‹ Constance VerrierChapitre 3 sur 4 · HISTOIRE DE LA SOFIA MOZZELL · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA SOFIA MOZZELL

« Je suis née dans l'État de Modène, un petit pays superbe, opprimé par un petit despote fort nléchant. Mon père était une manière de sculpteur, comme la plupart des tailleurs de marbre un peu adroits qui exploitent lés carrières de Massa-Carrara. Ces braves gens savent imiter divers modèles anciens et modernes. Établissant des maisonnettes aux environs et même sur les flancs de la montagne, ils ont de? ateliers en plein vent, où s'arrêtent volontiers les voyageurs, lesquels leur achètent des Cupidons ou des Enfants Jésus, des Flores ou des Madones, les uns croyant avoir à vil prix quelque chose de passable ; les autres, ne songeant qu'à emporter un échantillon travaillé de notre beau marbre blanc, en souvenfr de leur prome- . nade.

« Vous pensez bien que mon père était fort pauvre. Moi, j'étais une espèce de montagnarde aux pieds nus. Mes frères portaient des souliers.

« Ceci est un trait caractérisque qui commence bien la série de fties griefs contre le sexe masculin. Dans tout rÉtat (Je Modène, des frontières de la Toscane à celles du Piémont, les femmes du peuple et même les petites bourgeoises ne connaissent ni bas ni souliers. Et pourtant, le pays est âpre, les sentiers pierreux, et les hautes montagnes attirent des pluies torrentielles. Si jamais chaussure fût nécessaire à de pauvres petits ^ieds féminins, clest là certainement. Mais on nous dit, dès Tenfance, que c'est beaucoup plus sain de n'en pas avoir; que l'humidité sèche plus vite sur la peau que sur le cuir; que le pied est beaucoup plus sûr dans les endroits dangereux quand il n'est pas emprisonné; enfin, que c'est une économie : toutes raisons excellentes, mais qui se trouvent retournées en sens contraire quand il s'agit des mâles. Pour ceux-ci, l'eau est un élément qui enrhume, les pierres, des objets qui blessent, et les forts souliers ferrés, des préservatife contre la glissade et les chutes mortelles. — Bah! dit en rianl; la duchesse, je ne sais pas de quoi vous vous plaignez ! Vous avez, quand même, un pied charmant, et les rhumes ne vous ont pas gâté la voix.

• — C'est qu'il y a des grâces d'état , reprit la canta-

. trice; car les pieds mouillés ne sont pas l'unique privilège des Modenaises. Il faut encore qu'elles trouvent ! moyen de vivre avec la tête exposée aux pluies, aux

^ brouillards ou aux soleils enragés de la montagne ; par . la même raison de santé ou d'économie qui les prive de

chaussures, on les prive de coiffures aussi. On a seulement daigné condescendre aux besoins impérieux de la coquetterie en leur permettant un chapeau de paille pas beaucoup plus grand qu'une pièce de cent sous, qui se fixe sur 1q milieu du front ou sur la tempe gauche, au moyen d'un cordon de laine écarlate. Je vous laisse à [jenser comme cela nous préserve et nous protège I Mais, en revanche, les hommes ont de bons chapeaux de paille ou de feutre à pleins bords.

« Ces rois de la création cultivent peu la terre ; ils se contentent d'exploiter le roc et de promener, sur des charrettes, de gigantesques morceaux de sucre qu'ils font passer pour du marbre. Les femmes s'occupent des produits de la campagne; ce sont elles qui en trafiquent : mais, comme les torrents sont énormes, et que la bonne administration du souverain a jugé inutile de faire faire des chaussées et des ponts, chaque jour de marché, on voit , sur les rives de la Magra ou de toute autre rivière, habituellement débordée, les femmes'de tout âge retrousser tranquillement leurs jupes, mettre leurs denrées sur leur tête et entrer dans l'eau jusqu'à la ceinture, parfois jusqu'au menton, à leurs risques et périls, et cela sur un parcours d'une heure et demie, car les torrents en prennent à leur aise et occupent souvent un lit d'une lieue de large. Le rivage est souvent plein d'étrangers avertis de cette exhibition, et qui viennent de loin pour assister à la franche et triste nudité de ces pauvres femmes.

34 OONSTâNGE verrier.

— Eh bien ! dit la duchesse à Constance, vous ne faites pas gronder la basse?

— Non, répondit Constance; j*écoute et je suis triste ! Je trouve qu'il ne faut pas vouloir ignorer les misères et les injustices de ce monde.

— Bien! reprit la Mozzelli ; vous y viendrez, à reconnaître quô les hommes sont d'atroces créatures! Savez-vous ce qu'ils font, ces riches voyageurs, ces majestueux Anglais et ces Français aimables qui viennent sur la rive de la Magra les jours de marché? Ils» regardent les jeunes filles avec des yeux libertins et des paroles indécentes ; et, quant aux pauvres vieilles, ils les raillent et rient aux éclats de leur maigreur effrayante. Dans tout cela, il n'y a pas un homme qui nous paierait un jupon de rechange, à moins .que... si nous sommes jolies. . .

— Bien ! bien I dit la duchesse sans se déconcerter ; c'est* là comme ailleurs.

Constance soupira et quitta le piano.

La Mozzelli gardait le silence.

— Eh bien ? reprit la duchesse .

— Eh bien, répondit la Mozzelli en se levant et en faisant, pâle et les yeux ardents, quelques pas dans le salon, c'est pour des jupons, pour des souliers, pour des chapeaux que j'ai quitté ma montagne, mon père, et l'honnêteté de ma pauvre vie. Je n'avais pas quinze ans !

11 y eut un nouveau silence que la duchesse interrompit par cette question tranquille :

CONSTANCE YERRIEtl. 85

— Est-ce que réellement vous passiez ainsi la Magra?

— Dès rage le plus tendre, répondit Sofia avec une gaieté amère.

— Eh bien, alors, reprit la duchesse, si vous n'aviez pas d'autre moyen de renoncer à cet état de naïade, •. vous avez manqué à la chasteté pour sauvegarder la pudeur?

La cantatrice était habituée au ton railleur de madame* d'Évereux ; elle la savait bonne au fond, sous son apparente sécheresse. Elle continua sans se troubler :

(( Mon premier ami fut un beau peintre barbu et chevelu, que j'aimai à première vue et qui me persuada en peu de paroles. J'étais si enfant que je crus à un amour étemel. Il me disait que j'étais si jolie I et moi, j'avais tant d'expérience et de raison que je n'en demandais pas davantage .pour m'imagîner qu'il ne me quitterait jamais pour une moins belle.

« C'est pourtant ce qui arriva. Après m'avoir, pendant deux mois, comblée de petits présents, de bonne chère et de belles promenades en Piémont, il me tint à peu près ce langage : a Ma chère enfant, je suis forcé de te dire adieu. Je^suis un fils de famille. J'ai . des parents dans le commerce à Marseille, et une cousine fort laide que j'ai promis d'épouser parce qu'elle est très-riche. J'avais seulement demandé à mes parents de me laisser passer un an en Italie cour mon plaisir, avant de me mettre la corde au cou. La

somme qu'ils m*ont donnée a été plus que suffisante : j*ai un beau reliquat que je te laisse. Je ne garde absolument que ce qu'il faut pour prendre ce soir le bateau à vapeur. Allons ! tu ne vas pas pleurer, j'espère l Tu savais bien que nos amours ne pouvaient pas durer éternellement et que je me marierais un jourî Tù comprends qu'ayant donné ma parole, je ne puis y manquer et tarder davantage.

« — Et que deviendrai-je, moi? lui dis-je en sanglotant.

(( — Ça ne me regarde pas, répondit-il. Voilà trois mille francs, et je t'ai donné de la toilette pour trois ans. Tu n'as pas à te plaindre. »

« En effet, j'avais tort de me plaindre. Il faisait bien les choses, et ma chute facile et prompte, résultat d'une confiance aveugle et sotte, ne valait probablement pas tout cet argent-là.

« Mais moi, j'en jugeai autrement. Je ne sais quel orgueil, qui s'éveillait en moi pour la première fois de ma vie, me persuada que mon amour pour ce jeune homme était quelque chose de plus que tout son argent, et que vouloir payer cet amour était une insulte. J'avais gaiement et sans réflexion partagé son bienêtre et accepté ses dons; je me croyais sa compagne et son égale. Quand il me parla de salaire, je compris mon opprobre, et, sans ramasser son aumône, je le quittai pour courir du côté de la mer, où je me serais certainement jetée s'il n'eût couru après moi.

tt Quand il vit que jamais je n'avais fait aucun cal»

cul, et quand il comprit que je Tavais réellement aimé, il parut m*aimer à son tour, et il me consola en jurant qu*il ne me quitterait pas. Je crus encore en lui et même plus qu'auparavant. Il y a eu un malentendu entre nous, me disai&-je. Il s'est imaginé que je ne l'avais suivi que pour être riche. — Et comme j'étais tranche, je lui avais confessé imprudemment que, s'il eût été pauvre, je n'aurais pas voulu changer de misère en ajoutant la mienne à la sienne. Mais, endeve-nant sa compagne, j'avais senti l'amour dans toute sa plénitude, et il n'avait pas compris, lui, que mon cœur était plein du besoin et de la puissance d'aimer. Il m'avait crue cupide et stupide, capable enfin de le quitter pour un peu plus de cadeaux et de luxe. A présent qu'il voyait mon désespoir et mon dédain pour les secours qu'il m'avait offerts, il devait m'aimer autrement.

« 11 me jura que je ne me trompais pas, qu'il en était ainsi, qu'il se sentait éperdument amoureux de moi, que toutes ses cousines pouvaient l'attendre et tous ses parents le maudire.

« Nous passâmes encore un mois à nous adorer. Il était beau, il ne manquait pas d'esprit, et son caractère était aimable; à présent que j'ai traversé le monde et vu des hommes de toutes les conditions, je me rends compte de la vulgarité de ses sentiments et de ses manières; mais je n'étais pas capable d'en juger dans ce tomps-là ,^ et je l'aimais avec une admiration sans bornes.

« Au bout de cette seconde lune de miel, je reçus de lui, à mon réveil^ une petite lettre où il me disait à peu près ceci :

<( Ma chère amie, je ne peux pas rester plus long-^ (( temps avec toi« Je sens que je m'attacherais trop à « toi et que je ne pourrais plus te quitter. Ce serait « la perte de mon avenir. J'ai dépensé, ce mois-ci, a avec toi, mes derniers sous, et mon père, qui ne a plaisante pas, me coupe les vivres. Mais, aussitôt « rendu à Marseille, j'emprunterai sur ma dot, et je « t'enverrai de quoi aviser à ton propre avenir sans « retomber dans la misère. Tu as une jolie voix et du a goût pour la musique. Tu devrais apprendre à « chanter. Ça pourrait te servir un jour. Je te quitte « la mort dans l'âme, mais je ne veux pas te troma per, et je compte sur ton courage et ton bon sens.»

« Je crus rêver. Je m'habillai, à demi folle ; j'interrogeai les gens de l'hôtel, qui, en riant, me montrérent, à l'horizon, la fumée du bateau à vapeur. Il était parti, et moi je repris machinalement le chemin du rivage.

(( J'entrai dans les jardins déserts, et abandonnés à tout venant, du palais Doria. La mer était là ; je n'avais qu'un pas à faire pour en finir.

(( Mais la raison m'apparut, la froide raison dans? toute sa laideur I Ce jeune homme était dans son droit, dans le vrai, dans le réel. II ne me devait pas plus qu'il n'avait fait pour moi en me donnant trois mois de bien-être et de plaisirs. Il n'était pas coupable

de mes illusions sur Pamour. Il ne pouvait les partager : il avait vingt-cinq ans, il connaissait la vie, il avait des projets, un avenir, une famille. Il eût été insensé de me sacrifier tout cela, à moi, qui né lui avais sacrifié que mon honneur,

« Ce mot d'honneur, qui errait amèrement sur mes lèvres, me glaça d'épouvante. Il est bien certain que je n'avais pas connu le prix du mien, puisque je l'avais livré sans examen et sans condition. Je me voyais avilie et dégradée sans avoir le droit de rejeter ma faute sur mon séducteur. Mon raisonnement et mon intelligence s'éveillaient dans les larmes, et le désespoir me révélait ma honte. Mon Dieul n'eût-il pas mieux valu rester stupide et prendre mon parti de tomber dans l'abjection au jour le jour? Ce qui est horrible, c'est d'en venir à le comprendre, quand on ne peut pas en effacer la souillure I

<( le n'oublierai jamais les deux ou trois heures que je passai sous les arcades de la terrasse du jardin Dorîa, à regarder les vagues qui déferlaient à mes pieds. Il y faisait froid, le temps était à la pluie et le vent fouettait mes cheveux dénoués. Chose étrange, je ressentais une sorte de joie sombre en découvrant que j'avais une âme, et que la dure leçon de l'expérience pouvait la modifier, la détruire à jamais ou la relever pour toujours.

« Je cherchais ma volonté, et j'étais tout étonnée de la sentir naître. Mais qu!allait-elle me conseiller et quel usage saurais-je en faire?

« Retourner chez mon père était impossible , il m 'eût tuée. H n'avait pas cherché à me revoir. Il avait pris chez lui une maîtresse qui ne m'eût pas cédé la place. Je le savais trop pauvre pour m'assister. J'étais persuadée que mon séducteur m'enverrait de l'argent, mais je ne voulais à aucun prix l'accepter, et la première résolution nette qui me vint fut de lui écrire pour lui signifier que je ne voulais rien et que je n'avais besoin de rien. C'est ce que je fis en effet, dès le lendemain.

« Quand j'eus arrêté dans ma tête cet acte de fierté, je me demandai de quoi j'allais vivre. Je n'avais qu'un parti à prendre, c'était de me faire servante, car je ne voulais garder démon passé que les habits que j'avais sur le corps, jusqu'à ce que je pusse les échanger contre des vêtements conformes à ma véritable position. Tout cet orgueil qui me venait au cœur me donna une grande force et une singulière confiance en Dieu. Bah I m'écriai-je tout d'un coup, en parlant haut sous les voûtes sonores de la terrasse, la madone n'abandonnera pas ici une pauvre fille de quinze ans, qui ne sait pas seulement si elle aura un morceau de pain aujourd'hui !

« Je ne me trompais pas. Je ne devais pas être abandonnée. Seulement, ce n'est pas la madone qui intervient en pareille affaire. La Providence, qui veille sur les jeunes filles, et qui fait qu'une jolie enfant ne reste pajs un jour entier sans pain, c'est le vice qui la guette, la suit et l'écoute.

« Or, en me retournant, je vis que quelqu'un m'écoutait. C'était un vieillard à figure vénérable qui s'approcha de moi d'un air paternel. — Il y a longtemps que je vous observe, me dit-il ; il me semblait que vous aviez l'idée d'en finir avec la vie.

« — J'en ai eu la tentation, lui répondis-je avec confiance; mais, à présent, c'est passé.

« — Et d'ailleurs, reprit-il, je suis là. Je vous en empêcherais. J'ai eu une bonne idée de venir me promener ici, car jo vois que vous êtes désespérée, et peut-être viendrai-je à votre secours. Voyons, que vous est-il donc arrivé ? Je vous connais de vue : vous êtes la maîtresse d'un petit artiste français qui vous donne sans doute de la jalousie?

« — Il est parti, monsieur, il m'abandonne I

« — Fort bien, répondit-il avec un sourire qui me fit paraître tout à coup effrayante sa figure douce et respectable.

« — Comment, fort bien! m'écriai-je stupéfaite; mais aussitôt sa physionomie changea et redevint ce qu'elle m'avait semblé d'abord.

« — Je dis fort bien, reprit-il, comme je dirais : j'en étais sûr. Ce jeune homme était un franc étourdi, indigne de l'attachement d'une charmante enfant comme vous. Je le savais bien,, qu'il vous planterait là un beau matin ! Quand je vous voyais au théâtre, ne chercher votre plaisir que dans ses yeux, et en barque ou en voiture, vous pencher sur lui avec une naïveté d'amour et de confiance adorable, je remarquais son

air distrait, son attitude de sultan ennuyé. Ahl voilà le malheur des jeunes filles! Elles croient, elles aiment; on les trompe et on les abandonne!

« Cet homme avait repris un air si bon, que je me laissai aller à causer avec lui : d'abord, j'aimais encore trop mon infidèle pour consentir à le laisser accuser trop sévèrement. Aussi, je me hâtai de le défendre en disant ce qu'il avait voulu, ce qu'il voulait faire pour moi. Et puis, j'éprouvai le besoin impérieux de me relever dans l'estime du premier venu, en exprimant mon dédain pour l'argent et ma résolution de travailler pour vivre. J'eusse mieux fait de me taire, de rentrer à l'hôtel, de vendre une partie de mes toilettes et d'accepter l'argent qui m'arriverait de Marseille. De cette façon, j'aurais pu aviser librement à mon avenir, tandis qu'en affichant mon dénûment volontaire, je me livrais, sans le savoir, à des embûches nouvelles. »

— Et c'est ainsi, dit la duchesse, que les résolutions héroïques sont les pires que l'on puisse prendre.

— C'est égal, dit Constance, quel que soit le résultat, je sais gré à la Sofia d'avoir pris cette résolution-là.

« Ah! voilà! reprit la Mozzelli, la contradiction est partout, et, quand on voit les aspirations de la conscience si mal secondées parla destinée, oh arrive aux doutes les plus amers I

« Le vieillard approuva mon courage ; il eut Tair de Tadmirer. Il déclara que j'étais un ange et qu'il voulait me servir de père. Je ne lui demandais que de me trouver une place de servante ; il m'offrit autre chose, mais avec tant d'art dans les expressions, que je n'y compris rien du tout, et le suivis, persuadée qu'il allait faire de moi une espèce de gouvernante respectable dans sa maison de campagne.

« Il appela une barque, m'y fit monter avec lui, et me conduisit à deux ou trois lieues de la ville, dans une délicieuse petite baie du côté de Recco : la mer d'un côté, les montagnes de l'autre, et, dans un coin bien abrité et bien vert, une villetta charmante, qui n'était gardée que par une vieille femme laide et un jardinier bossu.

« — Vous serez ici chez vous, me dit-il. rhabite Gènes , et je viens toutes les semaines passer ici la journée. J*aime la solitude et les fleurs. Vous aurez une boime somme pour la dépense de la maison, que vous réglerez comme vous l'entendrez ; libre à vous de faire des économies. Je vous demande seulement de ne pas sortir sans moi et de ne recevoir personne. Je tiens aux mœurs avant tout.

« J'étais si fatiguée de la surprise foudroyante de la matinée, de mes larmes, de mes réflexions et de la promenade en mer, que je comprenais à peine ce qu'il me disait. Pourtant, lorsqu'il partit en me disant: A demain ! j'eus encore une espèce de terreur. Mais cela me parut chimérique. Que pouvais-je craindre

4i CONSTANCE YËRRIËH.

dans cette maison où il me laissait libre et seule ? Ne serais-je pas à temps d'en sortir si je me sentais menacée de quelque outrage ?

« La vieille femme m'apporta à manger, et je lui demandai le nom de son nfvaitre.

« — Vous ne le connaissez donc pas ? répondit-elle ; il s'appelle Antonino.

« En même temps qu'elle me disait ce nom, le nom véritable du personnage me revint tout à coup, car je me souvenais fort bien de l'avoir aperçu quelquefois au théâtre ou à la promenade, et on l'avait nommé devant moi. C'était le comte***, un homme marié, un père de famille, fort estimé et fort riche.

({ — Pourquoi me trompez-vous ? dis-je ingénument à la vieille ; je sais qui il est.

« — Je ne vous trompe pas, répondit-elle sans se déconcerter. 11 s'appelle Antonino quand il vient ici. C'est un de ses petits noms, et, comme il aime à vivre seul de temps en temps, cette espèce d'incognito le dispense de recevoir des visites. C'est un homme un peu bizarre, assez mélancolique, mais très-doux et très-bon. Vous serez heureuse chez lui, soyez tranquille ! Le jardinier et moi avons ordre de vous obéir, et nous ne demandons pas mieux, ce qui vous prouve combien nous tenons à contenter notre maître.

« J'étais tout à fait rassurée. Je m'endormis jusqu'au matin.

« En m'éveillant dans cette chambre d'un luxe extraordinaire, la réflexion me revint : je fus surprise et

inquiète. Probablement la vieille avait fait quelque bévue, et ce n'était pas là que je devais loger. Je me levai, je m'assurai que ce n'était pas la chambre du maître de la maison , j'examinai les appartements, le mobilier et le jardin. Tout était petit et magnifique : i une vue délicieuse, des bosquets de cistes et de citronniers en fleurs, un isolement complet, quelque chose ' de splendide et de mystérieux à la fois.

« Je n'avais jamais rien vu d'aussi beau à ma disposition, et je n'avais pas eu l'idée d'un tel bien-être. Il mé venait des pensées de bonhejaret^ d'innocence. La solitude ne m'effrayait pas. Si, avec tout cela, me disais-je, je pouvais apprendre à chanter, car il me semble qu'ici j'aurai bien du temps de reste, rien ne me manquerait au monde, et je ne regretterais pas l'amour, qui n*est qu'un mensonge et une déception.

« Je me disais cela à ma manière, car je ii'avais aucune culture d'esprit, et tout chez moi était instinct vague. Je savais lire et écrire incorrectement. Je parlais mal l'italien , n'ayant parlé que le patois dans ma montagne. Toute mon éducation s'était faite depuis trois mois en écorchant le français avec mon amant, et en fréquentant le théâtre, que j'adorais. J'avais une mémoire musicale extraordinaire, et quand je rentrais, je chantais en riant toutes les parties de l'opéra, musique et paroles. Ma voix, qui était fraîche et souple, me transportait dans un monde de rêveries où je ne distinguais rien de net, mais où je me plaisais tant,

que mon compagnon s*en impatientait et m'en arrachait par des Reproches et des moqueries.

((.Ici, pensai-je,^je pourrai chanter à mon aise, les jours où le patron n'y sera pas ; et, sur l'heure, je me mis à essayer ma voix dans le salon, cherchant à m'accompagner, d'un doigt, sur les touches du piano, et me faisant soufifrir moi-même quand je ne rencontrais pas la note qu'il me fallait, mais chantant quand même, à tue-tête , mal ou bien I A présent que je sais ce que c'est que chanter, je ne me fais aucune idée de ce que mon cri d'oiseau pouvait être dans ce temps-là.

(( Je m'arrêtai toute confuse en voyant entrer le patron. Vous avez une voix superbe et une individualité musicale, me dit-il; mais vous ne savez rien. Voulez-vous apprendre ?

(( — Qui m'enseignera ? Je n'ai pas le moyen...

« — Vous aurez un excellent professeur; je m'en chaîne. Sachez, ma chère enfant, que je ne prétends pas faire de vous une servante, mais une fille adoptive. Vous m'intéressez, et j'aime à faire le bien.

<( Et, comme j'hésitais à accepter : — Qu'est-ce que vous avez donc? reprit-il ; de la méfiance? C'est mal I Je vous croyais plus naâve. Mais je vois ce que c'est; dans la compagnie d'un séducteur sans âme et sans principes, vous avez appris le 'doute. Guérissez-vous de cette maladie qui flétrit la jeunesse et qui m'offenserait. Je suis un homme sérieux, moi, et mon amitié pour vous a le désintéressement qui convient à mon ftge et à ma raison.

CONSTANCE VERBIER 47

« Il avait Pair si vrai que je lui demandai pardon de ma méfiance et le remerciai avec effusion. 11 causa longtemps avec moi, me faisant subir une sorte d'examen de conscience, voulant connaître toute ma vie, mon caractère, mes idées, mes goûts, mes principes même. Il s'étonna de me trouver si inculte et, en même temps, il parut frappé de mon bon naturel, et approuva beaucoup la letti'e que j'écrivis à mon infidèle, sous ses yeux, et qu'il se chargea de faire partir, ainsi que tous les chiffons et bijoux que j'avais laissés à l'hôtel, et dont je ne voulus rien gard«r«

« Il me quitta de bonne heure, et je ne le revis pas de la semaine ; mais il m'envoya des étoffes à choisir, du linge et des ouvrières pour me faire un trousseau. Bien que j'eusse carte blanche , je ne voulus prendre que les choses les plus simples, et me bornai au strict nécessaire d'une tenue de petite bourgeoise à la campagne. J'avais pourtant le goût de la parure, et cette discrétion me coûta beaucoup.

« Ce qui m'en consola fut de voir arriver un professeur de langues italienne et française et un mattre de musique ; tous deux âgés et graves, qui me traitèrent comme une demoiselle de bonne maison et mirent tous leurs soins à m'instruire. Je me jetai dans le travail avec une ardeur fébrile, et je fis, en six mois, des progrès que d'autres ne font pas en six ans. J'y portais de l'oi^eil, un orgueil de la conscience et du cœur, voulant allégories sacrifices de m<Hi bienfaiteur et lui en montrer ma reconnaissance.

« II venait toutes les semaines passer la journée avec moi. Il arrivait de très-bonne heure, s'informait de mes études, examinait mes cahiers, écoutait mon chant, me donnait des avis très-éclairés et me choisissait mes lectures, m*apportant lui-même des livres à ma portée et me faisant lui rendre compte de ceux qu'il m'avait confiés la semaine précédente,

« Après cet examen paternel, il me faisait marcher pour ma santé et pour la sienne, disait-il. Je lui avais promis de ne jamais sortir de l'enclos qu'avec lui, et je lui tenais parole. C'est pour cela qu'il me faisait faire une promenade de deux ou trois heures, à pied, dans une immense prairie ondulée qui lui appartenait et qui entourait le parc. Sa causerie était charmante, élevée, instructive, aimable et persuasive, au point que je peux bien dire n'avoir jamais retrouvé un ami aussi distingué et aussi parfait. Ses manières et son langage étaient d'une chasteté exquise. Jamais un mot, jamais une idée qui pussent justifier les appréhensions vagues que j'avais conçues le premier jour. J'avais en lui désormais une confiance absolue, aveugle. Je m'appuyais sur son bras comme si j'eusse été sa propre fille, et je baisais ses mains blanches avec religion. Il souriait doucement, sa belle figure fine et aristocratique avait une expression de sérénité incroyable. Quand il arrivait et quand il me quittait, il me donnait un baiser au front, et jamais je ne voyais reparaître sur 'son visage l'étrange sourire qui m'avait effirayée, par instants, à notre première rencontre.

(( Après la promenade, il prenait avec moi son repas du soir, s'enfermait ensuite dans son cabinet pour travailler à une espèce d'ouvrage scientifique qu'il refusait de me faire lire, disant que j'étais trop jeune, et il partait avant mon réveil du lendemain. |

« J'étais parfaitement heureuse, et, chose horrible à dire, jamais je ne me suis retrouvée dans les conditions d'une félicité si pure et si complète. Les premières révélations de mon éducation, bientôt suivies de notions plus étendues, m'ouvraient l'intelligence et le cœur à des joies dont je n'avais pas soupçonné l'existence. Tout m'apparaissait comme dans la riante lumière dii matin, tout se déroulait devant, moi avec la majestueuse rapidité d'un lever de rideau sur une scène splendide. Chaque jour, chaque instant était une initiation. La littérature et la musique m'ouvraient des perspectives radieuses où je m'élançais comme un enfant conduit par un bon génie dans un jardin magique.

« En même temps que mon esprit ouvrait ses ailes, mon cœur, ma raison , ma conscience, oserai-je dire, hélas I ma religion, s'épanouissaient en moi cx)mme les fleurs du ciel sur un sol béni. Je me sentais faite pour aimer le beau et le bien, et, en apprenant à les connaître, j'étais effrayée d'avoir passé à côté des abîmes du désordre et du vice.

« Quelquefois, j'en étais afiTectée au point de pleurer amèrement la souillure d'une première faute, et de dire à mon bienfaiteur que je ne me la pardon-

nais plus depuis que j'en comprenais la gravité.

« Mais il me rassurait avec une bonté charmante. — N'y pensez pas, je vous le défends, me disait-il ; oubliez cela comme un mauvais rêve. Dieu pardonne à ceux qui ne savent pas ce qu'ils font. C'est à présent que vous pourriez devenir coupable; mais il y a six mois vous n'existiez réellement pas. Pardonnez-vous donc aussi à vous-même les malheurs passés. Pour moi, je ne vous en parle jamais, je n'y pense pas, et il me semble que vous êtes aussi pure qu'un petit enfant.

« Ces généreuses consolations me guérissaient par enchantement. II me semblait qu'elles faisaient rentrer la virginité dans mon cœur. Je m'abandonnais aux joies senties d'une innocence dont je savais maintenant le prix. Aucun désir de changer d'existence, aucun besoin d'amour, aucun souvenir de ma vie agitée et ardente, aucun regret de l'affection brisée. J'avais perdu un amant et j'avais çoiîquis la vertu I Certes, j'avais gagné au change : et la vertu si facile, si aimable dans des conditions de sécurité si touchantes et si profondes I J'aimais le comte littéralement comme un ange gardien, comme un être sacré, comme un père I ^ « Eh bien 1 voyez si je n'aurais pas le droit d'être un esprit révolté^ un démon, un ange de ténèbres, à l'heure qu'il est I Tout ce bonheur, toute cette chasteté étaient un effroyable mensonge, une imposture à faire rougir le ciel I »

— Bah! vous exagérez I dit la duchesse. Tout cela

était vrai, et le comte était sincère. Seulement, peu à peu, par la suite, involontairement sans doute, et par la force des choses...

— Oui, oui, reprit la MozzeUi, vous croyez qu'un jour vint, où Tamour surprit les sens du vieillard et où il me fit payer ses bienfaits par d'outrageantes propositions ?

— Ou bien, reprit la duchesse , il était habile et vous donnait confiance, voulant vous persuader et non vous surprendre. C'est perfide , mais il y a des perfidies ingénieuses et délicates.

— Vous n'y êtes pas, reprit la cantatrice. C'est pire que tout ce que vous pouvez imaginer. A cause de Constance qui est là, m'écoutant avec ses grands yeux étonnés, je raconterai vite et peu. Vous devinerez.

« Une seule chose troublait mon bonheur. C'était une sensible altération de ma santé. Des migraines d'abord assez bénignes^ et peu à peu, de plus en plus douloureuses, me jetaient chaque sendaine dans un accablement étrange. J'éprouvais ensuite une fatigue morale et physique que toute ma volonté n'eût pu secouer si je n'eusse pris beaucoup de café noir pour retrouver ma lucidité, car je voulais profiter de mes leçons et apprendre à tout prix, dussé-je en mourir.

« Ces alternatives de langueur et d'excitations fébriles me dévoraient. Jusque-là, je n'avais su ce que c'était que la souffrance ou seulement le malaise. J'atjtribuais ce dérangement subit à l'émotion imprévue de mes premiers chagrins, et ensuite à l'immense

effort que mon cerveau avait été forcé de faire pour passer du néant à la notion d'une connaissance quelconque. Mon vieux ami partageait cette conviction et m'exhortait à modérer mon zèle. Je demandais un médecin ; mais il me détournait de croire aux médecins, se disant plus instruit, plus logique et plus expérimenté que tous ceux du pays. Il s'occupait de chimie et me préparait lui-même des calmants qui m'avaien procuré tout d'abord un sommeil réparateur.

(( Mais au bout de quelque i^mps, ce sommeil léger et agréable s'alourdit et devint si pénible que je refusai de recourir à la potion que la vieille Rita m'apportait tous les soirs. Elle mit alors tant d'insistance à me la faire prendre que je m'en étonnai, et comme j'avais quelque soupçon qu'elle me volait l'argent que me confiait son maître, je crus comprendre qu'elle cherchait à m'endormir pour pénétrer dans ma chambre impunément.

(( J'avais l'habitude de m'enfermer au verrou et il me sembla que cette vigilance la contrariait. Soit que je me fusse embrouillée dans mes comptes, — je n'ai jamais pu apprendre à compter, — soit qu'elle eût soustrait réellement quelques pièces d'or pendant que j'étais au jardin, j'avais trouvé un déficit et j'en avais parlé au comte, qui n'avait pas voulu y fajre attention. Il se disait sur de cette vieille, et je n'avais pas cru devoir insister.

« Pourtant je m'inquiétai d'elle en songeant qu'elle pouvait vouloir doubler la dose de narcotique pour

satisfaire sa larronnerie aux dépens de ma santé, et je résolus de la mettre à Tépreuve. Comme elle tournait le dos un instant, je fis adroitement disparaître le breuvage et lui laissai croire que je Tavais avalé.

« Elle comptait sans doute sur un prompt effet, car elle resta dans la chambre à me regarder d'une étrange manière. Je feignis de tomber accablée sut mon lit sans songer à m*enfermer. Je la sentis alors approcher de moi, me passer la lumière devant les yeux, me secouer les mains, remuer les rideaux, et je l'entendis marcher par la chambre, faipe rouler les meubles et mener tout le bruit possible pour s'assurer de ma léthargie. Après quoi elle sortit en ricanant et en fermant ma porte derrière elle.

« Je me relevai aussitôt pour tirer les verrous et regarder l'argent que j'avais en caisse et dont, cette . fois, je savais bien le compte. Elle ne m'avait rien pris. Elle n'avait touché ni à mes bardes, ni à mes bijoux. Mais alors pourquoi donc avait- elle pris tant de soin d'éprouver la pesanteur de mon sommeil?

« Il me tardait de revoir le comte pour lui faire part de mes vagues frayeurs. Cette vieille avait quelque projet sinistre. Elle paraissait très-liée avec le jardinier, et le comte m'ayant défendu de lui écrire autrement que par l'intermédiaire de ce messager, je n'osais l'appeler à mon secours.

a Décidée à veiller sur ce mystère , je ne me livrai au repos que quand le jour fut' venu, et, le lendemain

54 CONSTANCE VERBIER.

soir, je feignis encore de prendre la potion sans me faire prier, et de m'endormir subitement.

(( Cette fois, la vieille sortit san» renouveler ses épreuves de la veille, et, au bout de quelques instants, le plus profond silence régnait dans la maison.

(( Je pris un livre afin de me tenir éveillée. Sur le minuit, après m*être enfermée sans faire crier les verrous, j*allais succomber à la fatigue quand j'entendis scier la persienne de ma fenêtre qui donnait au rezde-chaussée. La peur me rendit muette, mais j'eus la présence d'esprit de me lever et de me jeter dans un petit cabinet de toilette qui recevait le jour de là chambre à coucher par une rosace percée.

(( Pendant ce temps, on brisait la vitre de ma fenêtre. C'était quelqu'un qui comptait bien évidemment sur mon sommeil invincible, quelqu'un qui entra dans ma chambre et s'approcha de mon lit dont il, écarta brusquement les rideaux : et ce quelqu'un-là, c'était le comte.

(( Rassurée aussitôt, je passai à la hâte une robe de chambre et me montrai. Je pensais qu'il avait surpris les mauvais desseins dont j'étais l'objet et qu'il venait à mon secours; mais lorsqu'il me vit debout et bien éveillée, son trouble le perdit. La vérité m'apparut, et je lUi arrachai l'aveu de son infâme tentative. Il avait travaillé peu à peu, sous prétexte de me soigner, à me plonger dans un accablement où je n'aurais plus conscience de rien , et, en se voyant déjoué, il perdait la tête et m'avouait son horrible amour.

a Une explication violente eut lieu entre nous. — Ce n'est pas, lui dis-je, d'avoir joué avec ma santé, peutêtre avec ma raison et ma vie, que je vous fais le plus grand crime. Vous avez cru que vos bienfaits vous donnaient des droits sur moi comme sur une chose. Vous avez pensé qu'une souillure de plus n'était rien pour une créature égarée. Eh bien î tout cela est odieux et atroce! Mais la chose dont je m'indigne' le plus, c'est que vous m'ayez fait croire à la vertu, à la bonté, au désintéressement ; car me voilà forcée maintenant de ne croire qu'au mensonge et au vice. C'est que vous m'ayez donné une existence que je croyais angélique, et qui, à présent, soulève mon cœur de4égoût et de colère; c'est que vous m'ayez enseigné la confiance et l'amitié, -pour ne me laisser dans l'âme que du mépris et de l'aversion pour vous. »

Constance était muette d'indignation. La duchesse souriait moins gaiement que de coutume : mais sa curiosité l'emportant sur sa pitié :

— Je ne comprends guère, dit-elle, la fantaisie de cet horrible vieillard... au lieu de chercher à se faire aimer de vous... 5

— Il me confessa lui-même la bizarrerie de son système , répondit la Mozzelli , et même il l'avoua sans

CONSTANCE VERRIEK

trop d'eifort, avec plus d'esprit que de repentir. Il était fort éloquent, et rien ne Tembarrassait.

« — J'étais amoureux de vous , me dit-il , dès le temps où je vous rencontrai au bras de votre amant. Votre extrême jeunesse, votre figure d'enfant honnête et bon m'avaient gagné le cœur. Mais, à mon âge, l'amour ^est plus compliqué que vous ne pensez. 11 s'y mêle un instinct de paternité , une adoration pour les grâces de l'innocence. J'avais donc besoin de restituer cette innocence à votre être moral et d'être aimé de vous , non pas comme un protecteur utile , mais comme un ami véritable. J'avais obtenu ce résultat , le reste ne vous regardait pas et n'eût rien enlevé à la pureté de votre âme, à la douceur élevée de nos relations. Vous avez eu tort de vous méfier. Vous avez veillé comme Psyché, et, comme elle, vous avez mis l'Amour en fuite. A présent nos rapports ne peuvent plus être les mêmes , vous recouvrerez la santé, mais vous ne me chérirez plus, je le sens bien. Vous allez peut-être vouloir me quitter...

(( — Vous en doutez! m'écriai-je. Quoi! vous n'en n'êtes pas sûr?...

« Je m'arrêtai , frappée de l'expression sataniquf^ qui reparaissait sur cette figure blême et fine. L'instinct de la conservation m'éclaira tout à coup, et, soit que ce fût une exagération de mon horreur pour cet homme, soit que mon raisonnement soudain fût logique, je m'avisai du péril où je me livrais si je faisais la moindre menace. Le comte devait craindre

CONSTANCE VERHIER.

mes révélations , et il était peut-être capable de tout. Je feignis donc de croire que notre amilié, épurée par son repentir et ma vigilance , pouvait renaître après cette ignominie.

(( Je consentis même à passer un instant pour une créature intéressée qui ne renonçait pas aux avantages de l'éducation et du bien-être. Je le laissai parler et même espérer qu*à force de soins et de bontés^ il fermerait cette blessure. 11 y eut, je dois l'avouer, quelque chose de grand , à ce moment-k\ , dans son âme maudite : vous allez voir.

« — Qu'espérez-vous donc de moi? lui disais-je. Que je pourrais être votre maîtresse sans dégoût et sans avilissement , après que vous m'avez fait comprendre la beauté d'une aifection pure? Eh bien! cela est impossible : je vous mépriserais!

« — Je le comprends, s'écria-t-il. Aussi je vous remercie et vous bénis de cette sainte g)Ière où vous Voilà. Être subi et trompé, c'est la destinée des vieillards, et j'y avais échappé jusqu'à ce jour. Je pourrais y tomber si vous étiez une fille vulgaire. Je vous aime si éperdument que je me contenterais de vos rares moments de pitié, si vous ne pouviez rien de plus pour moi. Mais vous conserveriez votre haîne et votre ressentiment , et je serais le plus à plaindre des hommes. J'aime bien mieux que vous me rendiez votre amitié filiale, et si vous pouviez me la ju'omettre, je vous jure sur tout ce qu'il y a de sacré au inonde, sur votre propre cœur, où j'ai cultivé la can-

deur et la droiture, — vous ne pouvez pas nier cela, — que je vous respecterai , même dans" ma pensée, et que vous dormirez réellement désormais sous mon toit comme sous celui d'un père.

« Ne croyez pas, ajouta-t-il , que celui de mes deux amours pour vous que vous maudissez et que vous méprisez, soit le principal à mes propres yeux. Non î C'est Tampur paternel qui est le plus fort ; c*est lui qui est le but de mon dévouement, et la joie, la gloire de mon avenir. Vous deviendrez une grande artiste si vous restez près de moi; c*est là mon rêve et mon ambition. L'autre amour... oubliez-le, soyez censée ignorer qu'il a existé. Tenez , il n'existe plus; votre malédiction l'a fait disparaître; j'en rougis, si vouG exigez que j'en rougisse. Continuez à être ma fiH^, ma création, mon enfant, mon idéal, cofnme vous l'étiez dans votre conscience et dans vos chastes épanchements. Ne m'ôtez pas le seul bonheur qui me reste. J'ai une femme infirme et dévote, des enfants ambitieux et positifs. Je ne suis pas aimé dans ma maison. On m'accorde une certaine supériorité d'intelligence, mais on me reproche de n'avoir pas l'instruction lucrative et d'aimer mes rêves plus que là fortune. Soyez à vous seule toute ma famille. Ne me laissez pas désesrpéré, abandonné dans la vie. Songez que les années d'un vieillard sont comptées , et que c'est presque un crime de le délaisser et de marcher sur son dernier espoir. »

« Tout cela était mieux dit que je ne vous le rap-

GONSTÀNGK VERRIER. 59

porte, et sa jolie figure retrouvait des éclairs de sensibilité, à tel point que de. vraies larmes semblaient couler de ses yeux pénétrants, tantôt doux comme le ciel , tantôt pétillants comme des étincelles. Je sentais que s*il ne m'eût pas indignement trompée et s'il n'eût pas été marié, son âge ne m'eût pas empêchée de l'aimer, de l'épouser s'il l'eût voulu, et de lui être fidèle.

« Mais cette demi-persuasion, à laquelle , malgré ma résolution de feindre, je me sentais entraînée, redoublait précisément ma terreur. Si je laisse cet homme s'emparer de ma confiance, je suis perdue probablement, me disais-je, et , quelque jour, j'aurai à me haïr moi-même étrangement. Je ne serai plus qu'une fille entretenue, ou une héritière de contrebande, ce qu'il y a de plus lâche au monde.

« Je lui laissai croire que j'étais calmée, rassurée, et je le priai de me laisser seule à mes réflexions pendant quelques jours. Mais, dès qu'il fut parti, je sentis ma résolution bien arrêtée.

a Malgré tous ses serments, ma méfiance était éveillée et ne pouvait plus se rendormir. J'avais exigé que l'afireuse vieille sortît de la maison à l'instant même : mais au bout d'une heure, elle rentra sous prétexte de faire ses paquets et d'emporter ses bardes. Je ne pouvais la chasser de force et elle essayait par mille câlineries de me désarmer, disant qu'elle ne devinait pas en quoi elle avait pu me déplaire. Je n'osais m'expliquer avec elle, bien «pi'elle fût certai-

60 C0NSTANCI> vrnuiEtt.

nement la complice de son maître, et je craignais réellement qu'elle n*eut Tidée de m'empoisonner, soit par Tordre de celui-ci, soit de son propre chef, pour ensevelir avec moi un secret qui n'était peut-être pas sans précédents du même g^e.

« Aussi je refusai de manger et de boire quoi que ce soit à l'heure du déjeuner. Je sortis dans le jardin en lui disant que j'allais rentrer et' en lui ordonnant de me faire. du café.

<( Je me glissai alors vers la petite porte de l'enclos ; mais je la trouvai fermée à double tour, et, revenant sur mes pas , je remarquai que le jardinier, sans en avoir l'air, veillait sur l'issue principale. J^étais donc gardée à vue, les murs et les fossés de l'enclos étaient difficiles à escalader ou à franchir, et j'étais si affaiblie que je ne pouvais plus compter sur mes forces de montagnarde sauvage.

« Je résolus d'attendre la nuit , et je passai la jour* née à travailler avec une apparente assiduité. Je fis encore un tour de promenade au soleil couchant. Je pris congé de mes fleurs , de mes oiseaux , de toutes ces choses pures que j'avais appris à aimer, et qui étaient aussi innocentes de ma honte qu'indilTérenteo à ma douleur. ^

« Quand tout fut bien sombre, je me glissai de nouveau au fond du petit parc, et j'y trouvai le jardinier bossu qui faisait bonne garde, tandis que la Rita préparait dans la maison un certain mets que j'avais paru désirer, afin de Ifti rendre la confiance. Ce jardinier

était aussi assez sournois , mais très-poltron, je l'avais remarqué. Je me jetai sur lui à Fimproviste et lui mis devant la figure un pistolet que j'avais pris dans la chambre du comte, et qui n'était peut-être pas chargé. Mais j'avais l'air si résolu à lui brûler la cervelle, qu'il me donna la clef sans hésiter. Je lui ordonnai d'ouvrir lui-même la porte, en le tenant toujours en joue , et je m'élançai dehors comme une flèche, comme un éclair, comme une folle.

« Je courus dans la direction de la route qui longe la grève, mais , faisant , avec assez de présence d'esprit, des zigzags dans la prairie ombragée, pour dérouter le bossu qui me suivait, et dont j'entendais les longues jambes craquer derrière moi comme celles d'un squelette. J'avais eu l'imprudence de jeter «non armci et sans doute il s'en était aperçu.

« Je le sentis très-près de moi, au moment où je gagnai la route; mais un voiturin arrivait sur nous, et mon persécuteur s'arrêta. Je compris que si je laissais passer cette voiture, il pourrait s'emparer de moi sur le chemin désert. Je me je&i à la tête des chevaux, en demandant une place. Le conducteur voulut me repousser, les voyageurs qu'il conduisait ayant loué son kgno pour eux seuls.

« C'étaient des Anglais qui mirent le nez à la portière, et qui , entendant la voix d'une femme, m'offrirent de me faire monter dans l'intérieur avec eux. Je refusai, disant que je n'allais pas loin, et suppliant seulement qu'on me permît d'être sur le siège ou sur

le marchepied. Cette faveur me fut octroyée. Le cocher i'^ me prit à côté de lui et fouetta ses chevaux. Où allionsnous? je n'en savais rien , mais nous tournions le dos à Gênes, et j'étais sauvée.

« Cette fois, je n'avais pas fait la folie de partir les mains vides. Je ne voulais plus être à la merci du premier passant que la faim me forcerait d'implorer. J'avais emporté cent livres sur trois mille dont ma bourse avait été garnie par le comte. J'étais vêtue trèssimplement , mais assez chaudement pour supporter le voyage au grand air; on était en plein janvier. Quand nous arrivâmes, vers minuit, à Chiavari, où les voyageurs devaient coucher, je me reconnus. Je payai le conducteur, et je m'enfuis pour échapper à ses questions et à ses offices de services.

« Il m'avait dit qu'il conduisait ses trois Anglais à Florence par Lucques. Je ne voulais pas traverser mon pays. Je m'enquis d'une diligence pour Sarzana. J'arrivai à temps , cette diligence partait. A Sarzana, je ne pris que le temps de manger, car j'étais à jeun depuis vingt-quatre heures, et je partis pour Parme, où je me reposai un jour sans me montrer. De là, je gagnai Vérone, où la destinée m'arrêta.

« Je m'étais demandé, en voyage, de quoi j'allais subsister quand j'aurais dépensé la misérable somme dont je ne m'étais pas munie à d'autre intention que celle de pouvoir fuir. Au milieu des rêves qu'il m'était permis de faire, celui de continuer l'étude de la musique dominait tous les autres. Mais il me fallait gagner

de quoi payer mes études, ou, au moins, de quoi vivre en étudiant seule, et je ne voyais que le théâtre qui pût accueillir un pauvre enfant perdu comme moi. Je n'en savais pas encore assez pour espérer le moindre succès. Mais là, du moins, j'entendrais les premiers sujets , et je pourrais peut-être me former par la seule audition, comme tant d'autres!

« Il s'agissait de savoir si j'étais capable de chanter les seconds rôles ,^ ou même les troisièmes. Je me rendis au théâtre, et j'entendis outrageusement siffler la prima donna. Elle avait pourtant du talent, la pauvre fille, cent fois plus de talent que je n'en avais alors ; mais elle était vieille, fatiguée, et chantait tout son rôle un quart de ton trop haut. Dès le lendemain, j'allai m'offrir pour, la remplacer. C'était un coup d'audace; mais j'avais compris que le public tenait peu de compte de la science et ne demandait que des moyens.

« Le directeur de la troupe musicale, un vieux connaisseur très-ironique, se mit au piano et me fit chanter quelques phrases. — C'est bien, me dit-il mélancoliquement, vous avez tout ce qu'il faut pour réussir ici : une voix magnifique, une v jolie figure et une ignorance effrontée I

« — Je le sais, lui répondis-je en riant, mais quand la pauvre fille, sifflée hier soir, a débuté, en savait-elle plus que moi?

« — Non ! eue ne savait rien.

« — Eh bien, elle a appris , elle a réussi, et, à présent qu'elle en sait assez, elle ne réussit plus; elle a fait son temps, laissez-moi faire le mien.

« Je débutai huit jours après dans la Gazza ladra, après trois répétitions et des journées entières consacrées à apprendre en secret mon rôle, que je ne m'étais pas vantée de ne pas savoir. Mais j'avais étudié les principaux airs avec un bon professeur, et je ne les disais pas trop mal ; je n'avais pas la moindre notion de l'art dramatique, ni de la mise en scène. Mais, en Italie, tout s'improvise, l'amour, la guerre, l'art et le succès. Le mien fut complet : ma gaucherie plut comme une grâce et ma jeunesse comme un mérite. Tout ce que je manquai ou estropiai misérablement fut accueilli par des rires pleins de bienveillance; tout ce que je réussis fut applaudi avec enthousiasme. Enfin , le public véronais m'adopta comme un enfant que l'on veut gâter, et mon engagement fut signé après la représentation , non sans beaucoup de sarcasmes de la part du vieux directeur et de mes nouveaux camarades.

« Si j'eusse manqué d'intelligence et de volonté, j'étais perdue; car on avait mis beaucoup de mes défauts sur le compte de l'émotion, et si j'avais dans le' public une majorité de partisans bénévoles, je ne devais peut-être pas tarder à y trouver une réaction inquiétante. J'en étais parfois épouvantée, mais je me disais : Aide-toi , le ciel t'aidera; et je fis si bien que, d'une représentation à l'autre, on put constater des

progrès qui désarmèrent les auditeurs scrupuleux et le directeur lui-même.

a Au bout de trois mois, j'étais réellement une actrice passable et une cantatrice bien douée qui donnait de l'espoir.

« J'eusencore un prodige à obtenirdu ciel. C'est, étant forcée d'embrasser ma carrière à un âge où les moyens mêmes ne sont pas complets, de i^e pas perdre ces moyens par une fatigue prématurée. Je n'avais pas seize ans, et je grandissais encore. Mais à peine avais-je quitté la fatale maison où l'on s'était joué de ma santé et dé ma vie, que ma bonne constitution avait repris le dessus. Je n'avais plus de migraines ni de langueurs. Les émotions du théâtre étaient une issue naturelle à mes besoins d'action. Je dormais comme une pierre, et je mangeais comme un jeune loup. Ma voix acquérait de l'éclat sans perdre de sa fraîcheur. Moi-même, j'acquérais une certaine beauté, de la grâce et de l'élégance. J'étais bonne fille, excellente camarade: J'étais aimée, j'étais heureuse! »

— Vous étiez aimée, dit en souriant la duchesse, dites-nous donc ça!

— J'entends, répondit la Mozzelli. Vous ne me demandez pas l'histoire de ma carrière artistique,

binais celle de mon cœur; aussi j'ai passé vite sur mes av.entures de théâtre, et je reviens à celles qui vous intéressent.

« J'étais aimée, vous ai-je dit, aimée de mes camarades, de mon directeur et de mon public. Mais je

rélais plus psfrtîculièrement du signor Ardesî, le jeune basso-cantante, comme qui dirait le Tamburini en herbe de la troupe. €*était un beau garçon, brun, grand , maigre, des yeux superbes , tme voix de tonnerre, un cœur excellent, un caractère gai , un artiste véritable. Il savait la musique, lui; il savait chanter; il donnait les plus belles espérances. Mais il ne devait pas vivre, par la raison que quand , par miracle, mi homme est capable d*aimer, il faut qu'il meure bien vile, afin de laisser le monde à ceux qui n'aiment pas. « Quand je le perdis... »

— Oh! oh! doucement! s'écria madame d'Évereux , vous sautez au moins un chapitre.

— Pourquoi pas? reprit la cantatrice. Je vous ai promis le récit de mes déceptions et rien de plus ; mais vous voulez tout savoir ! Eh bien! j'y consens; si je tombe dans la psychologie, nécessaire quelquefois pour expliquer les variations du cœur et de l'esprit, ce sera votre faute .

« Quand ce pauvre Ardesi m'entendit la première fois, il vint à moi dans Tentr'acte et me dit, me tutoyant d'emblée, comme c'est encore l'usage dans les troupes de province, en Italie : — Ma chère petite , tu devrais travailler, car tu -as de l'avenir. — Fais-moi travailler, lui répondis-je, et je te devrai plus que la vie.

« Il me prit au mot et vint chez moi dès le lendemain. C'était un fort galant homme, et il ne voulut pas perdre le mérite de sa générosité en m'exprimant

son amour. Mais cet amour était sincère et dévoué , et je ne fus pas longue à m'en apercevoir.

(( Gomment la reconnaissance me gagna , ne me le demandez pas trop ; je serais forcée d'avouer que je ne m*en souviens pas bien. Et que ceci ne vous paraisse pas le fait d'une fille trop légère. J'étais, à ce moment de ma vie, plus et moins que cela. J'étais ivre, j'abordais le théâtre et j'entrais dans l'art. J'avais du succès et de l'espérance; je sortais d'un rêve afireux , d'un cauchemar et d'un effroi mortels ; je sentais le besoin impérieux de vivre, de rajeunir, c'est-à-dire de me retremper, par l'amour jeune et vrai, dans la foi qui me quittait. J'étais naturellement en réaction violente contre l'hypocrisie qui s'était jouée de moi , et tous mes doux souvenirs de la villetta de Recco étaient empoisonnés. J'étais pressée d'oublier ces joies perfides, cette amitié maudite. Tout ce qui pouvait me jeter bien vite dans un courant contraire m'appelait irrésistiblement. Je ne fis point de réflexions, je n'eus pas de repentir, je ne cherchai plus dans ma conscience le mot de ma destinée. J'étais artiste, Ardesi était mon initiateur, mon protecteur contre des rivalités dangereuses, mon conseil et mon ami. Je lui dois en grande partie ce que je suis. Je ne l'oublierai jamais, et je ne rougis pas de son souvenir. »

— Pourquoi donc ne Tavez-vous pas épousé? dit mademoiselle Verrier avec candeur.

— Je ne Tai pas épousé, parce qu'il faut aimer passionnément pour se jeter dans la miaère. Ce que nous gagnions au théâtre était si peu de chose que c'était déjà assez méritoire, croyez-moi, de nous aimer fidèlement comme nous nous aimions. Il eût «bien fait, lui, cette folie de m*épouser; mais je sentais que je nVais pas assez d'enthousiasme pour y consentir, Ardesi était, certes, mon égal en intelligence, et j'étais encore son inférieure en talent ; mais, en dehors de son art, il manquait d'éducation première, et il m'arrivait bien souvent, malgré moi, de me rappeler les nobles manières et l'instruction, à la fois immense et charmante, du vieux patricien qui m'avait inspiré le goût des choses élevées.

(( Dans ces moments-là, Ardesi buvant de la bière aigre et fumant des cigares moisis avec les machinistes du théâtre, dont les lazzi grossiers le faisaient riro aux larmes; s'intéressant avec plus de curiosité que d'indignation aux petites turpitudes du triste milieu où, sans le faire paraître, je me sentais froissée N déplacée à mesure que je le voyais de plus près; Ar* î desi, bon enfant et résigné à son sort, mais ne conr6* '

vant pas des goûts plus exquis et un entourage plus digne, ne pouvait m'inspirer que de Tamitié.

« J'aspirais à monter, moi ! Ma vie a été longtemps une ambition vers je ne sais quel idéal, non de gloire ou d'argent, mais de poésie et de sublimité. J'aurais voulu être la plus grande cantatrice du monde, afin de pouvoir me dire : Au-dessus de moi, il n'y a que le pouvoir et la richesse, qui ne sont pas des dons de Dieu, mais des hasards de la destinée. Ce que je suis, je ne le dois qu'à moi-même.

« Donc, le pauve Ardesi, m'ayant fait monter vers mon but par les progrès que je lui devais, était l'objdt de ma reconnaissance et de mon dévouement, vu que je ne suis pas ingrate; mais il avait un grand tort, selon moi : il n'était pas ambitieux. Il acceptait la médiocrité de sa position avec insouciance , faisant toujours de son mieux par amour de l'art, mais prenant tout en patience comme s'il eût dû vivre deux cents ans. A ses cotés, je m'étourdissais dans l'émotion et le mouvement des études dramatiques ; mais quand, par hasard, j'étais seule quelques instants, je pleurais sans savoir pourquoi.

({ Un jour, il me surprit dans les larmes et mo gronda en homme de bon sens qu'il était. — Tu regrettes, malgré toi, ta villetta de Recco, je le vois bien, me dit-il, et tu crois être tombée au-dessous de ton sort légitime^ ce qui est une grave erreur I Tu n'étais pas née pour être une signora, mais une marchande de légumes. Te voilà artiste, c'est un pas im-

mense, et il ne te suffit pas ! Tu voudrais monter sur les planches, être applaudie, puis rentrer dans une jolie maison oii tu n'aurais plus qu'à parler littérature ou philosophie avec de grands esprits, tout en respirant à l'ombre les parfums des louanges délicates et des roses-thé, jusqu'à la prochaine ovation. La brutalité de la misère te navre, et tu crains toujours de crotter le bord de ta jupe, comme si c'était une robe de satin. Souviens-toi que tu es née sous la bure et que tu as aujourd'hui des souliers, ce qui est une grande chose ! Tu oublies ce que tu devais être, pour ne te rappeler que ce que tu aurais pu être, si le vieux comte n'eût pas été lui-même un fourbe libertin. Eh bien I prends garde à ces souvenirs-là ; ils mènent tout droit à la corruption, et ce ne serait pas la peine d'y avoir échappé dans un jour de bravoure, si ta mélancolie et tes songes devaient t'y conduire par le chemin de la mollesse et par le manque de caractère.

(( Ardesi avait cent fois raison, mais je n'en étais pas moins dévorée d'un secret ennui. Au bout d'un an, la joie de mes débuts était oubliée, mes succès de petites villes ne me suffisaient plus; j'aurais voulu briller à Venise, à Milan ou à Naples. Je le pouvais, car on m'offrait un engagement que je refusai ; il aurait fallu me séparer d'Ardesi, dont on ne voulait pas, et j'étais résolue à lui tout sacrifier.

(( Un soir, comme nous finissions Don Juan, la trappe qui devait engloutir le pauvre artiste s'ouvrit

trop vite ; il perdit Féquilibre et tomba pour ne plus se relever.

(( Je Taimai mort plus que je ne Uavaîs aimé vivant. jf Ses généreuses qualités, sa loyale affection, sa probité ! incontestable, qui avaient résisté à une éducation de hasards et d'aventures, m'apparurent dans tout leur mérite quand je me trouvai seule dans la vie, au nuilieu de gens qui ne le valaient pas, et en présence de mes autres souvenirs flétris par la trahison.

« Sa mort fut un événement dans la ville et dans le pays. On lui fit des obsèques honorables, et nombre de personnes éminentes ou distinguées voulurent y as^ster. Les journaux de la localité lui payèrent un tribut mérité d'éloges et de regrets. Tout cela le relevait dans mon cœur, et je sentis que je perdais une affection que je ne remplacerais point.

« Le séjour de Vérone m'était devenu insupportable. Je partis pour Venise, où j'eus de véritables triomphes. Une douleur sincère avait ouvert mon âme à i'émotion sérieuse et profonde. Mon talent était loin d'être irréprochable; mais j'étais dramatique et je faisais pleurer.

« Je portai véritablement le deuil dans mon cœur et dans ma conduite pendant plusieurs mois. Ma réputation de labeur et d'austérité fut bientôt établie, et les salons les plus distingués me recherchèrent. J'avais des soirées et des élèves dans les meilleures familles, et ma position devenait aisée en même temps qu'houorabU

CONSTANCE YERRIEU.

« Mais, voyez-vous, le monde est ainsi fait que les meilleures choses nous y créent des dangers, et que nos mérites entraînent presque inévitablement notre perte. Ma jeunesse et mes succès n'étaient pas des attraits sans précédents ou sans analogues; ma vertu fut un fait remarqué dans ma position et m'attira des poursuites ardentes et passionnées. Tel personnage qui, lors de mes débuts à la Fenice, m'avait accordé une médiocre attention, fut prêt à m'oflfrir son nom et sa fortune quand, au bout de quelque temps, il fut bien avéré que je n'avais pas d'amants. Ce fut alors une persécution dont vous n'avez pas l'idée. Les vieillards assiégeaient ma vie pour y abriter les restes de la leur; les libertins cherchaient tous les moyens de me compromettre pour Satisfaire leur vanité ; les jeunes gens naïfs se brûlaient la cervelle (en prose et en vers) chaque matin à ma porte. Enfin, je faisais fureur, et il ne tenait qu'à moi d'être princesse ou tout au moins marquise. »

— Vous avez eu bien tort de ne pas profiter de cette belle veine de vertu pour faire un beau mariage, observa la duchesse ; et, avec vos instincts de grandeur, je m'étonne que vous soyez restée Sofia Mozzelli comme devant.

« L'occasion qui eût résumé mes ambitions ne so présenta pas, répondit la Mozzelli; je ne voulais, à aucun prix, épouser un homme âgé. J'avais pris la vieillesse en horreur, et je lui ai toujours gardé rancuno. Je voulais un mari jeune, beau, honnête et de grande

famille. 11 ne s'en présenta que de laids ou de tarés, dont l'argent ou l'esprit ne me tenta point. Ceux qui eussent pu me plaire ne se trouvaient pas dans une position assez indépendante pour que la délicatesse et la fierté me permissent de les écouter. J'étais scrupuleuse et difficile à l'excès ; ma vertu me portait au cerveau, je dois le dire.

« Si bien qu'après avoir repoussé des offres que fa 'froide raison eût accueillies sans objection, je pris le plus mauvais parti possible; ou plutôt, je ne pris aucun parti. La jeunesse, c'est-à-dire le besoin d'aimer et de croire, recommença à me parler, et même avec plus d'énergie qu'elle ne l'avait encore fait. Le repos du cœur m'avait comme renouvelée ; et, fière d'avoir échappé à la corruption, je me fis, de l'amour qui m'était dû, une trop haute idée.

« Chaque jour grandissait mon secret orgueil et mon besoin de le satisfaire. Je découvrais en moi des puissances que mes deux premiers amours, le premier tout d'instinct, le second tout d'amitié, n'avaient pu développer, et l'avenir, l'amour attendu et rêvé, s'annonçait avec les ardeurs de la passion dévorante.

« Il y eut combat quelque temps entre ces élans de fièvre et mon ambition de bonne renommée. La vertu a de grandes douceurs ; mais, chez une femme libre et jeune, elle ne marche pas sans l'espoir d'une récompense, et la mienne ne se présentant pas sous la forme d'un brillant mariage d'inclination, je mis cette

ambition à la porte, et résolus enfin de n'écouter que mon cœur.

(( Il me donnait de bons conseils, mais son choix fut malheureux. Un fils de famille, librettiste pour son plaisir, jeune, enthousiaste, charmant, m'avait sacrifié, malgré moi, un riche mariage. Je crus faire une grande chose, ne pouvant faire que ce mariage fût renoué, en refusant sa main qu'il m'offrait contre le gré de sa famille, et en lui douant mon amour sans conditions. Sa reconnaissance le rendit sublime en paroles, comme le désir l'avait rendu héroïque en actions. Mais la possession le rendit à son naturel inquiet et avide de nouveauté. Une maîtresse, qu'en même temps que sa riche fiancée il avait abandonnée pour moi, et qui était une très -grande dame fort habile, me le disputa avec acharnement, et finit par le reprendre. Après avoir subi toutes les tortures du soupçon et de la jalousie, je restai seule avec ma colère et ma honte.

« Mais ma chute avait fait du bruit. Les prétendants devinrent plus audacieux. Le dépit me troubla le jugement. Un Lovelace en renom me vengea de l'infidèle. A son tour, il me fut disputé, et j'entrai fatalement dans les luttes de l'amour-propre et de la jalousie, luttes furieuses et misérables qui sont bien des passions, mais qu'on a tort d'appeler amour, car elles ne sont pas même de Tamitié. C'est un mélange de désir et de haine, rien de plus, mais cela vous ravage et vous épuise.

(( Tronjpée de nouveau, je m'étourdis dans le bruit,

€t le désordre entra dans ma vie. Oui, je suis ici pour tout dire, je menai pendant plusieurs années, à Venise, à Milan et à Vienne, une existence déplorable. Toujours orgueilleuse et désintéressée, je ne calculai rien que la satisfaction de triompher de mes rivales ou de me venger de leurs dédains. A peine satisfaite sur ce point, je sentais le remords et le chagrin atroces d'appartenir à des liens où mon cœur ne trouvait aucune joie véritable, et, tout aussitôt, je subissais le besoin impérieux de les rompre.

« Je me rejetais alors dans Tétourdissement d'une activité délirante. Soupers prolongés jusqu'au jour, courses folles et périlleuses par tous les temps et tous les chemins, avec des compagnons de plaisir excités comme moi-même, et qui, cependant, reculaient quelquefois devant mes défis insensés, cavalcades ou régates échevelées, excentricités innocentes par elles-mêmes, mais qui faisaient scandale par le mépris de la vie qu'elles révélaient aux gens paisibles et religieux : j'essayai de toutes ces émotions et de toutes ces fatigues pour échapper au besoin d'aimer qui me poursuivait, et dont je n'embrassais que le rêve de plus en plus éphémère et trompeur,

« Nécessairement, ma santé souffrit d'un pareil régime, et, pendant quelque temps, on me crut frappée à mort. Cela décupla mes succès. Allons vite l'entendre, se disait-on, c'est peut-être la dernière fois qu'elle chantera. Le fait est que je toussais à rendre l'âme, et je chantais quand même, non plus avec la suavité de

7rt CONSTANCE VERRIER.

Tadolescence, mais avec la puissance nerveuse de la fièvre. Je ne tenais pas à vivre, mais à émouvoir, et j'eusse sacrifié dix ans de mon avenir pour un moment d'enthousiasme de mon public. C'était le seul plaisir sur lequel je ne fusse pas blasée.

« Un jour, je me trouvai seule eil voyage, arrêtée dans une misérable auberge au bord d'un beau lac. Je m'étais brouillée avec la plupart de mes amis pour un caprice, et je m'en allais dans une autre ville chercher un milieu nouveau à mon activité désespérée.

« Mais la maladie se jetait sur moi, et, pendant trois jours et trois nuits, je vis la mort face à face. Je n'avais conscience de rien autour de mon lit abandonné. Je sentais seulement que j'étais là sans amis et que je ne pouvais plus rien contre un mal implacable, l'épuisement du corps et de l'âme.

« Si je fus sauvée par le médecin du village ou par un reste de forces physiques qui avait survécu au désastre de ma vie, je l'ignore absolument. J'en laissai l'honneur au bonhomme, et quand il me prescrivit de rester là un mois pour me remettre, je convins qu'il avait raison, puisqu'il m'eût été impossible de m'en aller ailleurs.

« Ce temps de solitude absolue me fit rentrer en moi-même. Comme j'avais été beaucoup d'heures sans connaissance, je me sentais brisée, et comme séparée du passé par une lacune de cent ans. Cette vie, dont j'avais fait si bon marché, j'étais forcée de reconnaître qu'on l'aime toujours quand, même, et je

CONSTANCE VKRRIER. 77

me surprenais à chaque iftstant remerciant Dieu, avec une joie enfantine, d'avoir bien voulu me ressusciter. Je regardais le ciel et les arbres dans les eaux du lac, comme si je ne les eusse jamais vus. Tout me paraissait beau, jeune, puissant, étemel. Moi seule j'étais faible et craintive. J'avais loué une barque que j'avais fait garnir de coussins, et où l'on me promenait étendue comme sur un lit. Au moindre souffle du vent, j'avais peur. Était-ce bien moi qui, sur les rivages de l'Adriatique, avais dix fois choisi les heures de tempête pour braver la colère des vagues? Non, à coup sûr, c'était une autre, me disais-je : c'était une folle, une ingrate! La vie est si douce et la tombé est si morrie !

« A cet accablement délicieux succéda la réflexion, moins douce, mais bienfaisante. Aussi tout le passé me parut déplorable et je sentis que, pour y survivre, il fallait l'anéantir afin de pouvoir l'oublier. L'avenir m'apparut, encore une fois, ouvrant ses ailes d'or comme un oiseau du ciel qui fuit des rives maudites pour chercher un monde nouveau. J'avais encore des ailes, moi I ma voix, un peu altérée, n'était pas perdue. Mon talent pouvait grandir encore, et ma conscience n'était bourrelée que de torts envers moi-même. Dieu, qui nous demande compte de l'emploi de ses dons, pardonne à qui veut être pardonné, et restitue à qui veut réparer. J'avais fait de grandes folies, mais je n'avais aucune bassesse à me reprocher. Je n'avais été méchante qu'avec les méchants. La bonté m'avait toujours trouvée sympathique et le repentir géné-

reuse. J'avais respecté la foi et la candeur chez les autres. Enfin, j'étais bien morte, mais non damnée, puisqu'il m'était permis de revenir sur la terre, d'en comprendre encore la beauté, et d'y chercher une meilleure existence.

« Je prolongeai mon séjour au bord de ce lac de Garde, le plus beau des lacs italiens, aussi longtemps que me le permirent mes courtes finances. J'ai toujours été pauvre, n'ayant que le fruit de mon travail au jour le jour. Les trois mois que je passai dans ce lieu enchanté au milieu de bonnes gens simples, et ' au sein d'tme nature vraiment sublime, sont le meilleur souvenir de ma vie. Le dernier mois, ma santé étant véritablement revenue, je me procurai un piano et je travaillai sérieusement, tout en négociant par correspondance un engagement avec N*aples.

« C'est au bord de ce lac que j'appris la mort du comte A... Je ne vous ai pas dit que, deux ans après l'avoir quitté, j'avais reçu de lui une lettre où il m'apprenait qu'il était veuf. Il m'offrait de m'épouser, disant qu'il ne pouvait faire moins pour une personne qui ne l'avait pas trahi, et dont il avait eu raison de ne pas craindre la vengeance. Je n'avais pas même répondu à sa lettre ; j'étais alors lancée dans mon premier tourbillon. La nouvelle de sa mort m'émut profondément, je n'avais aimé et respecté personne autant que ce malheureux et coupable vieillard, avant de connaître son véritable caractère. Je me trouvai soulagée d'une véritable souffrance en me souvenant

qu'il avait voulu réparer son crime autant que possible, et que je pouvais désormais pardonner à sa mémoire.

« J'allai donc chanter à Naples, et, depuis cette époque, j'ai vécu autrement. J'ai cherché, non plus le plaisir, ni la lutte, ni le mariage d'ambition, ni la vengeance, ni la fantaisie, ni le suicide de l'âme : j'ai cherché la gloire au théâtre et l'amour vrai dans la vie. J'ai trouvé la gloire, non pas telle que je l'avais rêvée, mais assez douce encore, en dépit de beaucoup de décieptions. Quant à l'amour.,. »

— Eh bien? dit la duchesse.

— Je ne l'ai pas trouvé, répondit Sofia, et, cette fois, ce n'est pas ma faute, car je l'ai sincèrement demandé à Dieu, et j'ai beaucoup fait pour le mériter. Mais il n'habite pas ce nionde ; c'est une aspiration de nos rêves, c'est une intuition providentielle que nous avons de quelque monde meilleur. Le cœur d'aucun homme n'en possède la puissance et n'en recèle le bienfait. Les femmes y croient encore et le poursuivent, même après avoir perdu l'espoir de le rencontrer. Les hommes ne se donnent plus cette peine-là, car ils n'y croient plus, et le trouveraient sans savoir en profiter.

— Prenez garde, dit mademoiselle Verrier après un moment de silence, que ce ne soit là un blasphème I

— Ou tout au moins une hérésie, ajouta la duchesse. Je vous dirai mon sentiment tout à l'heure; mais votre histoire n'est pas finie ?

80 CONSTANCE YERRIËU.

\ — Si fait, répondit Fartiste. Je ne peux pas vous dire combien de fois j'ai essayé ou espéré d'aimer depuis que je me suis rangée. Ce serait toujours la

' même histoire, et une galerie de portraits parfaitement inutile. Je ne vous ai ,pas décrit les sottes on folles figures qui ont rempli de leur présence mes années de fièvre : je ne veux pas vous décrire davantage les froides et trompeuses physionomies de la nouvelle période. J'ai changé du jour au lendemain toutes mes habitudes. J'ai compté les heures du jour, refusant à la promenade ou à la sieste celles qui devaient être consacrées au travail. J'ai cessé de me mettre inutilement en vue, j'ai réservé tous mes effets pour mon art. J'ai rompu avec le paradoxe, je me suis intéressée aux choses générales, à la vie publique, aux malheurs de mon pays. J'ai été voir mon père qui s'était laissé combler de mes dons, et qui a bien voulu m'en remercier. J'ai consigné à la porte tous les aventuriers de l'amour. J'ai donné, par la régularité de ma conduite, des garanties à l'opinion. J'ai fait beaucoup de charités et rendu beaucoup de services, j'ai appris la musique gratis à de pauvres petites filles, j'ai chanté pour tous les proscrits. J'ai recherché partout les érudits, et j'ai acheté un perroquet dont je m'occupe beaucoup. J'ai acquis des notions en archéologie et en histoire, j'ai pris intérêt aux fouilles de Portici, j'ai reçu des gens qui passaient pour sérieux, je n'ai pas joué à la loterie des capitaux, j'ai fait deux ans d'économies et j'ai acheté à Nice une

petite maison pour ne pas payer de loyer sur mes vieux jours.

(( Tout cela est fort sensé, comme vous voyez. Eh bien I mon travail assidu et mes véritables progrès ne m'ont pas rapporté plus de succès que n'en avaient mes audaces improvisées sur la scène. Mes charités n'ont pas diminué le chiffre des pauvres, qui augmente toujours. Les artistes que j'ai obligés ont tous été ingrats. Mes graves amis sont fort ennuyeux et mon perroquet parle turc; ma maisonnette me coûte plus d'entretien qu'elle ne me rapportera jamais d'économies. Quant aux hommes considérés et prétendus sérieux parmi lesquels j'ai cherché le fantôme d'un ami véritable, j'ai trouvé chez eux, tour à tour et sans exception, plus dé prétentions et de perfidie, autant de vanité, de frivolité et d'ingratitude, enfin beaucoup moins d'esprit et de spontanéité que chez mes anciens compagnons de paresse et de plaisir. J'ai dit. »,

— Résumons-nous, dit la duchesse en s'adressant à Constance; notre chère Sofia est arrivée à l'impuissance du cœur par le chemin de la satiété ; est-ce votre avis?

— La Mozzelli est arrivée, n'importe comment, au scepticisme, répondit mademoiselle Verrier. Que ce

82 COiNSÏANCE VERRIER.

soit sa faute ou celle des autres, nous ne sommes pas ici pour faire son procès. Elle a vécu dans un méchant monde, et peut-être y a-t-elle vécu aussi bonne et aussi sage que cela était possible, relativement. '

— Ainsi, vous me donnez l'absolution ? dit la cantatrice à mademoiselle Verrier. Vous, le bel ange des cieux, vous ne me damnez pas ?

— Je ne damne personne, et je vous excuse particulièrement; cependant je ne vous absous pas autant que vous le prétendez. Je crois au libre arbitre, et, tout en mettant les fautes et les égarements de votre vie en çrande partie sur le compte d'une certaine fatalité, je regrette que vous ne soyez pas arrivée à une meilleure solution en terminant votre récit. J'espérais mieux de vous.

— Qu*espériez-vous d'elle ? demanda la duchesse.

— J'espérais, reprit Constance, ou son humble réconciliation avec le genre humain, qu'elle n'a peutêtre pas le droit de tant mépriser, ou une sorte de soumission religieuse aux misères de ce monde.

— BienI je comprends. Voilà mon arrêt, dit la Mozzelli un peu blessée et fort triste. Vous êtes sévère comme la vertu. Mais savez-vous ce que je pourrais vous répondre ?

— Répondez, ma chère, ne vous gênez pas, dit Constance.

— Eh bien, jç vous répondrai que la vertu n'est peut-être pas souvent autre chose que l'ignorance du mal, et que, si on vous eût jetée dès l'enfance dans le

même milieu que le mien, vous ne vaudriez peut-être pas mieux que moi à l'heure qu'il est.

— Oh I cela est fort possible I répondit Constance avec bonté. Laissez-moi justement partir de là pour vous dire que vous n'êtes pas ce que vous pourriez être. Vous avez jme très-grande intelligence et des forces réelles, des forces étonnantes pour opérer des révolutions dans votre existence. Tout ce que vous nous avez dit en est la preuve. Je ne sais pas si, dans les mêmes situations, j'eusse trouvé autant de ressources dans ma volonté et de courage dans mon caractère. Voilà pourquoi je ne veux pas que vous ayez le droit de rester en chemin et de vous arrêter à ce paradoxe, — car c'en est encore un, croyez-moi! — qu'une moitié du genre humain a le monopole de l'amour vrai, tandis que l'autre sexe est relégué dans le cercle de la brute. Cette belle maxrme me paraît dictée par l'amertume du cœur et par un reste de maladie de l'intelligence. Après des années de suicide moral, il est naturel que vous ayez encore de ces plaintes-là sur les lèvres, par habitude I Mais vous devriez, je crois, vous raisonner encore et très-souvent, afin d'arriver à l'esprit de justice, sans lequel il n'y a ni ?aison ni bonté sérieuses, A mon tour, j'ai dit.

— Eh bien, mais ! c'est fort bien dit, s'écria la du-' chesse, qui écoutait Constance avec beaucoup d'attention, et qui avait eu les yeux fixés sur elle pendant presque tout le récit de la cantatrice. Je vois que nous sommes parfaitement d'accord toutes deux, parce que

nous sommes logiques et calmes. Quant à cette chère exaltée, voilà qu'enfin je me Texplique : elle a le cerveau malade. Pardon, Sofia; mais, vous voyant si charmante, je ne pouvais pas croire que vous fussiez folle ; vous Têtes, tout est dit.

— Comment I je suis folle? Pourquoi ?

— Parce que vous demandez Tamour que vous n'êtes plus capable de ressentir. Vous voyez, je me répète.

— Vous croyez cela ? dit la Mozzelli piquée au vif.

— Oui, je le croîs, dit la duchesse. Vous n'avez réellement aimé qu'une fois, à savoir, la première, quand vous sentiez Tamour sans le raisonner. Du moment que vous l'avez analysé et disséqué, votre imagination seule a été éprise de ses propres chimères, et aujourd'hui, n'ayant plus que de l'imagination à donner, vous exigez un cœur en échange. Ce n'est pas juste, et l'homme qui vous donnerait le sien sera.it fort à plaindre. N'est-ce pas ce que vous pensez aussi, Constance ?

— Peut-être avez-vous raison, répondit mademoiselle Verrier ; mais je n'ai pas été aussi loin. Je ne suis pas tout à fait compétente. C'est la première fois de ma vie qu'une situation de ce genre est offerte à mon examen. J'aurais besoin d'y réfléchir, et, en tout cas, je vous avoue que je ne suis jamais bien pressée de condamner les gens et de leur dire : Vous êtes perdus I

— Merci, Constance I s'écria la Sofia, vous me laissez l'espoir de guérir, vous I Je déclare que vous êtes

CONSTANCJ: VERRIEH. 85

bonne, et que madame la duchesse est très-dure.

— Non, mon enfant, reprit madame d'Évereux. Je crois que Ton guérit de tout, même de la folie. Écoutez beaucoup mademoiselle Verrier, questionnez-la sur ce qu'elle entend par l'amour vrai. Je suis certaine qu'elle vous donnera une de ces définitions que les grands esprits savent trouver, et qui nous frappent au point de faire époque et même révolution dans notre vie morale. Voulez- vous. Constance ? Voyons, j'ai peutêtre besoin aussi d'une synthèse, moi qui parle. Si vous nous racontiez votre histoire ?

— Moi 1 répondit Constance en rougissant ; mais je n'ai pas d'histoire, et ce que je pourrais raconter serait fort insipide. C'est vous, madame la duchesse, qui pourriez nous donner un sage enseignement, si vous ne nous trouviez pas indignes de l'entendre. Vous avez beaucoup réfléchi, beaucoup écrit, à ce qu'on assure, et pour vous seule, malheureusement, ou pour un petit nombre d'amis privilégiés.

— Si je vous raconte ma vie, dit la duchesse, me . promettez-vous toutes deux, et vous surtout. Constance, de la juger franchement, et de ne me ménager la critique en aucune façon ?

— Si vous l'exigez... dit Constance.

— Oh 1 quant à moi, dit la Mozzelli, je vous promets d'être fort sévère, et si je vous trouve... illogique^ je ne me permettrais pas de dire folle, je déclare que je le dirai sans ambages.

— Soit l'dit la duchesse. Eh bien, je commence et

je dis : Deuxième partie... de notre veillée : Histoire de la duchesse d'Èvereux.

« Vous savez d'où je sors ; je n*aî pas besoin de vous ennuyer de mes quartiers de noblesse. Je n'en ai jamais été plus infatuée que vous ne me voyez ; mais je dois vous dire que mes parents en étaient affolés, et que Ton m'apprit le blason avant de m'appréndre àlire.

« Ce que l'on m'apprit,, du reste, ne fatigua pas la cervelle de ma gouvernante. Ma mère trouvait qu'une fille de qualité doit savoir rédiger des billets d'invitation, chanter une petite romance et monter à cheval pour suivre un jour, au besoin, les chasses de la cour; de plus, avoir de grandes manières, c'est-à-dire une certaine façon de regarder, de remuer les bras, de s'asseoir et de tenir chacun à sa place ; abominer certaines locutions, comme la bonne société, battre les cartesy etc. ; juger les gens sur ces graves indices avant tout ; ne pas pardonner un manqua de savoir-vivre ; enfin, parquer, dans un certain enclos de certaines convenances, la seule portion saine et intéressante du genre humain ; regarder tout le reste comme une tourbe, et ne dire mes semblables qu'à un point de vue religieux et chrétien, sans application réelle à la vie pratique.

(( Ma mère avait été belle du temps de l'empereur, mais elle se vantait de ne l'avoir jamais vu, et même d'avoir quitté sa fenêtre, un jour qu'il passait. C'était en Allemagne ; ma famille avait émigré et ne rentra en France qu'avec les Bourbons.

(( Mon père n'avait aucune initiative dans le carac-

tère. C'était un homme d'esprit qui ne voyait pas parles yeux de sa femme, mais qui, par crainte d'une lutte quelconque, ne marchait que par son ordre ou avec sa permission. Il se vengeait de son esclavage parle sar- . casme ; ma mère ne comprenait pas ou ne voulait pas comprendre. Pourvu qu'elle fût le chef actif de la famille, le plus ou moins d' adhésion ou de satisfaction personnelle du mari ou des enfants ne l'embarrassait guère.

« C'était, au demeurant, une excellente femme, charitable, juste et enjouée. Dès mes premiers ans, je vis l'ordre et l'union régner autour de moi ; mais je dois à la vérité de dire que la tendresse n'y était pour rien, et que le verbe aimer ne frappa jamais mes oreilles. Mes parents ne semblaient pas croire que l'affection fût nécessaire au bonheur. Ils avaient placé leur contentement dans des choses tout extérieures: la fortune, la considération, l'opinion, les relations, les alliances, que sais-je ? C'était une serre froide où je grandissais tranquillement, sans soleil et sans orages.

(( J'avais à peine seize ans quand on me maria à ce charmant duc d'Évereux, le plus aimable, le moins aimant des beaux. C'était tout à fait l'homme qui convenait à ma famille. On ne me demanda pas s'il me convenait. Au reste, si on me l'eût demandé, j'eusse répondu affirmativement. 11 était le plus élégant, le mieux mis et le mieux élevé des jeunes gens de notre monde. J'étais une grande niaise confiante, un peu opprimée par les puérilités systématiques de notre intérieur, avide de l'inconnu, ne doutant de rien.

fière d'être appelée madame : une table rase, en un mot.

« Les chiffons, les voitures, les diamants, les ar-* moines remplirent ma cervelle et mes journées pendant deux mois. Après quoi, on me couvrit de perles et de guipures, et Ton m'ordonna de répondre oui à tout ce que me demanderaient M. le maire et M. le curé. Je répondis oui sans émotion ; je n'avais pas écouté les demandes.

« Ne croyez pas cependant que je fusse une créature stupide. J'avais ma petite critique intérieure sur toutes ces choses auxquelles j'appartenais, et je sentais bien qu'elles eussent plutôt dû m'appartenir ; que le cadre est fait pour le tableau et non le tableau pour le cadre; mais, avec l'esprit de mon père, j'avais hérité de son horreur pour la lutter le seul précepte qu'il m'eût donné, — mais il me l'avait donné à propos de tout et dix fois par jour, — était : Tâchons d avoir la paix! — et quand il était un peu en colère, il disait cavalièrement, mais avec une grâce charmante : Tâchons qu'on nous flanque la paix ! — 11 n'alla jamais plus loin dans son courroux, et la docilité extérieure, avec ou sans conviction, passa deftis mon sang à l'état chronique. •

V (( Huit jours après mon mariage, je fus fort étonnée de m'éveiller, im beau matin, av.ec je ne sais quelle flamme dans le cœur. Ma nonchalance en fut comme éblouie. J'étais ravie et troublée en même temps. J'éprouvais de la honte et de la joie. Le cher duc

COISSTANCE VERRIER. 89

s'étonna de 4'animation de ma physionomie, et, tout ce jour-là, il me regards^ d*un air inquiet.

« — Qu'est-ce que vous avez donc ? me dit-il quand nous fûmes seuls.

• (( — Je ne sais pas, répondis-je.

« — Mais moi, je voudrais le savoir. Tâchez d'expliquer ça I

« — Expliquer quoi ?

« — Une gaucherie que je n'avais pas encore remarquée ch«z vous : des yeux humides, des frissons de fièvre, des éclats de rire forcés, et tout à coup une rêverie accablée. Êtes-vous souffrante ? vous ennuyezvous? «

« — Laissez-moi chercher, lui répondis-je. Et quand j'eus un peu rêvé, les pieds allongés sur un coussin, les cheveux dénoués, et mes épaules de seize ans nues sous ses yeux tranquilles ; — je crois que j'ai trouvé, lui dis^je; du moins, je ne trouve que ça : Je vous aime I

« Toute mon âme, tout mon être, toute ma vie étaient dans ce mot I . . .

« Le duc trouva le mot charmant. Il me baisa les mains en déclarant que j'étais une ravissante personne.

« — Et vous? m'aimez-vous? lui demandai -je avec un peu d'inquiétude.

« Il ne répondit pas ; cette fois, le mot lui paraissait dangereux ou ridicule. Il me fit de jolies phrases et de gracieuses caresses. L'efiTroi entra dans mon cœur, et je ne pus dormir.

(( Quand il s'éveilla^ il me surprit à geooux et tout en larmes. Il devint alors tout de glace.

« — Qu'est-ce que cela signifie? me dit-il en me faisant asseoir ; vous allez être ainsi ? vous avez donc lu des romans ?

« — Jamais I *

« — Eh bien, qu'est-ce que vous rêviez donc avant le mariage ?

(( — Vous I

« — Cela n'est pas vrai, puisque je suis là et que vous avez Tair de pleurer un absent.

« — Je pleure peut-être un beau rêve, qui serait d'être aimée de voijs.

« Et vous trouvez que je ne «vous aime pas?

«.— Il me semble.

a — A quoi voyez-vous cela ?

(u — A rien et à tout.

« — Vous rêvez : je vous aime beaucoup 1

« — Beaucoup, voilà tout ?

« — Ahl vous voulez que je dise éperdument, passionnément ?

(( — Ces mots-là, dits comme vous les dites, me semblent un froid badinage; mais si vous les disiez autrement, peut-être qu'ils me rendraient folle de joie : qui sait ?

a — Ma chère enfant, répondit le duc, je vois ce que c'est. Vous n'avez pas lu de romans, je veux bien vous croire, mais vous êtes romanesque. Peut-être que vous êtes venue au monde comme ça I Eh bien I il

faut VOUS corriger d'une maladie qui ne sied pas à une femme mariée , et que je ne tolérerai jamais chez celle qui porte mon nom. Je vous prie de rester dans la mesure de Taffection que nous nous devons Tun à Tautre, et de ne pas exiger des extases de poète et des simagrées de théâtre. Soyez naturelle, restez enfant et insouciante, ça vous allait si bien ! Je vous avertis que je ne vous ai épousée que pour avoir une vie tranquille. J*ai eu beaucoup de maîtresses. J'ai inspiré de belles passions. J'en avais par-dessus les yeux. Tout cela est affectation, mensonge ou fumée du cerveau. Je désire être aimé tout de bon, sincèrement, avec confiance, et je vous dirai comme votre père, qui est spirituel et raisonnable : Tâchons d'avoir la paix I C'est là tout l'idéal du mariage, voyez-vous I 11 n'y en a pas d'autre. C^tains transports n'ont pour but que le devoir de perpétuer la famille : votre beauté rend ce devoir très-agréable. Mais les grimaces et les tirades, les reproches et les pleurs sont les fléaux de l'hyménée et les assassins du repos domestique : n'oubliez pas l'avertissement I

« Tout cela fut dit avec douceur, mais avec tant de précision, que je me le tins pour bien dit, et promis de ne point m'en affecter.

(( Me voilà donc, à seize ans, amoureuse d'un mari qui riîe défend de le faire paraître, d'être émue et attendrie dans ses bras, de rêver de lui en son absence, de m'affliiger de son air distrait, et de pleurer quand il me raille.

V2 CONSTANCE VERRIEB.

« Je Taimai pourtant plus d*une année, avec la certitude que j'aimais seule, et ce ne fut pas un petit martyre , croyez-le bien. J'étais si éprise que je craignais, avant tout, de déplaire à mon idole. Je veillais à mes regards, à mes paroles, à mon attitude. S'il me surprenait affaissée dans une rêverie douloureuse, je me levais, je courais au piano, et je jouais une valse ou une fanfare de chasse. Si , profitant de ce qu'il ne me voyait pas, je m'oubliais à le contempler, dès qu'il tournait les yeux vers moi, j'affectais d'admirer mon éventail ou d'arranger mes rubans. Quand, malgré mof, j'avais pleuré, je me cachais comme un enfant coupable. Enfin, je me défendais de trop penser à lui comme si c'eût été une infraction au devoir que d'adorer mon mari.

(( Je le redoutais comme un tyran, bien qu'il fût d'un caractère égal et d'une parfaite politesse à tous les moments de la vie. Je ne pouvais me confier à personne; ma mère m'eût grondée, mon père m'eût raillée. Mes frères et sœurs, tous établis et occupés de leur propre existence, m'eussent engagée à me contenter de la mienne, qui leur paraissait splendide; mes sœurs m'enviaient nton titre. Je vivais donc dans la solitude de l'âme la plus effrayante, avec un secret dont l'aveu eût achevé d'éloigner et de refroidir l'objet de mon culte. »

— Eh bien! dit la Mozzelli en interrompant la duchesse, je trouve votre histoire plus navrante et plus sombre que la mienne I Est-il possible qu^après un

pareil mariage, vous qui avez trouvé cela au faîte de la société, vous défendiez les hommes contre mes reproches ?

I — Prenez patience, répondit la duchesse; je vous 'prouverai peut-être que j'avais tort et que mon mari avait raison.

— Vraiment? dit Constance d'un air de doute.

— Laissez-moi raconter, et vous conclurez. Mon ducn^était pas une âme de glace. Il aimait. Seulement, ce n'est pas moi qu'il aimait, et ceci ne dépendait pas de lui.

« Il aimait une danseuse de l'Opéra, une créature charmante, une déesse : vous voyez, Sofia, que toutes les grandes dames ne sont pas injustes envers leurs rivales, même quand elles sont au théâtre. La première fois que je vis danser cette péri, je l'admirai sans réserve et je me retournai instinctivement vers le duc. Il se retenait d'applaudir, mais il était horriblement ému ; un tremblement convulsif agitait ses mains gantées ; des larmes, de vraies lai'mes coulaient de ses beaux yeux noyés dans l'ivresse... Que voulez-vous ? cette divinité avait fait une si étonnante pirouette I » ; — Étiez-vQus déjà philosophe à ce point-là? dit mademoiselle Verrier.

. — Non, à coup sûr, répondit la duchesse, mais j'étais douce et résignée, habituée d'ailleurs à me vaincre et parfaitement rangée au joug des convenances. Je ne fis paraître aucune surprise, aucun dépit, et le duc ne se douta pas de ma découverte.

« — Vous êtes-vous enhuyée à VOpéraT me dit-il quand nous fûmes en voiture.

« — Je ne m*ennuie jamais où vous êtes, lui répondifr-je, et, d'ailleurs, c'est très-beau, Topera de ce soir. Mademoiselle*** est un type de grâce et de poésie, ne trouvez-vous pas?

« — Je ne sais trop ; est-ce qu'elle a bien dansé aujourd'hui?

« Cette dissimulation acheva de m'éclairer, et je n*eus pas besoin de chercher d'autres preuves.

« Ma douleur fut immense , mais elle resta à peu près muette. Je n'eus d'épanchement que deux ou trois mois plus tard , c'est-à-dire après la naissance de ma fille. La froideur que mon mari témoigna à cette pauvre enfant, me jeta dans une sorte d'exaspération dont je faillis mourir. C'est alors que j'ouvris mon cœur à une vieille amie, assez négligée jusque-là, mais qui sut provoquer et gagner tna confiance à propos.

« C'était la marquise de... (il est convenu que nous ne nommons personne). Elle m'avait tenue sur les fonts ; c'est à elle quie je dois le singulier prénom de Sibylle, et, comme elle était fort cassée, petite, sèche, laide, mais active et fûtée, quand on nous voyait eau-

ser ensemble, on disait que la princesse Gracieuse consultait la vieille fée sa marraine.

« Quand elle m'eut arraché Taveu de mes peines : — Eh bien! me dit-elle, où en étes-vous maintenant avec ce perfide? Faimez-vous encore ?

« Je lui racontai fidèlement tout ce qui s'était passé en moi depuis le jour funeste où j'avais saisi la vérité. D'abord , je n'avais eu que du chagrin et point de colère contre ma rivale. Je m'étais défendue de la maudire et de la mépriser. C'était un effet de la crainte que m'inspirait encore mon mari. Je m'imaginais qu'il lisait mes pensées à travers mon cerveau, et que s'il y surprenait de l'aversion contre sa maîtresse , il commencerait à me haïr franchement. Je ne voulais pas compromettre la bonne petite amitié qu'il me témoignait.

« Peu à peu je me fis une telle idée de la puissance de cette femme, que je ne pensai plus à elle sans terreur. Je me sentais l'ennemie et le fléau de ces deux êtres, et je me faisais toute petite pour échapper à leur aversion. Je tremblais quand j'entendais nommer cette danseuse en présence du duc, et je croyais sentir ses yeux sur les miens , bien qu'il n'eût aucun soupçon de mon malaise.

(( Puis , cette souffrance comprimée devint si vive qu'elle tourna à l'amertume. Durant la fin de ma grossesse, qui fut assez pénible, ne sortant plus et passant beaucoup d'heures dans ma chambre, je m'avisai de lire des romans. C'était comme une première vengeance

hù CONSTANCE VERRIEk.

que j'exerçais en cachette contre mon mari. Je dévorai Balzac et plusieurs autres; je ne m'intéressais qu'à ce qui avait du rapport avec ma situation, mais je m'y intéressais si vivement que j'arrivais à m'oublier moi-même pour pleurer sur le sort des femmes trompées.

« En racontant ces détails à la marquise, je conclus par un aveu qui arrivait à mes lèvres sans que mon cœur eût encore osé le formuler ; et cet aveu, c'est que je n'aimais plus le duc, et que même je craignais d'arriver bientôt à le haïr autant que je l'avais aimé.

« — Ah I voilà justement ce que je prévoyais ! répondit ma vieille marraine. Vous vous jetez dans les extrêmes, et vous tombez dans le faux pour ne pas dire dans le mal ! Le duc avait raison , vous êtes née romanesque, et vos lectures vont achever de vous perdre, à moins que vous ne suiviez» mes conseils.

« — Quels conseils? dites, j'essaierai!

« — Eh bieni voilà! Prenez -moi M. de Balzac» M. Dumas, M. Alphonse Karr, M. Eugène Sue, M. Fré- ' déric Soulié, e tutti quanti, et jetez-moi au feu tout ce monde-là. Ce sont des exaltés, des fous, des amants de l'impossible, des abstractewrs de quintessence. Lisezmoi de bons vieux livres , non pas les romans jacobins du siècle dernier, qui sont encore pis que ceux d'aujourd'hui ; mais des mémoires de l'ancienne cour, les faits et gestes de la saine galanterie depuis Louis Xlll jusqu'à la fin de Louis XV le Bien-Aimé. Je ne vous dis pas de suivre à la lettre le système des trop promptes

et des trop nombreuses consolations ; vous êtes vertueuse et vous le serez peut-être longtemps; mais, puisque vous avez besoin , pour oublier vos ennuis actuels, de vous nourrir le cerveau d'aventures, lisez au moins des aventures arrivées , et non pas rêvées ou arrangées par vos écrivains à la mode. Connaissez le monde réel et le .cœur humain tel qu'il est. Quand vous saurez que les plus belles et les plus nobles femmes de tous les temps ont été trompées ou délaissées pour des péronnelles , qu'elles en ont souffert comme vous en souffrez , mais qu'elles n'en sont pas plus mortes que vous n'en mourrez , et même qu'après s'être beaucoup consolées , — quelques-unes un peu trop I — elles ont encore été trahies ; qu'elles s'y sont habituées, qu'elles ont fini par en rire et par jouer le même jeu par droit de représailles : enfin, quand le roman véritable, le roman de l'histoire vous montrera les reines , les princesses, toutes les héroïnes du vrai grand monde combattre bravement, tantôt avec prudence, tantôt à leurs risques et périls, pour conserver, à travers toutes les trahisons de l'amour, les seuls avantages sérieux de la femme , à savoir, la beauté, l'éclat de la position , les triomphes d'un juste orgueil et surtout la jeunesse le plus longtemps possible, vous réfléchirez , vous comparerez , vous choisirez votre modèle et vous vous ferez une philosophie. « Je priai la marquise de résumer d'avance cette philosophie, dont elle avait sans doute fait usage pour son propre compte, et qui, énoncée clairement, serait

98 CONSTANCE VERRIEn.

pour moi un fil conducteur dans le labyrinthe de mes lectures.

« — Non, non, dit-elle, ce que vous demandez n*est pas possible. Chacun puise dans la lecture et dans la réflexion la dose de sagesse dont il a besoin, pour tirer ensuite de Texpérience la dose de hardiesse ou de prudence dont il est capable. -Je n'ai jamais été belle, et vous Têtes. Je n'ai été que piquante et fine; vous êtes imposante et sentimentale. Ce qui m'a servi ne vous serait bon à rien. C'est à vous de trouver ce qui convient à vos penchants et à votre manière d'être. Soyez tranquille I cette découverte se fera d'elle-même à mesure que vous vous instruirez.

« Je commentai l'oracle mystérieux de ma vieille sibylle. Mais j'étais encore trop jeune et trop naïve pour le pénétrer. Je suivis son conseil ; je lus tous les pamphlets , tous les mémoires, toute l'histoire secrète des anciennes cours, et, chose remarquable, mon mari, qui eût jeté par la fenêtre les romans modernes comme une funeste apologie de l'amour idéal, me vit sans inquiétude creuser les annales de l'audacieuse galanterie de nos aïeules. Il approuva même cette étude , et je pus m'y plonger sans cacher les volumes au fond de ma chiffonnière lorsque j'entendais sa voix dans Tantichambre.

« Tout ceci m'effraya d'abord, et je faillis jeter là ces livres effrontément véridiques, destructeurs de toute poésie, contempteurs de tout enthousiasme. Il me faillit bien de la volonté pour accepter les poëmés

et les héros de la réalité. II. me semblait, au commencement, que tout cela était mensonge ou commérage ; c'est qu'en effet le vrai n'est pas le vraisemblable, et que, pour trouver le beau en ce monde, il faut fermer les yeux et regarder des ombres chinoises dans sa propre imagination.

« On se fait à toute nécessité. Pour moi, c'en était une impérieuse que de connaître la vie comme elle est; car, malgré tout ce qu'on nous dit du progrès de notre siècle, je suis de ceux qui croient que les mœurs n'ont pas changé. On est plus hypocrite , voilà tout. Franchise ou malice, le règne des passions est absolu et fatal. Il n'y a que la manière de s'en servir qui varie. »

Ici la duchesse s'interrompit pour rire de la figure de mademoiselle Verrier, qui était encore plus étonnée et plus soucieuse qu'elle ne l'avait été durant le récit de la Mozzelli.

— Si vous me faites cette moue-là , lui dit-elle, je ne serai qu'à moitié sincère dans ma narration, tandis que je l'eusse été aux trois quarts, si vous n'aviez fait aucune objection.

— 3% n'en fais pas, j'écoute, répondit Constance; vous n'en êtes qu'aux préliminaires , et j'aurais mauvaise grâce à protester d'avance.

« Quand je revis ma marraine, reprit madame d'Évereux , qui se tint dès lors pour avertie, j'étais résignée sur nouveaux frais. Je lui avouai que mon instruction m'avait coûté beaucoup, puisqu'il avait

100 COMSTANCË VËKRIËK.

fallu sacrifier de riantes chimères et renoncer à rencontrer des hommes parfaits dans la vie ; mais je convins aussi de l'effet salutaire de mon désenchantement. Je ne haïssais plus le duc, il n*était plus à mes yeux un ingrat, un despote, un fléau ; c'était un homme comme les autres , ou tout au moins comme la plupart des autres, et même infiniment meilleur que beaucoup de ceux qui composent cette- majorité d'emportés, de blasés ou de curieux.

« L'égoïsme était la loi du monde, je le voyais bien et je la subissais aussi , moi qui ne me réjouissais pas du plaisir que mon mari goûtait dans les bras d'une autre. Si j'avais été dévouée dans toute l'acception du mot, je n'aurais pas souffert de son infidélité ; or, ne pouvant me flatter de vaincre en moi la nature au point de chérir la belle personne qui le rendait heureux, je devais prendre mon parti, tuer dans mon cœur un amour inutile et importun , rendre justice aux bonnes qualités de M. le duc, me contenter de son amitié et m'abstenir de tout reproche qui eût amené la discorde dans notre intérieur.

« — Vous voilà enfin dans le vrai, s'écria un jour ma marraine enchantée; je savais bien que, dans un bon esprit comme le vôtre, les idées saines prendraient le dessus. Si vous eussiez suivi la mauvaise pente du roman, vous étiez perdue, vous querelliez le duc, vous le forciez de quitter sa maison , vous cherchiez la vengeance, vous vous jetiez dans le scandale des procès ou dans les bras d'un exalté qui vous compro-

CONSTANCE VfiKKlEH. 101

mettait bien vite, comme font toffs ces gens-là ; votre mari se battait avec son rival ; on vous le rapportait mort ou blessé, ou bien il tuait votre amant et vous faisait enfermer dans quelque monastère. Voilà une famille décriée, des enfants abandonnés, une réputation perdue I Oui, voilà où vous conduisaient les fables, et voilà de quoi vous a préservée l'histoire I

(( — Eh bien , maintenant , dis-je à la marquise, me voilà soumise, me voilà calmée; mais qu'est-ce que je vas devenir, moi?

« — Ma chère enfant, répondit-elle d'un air pincé , et avec un sourire profond, vous allez élever avec amour votre petite fille, et surtout lui enseigner la raison I Vous allez conserver une excellente renommée; que dis-je? vojis allez l'acquérir; car le monde sait bien que votre époux dédaigne vos perfections pour s'abrutir dans les ronds de jambe , et votre sa- 'gesse brille d'autant plus qu'elle est moins appréciée par lui. Vous allez être en vue pour cela, et on vous trouvera d'autant plus charmante que votre rivale est marquée de la petite vérole et plus âgée que vous de dix ans. Enfin, vous allez être belle, vraiment belle, comme le sont les femmes qui ont un peu aimé, un peu souffert, un peu pleuré, et qui se sont arrêtées à temps. Ne vous eussé-je pas rendu d'autre service que celui de- conserver vos yeux purs et votre teint uni, je serais encore une bonne fée pour vous , puisque le premier don des marraines à baguette, c'est toujours la beauté.

102 eONSTÂNCE VERRIER.

« La beauté , ma thère l Vous me demandez ce que vous allez devenir, et vous avez le premier des biens I Une femme belle est toujours heureuse, croyez-moi , -soit qu'elle enchaîne mystérieusement à ses pieds quelques hommes de mérite, soit qu'elle se contente de faire enrager les autres femmes et d^absorber tous les regards. N'attendez pas de moi de mauvais conseils; je ne vous en donnerai qu'un , qui est bon , à quelque sauce qu'on le mette : c'est d'être fort prudente, parfaitement maîtresse de vous-même, et de respecter les convenances, les apparences si vous voulez, comme l'arche sainte de notre bonheur et de notre liberté; Je ne veux pas sonder les besoins de votre cœur, j'ai la main trop vieille et tremblotante : je ne saurais pas bien distinguer les sentiments, secrets qui couvent là sous les ailes du silence. Ne m'en dites pas un mot, et s'il y a, tôt ou tard, éclosion, cachez bien, même à moi, ces indiscrets petits amours que Ton ne doit jamais mettre en nourrice. Ne vous fiez à la discrétion de personne, et souvenez-vous que la Sibylle est votre marraine.

« Je suivis ce bon conseil , je le suis encore, et voilà pourquoi mon histoire est finie. »

— Finie! déjà^ s'écria la Mozzelli ; finie avant d'être commencée?

— C'est une histoire d'amour que vous vouliez? reprit la duchesse. Eh bien I il me semble qu'elle a été complète. Si je n'ai eu qu'un amour dans ma vie, — c'est peu, j'en conviens, — ce n'est pas ma

faute. J*ai aimé mon mari, lui seul, et pourtant...

— Pourtant, dit 1§ cantatrice, vous avez essayé d'en aimer au moins un autre ?

— J'ai essayé d'en aimer plusieurs autres. Je ne suis pas forcée de vous dire si j'ai poussé loin l'expérience. Ceci ne regarde que moi, et je trouve conforme à la pudeur de mon rmg et de mon état dans le monde qu'une femme ne raconte pas sî son cœur a battu plus ou moins de désir ou de joie, à moins qu'il ne s'agisse de son mari; et, sur ce point, j'ai été aussi explicite que vous pouviez le désirer. Je vous ai raconté l'invasion d'un trouble mortel et délicieux qui prit d'autant plus d'énergie, qu'à peine avoué, il fut repoussé et froissé. Donc, moi aussi, j'ai connu l'amour, ses langueurs, ses jalousies, ses larmes et ses rêves sans fin. Mais j'ai reconnu à temps que ce prétendu bienfait du ciel était une effroyable maladie de l'âme , et si j'ai une, obligation quelconque envers la mémoire de mon cher duc, c'est que'cet homme raisonnable et courageux ne m'ait point leurrée d'un faux espoir. Dès le début, il a eu l'esprit et la loyauté de me dire : « Arrêtez -vous, je ne veux pas d'amour dans ma maison. » Bien que l'arrêt fût fort cruel, il a chassé le mal de mon cœur et m'a préservée des passions auxquelles, toute duchesse que j'étais, je me sentais aussi disposée et aussi exposée alors que la première venue.

— Donc, j'avais raison, dit la cantatrice, les hommes ' ne savent point aimer. Il y a toujours, dans la vie

1C4 GOMSTANGE VERRIER.

d'une femme, un homme qui remplit Thorrible mission de tuer Tamour dans son coeur. Dans ma vie à moi , il y a eu un lâche assassin , le vieux patricien de Gênes ; et dans la vôtre, madame la duchesse, il y a eu un meurtrier brutal , M. le duc d'Évereux.

— Ou une empoisonneuse comme la Rita de Recco, ajouta Constance; je veux dire la vieille marquise I

— Bah ! bahl bahl répondit la belle Sibylle en se renversant nonchalamment sur son fauteuil avec un rire superbe ; ces meurtriers-là sont peut-être d'habiles médecins qui nous délivrent d'un parasite funeste. L'amour, tel que vous l'entendez, chères belles, est une espèce de champignon vénéneux, produit d'une civilisation malade. Lisez certains raisonneurs modernes, et vous verrez que les lyristes de l'amour sont les vrais empoisonneurs qu'il faut pendre. L'aphorisme est brutal, j'en conviens. Moi, je ne suis pas si en colère que ces messieurs-là , contre les pauvres croyants qui se trompent de siècle, et je ne les exilerais que dans les planètes où règne l'âge d'or, s'il y a encore de ces planètes-là dans l'azur du ciel. Je n'ai pas de raison pour haïr ceux qui rêvent et ceux qui chantent : cela prouve qu'ils vivent. Je ne suis pas non plus pour ou contre les morts ou les impuissants ; je ne les plains ni ne les envie. Ils sont ce qu'ils sont. Destinés à dire non , ils représentent, dans la création, l'antithèse nécessaire du ouL Je ris de tous les systèmes et je tolère toutes les manières de voir et d'exister. Mais je vous dis, avec connaissance de cause,

C0i^sïA^CE verkier. 105

qu'il n'y en a qu'une bonne : c'est celle qui chasse l'inconnu de son sanctuaire, et qui ne demande à la vie que ce qu'elle peut donner sans anomalie et sans cataclysmes.

— Quoi donc ? dit Constance attentive.

— Eh! nion Dieul l'amour... je neveux pas dire l'amour vrai, puisque les poëtes du désespoir attachent à ce mot-là une idée superbe et fantastique, mais l'amour réel, toujours vieux et toujours jeune, riant, tranquille, point trompeur et point dupe, nullement despote, assez vif et assez naïf pour être un peu jaloux dans la possession, mais assez philosophe et assez éclairé pour se retirer sans vengeance d'une situation épuisée, et pour se rattacher à des liens nouveaux. Avec cet amour-là dans la pensée, une femme d'esprit et de cœur pourrait être fort heureuse, si elle savait s'entourer d'amis sûrs et choisis, jaloux de respecter la dignité de 5a position, jaloux aussi d'obtenir sa préférence à un jour donné, mais trop peu romanesques, c'est-à-dire trop bien élevés pour la compromettre en s'égorgeant les uns les autres, quand elle les rappelle à l'amitié calme encadrée dans 1^ charme du souvenir.

— Ce que vous nous dépeignez là, dit Constance d'un ton sévère, qu'elle s'efforçait en vain d'adoucir par un air de badinage , c'est l'amour philosophique, ce sont les mœurs de la régence I

— Il me semble aussi, à moi I dit la cantatrice avec un mouvement d'orgueil : il y a de bien méchantes et de bien folles passions, je le sais; je n'ai pas tou-

foc CONSTANCE VERRIER.

jours SU m'en garantir ; mais la tranquille galanterie... cela m*a toujours fait peur. Tuer l'amour dans un jour d'ivresse furieuse, c'est un grand crime ; mais le tuer de sang-froid, à coups d'épingles, avec préméditation. •. qu'est-ce que c'est donc, mademoiselle Verrier ?

— C'est» je crois, répondit Constance avec une fière rougeur au front, ce que l'on appelle la sensualité.

— Allons ! allons I reprît la duchesse, ne voilez point vos faces augustes, prétresses de l'idéal I Je ne vous ai rien dit de moi, et peut-être mon apothéose de feu Cupidon n^était-elle ici qu'une fiction pour vous exciter à parler. Voyons, chère Constance, donnez-nous donc enfin une bonne définition de Sa Majesté l'Amour au XIX® siècle I

Constance se récusa encore.

— Si votre système n'était qu'une fiction, dît-elle à madame d'Évereux, il est fort inutile de le réfuter. Tout comme une autre» je sais rire d'une plaisanterie, et je ne veux pas faire ici la petite niaise de quinze ans. J'en ai vingt-cinq, et je sais fort bien que le monde est plein de femmes prudentes qui ont pour excuse à leur hypocrisie l'hypocrisie de leur temps. Je ne les brûle pas, mais je ne leur parle guère.

— Aimez-vous mieux, dit la duchesse piquée, celles qui jettent leur bonnet par-dessus les moulins?

CONSTANCE VERRIER. i07

— Moi, je les aime mieux, répondit hardiment la Mozzelli.

— On pourrait vous dire , ma chère , reprit madame d'Évereux : Vous êtes orfèvre^ monsieur Jôsse : mais que ceci ne vous fâche pas plus que ne me fâchent vos invectives. Nous sommes ici, non pour nous quereller, mais pour philosopher; non pour décerner le prix Monthyon à la conduite de Tune de nous, mais pour chercher ensemble le 'meilleur système; car-, enfin, il en faut un, n'est-ce pas ? vu que les sophistes auront beau dire, on ne supprimera jamais Tamour. Vous prétendez, chère Sofia, qu'il est tout supprimé par le fait des hommes de ce temps; et moi, je le niel Et même, je vous déclare que je crois avoir été beaucoup aimée, et plus d'une fois dans ma vie*

Je le suis peut-être encore, qui sait? Il tfest pas nécessaire de s'accuser et de mettre les points sur les i, pour avoir une conviction à émettre. Et quand je me tromperais, qu'importe? Je me crois aimée, donc je le suis. L'ingratitude de mon mari envers mof n'est pas un argument contre le sexe barbu. Il aimait sa ballerine avec fureur. Il est peut-être mort de chagrin d'avoir été, je ne dis pas trahi par elle — il s'y était habitué — mais abandonné sans retour. Le fait est qu'il a succombé à une fièvre cérébrale peu de temps après, et que, dans son délire, le pauvre homme me criait, croyant s'adresser à sa faiseuse d'entrechats : « — Trompe-moi encore , trompe-moi toujours, mais ne me chasse pas ! )> Donc, il était en proie à une pas-

sîon réelle, terrible, et, si quelque chose m*a appris à me préserver de ces passions-là, c'est justement le spectacle de celle-ci.

— Mais, dites-nous donc, sans plaisanterie cette fois, votre véritable philosophie? dit mademoiselle Verrier. . Si vous voulez philosopher, il ne faut pas railler.

— Eh bien, mais, reprit la duchesse, il y avait du , vrai au fond de mon hyberbole. J'ai fait Téloge de la prudence qui est la chose absolument nécessaire, à moins que Ton ne chérisse le scandale, et moi je le déteste; mais je n'ai pas fait, pour cela, Téloge de la débauche. Je n'ai pas vanté la régence, bien que vous m'en ayez gratuitement accusée. J'ai parlé des liaisons sûres, des atTections douces, fidèles autant que possible. Si, au nom de la haute morale, vous venez m'excommunier, je me tais. J'ai le malheur de n'être pas dévote, et, quant à la loi civile, comme elle n'atteint que les faits accomplis et patents, comme aucun procureur et aucun magistrat n'aie droit de venir me demander ce qui se passe dans mon cœur ou dans ma tête, je ne vois pas où serait mon hypocrisie. Le silence que la morale publique vous oblige à garder n'a rien de perfide, et je trouve même qu'il y a quelque chose d'indécent à s'afficher. Si madame l'abbesse Héloïse revenait au monde, on la trouverait impertinente ou ridicule.

— Non pas à mes yeux, dit Constance. Je m'imagine que les grandes et belles passions ont fort bien fait de remplir le monde et de traverser l'histoire. On

ne cache que ce qui est facile à cacher, c'est-à-dire ce 'qui est tout petit : un billet doux, une aventure, un caprice! Mais cachez donc un temple ou une montagne, un monde d'émotions, une passion toute-puisr santé I Ça ne me paraît guère possible, et tout sentiment qui subit aisément le joug de la raison , toute affection qui est strictement subordonnée à la conven- • tîon de Tusage, doit être très-peu de chose, en vérité I Alors, on fait fortl)ien d'y mettre de la pudeur, et les amourettes mystérieuses sont un progrès sur les désordres effrontés. Seulement, je crois qu'il serait encore plus sûr, et presque aussi facile, de s'abstenir de ces fantaisies qui tiennent si peu de place dans la vie d'une femme prudente.

— Oh I oui-da ! répondit vivement madame d'Évereux, vous en parlez à votre aise, mais en personne qui n'y entend rien du tout. Il y a, dans ce que vous appelez fantaisies, des émotions violentes et des ardeurs irrésistibles. Je ne prétends pas les connaître par moi-même, mais j'ai assez vu le monde, j'ai été liée avec assez de femmes pour savoir que, sur ce terrainlà, on ne marche pas toujours facilement à pas de fantôme. On a beau graisser les portes et mettre de la ouate sur les tapis, les nerfs sont quelquefois ébranlés si fortement qu'on est bien près de se trahir soi-même.

(( J'ai connu une personne qui m'a dit avoir dépensé plus de peine et de fatigue pour ne pas laisser deviner ses fantaisies qu'il ne lui en eût fallu pour bâtir une cathédrale. Et qui vous dit, d'ailleurs, que le cœur ne

tlO CONSTANCE VERRIER.

fût pas de la partie ? Elle ne se piquait , comme feu Ninon, que d'unir le plaisir à l'amitié ; elle bannissait les grands mots de son vocabulaire ; mais elle était bonne, serviable, dévouée, indulgente, courageuse dans ses opinions, généreuse dans ses triomphes. Geo femmes-là sont les plus aimables et le.s meilleures de . toutes les femmes, c'est bien connu.

« Et savez-vous pourquoi j 'estimais particulièrement celle dont je vous parle ? C'est pafce qu'elle joignait une saine intelligence à une grande volonté. Tout ce qu'elle déployait de finesse , de persévérance, d'habileté, d'empire sur elle-même pour se satisfaire sans blesser personne et sans porter atteinte à la dignité de sa position, est inimaginable. Elle a eu les plus brillantes conquêtes et les plus piquantes aventures de roman , et nul n'a jamais pu dire qu'elle eût manqué aux plus austères convenances. Elle n'était pas toujours heureuse dans sa lutte terrible contre cet œil du monde, qui n'est pas le soleil , mais l'opinion. Elle rencontrait des obstacles, elle côtoyait des périls extrêmes. Mais elle avait les consolations intérieures do la puissance assouvie. Elle se sentait forte, ardente et raisonnable en même temps , assemblage si rare que je défie qu'on me montre sa pareille I »

Constance et Sofia se regardèrent involontairement & la dérobée, pendant que la duchesse parlait avec animation. Toutes deux sentirent que c'était d'ellemême qu'elle parlait, et toutes deux éprouvèrent une gorte de frayeur en devinant une pareille énergie dans

un être auX formes si rondes et aux manières si moelleuses.

« Eh bien, reprit la duchesse, sans remarquer leur émotion ou sans en prendre souci, la raison de cette femme, c'est-à-dire sa force, venait peut-être d'une saine notion de Tamour. Elle ne demandait point aux hommes ce qu'ils n'ont pas, l'idéal I Elle savait que le feu sacré brûle un instant dans une âme émue, mais que la vie est tiède, prosaïque, assez mesquine pour tous, hommes et femmes. Elle savait bien être une exception, mais elle ne s'en prévalait pas pour tourner à la misanthropie. Elle pensait que ses semblables eussent été aussi forts qu'elle, s'ils eussent fait les mêmes réflexions et s'ils eussent abandonné résolument deux erreurs graves : la première consistait, selon elle, dans cette soif des sublimités irréalisables qui rend les gens romanesques insatiables de bonheur; la seconde , dans cette grossièreté des plaisirs sans choix qui dégrade l'esprit et le caractère. Elle passait au juste milieu^ souriante, convaincue, accessible à la pitié, encourageante pour le mérite, artiste dans sa propre vie, et résumant toute sa doctrine en un seul mot qui, bien compris, est peut-être l'alpha et l'oméga de l'amour : ce mot, c'est volupté.

« Voyons, ma chère Mozzelli, ajouta la duchesse en se tournant vers la cantatrice et en la fascinant de son œil bleu, limpide comme le fond d'un lac ; vous vous imaginez donc avoir fait autre chose, dans votre vie de fièvre et d'épuisement, que de chercher la volupté

qui VOUS fuyait? Eh bien, moi, je déclare que vous n'aviez pas d'autre idéal, et que vous ne pouviez pas l'atteindre parce que vous le cherchiez à contre-sens. Encore aujourd'hui, votre rêve est de trouver un demidieu qui vous chérirait sans partage, et à qui vous pourriez être fidèle sans grand mérite, car ce doit être agréable et préférable à tout, j'en conviens, la société d'un demi-dieu I

« Mais il n'y en a pas, vous le savez bien, et quand vous vous êtes confiée à de simples mortels, vous ne pouviez pas leur demander autre chose que de jouer la comédie de l'enthousiasme pendant cinq ou six jours. C'était même beaucoup, et vous n'en avez peutêtre rencontré aucun qui pût se maintenir sur ces échasses pendant cinq ou six heures ; tandis que si vous n'eussiez demandé que ce que vous avez trouvé, c'est-à-dire le plaisir, vous eussiez pu changer moins souvent et ne haïr personne. Votre vie racontée tout à l'heure-n'est qu'une suite de malédictions et par conséquent d'injustices. Aucun de vos souvenirs ne trouve grâce devant vous, et vous arrivez à vous mépriser vous-même pour avoir été si souvent dupe^Mais ce ne sont pas vos amants, ce sont vos chimères qui vous .ont- dupée. Parmi tous ces messieurs-là, beaucoup peut-être valaient mieux que vous ; car, au fond, ce que vous vouliez, c'était de l'idolâtrie, et personne en ce monde ne mérite un culte, pas plus l'innocence, qui n'a pas conscience du bien et du mal, que l'épuisement du cœur, qui arrive au même résultat. »

CONSTANCE VERRIER. in

— Vous êtes très-forte sur cette thèse, dit mademoiselle Verrier, prenant la parole à la place de Tartiste qui paraissait épouvantée et peut-être ébranlée par la certitude raisonnée de madame d'Évereux : je n*ai pas Texpérience nécessaire pour la rétorquer catégoriquement, mais il faut que je vous avoue ceci : je comprendrais plus volontiers Fexistence tourmentée et condamnée (le Sofia, que je ne comprends la vie triomphante de votre amie anonyme. Que la Mozzelli ait été injuste en exigeant trop, c'était mon avis tout à l'heure ; mais , depuis que vous m-avez montré les rayonnements de votre indulgence, je m'intéresse davantage à la recherche ardente de cette ambitieuse. Fièvre pour fièvre, fatigue pourfatigue, déception pour déception, je comprends mieux l'artiste qui aspire à un rêve de félicité et de fidélité sublimes, que la raisonneuse qui se contente d'une intimité positive et passagère. Du côté de cette dernière, je vois, — j'y persiste, ne>ous en déplaise I — une hypocrisie effrayante, le mensonge de la fausse pudeur et l'orgueil de la solitude intellectuelle. Si cette femme forte était là, je lui dirais qu'elle a méprisé tous les hommes qu'elle a honorés de son choix, et si j'étais homme moi-même, si, épris de sa grâce et de son merveilleux prestige, je lisais tout d'un coup au fond de sa pensée, je deviendrais froid et me sentirais peut-être fort irrité contre elle.

La duchesse ne se fâcha nullement de cette leçon.

— Si vous étiez homme , répondit-elle , vous ne

lit CONSTANCE VERRIER.

seriez pas si fin que cela I Vous ne liriez pas du tout dans le cerveau d'une femme d'esprit, vu qu'en amour tous les hommes sont très-vains, et un peu bêtes, par conséquent I

— Ah I vous voyez bien I s'écria la cantatrice, vous les méprisez bien plus que je ne les méprise; car, moi, je les accuse après la déception, et vous, vous les raillez et les foulez aux pieds d'avance I

— Ils aiment ça I- reprit en riant la duchesse. Mais qui vous parle de moi? Je n'ai eu pour amant que M. le duc, mon mari, et si j'ai été avilie une fois en ma vie, c'est par l'honneur qu'il m'a fait de dormira mes côtés en rêvant d'une dévergondée ! Je le lui ai pardonné, et vous, vous ne pardonnez à qui que ce soit. Je suis donc, sinon aussi sublime que vous, mademoiselle Mozzelli, du moins meilleure personne. »

Ceci fut dit d'un ton sec et hautain qui n'avait pas encore paru chez la duchesse.

— Eh madame ! lui dit la Mozzelli, dont les yeux se remplirent de larmes, vous êtes bien cruelle sans en avoir l'air, car voilà que vous me raillez. J'aime mieux les duretés franches de la Costanza I

— Allons, allons, reprit la duchesse en lui donnant un baiser au front, voilà que vous avez mal aux nerfs ; nous vous avons trop parlé toutes deux, et trop remué les cendres du passé. Ce serait à mademoiselle Verrier de nous distraire de nos peines en nous parlant un peu d'elle-même, et, si elle voulait nous raconter aussi l'histoire de ses pensées, si vagues et si incertaines

CONSTANCE VERlilEU. 115

qu'elles soient ; de ses émotions, si virginales qu'elles doivent être... Voyons, Constance, est-ce que vous allez décidément rester là comme une statue d'Isis ? Est-ce que vous ne détacherez pas une de vos bandelettes sacrées, ne fût-ce que pour en secouer le parfum dans notre atmosphère corrompue ?

— Non, madame, répondit Constance, cela ne vous intéresserait pas, mes secrets de pensionnaire. Je suis une vierge, moi, vous l'avez dit, et encore à l'état d'innocence où l'on ne distingue probablement pas le bien du mal. J'aime quelqu'un que j'épouserai quand les circonstances le permettront, voilà foute mon histoire, elle tient en deux mots comme vous voyez I.

— Oh mais I s'écria la duchesse, ces deux mots-là dans votre bouche sont grands comme le monde! N'est-ce pas, Sofia, que cela donne une curiosité extrême de savoir quel genre d'amour subit une âme si fière et si pure ? Constance, il faut nous raconter cela, ou bien je croirai que vous êtes justement de ces personnes prudentes que vous excommuniez et dont l'amour est si petit, si petit, qu'elles peuvent le cacher dans leur poche comme un billet doux. Je vous prends par vos propres paroles, j'espère! et j'oserai ajouter que vous êtes si mystérieuse à cet endroit-là, qu'on pourrait bien vous juger dissimulée.

— On n'est pas dissimulée pour être mystérieuse, et je suis peut-être mystérieuse ,^ en effet , répondit Constance. C'est mon droit; je suis entièrement libre, et mon choix est trèsK^onvenable. Je n'aimerais pas à

il6 CONSTANCE VERRIER.

mentir, et peut-être ne m'y croîrai-je jamais forcée ; mais j*aime à me taire, et je me sens moins que ja* mais disposée à parler de moi, du moment que votre moquerie m'interroge comme un oracle.

— C'est-à-dire, reprit madame d'Évereux, que vous ne nous jugez pas dignes^de vous entendre?

— Eh bien I dit la Mozzelli, elle a raison. Qu'elle ne dise rieni Nous sommes indignes de sa confiance, c'est vrai; moi mauvaise fille, pour avoir mal aimé; vous, belle duchesse, pour n'avoir pas aimé du tout I

— Et qui vous prouve qu'elle aime bien ? reprit la duchesse. Elle est fort prude, voilà tout ce que nous savons d'elle. Tenez I laissons-la dans son orgueil, notre délicieuse Vestale, ou dans sa frayeur ! car le feu sacré n'est pas facile à entretenir et elle fera bien de veiller! Je crains, moi, qu'elle ne joue Une grosse partie. Aimer depuis longtemps, en attendant le mariage , c'est-à-dire languir, rêver, s'exalter dans la soufiFrance, c'est se préparer d'efiFroyables déceptions I Prenez garde, chère Constance, que votre fiancé ne soit en ce moment, comme était jadis le mien, dans les coulisses de l'Opéra I

— Oh I pour cela je ne crains rien, répondit Constance en riant.

— Il est donc bien loin d'ici ?

— Je vous ai dit que je ne voulais rien dire !

— Alors, bonsoir I voilà qu'il est minuit et ma bellesœur m'attend pour aller au bal. Ah I mon Dieu, quand je pense que je ne suis pas habillée I

La duchesse embrassa Constance et partit très-vite en lui remettant son adresse en Angleterre, dans le cas où elle aurait des commissions à lui donner. Elle prit à peine le temps de dire bonsoir à la Mozzelli et ne lui offrit pas de la reconduire, pensant, disait- elle, qu'elle avait aussi sa voiture dans la cour. Elle montrait beaucoup d'impatience de s'en aller, après avoir semblé oublier complètement qu'elle fût attendue. Le fait est qu'elle avait espéré confesser mademoiselle Verrier et qu'elle reconnaissait s'y être mal jprise. Elle en avait du dépit et sentait son amitié pour elle tour-, ner un peu à Taigre. Acharnée désormais à trouver le défaut de l'armure de cette Amazone qui l'avait vaincue, elle se disait avec raison que Constance se défendrait moins avec la Mozzelli, et qu'à Londres, un jour ou l'autre, la Mozzelli serait probablement facile à faire parler.

Aussitôt que la duchesse fut sortie, Sofia, partant d'un éclat de rire nerveux, se sentit soulagée d'une singulière oppression.

— Eh bien 1 dit-elle, il me semble qu'elle n'a pas eu grand succès ce soir, ici, la belle Sibylle I Savez-vous, chère Constance, que je ne l'aime plus depuis un quart d'heure, et qu'elle me fait l'effet d'une chatte merveil-

leuse, blanche comme lait, mais armée de griffes terribles sous ses doigts de velours ?

— Soyez plus indulgente , répondit mademoiselle Verrier ; elle a souffert avant d'en arriver là, et elle a écouté de mauvais conseils. Préservez-vous des siens, et aimez-la pour les bonnes qualités qu'elle a, d'ailleurs.

— Ah! Constance! vous aveï la mansuétude des gens heureux, vous ! Je ne vous demande rien de votre' vie. Je sens que ma curiosité serait une profanation ; mais donnez-moi une solution pour moi, telle que vous me connaissez à présent. Tracez-moi une règle de conduite, et je jure que je la suivrai.

Constance n'était pas en méfiance avec la Mozzélll comme avec la duchesse. Elle la sentait sincère et aimante. Malgré l'heure avancée, elle la garda encore quelque temps au coin du feu, lui parlant avec bonté et s'intéressant réellement à sa maladie morale.

— Je trouve, lui dit-elle , que vous n'êtes pas dans le vrai quand vous établissez une espèce de distinction entre l'âme de l'homme et celle de la femme. Voilà déjà plusieurs fenimes que j'entends récriminer ainsi contre les hommes, en se disant d'une essence plus pure et plus exquise. J'ai entendu aussi des hommes s'attribuer naïvement une supériorité de race sur nous et nous reléguer au second rang dans les desseins de Dieu. Eh bien ! de part et d'autre, je vois là une impiété révoltante. Dans toutes les espèces de créatures, le mâle et la femelle rie sont ni plus ni moins favorisés

l'un que l'autre ; ce sont deux êtres qui ont également besoin Tun de Fautre pour se compléter , et dont l'amour fait une admirable unité ; unité éphémère chez les animaux, durable chez nous, parce que Tintelligence est là pour aider le cœur et les sens à ne pas s'épuiser en un jour. L'amour humain^ est donc naturellement porté à une aspiration de durée et de choix exclusif dans les âmes saines et le mépris de cette faculté le rapetisse et l'attiédit. Vous savez cela aussi bien que moi, et je suis bien sûre que, dans ces changements trop brusques que vous vous reprochez, vous avef toujours commencé par être de bonne foi et par vous persuader que vous alliez aimer beaucoup et longtemps.

— C'est vrai ; cela a été ainsi, jusqu'au jour où j'ai compris que l'homme avait un tout autre désir et un tout autre besoin, celui de ne pas dépenser son cœur avare et de né pas compromettre sa liberté égoïste. Vous me parlez des lois de Dieu I 11 s'en soucie bien, lui, l'homme, qui recherche, non pas une femme, mais le plus de femmes possible, afin de n'appartenir qu'à lui-même, c'est-à-dire à son appétit I

— Prenez-vous-en au désordre des idées et au malaise général de la société. Les femmes y ont tout autant contribué que les hommes, les unes en perdant la foi , comme vous, par lassitude ; les autres en l'abju-j rant par calcul et de parti pris , comme a fait la du-; chesse. Je conviens que, sous le rapport des relations' entre les deux sexes, le monde devient tous les jours

plus positif. Gela tient à des préoccupatioils fatales que ramènent souvent, dans l'histoire, la transition des croyances et Tincertitude des événements. Mon père, qui était un homme clairvoyant et calme, m'avait prédit cette crise et ses progrès. Mais il avait un grand cœur, et il m'enseignait à protester intérieurement, sans tomber dans la haine de mon époque, ce qui est une maladie aussi, soyez-en sûre. Je ne saurais mieux faire que. de vous répéter ses paroles. Ce sera mon histoire aussi, à moi I

« Laborieux, habile, probe et sensible, il s'exprimait très-simplement, mais avec une conviction qui s'imposait par la douceur. Il est bon, me disait-il, qu'il y ait dans la vie d'une âme honnête et généreuse des moments d'indignation et même de colère contre le mal. Il lui est permis aussi d'avoir des heures de dégoût etde chagrin profond; mais il faut se garder de ces émotions prolongées et tendues, où l'excès de nos bons mouvements nous porterait à l'orgueil et au dédain. Il faut que la charité domine tout et guérisse nos blessures par l'espoir généreux de guérir celles des autres.

« Il n'y a que très-peu de mauvais cœurs pris en détail, et beaucoup de mauvaises choses, de déplorables tendances, résultat d'un ensemble troublé et désuni. Le monde moral a, comme le monde sidéral, ses défaillances de lumière. Haïr ses semblables parce qu'ils ne voient pas clair est une injustice dont la vraie bonté n'est pas longtemps capable.

« Et mon père ajoutait, au rebours de la duchesse, qui nous dit que la raison, c'est la force : la raison, c*est la bonté, »

— Ah! vous êtes bien sa fille! dit avec attendrissement la Mozzelli.

I — J'essaie d'être sa fille, et depuis que j'ai perdu cet ami incomparable, c'est-à-dire depuis quatre ans, je consacre fidèlement tous les jours une heure à me rappeler ses paroles, à les écrire à mesure qu'elles me reviennent, et à reconstruire ainsi les années de sa vie où j'ai été capable de le comprendre. Cette heufe-là, je la choisis dans ma journée, je l'aniène ou je la réserve, afin de n'être pas troublée parles devoirs de la vie courante, et d'y bien trouver ce que j'y cherche, la foi, la charilé, l'espérance !

« C'était, en trois mots appliqués à tous ses raisonnements et à toutes ses actions, l'unique doctrine de mon père, et je suis arrivée à me dire comme lui, quand je fais comme lui et devant lui mon examen de conscience, que si j'ai ressenti quelque trouble et négligé de faire quelque bien , c'est pour avoir manqué quelque peu d'espérance, de charité ou de foi.

« Aussi j'applique la religion de mon âme, autant qu'il m'est possible, à mes sentiments généraux, et à mes sentiments particuliers. Je ne veux pas me dire : les hommes sont haïssables ; il n'y en avait qu'un bon, c'était mon père ; ou, s'il en existe encore un après lui, c'est mon fiancé, pas plus que je ne veux me dire : il n'y a pas de fenmaes irréprochables ; ma mère l'était,

je le suis, et après nous deux ii n'y en aura plus; aimons-nous donc nous-mêmes, et fuyons celles qui s'égarent. Non! ce n'est pas là ma religion. J'aime tous les hommes et toutes les femmes, même ceux et celles qui ne valent rien du tout, parce que la pitié c'est encore de l'affection. Et, dans cette charité qui m'est devenue habitude, j'ai trouvé pour mon cœur une santé parfaite.

« La santé, c'est la vie dans sa plénitude et dans sa liberté, ma chère Sofia I Malades, nous ne voyons pas juste et nous perdons la puissance d'aimer. Le cœur tranquillisé et assaini peut seul concevoir un grand amour et l'entretenir fort , même dans la douleur de l'absence. Vous aimez les fleurs, vous savez bien qu'il faut leur choisir la terre, l'air et le soleil. L'amour est la fleur de notre vie. Pour qu'elle y croisse splendide et magnifique, il ne faut pas l'encombrer d'herbes folles, ni attirer autour d'elle les petits oiseaux gourmands qui sifflent et sautillent dans les bosquets de Cythère. Pour cultiver et préserver le sanctuaire où doit s'épanouir la rose du ciel, lumière «t parfum de l'âme, il faut prier, croire et vouloir.

« Celui qui m'a enseigné cela, c'était un homme, c'était mon père. La délicatesse des idées et la ferveur des sentiments ne sont donc pas la dot céleste des femmes exclusivement. Et il s'est rencontré, sans que je l'aie cherché, un pauvre jeune homme, un employé Je mon père, qui pleurait avec moi autour de son lit Je mort. J'avais pour lui les sentiments d'une sœur ;

COWSTANCE VERRIER. lî»

absorbée par Tamour filial, je n'avais encore songé ni à Tamour ni au mariage, ou, du moins, j'y avais songé sans objet, me réservant de choisir tard, et quand je me croirais digne de la haute destinée d'épouse et de mère. Mon père mourant prit ma main et la mit dans celle de ce jeune homme. Voilà ton fiancé, me dit-il, celui que je te destinais, et que, depuis plusieurs années, j'éprouve et j'observe. 11 est encore trop jeune pour se marier, il n'a que vingt-deux ans, et il a des devoirs à remplir : sa famille est pauvre ; je l'aide à la soutenir et tu continueras. Mais il ne faut pas qu'il s'endorme dans le bonheur sans avoir assuré par luimême l'existence des siens. 11 rougirait de nous devoir tout, et comme il ne veut xien nous devoir que de l'affection, il allait partir pour terminer des affaires où une partie de ma fortune, c'est-à-dire de la tienne, se trouve encore engagée. Il partira, et, comme c'est un grand travail que je le prie d'entreprendre, il aura droit à la moitié des bénéfices. C'est sa dot que je lui confie le soin de constituer. Dans deux ou trois ans, il reviendra, non pas riche, mais dans une position honorable, qu'il sera à même de développer ; je sais qu'il t'aime et qu'il a les qualités et les idées qui doivent t'assurer toute la dignité et tout le bonheur possible en ce monde.

« Mon père ajouta : Je ne tiens pas à l'argent et je ne te fais pas un devoir d'y tenir. L'argent d'un honnête homme, dans les affaires, ne représente que son travail et la confiance qu'il inspire. Si les intérêts auxquels j'associe ton fiancé ne remplissaient pas mon

attentç, peu importe. Il aura travaillé, il se sera fait

connaître et estimer.. Pauvre malgré ses efforts et sa

vertu, il sera encore digne de toi, et vous serez assez

riches si vous vous aimez beaucoup.

I a Mon père ne me consulta pas autrement, et mon

âme croyante accepta ce que la sienne me dictait avec

conviction.

« Il nous quitta avec une sérénité extraordinaire, certain qu'il était d'aller rejoindre Vâme de sa chère et digne femme, partie dix ans avant lui, et tranquille sur mon avenir, qu'il avait béni et préparé.

« Je restai seule au monde avec ma vieille tante et ce jeune frère adoptif, en qui je devais voir le futur compagnon de ma vie. Par l'ordre de mon père, il devait passer auprès de nous le temps nécessaire pour nous mettre au courant de noire situation : un mois au plus, car cette situation était claire et pure de toute obligation non remplie.

« Je connaissais mon fiancé comme s'il eût été mon frère. Depuis Fâge de seize ans, — il avait fait ses études premières avec une rapidité inouïe, — il travaillait avec mon père et demeurait dans notre maison. Je savais donc pouvoir placer en lui ma confiance absolue. C'est un beau point de départ pour l'amour qu'une estime ainsi établie sur une sécurité complète.

ti Je n'avais pas ressenti une vive surprise en apprenant la volonté de mon père. Si je m'étais étonnée de quelque chose, c'est que je n'eusse janaais songé à ce qu'il m'apprenait des sentiments de ce jeune homme.

Mais la solennelle douleur où me plongeait la perte de notre meilleur ami m'empêcha de songer à moi-même et d'interroger mon inclination.

« Un jour, c'était la semaine qui suivit la mort de mon père, ma tante* entra chez moi, et avec son bon sens qui part du cœur, elle me dit : — Tu as du courage, je le sais, mais je crains que tu n'aies un double chagrin. Je crains que le mari que ton père t'a destiné ne te plaise pas. Il le craint lui-même, le pauvre enfant, et il m'envoie vers toi pour te rappeler que mon frère a soumis son idée à ton bon plaisir. Il l'a répété plusieurs fois en nous faisant ses derniers adieux. Tu lui as toujours dit que tu suivrais son conseil : à présent, ton futur et moi, nous craignons que tu n'aies parlé comme cela dans l'exaltation de ta piété filiale, et nous te conjurons, au nom même de ton père, de te regarder comme absolument libre.

« Je m'éveillai comme d'un profond sommeil. Je m'étais comme ensevelie dans le morne repos de la mort avec mon père. La démarche de ma bonne tante me rappela que l'âme de mon père vivait toujours et qu'elle veillait encore sur moi. — Faites venir Abel, lui réppndis-je; je veux lui parler en même temps qu'à vous. »

— Il s'appelle Abél? dit la Sofia : quel doux nom !

« Abel n'est pas le prénom de ce jeune homme, c'est un petit nom d'amitié que mon père lui avait donné, à cause du contrasté de sa figure douce avec la figure sombre et accusée d'un de ses frères, qui n'en était

pas moins- le meilleur garçon du monde, et qui, n'ayant pas justifié le surnom de Gain, ne Ta pas conser\'é ; mais celui d'Abel nous était devenu si familier, à ma tante et à moi, que nous n'appelons jamais autrement mon fiancé , et qu'il y tient lui-même en souvenir de mon père.

(( Abel fut donc appelé, et vint à moi, si pâle et si ému que je lui tendis les deux mains et Tembrassai avec un sentiment de tendresse profonde. Il avait tant aimé, tant servi, tant vénéré, tant veillé et pleuré celui que je pleurais I — Je vous aime, lui dis-je, de toute la force de mon cœur. N'ayez aucune crainte, je n'aimerai et n'épouserai jamais que vous.

« J'étais, en lui disant cela, tranquille comme me voici. Il tomlja à mes pieds, presque évanoui, et ne put répondre que par des sanglots.

« Cette émotion violente m'étonna d'abord, et puis, tout à coup, elle me gagna, je ne sais comment. Je crois que l'amour est une surprise, et que cela fait partie de ses délices. L'homme en a l'initiative ; c'est, je crois encore, dans l'ordre des choses saintes que Dieu a établies. Je n'avais encore aimé Abel que parle cœur et la raison. Je l'aimai tout à coup avec l'attendrissement extraordinaire qu'il éprouvait lui-même, et dont il me révélait la force impétueuse et sacrée.

« Ma bonne tante fut heureuse de me voir si touchée. Elle ne connaît pas l'amour, elle. Elle déclare n'en avoir qu'une idée très-vague ; mais elle y croit comme à Dieu, dont la notion n'est pas plus claire

CONSTANCE VEURIKH. 127

pour elle, mais que son cœur pressent ou devine. « Mon amour à nioi, un amour immense, immortel comme l'âme que j'ai reçue de Dieu, mais endormi encore dans l'ignorance de lui-même , s'éveilla donc dans les pleurs, au bord d'une tombe où dormait topt ce que j'avais chéri et connu sur la terre. Quelle source plus pure, quel pacte plus sérieux et plus inattaquable I Il me sembla que l'esprit de mon père passait dans celui de mon fiancé, et que j'aimais en lui deux âmes sœurs l'une de l'autre. Il n'y eut ni incertitude, ni examen, ni réserve dans l'union solennelle de nos volontés. Abel devint tout pour moi comme j'étais déjà tout pour lui, car il me raconta combien et comment il m'aimait depuis six ans. Mais... »

— Oh! racontez-le-moi, dit la Mozzelli ,• puisque vous avez commencé I

— Mon intention, reprit Constance , n'était pas de vous raconter une histoire aussi simple et aussi dépourvue de faits que la mienne. Si je la continue , c'est pour vous dire comment j'entends le véritable amour.

(( Il m'avait aimée dès le jour de son entrée dans notre maison. Nous étions alors deux enfants, moi très-raisonnable, lui très-timide. Mon père, qui avait une grande affection pour le sien, me l'avait présenté en me recommandant de lui être bonne et de le mettre à l'aise. Je n'avais rien trouvé de mieux, dans ma sagesse, que de lui enseigner les échecs, le soir, pendant notre heure de récréation. Mon père et ma tante, nous

trouvant trop graves, nous taquinaient et s'amusaient à nous faire disputer. Ce n'était pas facile ; nous étions obligeants Tun à Tautre, lui par sympathie, moi par habitude de caractère. Et quand on avait réussi à nous^ faire discuter, Abel était heureux parce que, dans Ja gaieté du débat, je me familiarisais insensiblement et rappelais Abel tout court.

« Seul de tous les eniployés de mon père, il dînait avec nous, et, comme je servais, je lui passais des . friandises en prétendant qu'il était gourmand. C'était pour lui une sorte de supplice. Il ne voulait rien refuser de ce que je lui offrais, et il était content de me voir occupée de lui, en même temps qu'il était humilié de me paraître gourmand, grand garçon comme il était déjSf. - .

« Et puis, quelquefois, nous l'emmenions à la campagne, et là, il était dans l'ivresse, parce qu'il nous suivait partout et me voyait des journées entières. Il me raconta tous les petits détails de notre innocente vie, qui lui avaient paru, à lui, de grands drames, et moi je la recommençais avec lui par le souvenir, étonnée de la trouver si remplie et si belle. Combien de fois, sans le savoir, sans m'en douter, je l'avais comblé de joie avec un mot, un geste ou un regard ! Il me montra tout un petit trésor de brins d'herbe, de fleurettes séchées, de bouts de papiers ou de rubans qu'il' avait amassés dans les tiroirs de son bureau. Et tout cela au milieu de cette vie froide des affaires et de cette austère tension de l'esprit sur des chiffres I Ma

pensée était toute sa jeunesse, toute sa poésie, toute la flamme et toute la lumière de son humble et rigide existence. 11 ne connaissait que moi en fait de femmes, il n'avait jamais regardé une autre que moi, même pour comparer; c'est moi qui étais belle pour lui, il ne pouvait pas en exister une autre.

« Et il n'avait jamais espéré, jusqu'au jour où mon père l'avait surpris ramassant un de mes gants déchiré, que j'avais jeté hors de ma chambre. Abel avait été glacé de crainte, il lui avait juré que jamais il ne m'avadt laissé deviner sa folie ; et mon père lui avait répondu : — Je le sais bien , mais pourquoi serait-ce une folie ? Travaille , sois pur, bon et fort, rends-toi digne d'elle et de moi.

« 11 y avait de cela deux ans, et depuis deux ans, Abel essayait d'espérer. Mais le calme de ma figure et l'abandon de mes manières ne le rassuraient pas. Il croyait ne pouvoir jamais prétendre qu'à mon amitié. 11 était jaloux sans objet, car il ne venait chez nous que des hommes mariés ou des enfants. Mais si je m'intéressais à un personnage célèbre, si je regardais un portrait, même celui de quelque mort illustre, il était désespéré, se croyant laid ou vulgaire. »

— Et je suis sûre qu'il est beau comme un angel

dit la Sofia, qui écoutait avidement le naïf roman de cœur de Constance.

— Il est beau pour moi, répondit mademoiselle Verrier. Je ne me suis jamais demandé ce qu'en pensaient les autres. II est plutôt blond que brun , ni grand ni pfetit, très-simple dans sa mise et sérieux dans ses manières. Habitué de bonne heure à se trouver en rapport avec des personnes de toutes conditions, il n'a ni gaucherie ni arrogance. On s'accorde à lui trouver une grande distinction et une clarté extraordinaire dans la parole.

« Pour moi, sa figure et son âme, c'est la même chose. C'est la beauté morale en personne, la droiture inébranlable d'un homme fait, dans la candeur tendre d'un enfant, et il n'a pas dû changer de physionomie... car il m'a toujours écrit comme il pense et comme il aime, depuis quatre ans que je ne l'ai vu. »

— Quatre ans I s'écria la Mozzelli, quatre ans sans se voir... et sans s'oublier Test-ce possible !

— C'est possible, puisque nous voilà, moi devant vous, lui dans mon cœur absolument tel que le jour où il est parti, aussi jeune, aussi sérieux, aussi fidèle et aussi aimé.

— Mais comment se fait-il qu'il ne soit pas revenu plus vite? vous Tattendez d'un jour à l'autre ?

— Je ne l'attends pas avant trois ou quatre mois. Il a dû voyager beaucoup et plus loin, plus longtemps que mon père ne l'avait prévu. Ne me demandez pas, sur les affaires qui l'ont éloigné ou retenu impérieu-

CONSTANCR VRIIRIER. 131

sèment, des détails sans intérêt ici. Je sais qu'il a dû faire ce sacrifice à des devoirs de position qui lui sont sacrés, puisqu'ils lui ont été imposés par mon père et par sa propre dignité. Il veut non pas tenir de moi une fortune, mais m'en apporter deux : la sienne propre et la mienne, qui, doublée par ses soins, sera encore son œuvre et non pas son salaire. Je déplore, comme vous pouvez croire, cette richesse que sa fierté nous impose, et dont notre bonheur n'aurait eu aucun besoin si j'étais née pauvre comme lui. Mais l'opinion est là qui veut qu'un homme très-délicat et très-digne ne soit pas l'obligé, et, selon elle, l'inférieur de sa femme.

— Comment I vous reconnaissez la loi d'un pareil préjugé ?

— Oui, je la reconnais, puisque l'homme que j'aime la subit. Si, en toute liberté de conscience, il en eût jugé autrement, j'aurais vu par ses yeux. Mais mon père avait prononcé : ni l'un ni l'autre nous ne pour vions nous croire meilleurs juges que lui.

— Ah I pauvre Constance I depuis quatre ans, vous avez dû bien souffrir !

— Oui, sans doute; mais combien je serais moins heureuse si, n'aimant rien, jo n'attendais personne ! Il est des tristesses que l'on petit surmonter, et ma figure doit vous dire que je ne suis ni découragée ni malade. L'attente ne me dévore pas, elle me soutient. Je ne l'avais pas prévue si longue. Lorsque Abel est parti, il se flattait de pouvoir tout terminer en deux

ans. Ce terme écoulé, nous avons compté par saisons la prolongation de Fabsence, et j'ai réussi, voyant comme il en souffrait, à lui donner du courage plus que je n'en avais d'abord et autant que j'en ai maintenant. Ce courage fait partie aujourd'hui de k religion de notre amour, et puis, nous voyons enfin le terme approcher, sans illusion, cette fois ; et ce qui nous reste de volonté est à la hauteur de ce qui nous reste d'impatience à vaincre.

— Je parie bien que vous êtes plus courageuse que lui ! Les femmes sont seules capables de pareilles épreuves I

— Voilà où vous vous trompez. Un homme a plus de peine que nous à bien aimer. Il a, dit-on, plus de tentations faciles à satisfaire, et, à coup sûr, quand il est actif et intelligent, plus de devoirs absorbants et de préoccupations desséchantes. Mais quand, malgré tout cela, il aime comme je suis aimée, moi qui n'ai rien autre chose à faire, il a certainement plus de mérite que nous. De ce que l'amour a des nuances différentes àans les deux sexes, il ne résulte pas qu'il y ait deux amours différents. L'homme a l'initiative, comme je vous le disais, la spontanéité, l'ardeur. La femme, plus sédentaire et plus contemplative, vit par la pensée de Famour autant que par l'amour même. Chacun d'eux a les facultés de la mission qui lui est dévolue. Le premier dit : aimons pour vivre, et l'autre répond : vivons pour aimer. Dieu est là pour les mettre d'accord, lui qui a décrété que la vie

CONSTANCE VERRIEIl. 133

et Tamour ne se sépareraient pas ou que l'univers périrait.

Ce que je vous dis de ces nuances diverses est si vrai, que vous avez été malheureuse, ma chère Sofia, pour avoir voulu imposer aux hommes que vous avez aimés votre manière de les aimer. J*ai compris cela au^ aveux que vous avez faits de votre jalousie continuelle. Je crois qu'on rend un homme infidèle par le soupçon excessif de son infidélité, et que la violence de la passion chez une femme est quelque chose qui lui ôte la force et Fascendant de sa véritable nature. Gomme c'est une force toute de persuasion et de consolation, dès qu'elle usurpe les privilèges de la protection active, elle perd ses droits légitimes au bienfait de l'exclusive protection. Elle était la brise et la rosée, elle devient la bourrasque et la foudre. Elle était une faiblesse sacrée et vénérable, elle devient une énergie qui lutte contre le principe même de son énergie. L'homme sent que son vrai bien lui échappe, il ré- • siste ou se lasse.

— Hélas I vous avez raison, je le sens, répondit la Sofia, et si je pouvais recommencer ma vie, je la gouvernerais au lieu de me laisser emporter par elle; mais il est trop tard l Tout ce que vous me dites maintenant ne me paraît plus applicable à ma destinée. J'entends la théorie de l'amour dans la bouche d'une vierge, et je me dis qu'il y a, entre elle et moi, l'inconnu pour elle, le souvenir pour moi-même, deux choses que notre pensée ne peut pas franchir. Cet

inconnu dont je vous parle, ce n'est pas le plus ou le moins d*intimité : c'est la transformation qui s*opère dans l'esprit quand le cœur rassasié se sent languir et succomber sous sa propre plénitude. Quand on s'aperçoit que l'amour se change en amitié, il y a un effroi et un chagrin profond que vous ne connaissez pas. La flamme est une chose trop active pour ne pas s'épuiser vite, et quand elle nous quitte il faut nlourir ou la chercher ailleurs.

— La chercher encore, oui! la chercher toujours ! répondit Constance ; mais pourquoi la chercher ailleurs? Un autre homme vous en rendra-t-il une aussi vive et plus durable ?

— Pourquoi pas, quand notre cœur est puissant et vivace ?

— Employez cette- puissance à le guérir de sa propre lassitude.

— Mais quand l'amant est indigne ?

— Ceci est une autre question où je ne saurais entrer. Vidons seulement la première. Vous avez dit que votre cœur se lassait par la possession même du bonheur ; ce n'est donc la faute de personne, mais la vôtre.

— C'est celle de la nature humaine.

— Ah ! oui I toujours la nature humaine I Qu'est-ce que c'est que cela? où la prenez-vous? Chez les Orientaux qui ont cent femmes, ou chez les prêtres catholiques qui n'en ont pas du tout? Chez les sauvages qui brûlent ou mangent leurs ennemis, ou chez nous qui

les portons à la même ambulance que nos soldats? Qui se dira le plus soumis aux lois naturelles, ou le plus affranchi des instincts de la brute? Je ne sais pas quel Dieu étrange on veut faire de la nature humaine, comme si elle était une chose absolue, immuable et sacrée par elle-même, tandis qu'elle est, en réalité, la chose la plus malléable et la plus éducable qui existe sous le' ciel. Tenez, il y a dé beaux systèmes làdessus, et il y en a aussi de très-pernicieux ; mais je dirai, à un autre point de vue que la duchesse, que je ne m'embarrasse d'aucun. Le beau m'apparaît comme l'expression la plus élevée du vrai. Je le sens, je l'aime, il m'attire, il me charme, il se manifeste en moi en un très-petit nombre de préceptes qui me ravissent par leur grandeur et leur simplicité. Je m'exalte dans la joie de les comprendre et dans l'émotion de les adorer. Suis-je donc dans le faux et dans le rêve ? Je ne sens nullement la nature crier en moi que je me trompe. Chez l'homme qui se jette dans les flammes pour sauver un autre homme, et chez celui qui fuit l'incendie sans songer à personne, la nature humaine agit avec la même énergie, seulement elle agit différemment ; et cependant elle n'est pas deux, elle est une; mais elle est héroïque ou lâche , selon qu'elle a monté vers l'idéal ou descendu vers l'instinct.

— J'entends , dit la Mozzelli. Vous pensez que l'idéal n'est pas au-dessus de la nature, et que tous peuvent l'atteindre quand ils l'aiment.

— Oui, je crois cela !

— C'est que vous êtes une sainte, je le disais bien I

— Soit, reprit Constance cariant; admettons que je sois une sainte. Qui vous empêche de Têtre aussi i

— Puis-je^ redevenir pure ? i

— Les plus grands saints n'ont-ils pas été parfois les plus grands pécheurs? '

— Je ne me sens pas la force de faire pénitence !

— La pénitence est une belle chose dans le passé, mais elle change de nature avec les siècles. La société et l'esprit humain sont devenus si actifs et si compliqués que les Thébaïdes n'accueilleraient plus que des vertus stériles. Ce n'est pas le spectacle de la mort qu'il fçiut donner; c'est l'exemple de la vie. Le plus grand mal du siècle est d'avoir tué Tamour, dites-vous? Eh bien, cherchez à le ressusciter en vous d'abord, pour avoir le droit de le ranimer chez les autres. Ce n'est pas au désert que vous le trouveriez, et d'ailleurs, le désert, voyez-vous, il est là, au coin du feu, entre minuit et une. heure du matin, si vous voulez ! Nous y voilà toutes les deux, puisque votre cœur est vide et que le mien est rempli de l'image d'un absent sans lequel tout est vide autour de moi. Avons-nous besoin de voir des rochers sur nos têtes et de sentir le vent dans nos cheveux, pour nous isoler du monde et nous recueillir? Notre pensée n'est-elle pas remplie de cet idéal que vous regrettez et que j'espère? Ce grand mot amour, qui résume tout, la foi en Dieu et la confiance en nous-mêmes, la

CONSTANCE VERRIER. la?

charité envers tous et la passion pour un seul, Tespérance du ciel et celle du véritable hy menée sur. la terre : est-ce le bruit des voitures qui passent, le craquement de nos robes de soie ou Todeur des lilas blancs dans ces vases de Chine, qui peuvent nous en distraire ?

— Non ! nous sommes ici devant Dieu tout aussi bien que saint Jean à Patmos, et nous pouvons y rêver une sublime apocalypse si nous avons le feu dans le cœur et dans la tête. Qu'est-ce qu'il y a au fond de ce grand poëme de Tapocalypse ? Le savezvous ? Il y a la prophétie de la régénération du monde par Tamour : un monstre effroyable qui s'appelle la prostituée, et qui est vaincu, et un agneau, symbole d'innocence, qui brise les sceaux du livre de l'avenir. Donc, le monde est à nous si nous voulons; le monde du vrai, du beau et du bien, c'est-à-dire le bonheur I Le livre a été ouvert comme jadis avait été ouverte la mystérieuse boîte de Pandore, d'où sortirent les passions aveugles et les appétits funestes, instruments de torture et de mort. Du livre évangér lique, ce qui est sorti, c'est l'amour, c'est la vie ! Nous avons donc la loi écrite, soyons la loi vivante, aimons I A genoux, Magdeleine, et ne blasphémez plus ; l'amour est ici !

— Ah I si je pouvais croire ! s'écria la MozzçUi fondant en larmes. Mais vous me montrez une cime que je ne pourrai jamais gravir !

— La route vous semble donc bien longue et bien

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diiBcile ? reprit mademoiselle Verrier ; vous ne savez pas si , à une certaine hauteur et pourtant après certains écueils dépassés, le reste du chemin n*est pas trèsdoux. Moi, je n'y suis pas encore-; Tamour sans le mariage est nécessairement incomplet; mais je monte tout doucement, avec obstination, avec patience. Vous avez perdu beaucoup de temps à faire l'école buissonnière; mais nous ne sommes pas ici devant un jury de duchesses philosophes ou de casuistes intolérants. Nous sommes seules devant Dieu ; je crois qu'il nous entend et qu'il nous accueille Tune et l'autre également, lui qui écoute toutes les voix qui montent vers lui, innocentes ou repenties. Nous pouvons donc le prier de nous donner la force ; et, s'il ne se rendait pas à un désir puissant et vrai, c'est qu'il n'existerait pas.

— Ah ! vous avez la foi à ce point-là, vous ! Je le comprends ; vous n'avez rien fait pour la perdre !

— Ne dites pas que vous l'avez perdue , vous qui n'avez pas beaucoup fait pour l'acquérir.

— Je l'aurais eue, je l'aurais gardée à la villetta de Recco, si le vieux comte n'eût été un infâme !

— Qu'est-ce que l'infamie d'un homme prouve contre la sainteté de Dieu ? Votre esprit a >été troublé dans sa foi, et votre conscience n'a pas réagi assez victorieusement. L'agitation de la vie, l'amour de l'art, une soif de gloire et d'émotions, voilà votre excusé. Je l'accepte ; mais soyez plus sévère envers vous-même que je ne veux l'être, et vous verrez que

CONSTANGK VEUUIEU. iSO

la recherche du vrai et du beau moral n'a pas été l'affaire principale de votre vie.

— C'est vrai ! Tout ce que vous me dites me paraît si nouveau que j'en ai le vertige.

— Et pourtant je ne vous ai dit que des lieux communs. J'aurais dû, avec une artiste telle que vous, trouver une forme sublime pour vous dépeindre les joies secrètes et profondes de l'amour. Il faut qu'elles soient bien grandes et vraiment divines, puisque, ne les connaissant pas toutes, et en dépit de l'absence, je me sens heureuse rien que de songer et de sentir que j'aime. C'est là, voyez-vous, quelque chose d'ineffable, d'avoir le cœur si plein qu'il ne s'y trouve jamais de place pour l'ennui, l'impatience ou le doute ! de croire à un autre que soi-même avec l'humilité d'un enfant, tout en se rendant compte d'une immense énergie pour se dévouer à lui; de pouvoir tout rapporter à cette chère image , rêveries, progrès et victoires sur soi-même, de n'être jamais seule tant l'imagination prend de forces pour le faire apparaître et pour remplir l'air qu'on respire de l'illusion de sa présence ; de s'endormir et de s'éveiller avec la même pensée, sans regret, sans crainte, sans désir de changement; de travailler sans cesse à s'améliorer^ soimême, à s'éclairer, à se fortifier pour être digne du bonheur et pour être capable de le donner ; enfin, de se sentir vivre à deux, quand même les océans vous séparent, et de porter dans son âme, avec une douce fierté, le secret et la foi d'une âme d'élite : tout cela,

ma chère amie, c'est Tavant-goût d'une félicité qu'il faut mériter pour en savoir le prix , et qu'on peut toujours atteindre quand on ne s'égare pas à la poursuite d'autres rêves.

— Mais, pour cultiver ainsi le grand amour en soimême, il faut, observa la Mozzelli, avoir un but, un objet aimé et digne de l'être I Où réside ce pliénix? Pouvez-vous me donner l'adresse d'un homme accompli, de la perfection en chair et en os ?

— II n'y a d'homme accompli que celui qu'on aime, répondit Constance. Il est toujours parfait, celui-là, puisqu'on aime tout en lui !

La Mozzelli mit ses deux mains sur sa figure et pleura amèrement. — Ah ! que vous êtes heureuse , vous, dit-elle, de pouvoir aimer comme cela I

Constance s'efforça encore de lui rendre l'espérance et h confiance en elle-même , et elle parvint à la calmer.

Quand elles se quittèrent, Constance pria la Mozzelli, qui le lui promit et tint parole, de ne raconter à personne ce qu'elle lui avait confié de sa situation. Je n'en fais pas mystère, lui dit-elle, à mes proches parents et aux amis intimes et sérieux que m'a laissés mon père. Tous ont approuvé son choix et tous me gardent le secret. Ce secret, mon père l'avait exigé, quant au monde , par prudence, et Abel se le serait imposé de lui-même par délicatesse. Il voulait me laisser entièrement libre de me rétracter sans éclat. Je n'ïi pas accepté cette liberté-là, moi, mais j'ai senti

CONSTANCE VKRRIER. m

que le mystère était bon ; il est la poésie de l'amour, et il en est aussi la sauvegarde. J'aurai trouvé quelque chose de hardi , de provoquant ou d'affecté , à me poser en fille amoureuse devant le public, à subir des interrogations sur la personne ou le caractère de mon fiancé, sur la nature de mes sentiments pour-luî* La cluchesse n'est pas la seule personne épilogueuse et curieuse, que nous connaissions, vous et moi ? J'ai préféré passer pour une fille froide, paresseuse, ou méfiante, et, bien qu'on en glose un peu, je le sais, je suis encore plus tranquille ainsi , que si j'eusse permis aux regards oisifs ou railleurs de péafârer dans le sanctuaire de mes affections.

— Et vous avez bien fait I répondit la Mozzelli ; iout ce que vous faites est bien, d'ailleurs, et je devien-' drais bonne si je passais ma vie près de vous! mais je pars demain, et qui sait où et quand je voas reverrai I

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