‹ Constance VerrierChapitre 2 sur 4 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Madame Ortolanî était une femme charmante. Fille d'un riche gentilhomme de province , et mariée en premières noces au vieux marquis de Grions, elle avait épousé à quarante ans un économiste étranger, chargé autrefois de diverses missions diplomatiques ; homme d'esprit, de science, d'une très-belle figure, encore jeune , et d'un commerce agréable. Elle n'osa jamais avouer que ce fut un mariage d'amour, et pourtant ce n'était pas une affaire de convenances, car Ortolanî n'avait ni naissance ni fortune. Ses talents et ses relations lui procuraient des occupations convenablement rétribuées et de l'aisance. Quant à son nom , qui était fort honorable, il ne le devait qu'à lui-même.

La noble famille de Tex-marquise de Grions, celle du marquis défuni, et toutes les persomies titrées au milieu desquelles madame Ortolanî avait passé sa vie, commencèrent par la blâmer et par s'éloigner d'elle ; mais; grâce à son caractère aimable et à un mélange de franchise et d'adresse qui avait un grand charme, elle sut empêcher les ruptures formulées, éviter les discussions, et, peu à peu, ramener à elle la meilleure partie de ses anciennes relations, la partie généreuse ou intelligente. Elle gagna donc à son change* ment de position^de pouvoir faire un choix, une sorte d'épuration. ^

Elle aimait le monde, non pas précisément le grand monde, mais le monde en quantité. Les relations de son mari étaient nombreuses et variées. Dans sa double carrière diplomatique et scientifique, il avait côtoyé les sommités de l'influence et du talent. En outre, il était frère d'une pianiste célèbre, femme de beaucoup d'esprit et de savoir.

Madame Ortolani ouvrit donc sa maison à plusieurs amitiés sérieuses et à beaucoup de relations agréables. En fait de talents, elle reçut d'abord des artistes étrangers. Tout ce qui arrivait à Paris pour s'y produire était désireux défaire là une première épreuve, devant un certain nombre de personnes compétentes. Mademoiselle Ortolani, la musicienne, était chargée de choisir et d'amener à sa belle-sœur tout ce qui avait un certain mérite en fait de virtuoses.

Un peu plus tard, plusieurs artistes français émi-

nents, appelés à venir juger et protéger leurs confrères •des autres pays ou de la province, prirent tout naturellement l'habitude de cette maison confortable, animée, enjouée, dont la maîtresse avait Tart suprême de s'occuper de tous et de chacun, de mettre tout le monde à l'aise en ayant l'air de ne se tourmenter de rien et de s'amuser pour son propre compte.

Ce salon fut un des derniers vestiges de l'ancienne société française. De 1840 à 1855, en dépit des révolutions, il tint sans éclat, sans- faste et sans prétentions une place choisie au milieu du monde. Il faut dire au milieu, parce gue ce fut un petit point central où ^toutes les classes de la société furent simultanément représentées, et où les rangs et les opinions les plus contraires furent étonnés de se trouver face à face sans aigreur et sans querelles. On y venait par curio^ site d'abord, et on y revenait par goût : dans la semaine, par petits groupes qui se questionnaient, se tâtaient pour ainsi dire, et se séparaient sans s'être entendus, mais sans s'être scandalisés ni haïs; le lundi, par groupes plus nombreux qui arrivaient à faire masse, et que le plaisir d'entendre une bonne lecture ou d'excellente musique réunissait dans un sentiment commun d'approbation ou de plaisir.

Nous ne dirons rien de plus ici du couple Ortolani, sinon que le mari était estimé et la femme aimée. Celle-ci avait le cœur essentiellement bon et dévoué ; chez elle, l'art d'obliger était orné de toutes les grâces de l'esprit.

Le but de ce préambule est d^expliquer, sans fiction romanesque, comment une liaison romanesque, put se former en plein Paris, sans motif d'intérêt et sans occasion d'intrigue quelconque, entre trois personnes que leurs positions, leurs caractères et leurs habitudes ne devaient pas naturellement rapprocher.

C'étaient trois femmes : une duchesse, une bourgeoise et une artiste.

La duchesse était madame d'Évereux, son petit nom ' était Sibylle.

La bourgeoise s'appelait Constance Verrier. Son père avait fait honorablement des affairés lucratives.

L'artiste, c'était la charmante Mozzelli, une cantatrice de second ordre sur le théâtre, mais qui prenait souvent la première place dans les salons, devant un auditoire éclairé.

Toutes trois étaient riches : la duchesse, par droit de naissance; la bourgeoise, par le talent et l'habileté de son père ; la cantatrice, par son propre travail et son propre talent. '

Toutes trois étaient libres : la duchesse, jeune veuve de trente-cinq ans ; la bourgeoise, vieille fille de vingtcinq ; la cantatrice, sans mari connu et sans âge déclaré; mais, à la voir entre les deux autres, plus animée que la duchesse et moins fraîche que Constance Verrier, on pouvait juger qu'elle tenait le milieu entre leurs âges par la trentaine.

Toutes trois étaient charmantes : madame d'Évereux, blonde, assez grande, un peu grasse et d'un

l\T)e des plus nobles avec une expression de bienveillance enjouée qui tempérait la fierté des lignes. Constance, Ja plus vraiment belle des trois, n'avait ni Topulente élégance de la duchesse, ni la diaphanéité poétique de l'artiste; mais elle était admirable de la tête aux pieds : cheveux bruns abondants, yeux et sourcils magnifiques, traits réguliers et d'un dessin achevé, teint pur et d'un coloris de santé morale et physique indubitable ; extrémités mignonnes avec une taille moyenne, de la grâce sans manières, du charme sans coquetterie, un ensemble presque divin, un type dont on cherchait les origines plus haut que celles de la duchesse, car il fallait remonter à quelque céleste hifluence pour les expliquer.

Sofia Mozzelli était moins belle que Constance et moins imposante que madame d'Évereux; mais elle plaisait plus énergiquement. Sa pâleur brune et son œil intelligent et passionné faisaient oublier un peu d'épaisseur dans les lèvres et un peu d'exiguïté dans les formes. Elle était petite et d'une apparence fatiguée. Sa grâce, un peu développée par l'art et le travail, avait l'air de n'appartenir qu'à la nature. Sa voix n'était pas de la première fraîcheur, mais elle avait des accents d'amour ou de douleur qui arrachaient des larmes.

Ces trois femmes avaient beaucoup d'intelligence : la cantatrice pour l'art, la duchesse pour le monde, la bourgeoise pour le monde et pour l'art.

Toutes trois avaient une existence mystérieuse ou

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^^^ problématique. La duchesse avait beaucoup d'amis ; ;''|*on disait tout bas des amants, mais sans qu'on pût i rien affirmer et prouver contre elle. On pouvait prouver davantage contre la Mozzelli, mais on s'accordait à dire qu'elle s'était beaucoup rangée et que d'ailleurs jamais ses sentiments n'avaient spéculé.

Quant à mademoiselle Verrier, on savait qu'elle était irréprochable, et cependant quelques esprits malveillants cherchaient à découvrir en elle une faute, une passion ou un travers, pour expliquer comment une personne riche, belle, aimable et bien posée dans le monde avait refusé tous les partis et tenait toutes les prétentions à distance. *

Elle vivait très-retirée, avec une tante de soixante ans. Dès le printemps, elle disparaissait pour s'enfermer à la campagne jusqu'aux premiers jours de l'hiver. Elle allait peu dans le monde, et choisissait son milieu, en personne posée que rien n'entraîne.

Ce fut un étonnement pour quelques juges rigides de la voir apparaître, dans l'hiver de 1816, chez madame Ortolani, oii, malgré le bon ton et les belles relations de celle-ci, on ne se piquait ni d'intolérance ni de roideur. C'était comme un terrain neutre où personne ne compromettait personne, et où l'aristocratie ne se scandalisait pas de voir de trop près des penseurs et des artistes sur le pied de l'égalité. Des mères y menaient leurs filles ; mais Constance, n'ayant pas de mère, eût semblé devoir y regarder de plus près. Elle répondit à ceux qui l'interrogèrent que M. Orto-

lani avait rendu un grand service à quelqu'un de* sa famille, et que madame Ortolani ayant beaucoup insisté pour la voir venir chez elle ^ elle-même aurait cru montrer de l'ingratitude en s'y refusant. Elle ajouta qu'elle ne voyait rien que de bon autour de cette aimable femme , et toute cette explication était la vérité.

La Mozzelli était venue là pour se faire entendre. Mademoiselle Ortolani l'aimait beaucoup; elle plut énormément dans ce petit monde choisi, elle s'y plut elle-même et y revint souvent. Comme 'elle n'avait pas encore d'engagement à Paris et que la duchesse, touchée de son beau talent, employait son influence (étendue à plusieurs sphères diverses) à lui en faire contracter un convenable aux Italiens, elle se trouva, vite et naturellement, en rapports de gratitude avec cette noble dame, et elle chanta plusieurs fois chez elle dans l'intimité. Elle y chanta même devant elle seule, et pour lui donner une heure de plaisir sérieux et profond. Madame d'Évereux, sans être artiste ellemême, aimait la musique et s'y connaissait.

Ce fut le hasard qui rapprocha Constance des deux premières. Un soir que l'on chantait au piano chez madame Ortolani, l'accompagnateur se trouva tout à coup malade, et mademoiselle Verrier prit sa place sans réflexion, sans hésitation, en bonne personne qui n'a aucune pîéoccupation d'elle-même et qui possède un grand fonds de dévouement pour les autres. Accompagner sans répétition préalable avec les chanteurs est

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un. tour de force. La Mozzelli fronça son noir sourcil, et le vieux Lélio, qui chantait avec elle, lui dit en italien à l'oreille : « Il va falloir crier pour couvrir la déroute. » Mais Constance, qui avait entendu souvent l'un et l'autre, les accompagna en maître, les soutint, les devina et les fit si bien valoir qu'en finissant, l'étourdie et sincère Italienne la remercia par une poignée de main et un baiâer tendre et respectueux sur ses bracelets. Constance ne s'effaroucha point de cet hommage mêlé de familiarité ; elle sourit, serra la main de la cantatrice, et alla se rasseoir entre sa tante et la duchesse. C'était une place qu'un second hasard lui avait assignée.

Naturellement, la Mozzelli vint recevoir les éloges de sa protectrice, et elle voulut en reporter la moitié sur mademoiselle Verrier. La duchesse loua le talent de la bourgeoise, et rendit délicatement justice à la bonne grâce simple et touchante de son premier mouvement.

— Ohl le premier* mouvement I if écria la Mozzelli, il n'y a que cela de bon au monde I

— Trouvez-vous? dit la duchesse à Constance, avec un sourire de déférence aimable.

Je ne sais ce que répondit mademoiselle Verri , mais la conversation s'engagea entre elles trois. Après le thé, quand les rangs se furent éclaircis, elles se plurent à la renouer, et la maîtresse de la maison y mêla sa grâce conciliante et son aimable enjouement. Elles se rencontrèrent en visite chez madame Ortolanî

peu de jours après ; puis le lundi suivant, en grande réunion, et ensuite fréquemment durant tout l'hiver, trouvant toujours du plaisir à se lier davantage. Constance accompagna souvent Sofia, et même elle consentità faire une partie dans les morceaux d'ensemble. Elle avait une très-belle voix, toujours juste et sûre, et chantait sans regarder personne autour d'elle, les yeux sur son cahier, calme, dans une sorte de recueillement religieux. Madame Ortolani raffolait de cette obligeante et affable nature, qui inspirait à la fois la confiance et le respect. La Mozzelli en était enthousiasmée, et la duchesse regardait en philosophe bienveillant le contraste de ces deux types opposés, qui trouvaient dans l'amour de l'art un point de contacî inattendu. La duchesse était une personne discrète et sans effusion, mais naturellement bonne, rarement jalouse des autres femmes, d'intelligence curieuse et chercheuse, étudiant avec calme le cœur humain autour d'elle. C'était là son goût ef sa principale occupation; quand elle rentrait chez elle, elle écrivait ce qui l'avait frappée et tâchait de résoudre, par le raisonnement, les problèmes qui avaient posé devant elle. Elle avait le style coulant, incorrect et souvent un peu vague des femmes d'esprit de l'ancien monde; mais c'était gracieux, facile, souvent agréable, parfois incisif, généralement bienveillant et impartial . Elle j ugeait bien tout ce qui n'était point la passion. Là, sa pénétration s'arrêtait, sa logique se trouvant tout à fait déroutée. Un matin, vers la fin de l'hiver, la duchesse vint

rendre une visite d'adieu à madame Ortolani. Elle allait passer quelques mois en Angleterre, où la crainte (i*une révolution en France lui avait fait placer une partie de sa fortune.

Madame Ortolani était sortie, mais elle devait rentrer dans un quart d'heure, et son petit salon était ouvert. La Mozzelli, qui l'attendait, fredonnait devant le piano. La duchesse s'assit devant le feu, et la cantatrice vint l'y rejoindre.

— Eh bien ! ma chère petite, lui dit madame d'Évereux, j'ai échoué tout à fait pour votre engagement à Paris, mais je vous sais engagée à Londres, et je me réjouis d'y aller, puisque je. vous entendrai enfin sur la scène.

— Vous allez à Londres, madame la duchesse? s'écria Sofia avec effusion. Oh! en ce cas, je n'ai aucun regret de quitter Paris!

— Ne nous dissimulons pas'l'une à l'autre, reprit la duchesse, que, toutes deux, nous regretterons là cette charmante maison Ortolani, unique peut-être à Paris, et sans aucun analogue, que je^sache, en Angleterre. Je m'étais habituée à cette liberté de l'âme qu'on respire dans ces petits salons, et une des personnes que je regretterai le plus, — en cela, je suis d'accord javec vous, j'en suis sûre, — c'est la belle et bonne Constance Verrier.

— La Costanza! dit la cantatrice en soupirant, c'est con)me un ange qui aura passé dans ma vie ! Je ne sais pas pourquoi je pense à elle à toute heure, comme si

CONSTANCE VERRIER. 17 ,j

nia destinée était dans ses mains. Vous qui savez tout, ma grande duchesse, est-ce que vous pourriez m'expliquer cela?

— C'est très -facile, répondit la duchesse : les extrêmes se cherchent.

— C'est vrai, mais pourquoi?

— Pourquoi? vous le demandez? Parce que tous et toutes nous aspirons à compléter notre vie morale et intellectuelle par les dons et privilèges naturels qui nous manquent. De même qu'un avare aime beaucoup à vivre aux dépens d'un prodigue, et que, par contre^/ le prodigue sent souvent le besoin de faire intervenir* l'influence d'un avare dans les embarras qu'il s'est créés, de même un homme violent et impétueux éprouve comme un repos réparateur dans la société d'un être doux et tranquille; de même aussi une femme éprouvée et déçue par la passion aspire à la suave mansuétude d'une âme que les passions n'ont jamais troublée.

— Eh bien! vous avez raison. Je comprends cela. Mademoiselle Verrier est pour moi un idéal d'innocence, de vertu, de raison et de simplicité. Je voudrais être elle I

— Sans pourtant cesser d'être vous? dit mademoiselle Verrier en entrant dans le salon.

En se débarrassant de ses fourrures auprès de la porte, elle avait entendu les dernières paroles de la Mozzelli.

— Oh I je vous demande pardon, répliqua celle-ci;

je voudrais bien cesser d'être moi ! Je ne m'aime pas; je m'ennuie, je m'irrite, je me connais trop. J'ai besoin d'admirer, de vénérer, de prier quelqu'un, et je ne m'accorde à moi-même qu'un peu d'estime et beaucoup de pitié.

— La singulière créature! dit la duchesse en s'adressant à Constance. On dirait qu'elle est humble pour tout de bon; et, cependant, elle n'est pas toujours modeste, je le sais I

— Elle a l'orgueil de l'artiste, c'est son droit, répondit mademoiselle Verrier en souriant à la cantatrice, mais elle a l'humilité chrétienne très-avant dans le cœur, je vous en réponds.

— Vous croyez donc la bien connaître? reprit la duchesse. Eh bien I vous seriez plus avancée que moi, qui ne la comprends pas du tout.

— Et moi, est-ce que vous me comprenez? dit Constance avec ingénuité.'

— Vousl ma chère I s'écria la duchesse, ohl trèsbien! cîest si différent I •

— Définissez-moi en deux mots : je serais bien aisç de mé connaître.

— Sage pour cause de froideur : voilà I

— C'est possible, répondit mademoiselle Verrier avec une modeste insouciance; mais le mot lui sembla risqué, car elle rougit.

— Entendons-nous, reprit madame d'Évereux, qui s'en aperçut. Je ne soulève jamais les voiles de la pudeur; j'en ai moi-même, malgré mes trente ans

passés ; je parle toujours des choses du cœur et de Tesprit. Vous n'aimez, vous n'admirez aucun homme ; vous n'avez pas besoin d'affections vives, et c'est pour cela que vqus êtes si charmante et si aimable; c'est pour cela que vous avez toujours l'esprit présent, les manières bienveillantes, l'âme ouverte à la tolérance ou à la compassion. Il n'y a rien de maussade comme une personne passionnée qui n'est jamais avec vous, ou qui veut vous forcer à monter avec elle sur le dada quinteux de son imagination.

— En ce cas-là, madame la duchesse, répondit Constance d'un ton naïf et sérieux, vous êtes sage aussi pour cause de froideur, car, à quelque moment que l'on vous rencontre, on vous trouve toujours parfaitement aimable.

— Et à ce compte-là, s'écria la cantatrice un peu piquée, je suis parfaitement maussade, moi qui suis toujours distraite par mon imagination, ou fatigante par ma fantaisie d'emporter les autres sur le même dada.

— Vous, Sofia, répondit la duchesse avec bonté, vous avez le droit d'être ainsi, parce que votre dada a les ailes du génie. On n'est jamais fâchée, quelque poltronne qu'on soit, de vous suivre dans la nuée. Je n'ai médit que des sottes ou des bêtes qui ne sont pas

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ici. Mais à propos... non! pas à propos! c'est la langue qui me fourche. Où est donc votre tante, mademoiselle Verrier? et à quelle prodigieuse circonstance doit-on le bonheur de pouvoir vous dire trois paroles sans être contrôlée par la sœur Écoute?

— Ma tante n'a pas d'esprit, je le sais, répondit Constance sans se fâcher. Elle comprend peu ce qui se dit. C'est un enfant tranquille et bon, d'un cœur si dévoué et d'un caractère si égal que je ne m'ennuie jamais d'elle, et que quelque chose me manque quand elle n'est pas là. Elle a été voir une vieille amie ici près, elle va arriver dans cinq minutes.

— En ce cas, dépêchons-nous de dire du mal d'elle, dit la Mozzelli en riant. Convenez, chère Constance, que cette bonne tante,— je l'aime aussi, moi, je vous le déclare,— n'est pas trop contente de me voir liée avec vous.

— Vous vous trompez, répondit mademoiselle Verrier. Toute bourgeoise qu'elle est, elle a un grand respect d'instinct pour les arts et les artistes, depuis qu'on lui a mis dans la tête cette innocente rêverie que j'étais artiste moi-même.

— Vous l'êtes ! et grande artiste, encore! s'écria la Mozzelli. Je voudrais. avoir votre science sérieuse et votre goût irréprochable. J'apprends tous les jours avec vous! Mais il ne s'agit pas de ça, parlons de la tante. C'est donc à madame la duchesse qu'elle erf veut? car je vous jure que, quand elle nous voit causer toutes trois ensemble, elle pince les lèvres et serre les doigts... comme ça.

Ici la Mozzelli fit une ravissante mimique de la vieille mademoiselle Cécile Verrier, contre laquelle ne put tenir le sérieux de la duchesse, et dont Constance rit simplement et sans dépit. Elle aimait sa vieille parente si profondément, qu'elle ne se guindait pas contre de légères et superficielles critiques, et Ton sentait qu'elle pouvait voir ses petits ridicules, sans que son affection en fût (îontristée ou ébranlée un seul instant.

— Dans tout cela, vous ne répondez pas, lui dit la duchesse. Est-ce que votre chaperon m'a. réellement en horreur?

— Non, madame, répondit Constance ; seulement elle vous craint. Elle croit que vous vous moquez d'elle. Se^sentant faible pour se défendre, la pauvre fille a volontiers celte angoisse devant les personnes d'un grand esprit, et c'est ce qui la rend plus gauche qu'elle ne l'est réellement .

— Pauvre femme I s'écria la duchesse, il me tarde, à présent, qu'elle arrive ; je veux être plus aimable avec elle que je ne l'ai été. Je veux qu'elle m'aime beaucoup, afin qu'elle ne vous détourne pas de m'aimer un peu.

En effet, quand mademoiselle Cécile Verrier arriva, madame d'Évereux tint sa promesse. Constance lui en sut gré et l'en aima davantage. Madame Ortolani rentra, et la conversation, d'abord générale, revint insensiblement au sujet qui avait préoccupé les trois amies, à savoir, une sorte d'examen réciproque des idées et des goûts de chacune par les deux autres. Madame Ortolani s'en mêla avec esprit et bonne grâce, trouvant

là roccasion de faire l'éloge de toutes trois. La Mozzelli se livra avec sa vivacité et sa franchise accoutumées. La duchesse, qui ne se livrait jamais, eut Tair de pou-[ voir se livrer impunément, n'ayant, selon elle, rien à dire d'elle-même qui ne fût connu de tout le monde. Constance seule se tint franchement sur la réserve et prétendit qu'elle ne se connaissait pas assez, ou qu'elle n'avait pas assez réfléchi, pour combattre ou soutenir des théories quelconques. La duchesse sentit que Constance avait des idées plus arrêtées qu'elle ne voulait le laisser voir. Elle éprouva une ardente curiosité de pénétrer l'énigme de cette belle âme ; mais si elle pouvait espérer, grâce au prestige de son esprit, y paï^ venir un jour, elle devinait bien qu'en présence de madame Ortolani, qu'elle ne connaissait pas assez, et peut-être en présence de sa tante, qui ne la comprenait pas du tout, Constance n'aurait pas un moment de véritable abandon.

En femme désœuvrée qui se croit sérieusement occiipée de l'étude des autres, la duchesse résolut de ne pas quitter Paris sans avoir trouvé le moyen de confesser cette mystérieuse ingénue.

Elle y réfléchit quelques instants. Elle eut d'abord envie d'inviter Constance avec la Mozzelli à un dîner intime. Mais elle craignit un refus, et elle était trop fière pour s'y exposer. Il était bien certain que Constance n'irait pas davantage chez la Mozzelli. Elle imagina de s'inviter chez Constance, comptant sur quelque prétexte pour éloigner la tante dans la soirée.

CONSTANCE YERRIEB.

— Ma chère enfant, ditrelje à Constance en descendant l'escalier avec elle, j'ai une fantaisie: c'est de voir votre maison, votre intérieur, vos travaux. Je sais que vous ne recevez que de vieux amis de votre père avec leurs familles patriarcales. Je les effaroucherais, j'en suis sûre. Je connais le monde et toutes les sortes de monde. Il suffit d'un peu trop de falbala que j'étalerai sur un fauteuil, par mégarde, pour rendre soucieuse quelque douairière de la vieille roche ou pour faire baisser les yeux à quelque pudibond magistrat de soixante-dix ans. Je serais gênée moi-même, je ne serais pas moi, et mon désir de plaire à vos amis serait critiqué comme une vaine coquetterie. Recevezmoi, un soir, seule avec votre tante : qu'en ditesvous? est-ce possible? Ceci ne. vous compromettra pas vis-à-vis des vôtres, car je ne compte pas prendre possession de votre vie oénobitique et y rien déranger par la suite. Je parsl Dieu sait où et quand nous nous reverrons. Mais j'ai pour vous une sympathie véritable. Je suis comme la Mozzelli à cet égard-là, moi l Je vous contemple comme une exception aux misères et aux chagrins de ce monde. Je voudrais emporter de vous un souvenir complet. Soyez sûre que les femmes ont. les unes sur les autres une influence bien plus grande qu'on ne croit, souvent horrible, quelquefois excellente. Vous ne pouvez en avoir qu'une bonne. Ne la refusez pas à qui vous la demande sérieusement et de bonne foi.

Constance ne songea pas à résister |t un désir si gra-

cieusement formulé, et,. comme la Mozzelli était au bas de Fescalier prête à monter dans sa voiture, elle eut ridée de la rappeler pour rengager à venir aussi chez elle ; mais elle hésita.

— Croyez-vous, dit-elle à la duchesse, que je ferais mal de l'inviter? Je Faime de tout mon cœur, mais...

— Mais sa vie passée ne ressemble guère à la vôtre, répondit madame d'Évereux. Cependant, sa vie actuelle est bonne et mérite encouragement et protection.

— C'est vrai! répondit Constance avec vivacité. Je l'inviterai I — Et elle courut après la cantatrice pour lui faire part du projet de la duchesse. Il s'agissait de se réunir vers cinq heures pour voir la maison et les objets d'art, de dîner à six, de faire un peu de musique et de causerie, et de se séparer à dix heures, le tout sans figures étrangères et gênantes. Les demoiselles Verrier se diraient à la campagne.

On prit jour, et on se sépara. La bonne Mozzelli était fort touchée de cette invitation. Elle n'eût pas osé, sans y être autorisée, se présenter chez une personne aussi rigide que Constance, et elle comprenait tout ce qu'il y avait de délicatesse et de bonté dans sa démarche.

Quant à la duchesse, elle trouvait fort bon que la Sofia fût en tiers dans la conversation. Elle Comptait sur la spontanéité de cettetête vive pour poser à Constance des questions plus hardies qu'elle n'eût pu se les permettre elle-même.

Le surlendemain arrivé, elle prit une voiture de remise et se rendit, incognito, au fond du faubourg Saint-Germain, où Constance habitait une de ces ^vieilles, grandes et belles maisons comme on n'en fait plus. Cette maison était louée entièrement, sauf un vaste pavillon occupé par elle au fond du jardin. C'était une demeure tranquille et retirée, un peu sombre. et d'aspect sévère. De beaux vieux meubles et de bons tableaux d'anciens maîtres en faisaient le principal luxe. Constance n'avait rien changé à l'arrangement et à Tornementation créés par son père. Tout y était d'un goût pur; aucun colifichet, un confortable réel, rien qui annonçât les voluptés de l'indolence.

La duchesse apportait sa loge à l'Opéra, et la mettait, ainsi que sa voiture, à la disposition de la vieille mademoiselle Verrier. xMais ce moyen de l'écarter fut un luxe superflu ; la douairière avait été soigner sa vieille amie malade : elle ne devait rentrer qu'à minuit.

La Mozzelli arriva bientôt. Constance ne voulait pas condamnerses amies à subir l'exhibition deson modeste intérieur. Elle prenait en bonne part l'espèce de religion exaltée avec laquelle la cantatrice pénétrait dans ce qu'elle appelait un sanctuaire ; mais elle était un peu gênée par la curiosité toute féminine de, madame d'Évereux. Quelque art que celle-ci mît à la dissimuler. Constance, qui était pénétrante par instinct autant qu'elle était confiante par loyauté, se sentait vague-

ment sous un regard moins tendrement croyant que celui de la Sofia.

! Madame d'Évereux voulut .tout voir, le choix des peintures et les sujets placés dans le meilleur jour, qu'elle supposait être les sujets favoris, des indices, par conséquent, d'une préoccupation secrète ou aflTectée; la chambre à coucher, dont elle remarqua la proximité avec celle de la tante et la simplicité austère ; le cabinet de travail, le salon de musique, les fleurs du jardin, la disposition des allées et le mur de clôture. Ayant tout regardé et commenté intérieurement, elle se crut sûre de son fait et revint à sa tranquillité naturelle.

La salle à manger était fort belle, mais très-ombragéè par le voisinage des grands tilleuls du jardin. En plein printemps, on y dînait aux lumières. Les trois femmes furent servies avec luxe et friandise. La duchesse remarqua pourtant que son hôtesse mangeait d'un bon appétit, mais sans aucune sensualité.

La duchesse aimait les épices, les excitants de la circulation, et la Mozzelli Içs spiritueux, les excitants de l'imagination. Le dîner fut très-gai. La cantatrice ne mit point d'eau dans le vin de Champagne frappé, et se désespéra de n'être pas du tout grise. La duchesse lui reprocha aussi de ne pas déraisonner un peu.

— J'espérais, lui dit-elle, que nous vous verrions étincelante d'esprit, et vous n'êtes que sentimentale, comme à votre habitude. Ce n'est pas la peine de nous prêter à une or^té, nous qui n'en avons pas les facultés,

si VOUS ne nous ouvrez pas les chemins bleus où conduit rhippogriffe.

— Vous me feriez avaler les vins les plus fantastiques, répondit Fartiste en riant, que je ne trouverais aucun dragon pour me carrosser dans les espaces. J'aurais pourtant voulu être en verve, parce que, quand j'ai beaucoup ri follement, je deviens ensuite tout d'un coup très-sombre, et que dans ces moments-là j'ai de l'inspiration; je chante bien, ou je dis des choses trèsprofondes. J'aurais voulu vous faire pleurer, ce soir, avec le récitatif de donna Anna ; mais il n'y aura pas moyen, voyez-vous! la présence de la Costanza me paralyse. Je me sens recueillie, attendrie, et, dans cette disposition-là, on ne sent aucun besoin de poser.

— De poser ? dit la duchesse étonnée. Ah çà I vous moquez-vous donc des autres, quand vous êtes éloquente?

— Je ne me moque pas, puisque je me prends au sérieux I seulement, je me pose, je le sens quand j'ai fini. Je donne mon âme en spectacle, je joue un rôle, je sens que je le joue bien, et l'intérêt que j'inspire réagit sur moi au point que je m'intéresse moi-même. Mais, hélas I c'est une ivresse qui passe vite : je me retrouve vis-à-vis de moi, toute désenchantée du véritable personnage que je suisj et profondément humiliée de n'être pas celui que je voudrais être.

— Convenez, dit la duchesse à mademoiselle Verrier, qu'elle a une sincérité ravissante, et qu'avec elle, on ne peut se scandaliser de rien.

— C'est pour cette sincérité que je Taime, répondit Constance.

— Seulement, dit la duchesse, elle a quelque chose de désespérant/ C'est que, plus elle est Tranche , moins on la comprend. C'est le contraire de vous, que ne vous livrez pas et que l'on pénètre à première vue.

— A prenfiière vue ? reprit Constance avec un peu de malice, je croyais que vous y aviez regardé à deux fois, ici, avant d'être bien fixée sur mon compte.

— Que voulez-vous? le calme, à votre âge, est chose si rare et si extraordinaire ! Mais je suis bien fixée maintenant: sage comme les sages de la Grèce!...

— Pour cause de froideur dans les sentiments ? répliqua Constance avec un sourire de résignation un peu.ironique.

— Oh! oui-da! vous protestez intérieurement?

s'écria la duchesse à qui riennîéchappait.

— Non, non, je ne proteste pas I répondit Constance. Et elle espéra changer de conversation en changeant

de place. Elle emmena ses compagnes prendre le café au salon.

Mais quand même la duchesse n'eût pas senti sa curiosité et sa méfiance se réveiller, de quoi parlent et de quoi peuvent parler trois femmes réunies? Belles ou laides, jeunes ou vieilles, riches ou pauvres, il faut toujours qu'à propos de soi-même ou des autres, ouvertement ou à mots couverts, comme c'était ici le cas, il soit question d'amour.

La Mozzelli, à qui toutes ces réticences portaient sur les nerfs, rompit la glace la première, et, comme madame d*Évereux lui demandait de quoi elles allaient s'entretenir pour ne pas tomber dans là prose :

— Disons du mal des hommes I s'écria-t-elle avec impétuosité. Sur ce chapitre-là, nous serons compétentes toutes trois, puisque toutes trois nous ne voulons pas rentrer ou tomber sous le joug de Tamour et du mariage.

— Comment voulez-vous, dit la duchesse, que Constance dise du mal des hommes, .puisqu'elle ne les connaît pas?

— Son instinct les lui fait craindre, au moins! N'est-ce pas, chère sainte enfant, que vous en avez la plus mauvaise opinion?

— Non, répondit Constance en riant, je suis un vieux philosophe, moi! J'explique et j'excuse. "

— Elle se moque de moi, pensa la duchesse, mais nous verrons bien! Et, s'adressant à la cantatrice, dont l'abandon servait ses desseins : Voyons, lui ditelle, voilà un beau sujet de discussion entre vous deux ! Vous condamnez tous les hommes, Constance les justifie. Moi j'écoute et je suis le juge.

— Je n'accepte pas un juge prévenu, répliqua la Mozzelli. Vous avez déjà décerné le prix de raison et de vertu à Constance : vous allez être contre moil

— Ça va sans dire, reprit la duchesse, car vous

ao CONSTANCE VERRIER.

m*avez calomniée en me supposant irritée contre la plus noble moitié du genre humain ; mais c'est une raison de plus pour vous de bien-plaider votre cause et de vouloir entraîner Taréopage. Parlez, que reprochezvous tant aux hommes?

— L'égoïsme I répondit la Mozzelli avec feu : ces êtres-là- nous aiment si mal qu'ils ne nous tiennent aucuncompte de notre dévouement. C'est un hommage légitime qu'ils acceptent, et encore croient-ils faire beaucoup en ne le repoussant pas comme une idolâtrie indiscrète et importune I

— Où avez-vous vu ça? dit la duchesse, dans votre expérience? .

— Oui, dans nia vie. Voulez-vous que je vous la raconte?

— Non, dit Constance.

— Pourquoi? Vous craignez que je ne sois pas convenable?

— Vous le serez, dit la duchesse, parlez I Constance baissa les yeux, regrettant, mais trop

tard, d'avoir écouté son bon cœur en invitant ces deux femmes. Elle prit cependant son parti avec esprit: assise près du piano, elle improvisa sur le clavier un récitatif dramatique, après quoi elle dit à la cantatrice :

— Es-ce que vous ne pourriez pas nous la chanter, votre histoire?

— Non, pas en sortant de table, répondit la Sofia; mais vous pouvez me soutenir d'une basse continue, ça m'aidera à conunencer.

— Et je VOUS avertis, ajouta Constance, que si vous en dites plus qu'il ne faut, je ferai un vacanne qui me dispensera d'entendre.

— SoitI reprit la Mozzelli. J'aime mieux, que vous me disiez ça. Je n'aurai pas besoin de tantm'observer.

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