ANCIEN JOURNAL DE STÉPHEN
45 mars 1833.
Elles ont parlé ce soir de partir î Elles veulent retourner à Saule dans un mois. Et moi, que vais-je donc devenir ? ^ Je le savais pourtant, qu'elles passeraient la belle saison làbas ! et je l'avais oublié à force de ne pas vouloir que ce fût possible.
Non, elles ne partiront pas, ou je trouverai moyen de les suivre ; elle me Ta presque dit ; elle ne peut pas vouloir me tromper; elle parlait, d'ailleurs, malgré elle... Ah ! c'est là ce qui me fait peur : si elle avait réfléchi, elle n'aurait pas dit cela. A quoi pensais-je quand j'ai mis une main distraite sur ce piano? Je ne l'avais vu jamais ouvert. Je sais qu'Anicée chante un peu, mais avec tant de timidité ou de mystère, que ce bel ornement est là comme un meuble de parade. J'ai cru qu'on attendait quelque artiste, j'étais curieux d'enten-
dre un beau son. Moi qui suis habitué au petit instrument bien criard de ma pauvre mère, je n'en suis pas moins avide quelquefois de galoper sur un coursier plus souple et plus puissant. Avec un doigt, j'interrogeais à petit bruit les dernières touches, celles dont est privée mon épinette surannée.
On a parlé de ce départ; je n'ai pas tressailli, j'espère ; mais ma main droite s'est crispée involontairement et un sanglot rapide et sourd s'est échappé de l'instrument trop sonore.
— Ah î il joue du piano, il est musicien ! s'est écriée madame Marange ; il est capable de tout savoir sans qu'on s'en doute. Allons, dites-nous quelque chose de bon. Tout à l'heure, une jeune parente vient de nous faire subir, de par sa maman, un rondo si féroce, que nous en avons encore les nerfs agacés. Guérissez-nous, si vous êtes médecin. Vous ferez une bonne action.
Clet, qui vient encore de temps en temps, est entré en ce moment. Clet méprise tout ce qui ose faire de la musique» parce qu'il professe pour la musique en elle-même un culte que rien ne peut satisfaire. Il m'a supplié de ne pas jouer. Cela m'en a donné envie, ne fût-ce que pour distraire de sa conversation madame de Saule, qui le trouve insupportable. J'ai joué d'une manière très-enfantine une chanson de mon pays. Elle a plu à madame Marange. Clet a daigné approuver la modestie de mon choix.
Anicée n'a rien dit du tout.
Là-dessus, on est venu lui dire tout bas que l'accordeur était là.
— Il vient trop tard, ce bon Schv^artz, a répondu madame Marange. On l'avait demandé pour sept heures, il en est neuf, et nous avons avalé le rondo à huit. Priez-le de revenir demain dans la journée.
Le nom de Schwartz m'avait un peu surpris ; maïs tous iei
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Allemands s^appellent plus ou moins Schwartz, et je n'y pensais plus, quand Anicée dit à sa mère :
— Ah ^ maman, c'est cruel, de faire revenir ce pauvre vieux de la rue de TOuest jusqu'ici, pour une besogne qu'il ferait en cinq minutes, si vous le permettiez. Je sais bien que c'est ennuyeux d'entendre accorder un instrument, mais nous voilà en si petii comité 1 Nous pouvons passer dans le petit salon et fermer les portes.
— Tu as raison, a dit madame Marange. Faites entrer ce bon Allemand.
— Il y a donc deux Schwartz dans ma rue? pensais-je ; car à coup sûr, un homme du talent de mon professeur n'est pas facteur à trois francs la course.
Comme nous passions dans la pièce voisine, on a introduit Schwartz, le vrai Schwartz, l'homme de génie, mon am.i, mon maître. Des larmes me sont venues aux yeux. Je suis rentré dans le salon, je lui ai serré les deux mains.
— Vous le connaissez donc? a dit Anicée, qui était restée près du piano pour accueillir avec bonté le pauvre vieillard.
— Ne dites pas qui je suis, m'a dit Schwartz en allemand. Que voulez-vous 1 la misère fait faire tant de choses!
La misère I et je ne le savais pas ! Il manque de leçons et il ne me l'a jamais dit ! Il manque de pain, peut-être, et il me l'a caché avec un orgueil stoïque 1
Je lui ai désobéi. J'ai dit à Anicée :
— Tous demandiez de la bonne musique pour vous remettre ; laissez-le accorder son piano, et priez-le d'en jouer.
— Oh î je m'en doutais bien, a-t-elle répondu. Il y a comme cela tant de talents qui se cachent ou s'ignorent I Eh bien, nous resterons au salon pendant qu'il donnera son accord, afm qu'il ne se sauve pas sans nous avoir charmés.
Madame Marange est rentrée au salon pour savoir ce qui nous y arrêtait. Elle ne quitte pas sa fille du regard ; c'est a
première fois que sa présence m'a fait souffrir entre îkjus deux. Jamais je n'avais désiré me trouver seul avec Anicée ; mais, ce soir, il me semblait qu'elle avait vu mon effroi, qu'elle devinait ma souffrance et qu'elle me parlerait de ce fatal départ pour m'en adoucir la pensée.
Sa mère, en app'^nant que Schwartz était un grand musicien a compris sa situation.
— Eh bien, nous a-t-elle dit tout bas, demain il viendra donner des leçons ici. Ce sera un prétexte pour l'entendre souvent, et nous lui donnerons un louis par cachet. Priez-le de rester avec nous pour prendre le thé ; nous le ferons jouer ensuite; et nous aurons l'air de nous décider à cause de son talent et non à cause de votre recommandation.
Clet s'était endormi sur le divan du petit salon ; nous l'y avons oublié. Le chevalier est venu ; madame Marange a chuchoté avec lui, et il s'est engagé à trouver, en moins de huit jours, deux autres élèves à mon pauvre ami. On a servi le thé. Schwartz avait fini son accord. Anicée lui a sucré elle-même sa tasse. Clet, qui se tue à fumer de l'opium, parce que c'est la mode, ne s'est pas éveillé. Le chevalier, qui ne comprend rien à cette mode-là, avait envie de le jeter dans le jardin. C'est effrayant, ce que Schwartz a englouti de sandwiches. Je jure que le malheureux n'avait pas dîné! Peut-être a-t-il été empêché de venir chercher ses trois francs à l'heure convenue, parce qu'il se sera trouvé mal en route.
Je n'ai rien dit de cela; mais madame Marange, qui devine tout, m'a dit tout bas :
— Ce thé , c'est fade pour les jeunes gens. De mon temps, on servait , le soir , une galantine et une bouteille de vieux mafaga.
— Ma mère a des idées merveilleuses, s'est écriée madame de Saule ; moi qui n'ai pas dîné ! Monsieur Stéphen, à votre âge, on a toujours faim ; venez me tenir compdgaie,, et vous
aussi, monsieur Schwartz, un peu de complaisance : c'est si triste de souper seule!
Nous avons passé dans la salle à manger. En un clin d'œil, tout était prêt. Mon pauvre Schwartz croyait rêver. On a eu soin de ne pas le regarder manger et boire. Seulement, madame Marange lui remplissait son assiette et son verre comme par distraction et en nous parlant de l'opéra nouveau et de la séance de la Chambre.
Quand nous sommes entrés au salon, Schwartz ne marchait pas très-droit. Il avait pourtant bu modérément ; mais qui sait depuis combien de temps il ne boit que de l'eau l
Il avait l'œil en feu, et sa laideur n'était pas risibîe. Il s'est assis au piano en trébuchant at en s'écriant d'une voix pleine que je ne lui connaissais pas :
— A nous deux, mon petit, à présent !
IJ s'adressait à l'instrument, dont il venait d'être le manœuvre, et dont il reprenait possession en maître. Il a été sublime. Anicée et sa mère on été transportées. Ah! comme Anicée a compris ! Elle prétend qu'elle n'est pas musicienne ! C'est possible : elle n'a besoin de rien savoir, puisqu'elle sent et devine toutes choses.
Clet s'est éveillé au tonnerre formidable qu'évoquait Schwartz sur le clavier ; il est entré comme un homme en somnambulisme. Il était vivement secoué par le grandiose impétueux du vieux maître. Il n'a pas voulu le dira, mais il n'a osé faire aucune réflexion dédaigneuse.
Schwartz, après avoir joué une heure, s'est levé malgré les réclamations. Il était dégrisé.
— En voilà assez, a-t-il dit : je vous ferais mal aux nerfs, car j'y ai mal moi-même. Je deviens bizarre, et je ne suis pas de ceux qui croient être beaux quand ils sont lous. Il faut boire un peu de l'eau pure de la source après tout ce malaga. Yiensici, toi, m'a-t-il dit en me tutoyant pour la première fois;
joue-leur une fugue de Bach, bien tranquille et bien vraie tiens, celle que tu disais l'autre soir en rentrant. J'ai objecté que je ne la savais pas tout entière par cœur.
— Tant mieux ! s'est-il écrié ; tu improviseras la fin et tu partiras de là pour le pays de ta fantaisie.
Clet a pris son chapeau en disant :
— Ah! l'élève va jouer! Attends, Stéphen! mon cher ami, je n'écoute jamais les amateurs.
On l'a laissé sortir ; mais il est resté dans la pièce voisine pour m'écouter, afin de se ménager une rentrée accablante pour mon amour-propre.
J'ai eu le premier mouvement de vanité que j'aie jamais ressenti. J'ai joué avec audace... Et puis j'ai oublié Clet, et le che* valier, qui ne s'amusait pas beaucoup, et Julien, qui rentrait et qui faisait un grand bruit de tasses, et Schwartz lui-même, qui croyait devoir m'encourager. Je me suis retrouvé seul dans ma pensée avec elle. Je lui ai dit en musique tout ce que l'âme endolorie et inquiète peut dire à Dieu qui veut se retirer d'elle. Par moments, je revoyais le pâle et doux visage de ma mère, cette ombre lumineuse qui s'attache au rayonnement de mon étoile. Je me laissais rassurer et consoler par elles deux... Mais la nuit se faisait autour de moi ; elles s'envolaient ensem* ble vers l'empyrée.
J'avais des sanglots dans le cœur... Je jouais mal, très-mal; je ne suis pas encore sûr du clavier; mais j'avais des idées, de r émotion surtout. Madame Marange m'a presque embrassé; Schwartz m'a embrassé tout à fait. Clet est rentré sans rien dire, pour observer Anicée, qui ne disait rien et me dérobait son visage. J'a. fermé le piano pendant qu'on faisait compliment de moi à Schwartz. Alors Anicée s'est penchée vers moi et m'a dit Vint bas, avec des yeux pleins de larmes :
— Stéphen, vous m'avez fait bien du mal; vous souffre? ^onc?
— Vous partez!
— Eh bien, et vous aussi.
11 m'a semblé d'abord que cela voulait dire : i* Vous partez avec nous... » Mais, moi aussi, je m'en souviens, j'avais parié, il y a quelques jours, d'aller en Berry voir mon père, qu'on me dit malade. J'ai rêvé qu'elle me disait de la suivre... .l'ai eu le vertige ! Mais non, elle pleurait ! 0 mon Dieu, elle a pleuré pour moi!... Je crains de devenir fou.
il mars.
îl me semble que sa mère s*inquîète de ce qui se passe en moi. Pourquoi donc son regard pèse-t-il quelquefois sur le mien comme celui d'un juge sur un coupable? Ne peut-elle donc plus lire jusqu'au fond de mon âme? De ce que cette âme est devenue triste, n'est-elle pas toujours aussi pure? Et, si je souffre, si je m'alarme, si je sens q.ue je ne peux pas vivre sans elle, que lui importe?
Si j'étais nécessaire au bonheur d'Anicée comme elle l'est au mien, sa mère pourrait s'inquiéter... et encore!.. Si cela était, ne lui consacrerais-je pas ma vie entière? Moi qui m'attacherais à tous ses pas, rien que par égoïsme, que serait-ce donc si j'étais assez béni du ciel pour qu'elle invoquât mon dévouement?
... Hélas ! je suis un enfant ! L'amour s'empare de moi avec violence, et je veux encore me donner le change, me persua* der que c'est de l'amitié, qu'on ne doit rien redouter de moi, que je ne dois nen craindre de moi-même. Mon Dieu I il me semble pourtant que je ne demande, pour être le plus calme, le plus satisfait des hommes, que de la voir tous les jours, là, dans son paisible intérieur, auprès de sa mère, entourée de ses
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vieux amis, souriante, affectueuse, et ne m^aimant pas plus qu'elle n'aime Morena ou même la brebis noire.
De l'amour ! est-ce de l'amour que j'ai pour elle? Je ne sais pas ce que c'est que l'amour, moi; je suis trop 7«îune, ou j'ai vécu t^-op absorbé par ma mère. Le premier jour que j'ai vu Anicée, c'est à ma mère que j'ai songé, c'est sa mère que j'ai regardée. L'amour peut-il exister sans l'espérance du retour? Et là où il n'y a pas d'espérance, le désir peut-il naître? Elle m'aime comme son frère. Elle a raison : je l'aime tant, cette sœur-là I