais nous ne voulons pas en rire. On vous a répondu sans amphibologie que

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VOUS étiez un fat et un impertinent ; vous avez demandé à voua batttre, nous voici; que décidez-vous?

Le témoin de Clet trouva le procédé irréguîier, et après, dîK minutes de pourparlers très- inutiles , où le témoin rous donna à tous trois de fortes envies de rire, nous fûmes placés, Gïet et moi, en face l'un de l'autre. Nous tirâmes ensemble. Clet me logea une balle dans les côtes. Je lui cassai un bras. L'honneur était satisfait. Ma blessure n'était pas très-grave. La balle fut aisément extraite. Je ne souffris pas de manière à perdre le courage ou la connaissance un seul instant. Sans être d'une apparence robuste, j'ai dans le sang un peu de la force tranquille du paysan berrichon, je ne suis pas très-sensible à la douleur.

Clet fut plus malade que moi. Son organisation nerveuse, déjà très-excitée par un régime absurde, lui occasionna de violents accès de fièvre, et l'enflure du bras fut fort tenace. Roque le vit souvent de ma part, et lui rendit son estime en voyant que, reconnaissant son tort, il tenait fort secrets notre duel et sa cause.

J'étais au lit depuis trois jours, encore assez malade et affaibli par l'opération, lorsque je reçus une lettre de mon père qui m'annonçait de grosses pertes de bestiaux, et m'engageait à vivre de mon travail, sans compter davantage sur son assistance.

Cette contrariété me parut d'abord peu de chose ; mais ce manque de parole et le ton froid et presque dur de la lettre m'affectèrent beaucoup. Mon pauvre père, lui, si /oyal et si j&on, il me retirait même la jouissance du mince héritage de ma mère, et il m'abandonnait à mes propres resgCj>^rces sans me donne»* le temps d'aviser.

Ce n'est pas du jour au lendemain qu'on trouve une occupation, si misérable qu'elle soit. J'avais contracté quelques obligations, er ce sens que j'avais attribué d'avance, sur les ter-

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mes de ma modique pension, deux petites sommes au payement des dettes d'un ami encore plus gêné que moi. J'étais donc forcé de lui manquer de parole à mon tour, et on a si mauvaise grâce k accuser ses parents, que, si je n'eusse été hors d'état de me mouvoir, j'aurais pris des crochets ou un fiacre à conduire, plutôt que d'en venir à cette honteuse excuse.

Je quittai mon lit pour me mettre en quête d'un emploi ; mais il me fallait, pour entrer dans une industrie quelconque, un répondant connu des industriels, et je n'en connaissais aucun, ne voulant pas invoquer l'appui de Clet et de sa famille.

Pour occuper une fonction dans le gouvernement, si obscure qu'elle fût, il me fallait des titres ou un surnumérariat. J'aurais pu donner des leçons, être répétiteur dans un collège, ou seulement maître d'études. Pour tout cela, il me fallait des protecteurs, des connaissances. J'avais vécu trop seul, et pour rien au monde je n'aurais voulu m'adresser à madame Marange ou à sa fille, par conséquent, à aucune personne de leur entourage.

Je vis quel affreux métier est celui de solliciteur. Je le fis avec courage et sans vouloir me sentir atteint d'une humiliation, ni blessé d'aucune méfiance. Si on était peu accessible pour le malheur, c'était la faute du genre humain, qui apparemment pullule de malheureux lâches et fourbes.

Cependant la détresse arrivait avec une effrayante rapidité.

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J'écrivis à mon père pour lui demander trois mois de rëpit, iui remontrant avec soumission que c'était le temps nécessaire pour trouver à me caser. Il ne me répondit pas. J'ai su plus tard qu'une main avide et cruelle avait supprimé ma lettre.

Roque eût partagé sa chambre et son pain avec moi ; mais je l'aurais gêné dans ses études, et, en acceptant son assistance, je l'eusse empêché d'acheter des livres et des instruments ; car il apprenait en ce moment la médecine et la chirurgie, et je savais qu'il se privait souvent de manger pour se procurer cette satisfaction. Autant valait lui demander sa vie que ses moyens de développement intellectuel. Je lui cachai ma position.

Mon bon Schwartz commençait à retomber dans la misère. Il avait naïvement confié ses mille francs à un compatriote qui les lui avait emportés. La goutte l'avait pris, et, après de vains efforts pour descendre son escalier, il s'était vu forcé d'interrompre ses leçons dès le début. Rien ne fait plus de tort à un malheureux que de commencer par être malade. On l'avait remplacé au bout de quinze jours.

Je n'avais ni le temps ni la force d'aller donner un coup d'oeil à la maison de la rue de Courcelles ; par conséquent, je n'avais pas l'occasion d'écrire à Saule. Mon silence étonna et inquiéta. On envoya Julien savoir de mes nouvelles. Il vint deux fois sans me trouver et écrivit que je me portais bien, puisque j'étais toujours dehors. Puis il partit lui-même pour rejoindre sa mère et sa sœur.

Ma blessure était guérie, malgré le peu de soin que j'en avais pris; mais ma force, qui n'avait pas eu le temps de revenir, commençait à m'abandonner tout à fait. Parfois j'éprou. vais des faims dévorantes que je n'avais pas le moyen de satisfaire. D'autres fois, j'éprouvais un dégoût invincible pour hs aliments. Un jour je dépensai pour mon déjeuner et celui

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de Schwartz ma dernière pièce de monnaie. Je sortis en disant qu'il fallait trouver du travail ce jour-là, ou avouer ma misère à mon pauvre Roque-

Je courus tout le jour ; je rentrai sans succès et sans espérance. Le lendemain, je voulus tenter une journée de démarches avant de me risquer à de tristes aveux. Je sortis à jeun, je rentrai de même, sans plus de succès que la veille.

J'avais vendu ou engagé au mont-de-piété mes pauvres hard'âs. Il ne me restait que les reliques de ma mère, au milieu desquelles j'allais mourir d'inanition plutôt que d'essayer d'en tirer un dernier morceau de pain.

Je me décidai à écrire à Roque que Schvs^artz avait faim et que je n'avais plus rien à partager avec lui. Je portai ma lettre à la première boîte, ne me sentant pas la force d'aller jusque chez mon ami, qui demeurait auprès de l'Observatoire. J© remontai avec peine mes cinq étages, j'entrai doucement chez Schwartz. Il dormait. Je savais que le piano ne le réveillait pas. Je me mis à jouer très-doux la dernière chanson rustique que j'avais entendu chanter à ma mère. Je sentis un grand calme succéder aux battements précipités de mon cœur. La sueur se refroidit sur mon front. La dernière goutte d'huile s'épuisa dans la lampe. Je m'en apsrçîis à peine, tant mon regard était déjà troublé ; puis je ne sentis plus rien : mes mains se roidirent sur le clavier, ma tête tomba sur le pupitre ; il me sembla que je m'endormais pour toujours. Je distinguai encore faiblement l'horloge du Luxembourg, qui sonnait dix heures ; puis je devins complètement inerte.

Quand je revins de cette défaillance, je vis auto^ir de moi des fantômes qui me firent craindre de n'avoir échappé à la mort que pour arriver à la folie. Anicée et sa mère étaient près de moi ; elles me parlaient avec tendresse, elles me prodiguaient les plus doux soins. Schwartz et le chevalier de Yalestroit allaient et venaient dans la chambre. Je vis confusément des fioles, des

tasses. On m'avait fait prendre quelque cordial, car je mt sentais ranimé ; mais je ne comprenais pas encore.

Je fus très-longtemps avant de me rendre compte de rien. On me fit lever, on m'aida à descendre l'escalier, on me mit en voiture ; je me laissai conduire comme dans un rêve. Je ne me retrouvai moi-même que dans la maison de la rue de Courcelies, devant un souper de famille, où Schwartz était assis. Les choses se passaient pour nous deux comme elles s'étaient passées deux mois auparavant pour lui seul. On nous disait qu'on avait faim, et on nous priait de manger par complaisance.

La mémoire de cette soirée me revint entièrement, et je sentis la honte de la misère m'accabler jusqu'à la douleur. Le bon Allemand était si facile à tromper, qu'il trouvait l'explication de madame Marange toute naturelle. Elle était venue à Paris avec sa fille pour y passer deux jours. Étonnée d'apprendre de ses gens qu'on ne m'avait pas revu depuis son départ, elle avait envoyé le chevalier savoir si j'étais malade. On lui avait dit que j'étais sorti, mais que je n'étais pas rétabli d'un accident qu'on attribuait à une chute. Cette réponse l'avait surpris; il avait pensé que j'étais fort mal et que je ne voulais pas recevoir. Il n'avait osé forcer ma porte. Il en avait été grondé par madame Marange et sa fille, qui étaient montées en voiture à dix heures du soir, ne voulant pas rester toute la nuit dans l'inquiétude. On les avait laissées monter. Elles m'avaient trouvé évanoui. En revenant à moi, j'avais accepté de Tenir souper avec elles pour partir le lendemain avec elles pour la campagne ; car il était évident que j'avais besoin de me re^ mettre et de me reposer de mon travail.

Tout ce récit était exact ; mais la vérité n'en était pas complète, je le sentais. On feignait d'ignorer que je me fusse battu en duel et que la misère fût la cause de ma rechute. Je voyais bien qu'on me trompait, que le portier de ma maison avait été plus explicite avec M. de Valestroit, ou que Schwartz lui-

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même, réveillé en sursaut par la visite des deux femmes, leur avait tout avoué sans s'en douter.

Je sentais la pitié de la mère peser sur moi comme une humiliation, rinquiétude de la fille comme un doute : la première devait se dire que j'étais trop obscur, trop pauvre, pour devenir jamais un égal ; la seconde, que je n'avais pas assez de courage physique et moral pour devenir un appui. La fetalité de mon malheur et le sentiment de ma faiblesse me navrèrent. Je m'étais senti assez fort naguère pour être le fils, le frère et l'ami de ces deux femmes, et voilà qu'elles m'apportaient chez elles comme un malade et me donnaient à manger comme à un pauvre.

Ces réflexions succédèrent rapidement à mon atonie, et je fondis en larmes, nouvelle preuve de faiblesse qu'il me fut impossible de leur dérober.

Madame Marange me prit la tête dans ses mains avec une bonté indicible, tandis qu' Anicée prenait les miennes et les caressait presque comme celles d'un enfant que l'on veut consoler ; puis, tout en me dorlotant de la sorte, elles dirent au chevalier, qui ne devinait pas comme elles ma pensée, que c'était une crise nerveuse dont il ne fallait pas s'étonner après mon évanouissement, lequel n'était lui-même qu'un état nerveux.

J'eus bien de la peine à retenir mes sanglots, je suffoquais. Madame Marange, craignant une crise plus forte, sortit pour me chercher de l'éther. Le chevalier prit une bougie pour l'ac-* compagner. Schwartz, que ses robustes instincts physiques dominaient toujours un peu, et qui mangeait, comme les loups, un jour sur quatre, avait la vue plongée dans son assiette. Anicée, qui était restée debout près de moi, passa ses bras autour de ma tête, l'attira contre son cœur avec une effusion angélique, et mit son mouchoir sur mes yeux pour essuyer mes larmes. Ma fierté fut vaincue par cette sainte caresse. Je sentis la sœur et la mère dans le sein de la femme, ces types

sacrés qu'aucun autre genre d'amour n'efface dans les âmes complètes. Mes larmes coulèrent plus douces ; elles se tarirent dans la batiste embaumée de ce mouchoir, qu'elle me laissa garder, couvrir de baisers et cacher dans mon sein quand sa mère rentra.

On me trouva mieux. Le bon chevalier répéta à plusieurs reprises : « Ça ne sera rien, » comme on dit à un enfant qui s'est ^ait une bosse à la tête. Madame Marange me prescrivit de manger, prétendant que mon médecin avait dû me mettre à la diète, parce que c'était la mode, mais que l'abus de ce système tuait les malades plus que le mal. Chaque ménagement inventé par elle pour sauver mon orgueil me révélait sa bonté et mon humiliation. Mais déjà je ne sentais plus l'une et je m'abandonnais à l'autre. Je fis un effort pour lui obéir; mais j'avais une autre organisation que celle de Schwartz, et plusieurs jours se passèrent avant que je pusse manger sans dégoût et sans sourtrance.

Il était deux heures du matin quand je me rendis compte du temps écoulé. Je voulus me retirer avec Schwartz. Madame Marange nous dit que, puisque nous devions partir tous deux avec elle et sa fille à dix heures le lendemain, nous coucherions, aind que le chevalier, dans le pavillon de son jardin. On avait tout préparé pendant le souper. J'étais vaincu par la fatigue ; je dormis quelques heures, et, quand, selon mon habiti:de, je m'éveillai au jour, le chant des merles et des pinsons qui peuplaient le jardin me causa la douce illusion de la campagne. Ma tête était encore si faible, que je fus quelque temps à comprendre où j'étais réellement, et quelles circonstances imprévues m'y avaient amené.

Alors ma honte me revint, en dépit du mouchoir d'Anicée, qui était là sous mon chevet, et que je pressai sur mon visage comme pour en effacer la rougeur. Mais comment ne pas rougir de rentrer ainsi chez elle en nécessiteux, moi qui, en vou-

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iant la suivre, avais été fier de l'idée de lui sacrifier toute ma vaine science et tout mon avenir intellectuel I

— Non 1 non ! m'écriai-je en me jetant hors de ce lit moelleux où j'avais été déposé comme par le Samaritain de l'Évangile. Je n'accepterai pas leurs bienfaits 1 Ce n'est pas ainsi que je veux faire fléchir la rigueur de ma destinée. Je suis trop jeune de dix ans, voilà mon tort. Il faut que je le répare par une volonté surhumaine.

Mon parti fut bientôt pris. J'écrivis à madame Marange :

« Vous l'avez deviné, mon secret ; je n*ai pas besoin de vous le dire. J'en conviens avec vous. Vous savez que je ne le lui ai jamais dit, à elle ; car vous lisez dans soi! cœur, et j'espère que vous estimez un peu l'honnêteté du mien»

» Vous voulez qu'elle se marie, je l'ai bien vu, Vous ne repoussez pas d'auprès d'elle les hommes de quarante ans qui ont du mérite. C'est elle qui les refuse au bout de deux entrevues. A la première, c'est l'autorité qu'elle vous concède ; à la seconde, c'est son droit qu'elle reprend.

» Vous ne tenez ni à Ja naissance ni à la fortune. Vous êtes d'origine plébéienne. Vous êtes assez riche, et, d'ailleurs, votre esprit est trop élevé, votre âme trop noble pour ne pas préférer l'honneur et la vertu à toutes choses.

» Mais vous vous méfiez de la jeunesse. En théorie, vous avez raison. Je vous ai souvent entendue blâmer les amours disproportionnés sous le rapport de l'âge. Vous disiez qu'une femme du vôtre est vieille et qu'un époux de trente-cinq ans est encore un jeune homme. J'ai bien tout compris, rien ne m'inquiétait; vous l'avouerai-je, je ne prenais rien de cela pour moi.

» Vous n'avez pas voulu admettre d'exception en ma faveur, force m'a été de comprendre. Pourquoi donc me ramenez-vous aujourd'hui ici ? Parce que la maladie et ia détresse

m'ont fait si petit devant la pitié, que vous ne me craignez plus !

» Ange de bonté, je baise vos mains bienfaisantes et je pars ; je veux pouvoir emporter de chez vous Fespérance, L'espérance de mériter votre confiance absolue, oui, je l'ai, malgré vous et malgré moi. Quoi qu'il arrive, je serai votre fils par la volonté, par le dévouement, par le respect, par la soumission, par la tendresse.

» P.-S. — Retenez le pauvre Schwartz ; faites-lui faire des chemises et des habits ; donnez-lui peu d'argent à la fois. C'est un enfant, lui, et il a soixante ans^ madame 1 »

Je cachetai cette lettre, je la mis en évidence sur la table, et, avant que personne fût encore éveillé dans la maison, je gagnai la rue et allai droit chez Roque.

Il venait de recevoir ma lettre. Il m'ouvrit ses bras en me faisant de vifs reproches de ma trop longue discrétion.

— Eh bien, lui dis-je, ce n'est plus Schwartz qui meurt de faim, c'est moi. Je ne suis pas seulement gêné, je suis réduit à la dernière extrémité.

Et je lui racontai tout ce qui s'était passé la veille. Il m'approuva et me remercia même de mon courage, comme si je l'avais eu à son intention. Puis il me sauva d'emblée, en me procurant de quoi vivre. On lui proposait un mince emploi au Jardin des Plantes, celui de préparateur et de conservateur d'objets d'histoire naturelle, à douze cents francs d'appointements. Plus hardi et plus confiant qne moi, Roque avait déjà des protections ; mais il avait de quoi continuer ses études à son gré, moyennant un régime d'existence stoïque, et il ne voulait pas sacrifier son temps à gagner sa vie.

— Puisque tu en es réduit là, me dit-il, accepte cet emploi, que je me fais fort de pouvoir te céder. Tu ôuras tes soi-

rées libres pour tes chères études incidentes, et ailleurs nous te trouverons mieux avec le temps. Seulement, plus de projets de promenades dans la forêt de Fontainebleau, du côté de certaine résidence ; plus de soirées d'hiver dans un petit salon doré, où Ton voit deux bien charmantes femmes, mais où l'on dépense plus que l'on n'acquiert ; plus d'interminables improvisations la nuit, plus d'amour absorbant et de dithyrambes au clair de la lune.

J'étais résigné à tout, sauf à ne point aimer, puisque c'était dans cet amour que je puisais mon courage. Au bout de trois jours, j'étais installé au cabinet d'histoire naturelle, dans un petit laboratoire où j'empaillais des oiseaux. J'avais souvent fait cette besogne à la campagne pour mon plaisir, et j'y étais fort adroit.

Mon apprentissage fut donc un morceau de réception qui me valut de grands éloges : on me trouva propre à plusieurs autres soins, et, au bout de trois mois, sans aucune réclamation de ma part, mes appointements furent portés à deux mille francs.

J'étais riche ! j'avais des habits et des chemises que personne ne m'avait donnés ; je n'avais pas été forcé de vendre le petit piano de ma mère, auquel je tenais comme Schvs^artz tenait à son violon. Il me restait, grâce à l'attention et à la prestesse avec lesquelles j'expédiais ma besogne, six heures par jour pour travailler à ma fantaisie (de six heures à minuit). J'en dormais six. J'en consacrais dix à mon emploi.

Un jour, on m'annonça une nouvelle qui me remplit d'orgueil et de joie. On me donnait trois mois de liberté pour faire, au profit du cabinet, une exploration scientifique dans la forêt de Fontainebleau. Il fallait remplacer certains individus précieux qui s'étaient détériorés aux collections. Je partis ivre de bonheur, et j'allai planter ma tente, pour commencer, à la maison Floche.

•5e trouvai mes vieux amis en bonne santé, et Taccueu qu'ils me firent me toucha vivement. Tous deux pleuraient de joie et m'appelaient leur enfant. Ils se réjouissaient de mon bienêtre comme s'il leur eut été personnel. Je passai huit jours dans la région d'Avon, bien décidé à ne pas goûter le bonheur d'aller à Saule avant d'avoir commencé ma mission et de m'être mis en mesure de la continuer sans interruption après ma première visite.

Au bout de la semaine, je pus donc me présenter. Cette fois, j'étais encore revêtu de la blouse, comme lorsque j'avais fait ma première entrée. Mais ce n'était plus par pauvreté que je me montrais ainsi. Je portais le costume, l'uniforme, si l'on veut, de mon emploi.

J'arrivai à l'improviste et j'entrai par le parc, dont je connaissais les issues dérobées. C'était la même époque, à peu près, que celle de l'année précédente. La chaleur était encore bonne à savourer, les arbres pliaient sous les fruits, les jardins revêtaient cette seconde parure de l'arrière-saison qui, pour être moins luxuriante que celle du printemps, n'en est que plus coquette et plus soignée.

Au détour d'une allée de bosquet qui aboutissait à la pelouse, je me trouvai tout à coup face à face avec Anicée. Elle était assise sur un banc et Usait à l'ombre, pendant qu'à vingt pas d'elle, Morena, sous l'œil de sa bonne, jouait sur l'herbe avec son ex-nourrice, la brebis nç>ire. Morena était sevrée.

Anicëe, en me voyant, ne put retenir un cri. Elle laissa tom» ber son livre, accourut dans mes bras et me baisa sur les deux joues avec l'effusion d'une sœur. Puis elle rougit après, ne sut me rien dire, se rassit sur le banc en me faisant signe de m'asseoir auprès d'elle, et, là, devenue tremblante, elle fit de vains efforts pour retenir ses îarmes.

J'eus peur d'abord ; je n'osais croire à tant de bonheur. Je pensai qu'un malheur était arrivé dans la famille, ou qu'il lui était interdit par sa mère de me recevoir... ou enfin qu'elle s'était laissé fiancer à un autre que moi.

Il n'y avait rien de tout cela i Justice et bonté du ciel, j'étais aimé 1 Aussitôt que je l'eus compris, je cessai mes questions et ne demandai pas même la cause de ces larmes qui me rendaient si fier. Elle avait pleuré deux fois pour moi, une fois de douleur et une autre fois de joie. Quel plus naïf aveu pou- '^jais-je exiger? Je n'ai jamais compris qu'un homme osât arraclier à la femme qu'il veut aimer toute sa vie une caresse ou un mot qui l'engage prématurément. C'est froisser la pudeur de l'âme, c'est violer la conscience. Jusqu'à l'hymen complet des âmes, celui qui veut être véritablement aimé doit respecter la liberté et laisser grandir la confiance. Insensé celui qui croit avoir les droits du maître parce qu'il a surpris un moment d'émotion et arraché ce mot : « Je vous aime, » après lequel la femme ressent parfois encore plus de peur de l'avoir dit qu'elle n'a éprouvé d'entraînement à le dire.

Non, non, je ne voulais pas l'obtenir ainsi! je voulais laisser venir un jour où elle me le dirait, sans pâlir et sans trembler, avec de la joie dans l'âme et de la sérénité dans le regard.

Sa mère vint nous joindre et me montra une affection sincère. Dès les premiers mots, elle fut aussi franche avec moi qu'elle avait été prudente ; car, Anicée nous ayant quittés un instant pour aller me chercher ma filleule, qui s'était éloignée

avec la bonne, elle me dit en me regardant tout droit dans les yeux et en me tenant les deux mains :

— Non, vous n'êtes pas un enfant, Yous êtes un homme de bien, et vous serez un homme de mérite. Je n'ai jamais dit non, moi ! à prdsent, je ne dis pas oui, cela ne dépend pas de moi. Je tiens à ce que vous ne croyiez pas que j'abuse de mop influence et de mon autorité. Mais je suis mère avant tout, ei je dois désirer que le temps consacre la confiance et l'affection,

—Dix ans, s'il le faut! m'écriai-je en lui baisant les mains avec ardeur.

— Hélas! dit-elle en souriant avec tristesse, dans dix ans, elle en aura quarante!

— En eût-elle cinquante! répondis-je avec une fermeté qui frappa madame Marange et dont elle m'a avoué depuis avoir subi l'influence plus qu'elle ne voulait.

Morena, qui marchait déjà seule, avec des pieds d'une a(Jresse singulière, malgré leur petitesse phénoménale, vint ra'embrasser sans se faire prier. Sa précocité était quelque chose de remarquable et dont je fus même un peu effrayé sans oser le dire à sa mère adoptive. Elle parlait déjà d'une voix claire et avec une prononciation nette. Son vocabulaire était du double au moins plus étendu que celui des enfants de son âge. Ses traits aussi se dessinaient prématurément, et la beauté s'y faisait en dépit de la gentillesse. Quoique très-brune, elle n'avait rien dans les cheveux, dans le type et dans la peau, qui ne fût acceptable à la race européenne.

— La mère Floche avait raison, pensais-je, elle est fille d'un chrétien d'Espagne,

Anicée l'aimait trop. Elle se faisait son esclave avec un élan et une imprévoyane qui révélaient chez elle des sources d'intarissable dévouement. Si je l'eusse écoutée, j aurais gâté ma filleule, et plusieurs fois elle me reprocha d'être trop sévère. Ua jour même, elle me dit presque tristement que je ne l'aimais

pas assez. J'ai compris, j'ai su, depuis, que, se regardant déjà comme ma femme, elle voulait que je me crusse le père de cet enfant que je lui avais donné et pour lequel aussitôt elle s'était senti des entrailles de mère.

Je revins plusieurs fois à Saule durant mon excursion, et même, ayant, à force d'activité et d'ardeur, recueilli les échantillons qui en étaient le but, j'eus presque un mois de surplus que je pus passer auprès d'Anicée.

On retarda pour moi la rentrée accoutumée à Paris, sans me le dire toutefois ; mais les tendres condescendances de la mère pour la fille étaient pour moi d'une transparence adorable. Des rares prétendants que madame de Saule avait consenti à laisser paraître un instant chez elle l'année précédente, il n'était plus question. De temps en temps, madame Marange recevait une lettre de quelque amie qui la blâmait de laisser sa fille veuve si longtemps et qui lui proposait un parti convenable. Anicée, avec une malicieuse ingénuité, se faisait lire c^s lettres tout haut devant moi, et elle riait ensuite avec une gaietë qui me touchait profondément; elle forçait sa mère à en rire aussi, et, en somme, l'homme de quarante ans, si longtemps rêvé par madame Marange, devenait un mythe qu' Anicée la forçait de reléguer au nombre des fictions, comme Polyphèmo ou Croquemitaine.

Dans tout cela, pas un mot échangé entre nous deux, ni entre nous trois, qui pût donner un corps à la crainte ou à l'espérance. C'était comme une convention tacite de compter les uns sur les autres sans engager la conscience et la liberté de la personne. Le mot d'amour était toujours traduit dans la langue vulgaire de l'amitié ; le mot de mariage n'était pas même prononcé. Anicée n'arrêtait pas son esprit sur l'éventualité d'une union plus intime que celle qui régnait entre nous. Pour toutes les satisfactions personnelles, c'était l'enfant le plus soumis k ces lois de l'inconnu que les mères appellent l'avenir de

leur fille. Elle avait la pureté tranquille d'une jeune vierge, à l'âge où les passions bouleversent le cœur ou l'imagination des femmes.

Quel sanctuaire de céleste chasteté que l'intimité de cettemère et de cette fille ! l'une qui pouvait dire à l'autre sans rougeur et sans tressaillement : « Oui, j'aime et je veux aimer; » l'autre qui ne pouvait jamais craindre qu'une chose, c'est que sa fille ne fût pas aimée autant qu'elle le méritait.

Je travaillais avec délices à Saule. Nous nous séparions une heure après le déjeuner, et j'allais étudier dans ma chambre ou dans la campagne. Mais je préférais ma chambre, parce que, de temps en temps, j'entendais Anicée passer doucement sous sa fenêtre, ou rire et chanter au loin pour divertir sa Morenita. Avec certaines personnes, on se trouve investi du don de l'ubiquité intellectuelle. On se sent avec elles sans sortir de soimême. Anicée ne m'a jamais dérangé d'aucun travail, et jamais aucun travail ne m'a distrait d'elle.

Nous nous retrouvions à l'heure du dîner avec un plaisir extrême. Pour bien savourer une société chère et précieuse, il faut la mériter par l'accomplissement soutenu d'un devoir.

L'âme humaine n'est pas faite, d'ailleurs, pour les félicités d'une constante effusion. Quand elle est assez forte pour ne pas s'y épuiser, elle s'y exalte, et la passion devient jalouse, exigeante, maladive. Le travail a été donné à l'homme comme le gouvernail de sa raison même et le stimulant de ses affections.

Nos soirées étaient délicieuses. Je jouais du piano entre chien

et Zowp,sans vouloir permettre qu'on abusât de mon inspiration

jusqu'à se blaser dans l'attention émue qu'on voulait bien m'ac-

corder. On apportait les lampes et je faisais la lecture pendant

que les femmes travaillaient. Madame Marange occupait dès

ïors lo métier à elle seule ; Anicée avait toujours quelque nippe

à coudre ou à broder pour son enfant. Après la lecture, nous

causions plus ou moins sans tenir compte de l'heure, et minuit

110 lA FILLEULE

venait quelquefois nous surprendre au coin du feu pétillant de» premiers froids d^automne. Habitué à me lever à six heure?, j'avais encore quatre heures de matinée pour mes études avant de revoir mes bien-aimées compagnes.

Roque vint nous voir, ainsi que Schw^artz, que madame Marange, après Tavoir bien refait^ avait réussi à placer comme organiste à Fontainebleau. La présence de ces deux amis me fut plus douce qu'elle ne me l'avait jamais été, et Roque, qui commençait à se décourager de cette succession de spécialités qu'il avait prétendu tirer de lui-même. Roque, dont la vue et le mémoire s'usaient déjà, et qui sentait, à la fleur de l'âge, que les forces humaines ont une limite infranchissable à la volonté la mieux trempée. Roque, devenu philosophe, cessa de me railler et de me tourmenter.

— Tu as raison, me dit-il en m'écoutant lui résumer les divers travaux dont je m'occupais, il faut se nourrir de la science, mais selon la loi de la vie physique, qui veut qu'on mange pour vivre, et non qu'on vive pour manger. Les indigestions ne tuent pas les corps robustes ; mais elles détruisent l'estomac à la longue. Hélas ! la vie est trop courte et ne se renouvelle pas à mesure qu'on l'épuisé. On ne peut pas savoir! Il faut se contenter de comprendre. Oui, oui, tu as mieux procédé que moi, Stéphen, en étant plus modeste ; il faut absolument choisir entre ces deux termes : connaître un peu tout, ou bien ne connaître qu'une chose à fond. Voyons, quel parti prendrai-je et quel parti prendras-tu? ou bien quel parti prendrons-nuus tous deux?

— Mon ami, lui répondis-je, nous allons prendre tous deux les deux partis : nous serons égaux et absolus, universels et spéciaux. Écoute-moi bien. Puisque tu as, comme nous disions, îe pain cuit sur la planche au foyer paternel, et que tu m'as procuré le pain quotidien du travail manuel, nous allons passer encore deux ou trois ans à comprendre^ sinon à connaître le

plus de choses possible, sans nous dessécher sur aucune. Alors nous serons tout bonnement ce qu'on appelle des hommes instruits, ce qui n'est pas grand'chose ; mais nous aurons des intelligences rompues au travail et encore saines, ce qui sera beaucoup. Alors nous prendrons une spécialité et nous nous y adonnerons pour le reste de nos jours.

Hélas I c'est bien bête, une spécialité! s'écria-t-il.

— C'est bête qufind on est bête, lui répondis-je. Malheureusement, îe vulgaire a raison de dire : Bête comme un savant, en ce sens que la plupart d'entre eux se font spéciaux en partant de l'ignorance absolue. Or, comme toutes les sciences se tiennent, celui qui n'en possède qu'une et qui dédaigne ou néglige d'acquérir de bonnes notions sur toutes les autres, n'est plus qu'un rouage qui fonctionne seul et sans utilité pour la machme. Nous aurons paré à ce danger de l'atrophie des nombreux lobes de notre cerveau en les excerçant tous d'avance sans excès.

» Puis, le jour venu d'en privilégier un seul, nous marcherons sans effort et avec une rapidité souveraine vers ce but. Nous ne trouverons pas sur notre route les hésitations de notre propre ineptie, et nous ne nous dirigerons pas en aveugles entre des rivages inconnus. Nous serons savants dans notre partie, mais, à tous autres égards, nous serons encore des hommes. Si tu es médecin, une bonne somme de philosophie, un peu d'art, assez de métaphysique, beaucoup d'histoire et pas mal de littérature, t'auront aidé d'avance ^ connaître l'homme, ce grand problème en qui la vie de l'âme est si étroitement unie à celle du corps, que qui ignore l'une, ignore l'autre. Ainsi de toutes les branches scientifiques. Elles partent d'un tronc dont il faut bien avoir analysé la moelle, et ïix religion serait même îe vrai point de départ.

— Oui, oui, trois fois oui, dit Roque, soucieux et convaincu en même temps. Donc, il est trop tôt pour que j'étudie Fâ-

natomie du corps, puisque, selon toi, je ne connais pas celle de l ine.

— Non, mon ami , étudie-les ensemble ; seulement, il faut le temps à tout. N'aie pas l'orgueilleuse rage d'être grand médecin en moins d'années qu'il n'en faut aux autres pour être des carabins passables. Examine toutes ces choses que je lo dis, et ne sois médecin que dans dix ans.

xm

Roque fut triste à dîner ; pressé amicalement d'en dire la cause, il nous promit de s'expliquer au jardin, et, là, marchant avec animation sous la lune nuageuse de novembre :

— - Mes chers amis, s'écria-t-il avec une grande naïveté de cœur, sachez que, jusqu'à ce jour, j'ai été un âne, et, qui pis est, un sot!

Et il résuma d'une manière brillante et claire le sujet de notre entretien. Il me plaça plus haut qu^ lui, lui qui, sans méchanceté, sans en avoir même conscience, m'avait toujours traité en petit garçon devant Anicée et sa mère; il passa d'une extrémité à l'autre ; et, passionné en tout, il déclara que j'étais l'esprit le plus juste, le génie le plus lucide qu'il eût jamais rencontré.

Je voulus rire de ces éloges, que madame Marange écoutait avec une sollicitude avide. Anicée me prit le bras en me disant d'un ton d'autorité jalouse :

— Ne riez pas, taisez- vous : il a raison. Ne vous moquer

pas ; ne dépréciez pas celui dont il parle. C'est une chose que je ne souffrirai de personne, pas même de la vôtre.

Quand Roque eut tout dit, madame Marange conclut avec une grande sagesse d'application.

— Stéphen avait raison, dit-elle. Qui ne sait pas la géologie ne saura jamais la botanique, et réciproquement ; qui n'entend rien à la musique manquera d'un sens dans la poésie ; qui ne se doute pas de l'anatomie ne saura jamais dessiner. Il est vrai que de grands génies ont tout deviné ; mais deviner équivaut à savoir. Donc l'exceptien confirme la règle. Maintenant, continua-t-elle, peut-on vous demander, sans indiscrétion, mon cher Stéphen, quelle spécialité vous comptez embrasser ?

— J'attends qu'on me le dise, répondis-je en pressant contre mon cœur le bras qu'Anicée avait passé sous le mien en me grondant.

— Qui donc vous le dira mieux que vous-même? demanda madame Marange.

— Vous, madame, répondis-je encore en m'adressant à elle et en regardant sa fille. Je vous ai entendu dire autrefois qu'un homme ne pouvait se passer d'un état. Moi, j'aime tant toutes les choses que j'étudie, que je n'ai pas de préférence marquée. Jadis, je comptais sur ma mère pour me désigner mon but. A quelle autre puis-je demander maintenant de me rendre ce service? N'est-ce point à vous qui m'avez témoigné tant d'intérêt et qui êtes un si bon juge?

Madame Marange semblait attendre que sa fille parlât la première; Anicée, ainsi encouragée, répondit :

— Moi, je ne suis pas un grand esprit comme vous autres. Je comprends le bonheur de l'étude ; mais la nécessité de s'illustrer, je n'y ai jamais rien compris.

— S'illustrer, non ! observa sa mère ; mais se rendre utile* Ahl c'est la prétention de tout le monde, reprit Anicée

avec un peu de tristesse. Tous les ambitieux se croient ou se disent nécessaires. Le mérite vrai est plus modeste. Il est utile à tout cl. à tous sans le savoir. Un jour vient où il se révèle malgré lui , mais c'est quand il a déjà fait tout le bien qu'il est capable de faire.

— L'oracle est obscur, dit Roque. Doit-on donc attendre que la profession vienne vous chercher et le succès vous surprendre?

— Peut-être.

— Alors point de spécialité ; nous retombons dans mon ancien système : tout savoir pour être propre à tout. Mais je sais à présent que c'est impossible ; car l'homme vit trop peu de temps.

— Alors, dit Anicée, sans songer qu'elle ne répondait qu*à moi, un emploi quelconque de l'intelligence, celui qui gênera le moins la vie du cœur.

Je fus bien heureux de cette réponse, qui me disait tant de choses et que Roque trouva très-vague et très-insignifiante.

Anicée m'aimait tel que j'étais, sans nom, sans état, sans science réelle, peut-être sans avenir. Ohl oui, j'étais bien heureux! Je comprenais ce que sa mère semblait oublier, qu'elle avait été mal aimée par un ambitieux, et que son rêve était un époux humble et dévoué. J'étais donc fort embarrassé entre la mère et la fille. L'une qui me préférait inconnu et pauvre, l'autre qui m'eût voulu tout au moins distingué et indépendant de position.

Le problème était posé. C'est à Paris qu'il devait se résoudre. Il s'agissait de savoir si, au lieu de travailler pour mon instruction personnelle six heures par jour, j'irais passer toutes mes soirées, comme l'année précédente, à la rue de Courcelles. En prenant ce dernier parti, je retardais de six mois nion développement intellectuel, je prolongeais les incertitudes de madame Marange sur mon état futur, je blessais la noble am-

LÀ FILLEULE llô

bition qu'elle nourrissait de ne voir sa fille unie qu'à un homme de talent ou de science. Il fallait cela pour me faire pardonner les malheureux dix ans qui me manquaient, et cependant elle sentait bien qu'il fallait dix ans encore pour que j'eusse un nom, et elle frémissait à l'idée de ce long veuvage pour Anicée.

De son côté, Anicée me trouvait stoïque, cruel, presque égoïste de sacrifier ainsi le bonheur d'être auprès d'elle à l'espoir, peut-être chimérique, de lui donner un nom illustre.

— J'ai trente ans, disait-elle à sa mère. Vous dites qu'on est vieille à quarante. Je n'aurai donc eu ni jeunesse ni amour. Je ne vous demande pas de nous marier, moi. Il n'y songe pas non plus. Mais ne me privez pas de la douceur de le voir. Quel plus humble bonheur que le mien ! voir tous les soirs mon ami devant dix personnes, puis-je moins demander?

J'essayai de satisfaire madame Marange en ne venant chez elle qu'une fois par semaine. Cette privation me fut un supplice. Je l'avais supporté alors que mon orgueil, blessé par sa méfiance ou ranimé par mon propre espoir, m'avait soutenu dans cette lutte contre moi-même. Mais je n'avais plus un stimulant aussi actif. Je me savais aimé, on m'avait béni, on me laissait espérer, on venait de me donner un mois de bonheur sans mélange. Je ne pouvais me faire à l'idée de recommencer mon épreuve. J'aimais cette femme de toutes les puissances de mon âme ; je la sentais aussi nécessaire à mon esprit qu'à mon cœur, bien qu'elle n'eût que du coeur pour alimenter son intelligence et la mienne. Son caractère, dont sa beauté douce et tranquille était Texpression constante, formait autour de moi une atmosphère de sérénité dont je ne pouvais plus me passer. Ce n'était peut-être pas de la passion, c'était mieux et plus, car c'était un amour que Roque ne pouvait comparer, disait-il, qu'à une idée fixe, à une monomanie. Pour moi, c'était quelque chose comme la nostalgie. Rien ne pouvait me distraire, le malin, de l'impatience de ia voir le soir, et le soir passé loin

d'elle était si aride, que mon travail avortait dans ma tête.

Le bon Roque imagina un expédient auquel il sut faire consentir madame Marange : ce fut de dire à l'entourage que feu M. Marange avait laissé d'importantes recherches scientifiques à débrouiller et à mettre en ordre. Il y avait du vrai là dedans. Seulement, ces manuscrits ne valaient pas la peine que je me fusse donnée; mais il fut convenu que je ne me la donnerais pas. Les amis n'y verraient que du feu, et on trouverait plus tard un prétexte pour ne pas donner suite à l'idée d'une publication.

En conséquence, j'habiterais le pavillon du jardin de la rue de Courcelles, de sept heures du soir à cinq heures du matin, les prétendus manuscrits ne pouvant être en sûreté à mon domicile. Il y avait une bonne petite bibliothèque de choix à mon usage dans ce pavillon. D'ailleurs, j'apporterais les ouvrages spéciaux dont j'aurais besoin. Je paraîtrais rarement au dîner pour n'être pas trop remarqué, et je pourrais voir la mère et la fille à la dérobée, me sentir auprès d'elles... Je n'en demandais pas davantage.

Cette bonne mère consentit à subir auprès de ses amis le petit ridicule de vouloir faire un succès posthume à son mari. Je passai donc ainsi un hiver bien heureux. On s'étonna peu de me voir devenu le secrétaire d'un mort ; on m'oublia vite dans la poussière de ces écrits qui faisaient peur à tout le monde. J'avais le moyen de payer un cabriolet de louage qui venait me prendre de grand matin pour me conduire au Jardin des Plantes. J'achevais ma nuit en sommeillant, en dépit du froid, dans ce rude véhicule. Je revenais à pied le soir, je dînais en route, j'étais à mon poste à sept heures. Je trouvais mon feu et ma lampe allumés et de douces recherches de bien-être pour ma veillée solitaire, où je reconnaissais la main délicate d'Anicée.

Dans le courant de la soirée, elle quittait souvent le salon pour aller voir Morena et trouvait presque toujours moyen d'où-

vrir la fenêtre de sa propre chambre, qui donnait en face de la mienne. Malgré le froid et la neige, elle y restait quelques minutes, jusqu'à ce que, désespéré de la voir s'exposer à un rhume, je lui fisse comprendre en me retirant que mes remords m'arrachaient à ma joie.

Quand ses hôtes étaient partis, c'était toujours d'assez bonne heure, à cause de l'éloignement du quartier, elle agitait une sonnette, et j'accourais près du feu, entre elle et sa mère. Ou me permettait d'y rester une demi-heure et je retournais travailler et dormir.

Insensiblement, madame Marange, sûre de moi autant que d'Anicée, nous laissa seuls ensemble. Tous les domestiques se couchaient. Il n'y avait pas de malveillants parmi eux. Anicée était trop connue, trop aimée pour pour être calomniée dans son intérieur. Alors, nous prolongions doucement la veillée, malgré le reproche que se faisait mon amie de me dévorer mon temps. Puis elle riait de mes projets de gloire, elle se faisait fort de me conserver l'estime et l'amitié de sa mère sans cela. Elle avait envie d'aller brûler mes livres ; elle m'ordonnait de dormir au lieu de travailler en la quittant.

Je désobéissais : je veillais jusqu'à deux heures du matin, non par besoin de travailler, mais pour mener de front la double ambition que sa mère me suggérait, être heureux par elle et digne d'elle. Je ne dormais donc plus que quatre heures sur vingt-quatre, quelquefois moins. Je n'en fus pas malade ni même accablé un seul jour. L'amour fait vivre ; c'est Tabsence qui tue.

Un jour dans la semaine, on m'accordait pour récréation d'accompagner ces dames au théâtre Je ne me le reprochai plus, quand je vis que cela m'était utile aussi et développait en moi des jouissances d'art et des souffrances de critique qui formaient mon jugement ou éveillaient mon imagination. Puisqu'il entrait dans mon plan de n'être volontairement

étranger à rien de ce qui intéresse, émeut, redresse ou cor* rompt les hommes, je devais connaître cet art, qui, bien entendu, saurait résumer tous les autres.

Un soir que nous entrions à l'Opéra, où elles allaient, mo» destement, dans une baignoire, et sans toilette, je fus frappé de la figure d'un gamin qui étendait un bout de tapis sur la roue des ûacres et recevait deux sous de ceux qui en descendaient.

Bien qu'il se fût fait, depuis dix-huit mois, un changement dans sa taille et dans ses traits, je ne pouvais en douter, c'était le frère de Morena.

Je ne voulus pas en faire la remarque devant mes compagnes ; mais, dès que je les eus installées dans leur loge, je revins au péristyle ; je descendis les degrés et je rejoignis le gitano.

Le gitano vint à moi avec empressement dès que je l'eus appelé, et me reconnut sans hésitation.

Ah! ah! monsieur, me dit-il en français et avec une assurance extraordinaire, c'est vous qui m'avez volé ma sœur î

A cette apostrophe faite tout haut, plusieurs personnes qui passaient se retournèrent. On me prenait pour un suborneur de filles. J'emmenai l'enfant dans un endroit de la rue plus isolé et je lui demandai l'explication de sa fuite soudaine après la mort de sa mère, son nom, celui de son père, celui de sa sœur, enfin.

— Monsieur, répondit-il, si vous voulez me promettre de me dire ce que vous avez fait de ma petite sœur, je vous apprendrai bien des choses.

— Je ne promets rien, répondis-je, sinon de te rendre un peu moins malheureux que tu me semblés l'être, si tu en vaux la peine.

Et, comme il parut mordre à l'appât d'une récompense, je

lui donnai rendez-vous pour le lendemain, au labyrinthe du Jardin des Plantes.

Dans la crainte qu'il n'y manquât, j'aurais au moins voulu lui arracher tout de suite le nom et les indications principales; mais il prit un air de mystère, prétendit qu'il avait des secrets importants à me révéler et fut exact au rendezvous du lendemain.

Quand je revis cet enfant au jour, je fus frappé de la beauté extraordinaire de ses traits et de l'élégance gracieuse de son corps, en dépit des misérables haillons dont il était à peine couvert. Tout en lui annonçait une vive intelligence, son regard pénétrant, son sourire expressif, la justesse de ses souvenirs, et la facilité avec laquelle il parlait une langue dont il n'avait pas la première notion dix-huit mois auparavant. Son vocabulaire pittoresque frisant l'ignoble était celui du milieu où, depuis Fontainebleau, il avait traîné son impudence et sa misère ; et, malgré ce cachet impur, il y avait dans son accent espagnol peu accusé, dans sa voix suave, dans sa prononciation fine, je ne sais quelle distinction et quel charme qui formaient un douloureux contraste entre sa nature et sa situation.

Yoici le récit vrai ou faux dont il me gratifia : Son père était un gitano d'Andalousie, qui exerçait aux environs de Séville la profession de raseur de mulets. Il faut savoir qu'en Espagne on rase le poil des chevaux communs, des ânes et des mulets. Les bohémiens sont généralement employés à cette fonction sociale. Ce père était bon chrétien. (Tous les gitanes d'Espagne, terrifiés par l'inquisition, atiéctent une dévotion outrée, et encombrent de leurs adorations le porche des églises, sans réussir à persuader aux populations qu'ils ne pratiquent pas en secret le culte du diable.) 11 s'appelait Antonio, et rien de plus ; sa femme faisait des corbeilles, tirait l'horoscope, chantait et dansait sur la voie

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publique. Lui, le fils de cette union, tenait les castagnettes ots raclait la guitare. Là s'était bornée son éducation. Je traduirai de l'argot le reste du récit du gitanello.

— Je vous ai dit, là-bas, monsieur, que mon père avait quitté ma mère enceinte pour aller chercher sa vie en France, et qu'il nous avait fait écrire de venir le retrouver à Paris. Je savais très-bien que mon père était fâché contre elle en la quittant; mais je ne savais pas pourquoi, et je n'avais pas besoin de vous le dire. Quand ma pauvre mère fut morte, au milieu de mon chagrin, je regardais avec attention ma petite Boeur et je vis qu'elle était blanche.

— Blanche ? observai-je. Pas précisément.

— Elle l'est toujours plus que moi, reprit-il. Vous n'avez qu'à me regarder et à comparer, si elle vit encore et si vous savez où elle est.

Je ne répondis pas à cette question détournée, et je constatai qu'en effet ce jeune garçon ne pouvait renier sa race, tandis que Morena pourrait toujours faire douter de sienne.

Il reprit :

— Cet enfant blanc me fit peur. Je me souvins d'avoir entendu mon père me dire ea colère, avant de quitter l'Espagne :

» — Le frère ou la sœur que ta mère va te donner viendra au monde avec une peau blanche. Si tu fais bien, tu lui mettras la tête sous une pierre, et tu danseras dessus.

» Mon père est méchant, je ne le suis pas ; seulement, je me dis :

» — Si je ne tue pas cette enfant, mon père viendra nous tuer tous les deux.

» Et je me sauvai. Je n'ai rien volé à ma sœur. Ma mère avait deux choses, un petit mulet et un bracelet d'or ; j'ai pris le mulet pour moi, j'ai laissé le bracelet à la petite. Qu'est-c« qu'il est devenu?

— Ça ne te regarde pas. Continue,

LA FILLEULE V2î

— Je montai sur la bête et je gagnai Paris, où, sans chercher mon père, je ne tardai pas à le rencontrer. Il fut content de me voir, et me dit que ma mère avait bien fait de mourir si son enfant était blanc. Je lui dis que l'enfant était mort aussi ; mais il voulut savoir la vérité et se fit conduire par moi à la maison Floche. Il y entra, regarda la petite et me dit en revenant :

» — Ce n'est pas ma fille ; qu'elle devienne ce qu'elle pourra. » Il ne s'en est pas occupé depuis, et m'a empêché d'aller savoir de ses nouvelles.

— Cette partie de ton histoire me semble un peu louche, mon garçon, ou tu es bien lâche. Si tu croyais ton père capable de tuer ta sœur, pourquoi l'as-tu conduit auprès d'elle ? Ne pouvais-tu pas dire que tu ne saurais pas retrouver l'endroit?

— Il ne m'aurait pas cru et m'aurait battu jusqu'à ce que je parle. Un gitano de mon âge qui ne se souviendrait pas d'un endroit où il a passé, ce n'est pas possible à croire !

— Alors, par crainte des coups, tu as risqué la vie de ta sœur? Je vois que tu es né sans cœur et sans courage. C'est plus malheureux pour toi que tout le reste,

— Je ne vous dis pas le contraire, répondit l'enfant avec une naïveté dont je fus consterné.

— Enfin, repris-je, que s'est-il passé dans l'esprit de ton père en voyant cette enfant? Tu ne me le dis pas. Tu oubUes que je vous ai surpris tous deux, ce soir-là, vers minuit, guettant et rôdant autour de la maison Floche.

— - Ahl c'était vous? dit le gitanillo en souriant. Je m'en doutais bien. Vous n'avez pas abandonné ma sœur ; vous aviez eu l'air de l'aimer.

— Je ne réponds pas, mon drôle, j'interroge. Que faislezvous là, si vous n'aviez pas de mauvaises intentions?

— • Ahî voilà, monsieur. Mon père, après avoir dit que, sa femme étant morte, il ne lui en voulait plus et laisserait vivre

Tenfant, se ravisa et dit : « Je vais la prendre et la porter au duc de Florès. Ou il me donnera de l'argent pour l'élever et me taire, ou je la tuerai sous ses yeux. »

— Où est-il, ce duc de Florès?

— A Paris, monsieur... Mais, en vous voyant là, mon père s'est caché. Puis nous sommes revenus bien doucement dans la nuit. Nous vous avons vu veiller et faire la ronde avec un fusil. Nous avons m peur, et nous ne sommes revenus là qu^au bout de huit jours, espérant que vous étiez parti. Yous étiez parti, en effet, et l'enfant aussi, et nous n'avons pas pu savoir où elle était.

— L'enfant est morte, lui dis-je, ne la cherche plus.

— Comment, elle est morte aussi, cette pauvre petite? s'écria le gitanillo en jouant ou en laissant voir une certaine émotion. Eh bien, tant mieux, ajouta-t-il en reprenant ses airs cyniques ; elle ne risque plus rien.

Il y avait, dans son accent, quelque chose de fourbe qui ne m'échappa point. Il était évident que j'allais être observé, exploité ou rançonné, si je ne me tenais sur mes gardes. Je résistai donc au désir que j'avais éprouvé de sauver aussi cet enfant de l'opprobre et de la misère, s'il était possible, et l'abandonnant à son sort, je lui donnai quelque argent, en lui disant que je quittais Paris le lendemain et que j'allais vivre en province. Je ne m'éloignai pourtant pas sans lui demander son nom et sa demeure, si toutefois il en avait une. Il me dit qu'il s'appelait Rosario, et qu'il n'avait pas de domicile, son père logeant à la nuit, tantôt dans un lieu, tantôt dans un autr.. D De voulut rien me dire de clair sur l'industrie que cet homme pouvait exercer»

Four me débarrasser du gîtanillo , je ihe perdis daos les groupes de promeneurs, qui étaient nombreux, ce jour-là, dans le jardin. Je gagnai mon laboratoire, sans me croire suivi; mais, ayant eu à passer par l'extérieur, dans un autre corps de logis, je vis, à peu de distance, le gitanillo qui paraissait jouer avec d'autres polissons de son âge, et qui se retrouva encore là quand je revins à mon poste. Si bien qu'il fût dressé à l'espionnage, il avait douze ans, et sa figure trahissait ses desseins.

Quand j'eus à me retirer vers six heures, j*eus soin de ne pas sortir par les jardins ; mais, à la porte de la rue, je vis en observation une figure sombre et basanée qui ne pouvait être que celle du père de Rosario.

Je n'essayai pas de tromper sa vigilance ni de lutter de ruse avec lui. J'avais eu occasion d'observer les mœurs des bohémiens dans les fréquentes apparitions qu'ils font dans nos campagnes. Je savais ce que le premier venu de ces individus peut déployer de persévérance, de fourberie, je dirais presque de génie dans la science de tromper, pour dérober une poule ou seulement un œuf, A plus forte raison, mon espion devait~il déjouer toutes mes précautions,- si réellement il avait un intérêt de vengeance ou de cupidité à retrouver Morena. Mon parti lut bientôt pris. J'appelai un fiacre et lui dis de m'attendre. Puis jo rentrai, bien certain que mon bohémien passerait

124 LX FILLEUI/B

là autant d'heures qu'il me plairait d'en faire gagner gtî fiacre.

J'allai trouver un des agents de police qui veillent à la^ sûreté des richesses du cabinet, et je lui déclarai qu'un homme que j'avais de fortes raisons pour croire dangereux et malintentionné depuis longtemps, était en train de me guetter à la porte; que c'était un de ces bohémiens qui font souvent le métier de voler les enfants, et que je croyais celui-là déterminé à me suivre pour opérer quelque chose en ce genre dans une maison où j'allais souvent.

Je connaissais les principaux agents dont l'office était de prêter main-lbrte aux gardiens. Tous me connaissaient, et celui-là particulièrement, parce que, dans une tentative devol au cabinet de minéralogie, j'avais eu à échanger des renseignements avec lui. Il me savait donc incapable de l'induire en erreur pour ma satisfaction particulière, et il me répondit avec un ton de suprême paternité que ce genre de fonctionnaire aime à prendre dans de certains cas :

— Allez, mon petit, montez dans votre fiacre, je vous réponds qu'il ne vous suivra pas, et que nous saurons ce qu'il est et ce qu'il veut.

Au moment où je montais en voiture, c'est-à-dire moins de trois minutes après, quatre agents de police cernaient mon gitano, qui, avec l'instinct du gibier devant les chiens, avait senti leur approche et s'était éloigné. Mais il trouva le passage fermé par un de ces messieurs, qui lui mit la main au collet et lui fit dccliner ses noms et qualités. Je les laissai aux prises avec lui , assuré que , dans le cas où il pourrait justifier de son droit à fouler le pavé de Paris, on l'occuperait assez longtemps pour l'empêcher de me suivre, et qu'en même temps on l'effrayerait assez pour l'empêcher de recommencer de sitôt. Le bohémien est excessivement poltron. De tous les bandits, c'est le moins redoutable : dès qu'il se voit observé,

comme certains animaux de proie ou de rapine, il revient ra* rement aux endroits où il a été chassé.

Le lendemain, j'appris du même agent de police que mon homme s'appelait ou se faisait appeler Antonio, qu'il était bohémien de race ou de profession, qu'il ne pouvait justifier d'aucun moyen d'existence, et qu'on l'avait arrêté provisoirement. On était sur la trace de ses méfaits, parce qu'il avait un enfant qui se faisait appeler Darioie, et dont on observait toutes les démarches.

Au bout de quelques jours, les renseignements furent plus complets. Antonio exerçait assez fructueusement le métier de voleur à la tire, auquel il voulait dresser son fils. Celui-ci, paresseux, vagabond, menteur, insolent, était cependant, soit par frayeur, soit par un fonds de probité naturelle, un fort mauvais élève que son père rouait de coups pour sa résistance ou sa gaucherie. Comment on avait su tous ces détails, je l'ai oublié; mais ils étaient certains, et l'agent de police, qui, après tout, rentré dans sa famille, était, à ses heures, un homme aussi doux et aussi moral que bien d'autres, s'apitoyait sur le sort de ce petit malheureux dont il hésitait à s'emparer.

Tirer un enfant du bourbier du crime et du vice, pour essayer, à tout risque, d'en faire un honnête homme, c'est là un devoir qui m'a toujours paru d'une pratique irrésistible, quand les moyens de m'en acquitter ne m'ont pas été absolument interdits par ma position. Je priai donc l'agent de police d'arrêter Darioie^ de manière à l'effrayer beaucoup, puis de me l'amener et de consentir devant lui, sur mes instances, à me le laisser gouverner. Comme on ne pouvait constater encore aucun fait ouvertement coupable de sa part, il n'appartenait qu'en herbe aux tribunaux. C'était l'expression de mon interlocuteur.

Autant les agents subalternes de la police sont haïs quand iis fonctionnent dans l'ordre des passions politiques, autant

f26 LA FILLEULS

ils étonnent parfois par leur bon sens et letir équité dans les choses qui soat du véritable ressort de leur institution civile. Le jour les discordes humaines ne confondront plus forcément ces deux attributions, si diverses, la police devra être et sera une mission toute paternelle dans ses plus justes sévérités, et on se fera un honneur de lui appartenir.

L'homme qui m'aida à essayer la conversion du frère de Morena s'y prit avec autant d'habileté que de charité ; et bientôt, débarrassé, grâce à lui, d'Antonio, qui fut mis jusqu'à nouvel ordre hors d'état de nuire, je pus confier l'éducation physique et morale de Rosario, dit Bariole, à de braves gens que je connaissais et que j'aidai de mon mieux à le corriger. Ce n'est pas le moment de dire si nous y parvînmes aisément; comme je n'ai jamais perdu de vue ce garçon, j'aurai beaucoup à parler de lui dans la suite de ces mémoires.

Avant de faire part à mes amies de la rue de Gourcelles des laits que je viens de rapporter, je voulus continuer mes recherches sur la naissance de Morena, et faire tout ce qui était en moi pour assurer la possession aussi légitime que possible de cette enfant tant aimée, à ma chère Anicée.

Je pris des informations ^ grâce auxquelles je sus bientôt qu'il existait, en effet, un duc de Florès, jeune, beau, riche et libéral, habitant Paris depuis peu avec sa jeune femme, qui était même fort à la mode, et qu'on disait en même temps fort coquette dans le monde et fort jalouse de son mari. Je trouvai son domicile, je vis une belle voiture à ses armes dans la cour ; je tirai de ma poche le bracelet de la bohémienne, je m'assurai bien que c'était le même écusson, les mêmes emblèmes, la même couronne.

Je me demandai alors comment je procéderais. Je pensai que je devais chercher à connaître assez cet homme pour lui inspirer de la confiance, et j'allais me retirer avec cette résoiutioh, lorsqu'on relevant la tète, je vis devant moi le duc en

personne, qui regardait d'un air étonné l'objet que je tenais dans mes mains. Sa figure me plut, la mienne fit apparemment le même effet sur lui ; car, en nous toisant mutuellement, nous échangecimes un sourire de bienveillance instinctive.

Je crus devoir profiter de ce moment de vague sympathie qui ne reviendrait peut-être plus, et je n'hésitai pas à lui adresser la parole.

— Monsieur, xui dis-je, vous êtes sans doute un peu surpris de voir entre mes mains un objet qui a appartenu soit à vous, soit à quelqu'un de votre famille. Pourrai-je, à ce sujet, vous entretenir en particulier quelques instants?

— Certes, monsieur, répondit-il avec la même franchise, et je vous avoue que cet objet m'intrigue un peu. Mais je suis absolument forcé de sortir; voulez- vous m' obliger de monter avec moi dans ma voiture jusqu'à la porté Maillot, où j'ai donné rendez-vous à la duchesse ? Comme, là, nous montons à cheval, je vous ferai reconduire où vous voudrez.

— Ce sera inutile, répondis-je, j'ai précisément affaire de ce côté.

Il me fit passer le premier avec beaucoup de courtoisie, et, quand nous fûmes assis côte à côte, il me demanda avec une familiarité polie qui j'étais.

— Stéphen Rivesanges, lui répondis-je ; un nom complètement obscur, mais porté par un honnête garçon, attaché pour le moment au cabinet d'histoire naturelle.

— Un jeune savant 1 c'est fort bien. Vous êtes plus que moi, qui suis un ignorant. Mais je suis aussi Un honnête garçon. Voyons, montrez-moi ce collier dont vous avez si bien étudié le blason dans ma cour.

il re£;drda le bracelet, sourit encore, eut un imperceptible mouvement d'embarras, puis me le rendit en disant -

— C'est bien ça I C'est le collier de ma pauvre chienne, qui est morte, par parenthèse. On vous l'a vendu ?

128 LA FILLBULH

— Non, monsieur.

— Vous l'avez trouvé ?

— Pas davantage.

— Alors, dit-il en souriant encore, on vous Ta donné ?

— Encore moins, répondis-je.

~Ah çàl vous ne l'avez pourtant pas volé? Vous n'avez pas du tout la mine d'un voleur. Expliquez-vous donc. D'où vous vient le collier de ma chienne.

— • Je l'ai pris au bras d'une morte.

— Morte !... dit-il avec une légère émotion. Déjà ! Pauvre femme!... Ah çà! est-ce que vous l'avez connue? Oui, je le vois... Hombre t j'espère que son mari ne l'a pas tuée?

En disant ces mots, le jeune duc parut sérieusement affecté.

— Monsieur le duc, lui dis-je, j'allais vous faire plusieurs questions qui deviennent inutiles. Je vois qu'on ne m'a pas trompé, et je sais ce que je voulais savoir. A présent, vous saurez ce que je sais ; car je vais vous le dire. Son mari ne l'a pas tuée. 11 l'avait abandonnée en Espagne. Elle est morte dans la forêt de Fontainebleau, en essayant d'aller le rejoindre. Ce collier, dont elle s'était fait un ornement, je l'ai pris pour le donner à sa fille, si vous voulez bien le permettre.

— - A sa fille? Elle n'avait pas d'enfant! s'écria le duc. Elle élevait un petit garçon qui était le fils de son mari et non le sien.

— Êtes-vous bien sùr de ce que vous dites là, monsieur le duc?

— Très-sûr. Cette tribu de gitanos a campé longtemps sur nies terres ; la belle Pilar n'avait que vingt ans lorsqu'elle est morte, puisque vous dites qu'elle est morte. Voyons, racontez-moi donc...

— - Avant tout, je dois persister à vous demander à qui je dois remettre ce gage. Est-ce l'héritage dûment acquis à la fille dont Pilar est devenue mère, une heure avant de mourir 1

— Ahî c'est donc certain, elle a eu une fille? à quelle époque?

— Le 20 août 4832. Une fille dont la peau n'est pas plus brune que la vôtre, monsieur le duc.

— Alors, monsieur, dit le duc avec une grande franchisCî c'est ma fille! Je ne peux pas, je ne veux pas le nier. Je lui ferai un sort, c'est mon devoir.

— - Personne, repris-je, n'a le droit de refuser les dons d'un père pour sa fille ; mais je dois vous dire que la vôtre n'a besoin de rien quant à présent ; qu'elle a été recueillie avec bonté^ avec tendresse ; qu'elle est nourrie et élevée avec soin et même avec luxe.

Je racontai toute la vérité au duc. Elle lui fit une grande impression, et il me serra la main avec beaucoup de vivacité ; il m'embrassa presque en apprenant que j'étais le parrain de sa fille. A son tour, il me raconta l'histoire de la bohémienne.

— Elle était belle, jeune et sage. On la recherchait dans les châteaux d'alentour. Il n'était pas une fête, une noce où on ne la mandât pour figurer les danses mystérieusement voluptueuses de sa tribu, et pour tirer l'horoscope des jeunes époux. Les dames la comblaient de présents et la paraient d'atours et de bijoux. On ne l'appelait que la belle Pilar. Tous les jeunes gens en étaient amoureux, tous les hommes lui faisaient la cour ; mais elle était méfiante et farouche avec les chrétiens d'Espagne, comme le sont beaucoup de gitanas, en dépit de la liberté de leur langage et de la lasciveté de leurs poses mimiques.

» Elle était mariée, selon les rites de sa tribu, à Antonio, dit Algol Aucun lien civil n'existait entre eux. Ainsi, dit le duc, rassurez-vous sur les prétentions que cet homme pourrait vouloir élever. Ni dans le fait, ni selon les lois de votre pays et du mien, il ne peut revendiquer la paternité de ma fille.

» Pilar, continua-t-il, avait aimé ce gitano dès l'âge de douze

ISO LA FILLEULE

ans, qui est Tâge nubile pour les filles de cette race. Mais, lorsqu'elle vint camper chez nous avec lui, elle redoutait extrêmement sa jalousie, et ne lui était fidèle que par crainte de sa vengeance.

» Je fus cependant aimé d'elle. C'est dans mon château, peu de temps après mon mariage, qu'elle laissa voir à tous sa préférence, je devrais dire sa fantaisie, son engouement pour moi. Comme elle n'avait écouté aucun Espagnol et qu'elle partageait l'horreur secrète qu'ont encore beaucoup de gitanas pour quiconque n'est pas de leur race, ce fut une sorte de triomphe pour mon amour-propre, dont je commençai par rire, bien que je fusse très-envié des jeunes gens de mon entourage.

» Peu à peu, malgré l'amour très-réel que j'avais pour la duchesse, j'eus le malheur, la déraison, je commis la faute de succomber à l'enivrement que la belle Pilar produisait par la grâce sensuelle de ses danses, par le charme étrange de ses chansons, par l'ardeur de sa bizarre passion pour moi.

» La duchesse eut des soupçons. Je fus forcé de refuser à Pilar de l'enlever à son mari. Il la quitta en la dépouillant de ses hardes et de ses bijoux. Je voulus au moins l'indemniser de cette perte, tout en la félicitant de recouvrer une liberté dont je ne voulais plus profiter. Son désespoir fut extrêm.e, presque tragique, et j'eus beaucoup de peine à l'empêcher de troubler mon ménage. Il y avait de la grandeur chez cette pauvre femme, car je ne pus rien lui faire accepter; elle qui dépouillait avec avidité les autres fils de famille, en les leurrant de vaines promesses, elle ne voulut rien recevoir de celui à qui elle T/ait jeté et livré son cœur.

» Un soir, en revenant de la chasse, je la rencontrai, pâle, échevelée, errant sur la bruyère, couverte de guenilles, amaigrie, presque laide. C'était l'ouvrage de deux mois de désespoir et de découragement. Elle me demanda un souvenir ; je savais qu'elle repousserait ma bourse avec colère. Je n'avais

LA FILLEULE IBf

sur moi aucun bijou. Eiie avisa le collier de ma chienne et le demanda. Comme il était en or massif et de quelque prix, je fus content de le lui donner ; mais par Je ne sais quelle jalousie ou quelle superstition inexplicable, car tout est mystère chez les gitanes, elle tua ma chienne en lui détachant son collier. L'animal fit un hurlement de détresse. Il me fut impossible de voir si ce fut l'effet d'un poison violent ou d'une strangulation rapide ; mais il bondit comme pour mordre la bohémienne, essaya de venir se réfugier vers moi, et tomba mort à mes pieds.

» Pilar s'éloigna en silence et disparut. Je sus bientôt qu'elle avait quitté h pays avec le jeune Rosario, qui n'est pas, je vous le répète, le frère de sa fille, car ce qui l'empêchait de se croire infidèle à Algol, c'était la pensée de n'avoir jamais eu d'enfant de lui. Rosario était un beau garçon, assez doux, peu nuisible pour un gitano, mais lâche, mutin et menteur avec Pilar, qu'il aimait pourtant; car elle lui tenait lieu de mère, et vous saveî que, chez les bohémiens, l'adoption équivaut à la maternité.

» Maintenant que je vous ai dit toute la vérité, comme uq honnête homme la doit à un honnête homme, voyez et appréciez ma situation. J'ai, je vous l'avoue, le préjugé de mon pays, et, tout en subissant le prestige de l'amour et de la beauté de Pilar, je n'ai pu vaincre le dégoût moral que sa race inspire à la mienne. Fussé-je libre, je vous jure bien que jamais je ne donnerais mon nom à la fille d'une gitana, me ressemblât-elle trait pour trait, eût-elle toutes les grâces, toutes les vertus de la mère adoptive dont vous me cachez le nom.

» Écoutez-moi encore, monsieur. Si j'étais libre, ou si j'avais subi cet entraînement de jeunesse avant mon mariage, je ne rougirais pas d'avouer que j'ai eu un enfant de la belle Pilar, Mais, ici, je suis trop coupable pour n'être pas un peu honteux, et c'est à vous qui m'avez témoigné tant de loyauté et de sympathie, à vous qui m'inspirez tant de confiance, à vous enfin

qui avez recueilli et adopté cette enfant, que je livre un secret d'où dépend le repos et l'honneur de mon niénage. Vous avez l'intention de garder ce secret, n'est-il pas vrai?

— J'en ai la ferme volonté, lui répondis-je, et, s'il en est besoin, je vous en donne ma parole d'honneur.

— Il suffit, je suis tranquille, dit le duc. Gardez ce bracelet pour Morenita ; mais effacez-en les armes, je vous le demande.

— Vous pouvez y compter ; mais nous, monsieur, nous les parents adoptifs de cette enfant, nous qui allons lui donner une âme, une conscience, des talents, des vertus, s'il est possible... et, qui sait, peut-être un nom, une fortune, pouvonsnous compter que, si, par suite de je ne sais quelle catastrophe imprévue, nous venions à disparaître sans l'avoir établie, vous lui accorderiez une protection efficace et vraiment paternelle?

— Ostensiblement, jamais; indirectement, toujours, et, dès à présent, je demande à lui constituer une rente.

— Cela ne me regarde pas, monsieur ; j'en parlerai à samère. C'est ainsi que s'intitule celle qui s'en est chargée, et je viendrai, si vous le permettez, vous faire part de ses intentions, en vous la nommant si elle y consent.

— Pas chez moi, dit le duc, qui paraissait inquiet à mesure que nous approchivms de la porte Maillot, où l'attendait sa femme. Écrivez-moi à l'adresse que voici, et j'irai vous trouver chez vous. Il me donna en même temps l'adresse de son banquier.

— Je vois, monsieur le duc, lui dis-je, que ma présence auprès de vous peut surprendre, et que je dépasse le but de ma course. Veuillez me faire descendre ici.

Nous nous séparâmes après nous être serré la main avec cordialité, presque avec affection.

LA PiLLEULE

Je fus joyeux de porter ces bonnes nouvelles à madame de Saule. Sa fille adoptive lui était légitimement acquise, nonseulement par les droits de la charité, mais encore par la volonté de son père. Ce père occupait un rang dans le monde, non-seulement par la naissance et la fortune, avantages que nous n'avions point enviés pour notre enfant, mais encore par son caractère, qui était des plus honorables. La mère de Morenila n'était point à nos yeux une vile créature. Sa race ne nous répugnait point. La France est le pays où, sous ce rapport, on est le plus équitable et le plus dégagé de préjugés barbares ; où juifs, nègres, bohémiens, sont des hommes différents de nous en fait, mais égaux en droits ; où, enfin, l'on a la justice et la raison de comprendre que l'abaissement ou la corruption des races longtemps opprimées sont l'ouvrage fatal 06 la persécution, de la honte et du malheur.

Cette belle Pilar était par elle-même, d'après le récit du duc, une nature aimante et spontanée, à la fois capable d'une grande retenue dans ses mœurs et d'une grande affection dans sa vie. Elle intéressait beaucoup Anicée, qui ne se lassait pas d'interroger mes souvenirs de la soirée du 20 août.

Nous étions fort satisfaits surtout de savoir que notre pupille n'appartenait en rien au misérable bohémien qui avait menacé ses jours, ni même au gitanillo, dont, malgré mor adoption, i dsrenir était si douteux,

lu hk FÎLÎ.EÎJLE

Néanmoins madame Marange et sa fille voulurent contribuer aux frais de l'éducation de ce dernier ; mais il fut convenu quV'u ne mettrait jamais ces deux enfants en rapport. J'effaçai moi-même avec soin les armoiries du bracelet, et, Anicée m'ayant autorisé à confier son nom au duc, le secret réciproque fut gardé avec une scrupuleuse fidélité.

Personne n'ignorait pourtant, dans le monde où s'étendaient es relations de mes deux amies, qu'elles eussent recueilli et adopté un enfant. Mais, inquiets jusqu'à ce jour des projets d'enlèvement que j'avais surpris à la maison Floche, nous avions inventé une fable à laquelle le maire d'Avon et les vieux Floche s'étaient prêtés avec intelligence. Le jour où j'avais emmené Morenita au château de Saule, on se rappelle que j'avais pris mes précautions pour n'être pas suivi et pour entrer au château, où, pendant plusieurs jours, des domestiques fidèles nous avaient aidés à cacher sa présence. Ainsi, selon nous, l'enfant de la bohémienne avait été restitué à ses parents, qui l'avaient réclamé, et celui que, vers le même temps, on avait recueilli au château de Saule était celui d'une mystérieuse amie qui l'avait envoyé de loin, et dont on saurait le nom plus tard. Hubert Clet et Edmond Roque étaient natu-^ rellement dans la confidence.

Ce plan adopté à la hâte n'avait pas été merveilleusement conçu ; mais nous n'avions pas eu le loisir de mieux faire, et je ne sais quel concours de circonstances fortuites le fit réussir mieux que nous ne l'espérions d'abord.

Certaines gens n'avaient pas manqué de dire que cette enfant appartenait à madame de Saule. Celte calomnie était tombée d'elle-même devant sa candeur et le charme d'une vertu qui se faisait trop aimer pour qu'on éprouvât le besoia de la révoquer en doute. Ensuite, nous imaginâmes de dire, en voyant l'enfant persister à être fort brune, qu'elle était ûiie d'une Indienne et d'un Anglais; et, lorsque le duc de

Florès nous eut ôté l'espoir de lui donner un nom, nous résolûmes de lui en donner un quelconque auquel les oreilles s'habitueraient. C'est une loi applicable à tous les humains/ que les mots tranchent toutes les questions msolubles à l'esprit et satisfont la curiosité d'autant plus qu'ils n'expliquent rien. Morenita fut, dès ce jour, débaptisée pour le public et s'appela, par l'ordre de ses parents, disions-nous, Anaïs HartwelL Nous lui gardâmes son petit nom comme un sobriquet de l'intimité. Son existence, son baptême, son inscription au registre de la mairie d'Avon, n'avaient pas assez marqué dans l'endroit pour qu'on s'en souvînt quand l'enfant aurait grandi. D'ailleurs, une circonstance arriva qui nous éloigna de ce voisinage, et c'est ici que, laissant de côté l'histoire de nos enfants adoptifs, je rentre dans celle de mon amour.

Vers la fm de l'hiver que je viens de raconter, je reçus une lettre du curé démon village qui m'engageait avenir recevoir les derniers adieux de mon père. Il mourait d'une maladie du foie dont il avait négligé l'invasion et qui s'était développée avec une rapidité effrayante. Il s'affligeait de ne pas recevoir d^ mes nouvelles. Il m'accusa de le bouder. Il ignorait qu'on eût intercepté nos relations avec une lâche et criminelle persistance.

J'assistai à ses derniers moments, qui furent très-douloureux et empoisonnés par l'aversion et la terreur subites que sa maîtresse lui inspira. Il crut, à tort sans doute, qu'elle avait voulu hâter sa mort pour le dépouiller plus vite ; inévitable châtiment qu'entraînent souvent de telles unions. Il était saisi du remords de m'avoir méconnu et négligé, et de s'être laissé entraîner à profaner le foyer de sa chaste épouse pour le livrer à la cupidité d'une marâtre impure. Je le consolai de mon mieux par ma tendresse, et notre bon curé s'efforça de rassurer sa conscience purifiée par le repentir, il mourut en me bénissant. La Michonne avait fui déjà, empor-

tant ce qu'elle avait pu accaparer d'argent et de nippes. Je ne voulus pas souiller d'une lutte d'intérêts grossiers la maison où mes parents avaient cessé de vivre. Je laissai la pillarde en repos; je conduisis mon père au cimetière, sans préoccupations indignes de la solennité de ma douleur. Une seule consolation pouvait me la faire accepter, c'était d'avoir subi l'injustice sans me plaindre, et de n'avoir pas eu même un sentiment d'aigreur à me reprocher envers l'auteur de mes jours.

Le malheur qui frappait mon âme changeait ma situation matérielle. Je me trouvais, malgré les dilapidations de la Michonne, possesseur d'un fonds de terre qui m'assurait un revenu bien supérieur à mes besoins, et qui, vendu ou mieux exploité, pouvait me rapporter dix mille francs de rente.

Anicée avait épousé M. de Saule, moins riche que moi de patrimoine. Je savais que la question d'argent n'occupait pas sa mère plus qu'eue. Mais j'étais satisfait de pouvoir me dire que désormais je ne tiendrais mon bien-être et ma liberté que de moi-même.

Cette aisance me permettait aussi de me débarrasser de l'emploi gagne-pain qui absorbait la meilleure partie de mon temps dans des occupations matérielles. J'aime le travail manuel ; mais dix heures par jour, c'est trop pour l'intelligence.

Je devenais donc libre de m'instruire plus vite, de prendre plus tôt un état, si madame Marange persistait à le désirer, et de ne pas sacrifier à l'étude les heures bénies que je pouvais consacrer à l'amie de mon cœur.

11 y avait alors une terre de quelque importance en vente dans mon pâys, une terre où les miennes se trouvaient presque enclavées. A mon retour, j'appris que madame Marange était rentrée dans une sooîme assez considérable doat, ju.<w que-là, des débiteurs de son mari lui avaient servi l'intérêt. Bile désirait placer cette somme en terres, et, comme elle

me consultait sur toutes choses, je lui indiquai naturellement celle de Briole, qui lui présentait de fort bonnes conditions.

Elle feignit de vouloir Tacheter et l'acheta en effet. Son but, en paraissant très-soucieuse de cette affaire , était de voir mon pays, mes i\.iations, de s'informer de ma famille, et de pouvoir dire à ceux qui en douteraient que j'avais une existence et un nom honorables, quoique l'un fût obscur et l'autre médiocre Elle pensait aussi que, si elle devait consentir à mon bonheur, comme un tel mariage donnerait lieu à beaucoup de critiques, il serait bon d'avoir au loin un asile contre les propos, où nous nous laisserions oublier quelques années, pour revenir en possession d'un bonheur domestique et d'une dignité d'attitude dont rien n'aurait troublé la paisible conquête. Elle redoutait pour sa fille et pour moi, beaucoup plus que pour elle-même, l'effet des premiers hauts cris qu'on ne manquerait pas de pousser.

Au lieu d'aller à Saule, nous partîmes donc pour le Berry, elle, Anicée et moi. Morenita, ne courant plus aucun danger, fut laissée à Saule pour une quinzaine, sous la garde des bons serviteurs, dont on était sûr comme de soi-même.

Que mon émotion fut douce et profonde, quand, de la hauteur de j'embrassai les horizons violets de ma vallée natale ! j'étais monté sur le siège de la voiture, et Anicée y était à mes côtés, voulant jouir de ce beau point de vue que je lui avais aimoncé en traversant les maigres steppes qui y conduisent. Nous étions ravis tous deux, elle de se voir dans mon pays, moi de l'y avoir amenée, et, dans notre admiration pour ce vaste paysage embrasé des reflets du soleil couchant, à chaque détail observé, à chaque perspective ouverte, nous nous disions notre amour dans chaque jouissance de nos regards, dans chaque parole de notre attention descriptive. Je ne suis pourtant pas certain que nous ayons rien vu

en réalité. Nous étions emportés comme dami un rêve de bonheur champêtre, où tout était nous-mêmes.

Je conduisis mes deux amies dans la chambre que ma mère avait habitée, et que, dans mon précédent voyage, j'avais fait rafraîchir et remeubler avec soin, comme du temps où, petit enfant, je l'habitais avec elle. La joie de voir Anicée dans cette chambre, devant reposer à la même place où j'avais dormi sur le sein de ma mère, me rendit délicieux un passé qui, jusque-là, m'avait déchiré l'âme. L'horreur des regrets s'effaça entièrement pour donner place à toutes les tendresses, à toutes les dévotions du souvenir. Mon cœur se fondit en douces larmes, et je tombai involontairement à genoux. Anicée me comprit et fut heureuse. Sa mère, attendrie et vaincue, prit nos mains dans les siennes, en nous disant :

— Oui, je le vois et je le sais : il est des affections si belles et si pures, qu'elles doivent tout vaincre I Dieu soit avec nous, quoi qu'il arrive 1

On s'étonna , on s'émerveilla beaucoup dans mon village de l'arrivée de ces belles dames. Malgré la simplicité de leur toilette et de leurs manières, on sentait instinctivement la distinction de ces êtres supérieurs.

Quand on les vit entrer en pourparler avec les hommes d'affaires et visiter la propriété de Briole, on ne fit plus de commentaires fantastiques sur leur présence chez moi ; car, sur l'article des intérêts matériels, les campagnards deviennent sérieux. On désira que l'acquisition fût faite par ces bonnes personnes qui ne paraissaient pas vouloir humilier le monde^ et qui plaisaient déjà à toute la paroisse.

Notre séjour s'y prolongea d'un mois, et madame Marange se décida à acheter Briole. C'était une terre de cinq cent mille francs.qu'elle payait comptant, ce qui fit grand bruit dans le pays. Alors personne n'osa plus penser ce qu'on avait été fort tenté de publier au commencement, à savoir que la jeune

femme était ma maîtresse. Quelques-uns me firent l'honneur de me dire que, sans doute, elle deviendrait ma femme. De plus positifs m'apprirent que j'étais tout bonnement son homme d'affaires, et me conseillèrent de prendre les biens en régie plutôt qu'en ferme, parce qu'il y avait moins de risques à courir.

Les formalités nécessaires à cette acquisition et les arrangements du domicile devaient bien durer encore un an ou dixhuit mois. En revenant à Saule, mon cœur débordait. Madame Marange venait de me dire :

— Je suis forcée de convenir que ces six semâmes de tête-àtête avec vous (car, ma fille et moi, nous ne comptons que pour une ) ont passé comme un jour. Je ne sais à quoi cela tient. Est-ce l'air de votre pays qui rend heureux? est-ce votre société qui ne ressemble à aucune autre? Il est certain que je n'ai pas eu un moment d'ennui, de contrariété, ou même d'inquiétude. Ah ! Stéphen, vous êtes un roué, avec votre air candide. Vous travaillez habilement à me séduire, et vous ferez si bien, que j'arriverai à croire aussi qu'on ne peut pas se passer de vous quand on vous a connu quelques jours.

C'était me dire que, par mes soins et la sincérité de mon amour, j'avais levé tous ses doutes. Mais Anicée n'ajoutait pas un mot à cet encouragement, et, bien que sûr d'elle, je tremblais presque convulsivement en prenant ses mains avec celles de sa mère dans les miennes. Elle ne m'avait jamais dit ce que je n'avais pas demandé à savoir, ce que je savais bien au fond ; car, si aucun langage n'était plus réservé que le sien, aucune physionomie n'était plus naïve, aucune conduite plus loyale. Mais comment allait-elle franchir cet abîme de crainte pudique qui nous séparait encore? De quelle voix enivrante ou timide allait- elle dire ce oui tant désiré?

Elle parut se recueillir. Nous étions entrés dans la forêt de Fontainebleau. La voiture roulait sur le sable, qui amortissait h bruit des chevaux et des roues. Nous étions aux plus beaux

jours de Véiê. La lune projetait sur le chemin blanc et moelleux les ombres allongées des arbres. Un air frais et suave, que doublait la rapidité tranquille de notre course, faisait entrer jusque dans l'âme un bien-être délicieux.

Anicée, qui était au fond de la voiture auprès de madame Marange, glissa comme à genoux sur le coussin où reposaient les pieds de sa mère, et, ainsi courbée devant elle, — on eût presque dit devant moi aussi, — elle dit avtîC une émotion vive, mais assurée dans son expression :

— Ma mère, j'aime Stéphen de toutes les puissances de mon âme, vous le savez bien. Stéphen, j'aime ma mère plus que moi-même, vous n'en doutez pas. Décidez ensemble de ma vie. De quelque façon que je vous appartienne à tous deux, comme fille, épouse ou sœur, je serai heureuse. Mais, si je dois me séparer de vous, ma mère sait bien que je ne m'en consolerai jamais.

— Ne nous séparons jamais! m'écriai-je. Sachez, Anicée, que mon âme et la vôtre ne comptent que pour une devant votre mère, comme elle le disait tout à l'heure en parlant d'elle et de vous, et ne croyez pas qu'il me fût plus facile de me séparer d'elle que cela ne l'est pour vous-même. Est-ce qu'elle n'est pas ma mère par le choix de mon cœur ? est-ce qu'elle ne ressemble pas d'âme et de visage à celle que j'ai perdue? est-ce qu'elle ne s'appelle pas Julie? est-ce que, avant de vous regarder pour la première fois, je ne l'avais pas vue, elle, comme une apparition de mon bonheur passé, comme une vision de mon bonheur futur? Voilà ce que désire, moi : nous ne nous séparerons pas, parce que nous ne le pouvons pas. Quel serment ferions-nous qui ne fût puéril à nos yeux?

— Eh bien, ou:, mes enfants, je le sais, je vous crois, dit madame Marange en m'embrassant au front et en serrant sa fille contre son cœur, et je sriis comme vous deux. Voilà donc un trio inséparable; mais comment faire accepter cette unio»

sans scandale? Je me ris comme vous de la calomnie ; mais nous devons le bon exemple, et les relations les plus pures sont d'un exemple dangereux pour les faibles!

— Stéphen, dit Anicée avec sa résolution naïve, vous voilà donc forcé de m'épouser? Je ne vous demande pas pardon d'avoir dix ans de plus que vous, puisque je ne vous ai jamais reproché d'avoir dix ans de moins que moi. Je ne rougis pas non plus de vous être très- inférieure par l'esprit ; je sais que je suis bonne et que je vous aime assez pour chérir votre supériorité. Ce dont je m'afflige pour vous, c'est de la critique de vos amis ; c'est du soupçon des malveillants et de la calomnie des ennemis. Ils diront que vous épousez une vieille femme parce qu'elle est riche, comme ils diront de moi que j'épouse un enfant parce que je suis folle. Voyons, cela m'est égal, à moi ; mais votre position est plus difficile, et l'accusation qui pèsera sur vous sera plus grave. Il faut bien aimer une femme pour se laisser méconnaître à cause d'elle. M'aimez-vous à ce point-là?

— 0 Anicée ! m'écriai-je, dites-moi si vous en doutez !

— Non! répondit-elle.

Et, se tournant vers moi, toujours agenouillée, elle appuya son front sur mon épaule et baisa mon vêtement avec une passion si vraie et en même temps avec une chasteté qui semblait si respectueuse, que je faillis m'évanouir.

Deux ans devaient cependant s'écouler encore avant quMl me fût permis de presser cet ange contre mon cœur. Toute candide qu'elle était, elle n'avait point l'embarrassante ignorance qui trouble les sens par sa gaucherie. Le respect était facile auprès d'elle ; elle l'imposait par cette droiture même et ce complet abandon de l'âme qui n'excite point les passions, parce qu'il vous communique la certitude. Le non des coquettes donne la fièvre; le oui d' Anicée donnait la santé morale, la sérénité, la force.

Madame Marange ne faisait plus d'objections sur l'avenir,

mais j'avais compris qu'elle souffrirait toujours de mon obscurité. Un peu de gloire pouvait seule me faire pardonner ma jeunesse aux yeux du monde : je résolus de faire la chose qui m'était le plus antipathique, c'est-à-dire d'escompter mon mérite à venir en me faisant connaître avant l'époque de maturité où j'en serais vraiment digne, puisque la célébrité, cette torture du talent, est considérée par le vulgaire comme sa récompense.

Que pouvais-je faire pour arriver à d'emblée à ce but? Je surmontai mon dégoût, j'arrêtai ma pensée sur un moyen prompt. Je publiai un mémoire philosophico-scientifique dans une revue, sous le nom de Louis Stéphen. Je fis exécuter au Conservatoire un fragment d'oratorio avec chœurs, sous le nom de Jean Guérin. J'écrivis, pour une revue littéraire, un petit roman sous le nom de Paul Rivesanges. De ces trois choses, pensais-je, une réussira peut-être. Si toutes trois échouent, mon avenir n'en sera pas compromis, puisque j'ai du temps pour faire oublier ma chute, et que je puis me cacher, sans mentir, sous les trois pseudonymes que je me suis composés avec mes véritables noms et prénoms.

Si j'avais su ce qu'il faut de pas et de démarches, de protections et d'entregent pour se faire imprimer ou entendre dans des conditions favorables, j'aurais, certes, renoncé à ma folle entreprise. Heureusement, je n'en savais rien, et j'y allai avec une modeste confiance qui fut prise pour la conscience de ma force, jointe à. une bonhomie qui plut. La société est ainsi faite, que le hasard dispose souvent des existences particulières au rebours du légitime, du logique et du vraiseiïàblable.

J'allais livrer à la publicité les échantillons choisis, mais véritablement naïfs, de ce que Roque avait appelé mes études incidentes, et non-seulement je devais trouver, ce jour-îà, toutes les portes ouvertes devant moi, mais encore, dans chaque lieu, des gens disposés à me sr.uter au cou.

Mon fragment musical fut applaudi avec transport; deux morceaux eurent les honneurs du bis. Les journaux, notez que je ne connaissais pas un seul journaliste, déclarèrent que Louis Stéphen était un jeune compositeur destiné a remplacer tous les maîtres morts, à effacer tous les maîtres vivants. J^étaîs tombé sur une veine de bienveillance de ces messieurs pour le seul être parfaitement inconnu dont ils n^eussent pas de mal à dire.

Ma nouvelle littéraire et mon mémoire scientifique eurent un succès égal dans les deux classes de public auxquelles ils s'adressaient. J'étais le premier écrivain de l'époque, au dire de bien des gens qui ne s'y connaissaient pas, et de plusieurs écrivains qui en voulaient à leurs confrères.

Ma gloire dura environ six semaines. Durant six semaines, on s'entretint dans le monde, tantôt d'une de mes œuvres, tantôt de l'autre. Un feuilleton qui avait pour titre les Jeunes Gloires, décréta que l'avenir appartenait à un nouveau littérateur, à un nouveau compositeur de musique, à un nouveai,^ savant, qui avaient fait simultanément leur apparition dans le monde. Un parallèle ingénieux établissait que, si Louis Stéphen n'avait pas' la grâce de Jean Guérin, en revanche, il avait la profondeur qui manquait peut-être à ce dernier, mais que ni l'un ni l'autre n'avait le brillant, le passionné de Paul Rivesanges, et qu'il existait entre ces trois génies, sortis d'écoles toutes différentes, une diversité merveilleuse qui leur permettait de grandir sans se gêner mutuellement.

Un instant, je crus que Clet, avec qui je m'étais lié de nouveau, et qui avait, par d'excellents procédés, réparé tous ses torts envers moi et envers mes amis, était l'auteur de cette plaisanterie. Mais Clet, qui ne me connaissait que sous le nom de Stéphen Rivesanges (car j'avais pris l'habitude de ne porter que le nom de ma mère), et qui n'avait pas fait attention à

Thabile arrangement de mes pseudonymes, ne se doutait pas que je fusse le résumé du trio en faveur. Je vis, dès les premiers mots, qu'il était de bonne foi, et je ne voulus pas le détromper.

J'étais resté seul un mois à Paris pour lancer ma triple publication, àl'insu d'Anicée et de sa mère. Pendant vingt-quatre heures, après leur retour, elles ne se doutèrent de rien. Mais, un soir, en rentrant de leur journée de visites, je les vis fort intriguées, la fille inquiète, la mère radieuse, en me demandant comment il se faisait que trois succès se trouvassent signés chacun de deux de mes noms. Je me pris à rire et j^avouai tout. Madame Marange m'embrassa avec enthousiasme. Anicée me dit avec un peu de tristesse et de crainte :

— Vous voilà donc célèbre ! c'est pour cela que nous avons été un mois sans vous voir !

— Chère bien-aimée, lui dis-je en m'asseyant à ses genoux, c'était une fantaisie de notre aimable mère, il fallait bien la contenter. A présent, elle n'en aura peut-être plus de ce genre. Elle voit ce que c'est que la célébrité et ce que prouve le succès. De véritables savants, de grands philosophes, des maîtres respectables, des artistes consommés se le voient refuser ou contester toute leur vie. J'arrive, moi, enfant, avec quelques élucubrations nées d'un moment d'enthousiasme, de conviction ou d'attendrissement. Tout mon mérite , c'est d'avoir eu assez de lucidité dans ces heures-là pour m'exprîmer sous une forme claire ou facile, qui plaît aux ignorants ; je ne suis ni savant, ni maestro, ni poëte : les aristarques me couronnent pour faire pièce aux vrais maîtres. Le public les croit sur parole, et me voilà passé grand homme comme on est reçu bachelier, avocat ou médecin, pour avoir répondu à propos à des questions sur lesquelles on est ferré de frais. Savez-vous que, si ce n'était pas si boulTon, ce serait fort triste !

— A la bonne heure, dit Anicée, vous n'êtes point enivré, et je vous retrouve le même.

~ Moij Stéphen, dit madame Marange, je comprends la leçon que vous me donnez. Nous avons voulu lire vos publications dans notre voiture ; nous avons acheté les numéros de ces revues; et, quant à votre fragment de Ruth et Noèmi, une de nos a nies nous en a indiqué les principaux motifs sur le piano. Nous avons reconnu votre âme et votre esprit; mais je conviens que, dans quelques paroles que vous nous dites au coin du feu, de même que dans quelques phrases que vous nous improvisez sur le piano, il y a encore plus que dans ces échantillons livrés à l'examen de tous. Oui, vous avez raison : vous avez l'instinct, le germe, le sentiment du beau et du vrai ; mais vous ne serez vous-même que dans quelques années, et cette gloire escomptée est une faveur pure qui vous rendrait ridicule si vous la preniez au sérieux.

— Pire que ridicule I repondis-je ; elle me jetterait dans la honte du fiasco ^ à mon prochain essai.

— Je ne le crois pas, reprit Anicée ; vous ne ferez jamais rien de faux ni de vulgaire. Mais la nécessité de soutenir vos succès vous créerait une foule de préoccupations misérables qui vous empêcheraient de vous compléter. Puisque c'est votre avis, laissons dormir cette gloire. Si vous y tenez, vous serez toujours à temps de la ressaisir.

— Vous avez mis le doigt sur la plaie, lui dis-je, frappé de son bon jugement. Les hommes d'un talent médiocre commencent, comme moi, par d'heureux succès ; mais ils se laissent enivrer, et, livrant leur âme et leur temps au besoin de briller, ils oublient de vivre et avortent. Yoyons, bonne mère, ajoutaije en m'adressant à madame Marange, est-ce là ce que vous voulez de moi ?

— Dieu m'en pi c -ervo 1 rëpondit-elle ; mais je ne vous en remercie pas moins d'avoir eu vos succès : ils aplanisseal

bien des obstacles, à ce qu'il me semble. Tout en gardant votre incognito, vous me donnez des armes pour repousser les dédaigneuses observations de mon monde sur votre jeunesse et votre inconsistance, A la première critique sur notre engoue» ment pour vous, j'insinuerai que vous avez fait preuve de grande supériorité sur tous les prétendants à la main de ma fille, et, au besoin, je lâche le grand mot : je déclare, comme en confidence, à tout le monde, que ce petit garçon s'appelle Jean, Louis, Stéphen, Guérin, Rivesanges.

— Oui, si, dans ce temps-là, répondis-je, les feuilletons qui m'ont fait trois noms dans une semaine ne sont pas complètement oubliés, vous pourrez dire que votre gendre est un jeune homme bien doué, et qui a beaucoup de facilité.

Nous passâmes la soirée à rire en lisant ces fameux articles, et le bon chevalier de Valestroit, qui vint apprendre de nous la vérité de cette histoire, s'en amusa aussi, bien qu'il nous trouvât singuliers de ne pas vouloir en tirer meilleur parti.

Madame Marange était complètement convertie au sentiment d'Anicée, que le vrai mérite grandit dans l'obscurité, et que c'est à ceux qui savent l'apprécier de le faire mûrir en le rendant heureux. Rien ne semblait plus s'opposer à notre union, lorsqu'un obstacle que nous n'avions pas prévu (ce sont toujours les seuls réels dont on ne s'avise pas) vint apporter de nouvelles entraves à mon bonheur*

JuUen, le frère d'Anicée, était un brave, bon et beau garçon, que j'aimais de tout mon cœur et qui me le rendait. Mais il avait peu d'intelligence, beaucoup de paresse, aucune instruction, et, par conséquent, le goût du monde, le besoin des choses frivoles et l'habitude des relations superficielles. Un jour, il lui arriva, lui qui avait vu sans méfiance et sans hostilité mou admission dans l'intimité de sa famille, de recueillir...

Ici, les manuscrits de Stéphen sont iatenouipuâ» jpar des

années de souvenirs omis ou supprimés. Nous allons être forcé de franchir cette distance et de substituer diverses narrations à la sienne, divers fragments à ses mémoires, en attendant que nous en retrouvions la suite.

Wm m LA PREMIEKE PARTIE.

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