‹ Constant TroyonChapitre 10 sur 31 · LE BATEAU DE PÊCHE · texte numérisé non relu

LE BATEAU DE PÊCHE

Réduction d'une eau-forte de Théophile Chauvel, d'après le tableau de Troyon.

Baigneuse endormie (55o fr.), une esquisse d'une Suzanne au bain (260 fr.), une autre esquisse de Nymphes au bois se défendant contre V Amour (i5o fr.), enfin une Scène d'amour (118 fr.).

Corot lui avait donné un Paysage sur une colline, qui fut vendu 760 fr.

La Coupe de bois dans une forêt, de Jules Dupré, atteignit 3,2 10 fr.; une Marine, de Boudin, 100 fr.; une esquisse d'Isabey (Funérailles d'un officier de marine), 25o fr.; une Paysanne, de Luminais, 182 fr.; un Convoi breton, de Guillemin, 182 fr.; une esquisse de Tassaert, 255 fr., et une Bacchante endormie, du même, 625 fr.; une nature morte de Philippe Rousseau, 1 5 5 fr.; un Ziem, 1,490 fr.; enfin, un Pieter Boel, 1 ,3oo fr.

Peintre essentiellement d'impression et de sentiment, il s'abstenait avec d'autant plus de soin de toute discussion sur les sujets esthétiques qu'il éprouvait quelque difficulté à s'expliquer couramment. C'était le pinceau à la main qu'il développait ses théories et elles étaient si nettes, si franchement accusées, qu'avec trois touches il vous faisait comprendre ce qu'il voulait.

Travailleur infatigable, il ne perdait jamais une minute. Pendant le cours de sa carrière artistique, malheureusement trop courte, il travailla toujours d'après nature. Ses quatre mois d'études étaient pour lui chose sacrée. Il se levait à six heures et ne se reposait qu'une heure après son déjeuner. Van Marcke nous racontait que, pendant une saison qu'il fit en Touraine avec son maître, Troyon et lui travaillèrent deux mois entiers sans prendre un seul jour de repos. Quand Van Marcke suppliait Troyon de se reposer, celui-ci lui répondait invariablement, en lui frappant sur l'épaule : « Et du pain ? » Non pas que le besoin le poussât. Mais, comme Titus, il estimait que sa journée était perdue quand il n'avait pas fait une bonne étude. Nulla dies sine pictura, telle paraissait être sa devise. Quant aux pauvres animaux qui lui servaient de modèles, il n'en avait nul souci. C'était d'ailleurs à un peintre de ses amis, M. Loisel, qu'ils appartenaient. Il passa huit étés de suite dans les propriétés de ce dernier et c'est là qu'il fit ses magnifiques études de chiens courants qui devaient lui servir pour un grand tableau représentant un retour de chasse.

Malgré ses succès, Troyon resta toujours modeste, bienveillant, généreux. Il était d'un caractère gai, d'un esprit enjoué, finement railleur et

fort indépendant. Vivant très retiré du monde, aux exigences duquel il ne voulait pas se plier, il s'abstint toujours de la moindre démarche auprès des puissants du jour. C'est ce qui explique comment, en dépit de ses triomphes, il mourut simple chevalier de la Légion d'honneur. M. Fillonneau, qui l'avait beaucoup connu, nous a, dans le Moniteur des Arts (année 1 865) , initié à bien des détails intimes. Nous ne pouvons mieux faire que de les reproduire ici :

« Quoique doué d'une constitution athlétique, Troyon ne paraît pas avoir été un homme d'action dans, le sens vulgaire du mot. Il était réfléchi, n'aimait point à se répandre au dehors et concentrait toute son énergie dans la poursuite de son but. C'est avec un constant ravissement qu'il pensait à ses travaux en plein air.

« Rien ne m'amuse, nous disait-il, comme d'étudier d'après nature, « et j'ai passé des saisons entières dans les champs, sans désirer un seul « instant les plaisirs de Paris qui, pourtant, à certaine époque ne me lais- « saient pas insensible. »

« Ce n'est pas qu'il se sentît impropre aux relations sociales. Bien que son éducation ne l'eût pas façonné pour le monde exclusivement élégant, il y tenait fort bien sa place, parlant peu, mais avec une grande justesse d'à-propos. Il prisait fort la distinction des manières, reconnaissait bien haut ce genre de mérite chez un de ses célèbres confrères, et nous exprimait la souffrance et même l'humiliation que lui fit éprouver la rencontre d'un de ces artistes qui confondent la brutalité de parole avec l'accent de l'indépendance personnelle.

« Son langage était donc naturellement doux, quelles que fussent ses opinions, d'ailleurs fort arrêtées, sur beaucoup de sujets. Nous ne l'avons vu presque fâché qu'un jour où nous lui parlions des heureux hasards d'exécution que pouvait rencontrer un peintre cité pour sa crânerie de coloriste. Troyon nous répondit sévèrement par cette belle parole :

« Il n'y a point de hasard dans la peinture. »

« Ce loyal cri de conscience de l'artiste dont le travail a toujours été voulu et médité dans ses moindres détails, est la contre-partie de cet axiome de Turner : « Il ne faut jamais perdre un accident. » Le peintre anglais, moins scrupuleux, admettait l'accident, sauf à le modifier pour l'harmonie générale.

« La douce politesse de Troyon était d'autant plus méritoire qu'elle procédait d'un grand fonds de bienveillance. Nous l'avons vu en 1848

VACHES ALLANT AUX CHAMPS. Tableau de Troyon.

4o LES ARTISTES CÉLÈBRES

et 1849, époque où Ton avait tout autre chose à faire qu'à payer la peinture, dépenser son temps et sa peine à solliciter pour de pauvres artistes des commandes et même des secours, alors que ses propres intérêts étaient probablement en souffrance. Cette bonté se combinait chez lui, à l'occasion, avec une bonhomie narquoise qui savait fort bien lancer le trait. On prononçait devant lui le nom d'un portraitiste en vogue. Troyon ajouta : « Peintre parfumeur, breveté de toutes les Cours de « l'Europe. » En parlant de ces artistes sans initiative qui forcent la nature à entrer dans leurs formules vieillottes et usées, il disait plaisamment : « Ce sont des corrompus. »

« Nous n'avons jamais surpris chez Troyon le moindre sentiment d'envie ou de dénigrement, du moins à l'égard de ses plus grands coreligionnaires en fait d'art. Il était, en effet, trop convaincu, pour ne pas se montrer intolérant à l'endroit des dissidents. Mais il se contentait de les nier sans les injurier. « Qui a jamais vu un tableau d'un tel ? » nous disait-il en parlant d'un artiste décoré qui ne manquait pourtant pas de mérite.

« Il se montra toujours reconnaissant pour sa destinée toute remplie par des travaux poursuivis avec passion. Il nous disait : « J'ai toujours « été heureux », et cela au moment même où un grave désordre dans les organes visuels le menaçait de la cécité, peut-être de la misère. Il se fit électriser pendant plusieurs mois et sa vue se rétablit. Quoi qu'il en soit de l'efficacité de ce traitement, c'est à partir de cette époque que Troyon, entrant dans la plénitude de son talent qui était bien sa conquête à lui, a produit ses œuvres les plus magistrales, les plus puissantes, et en aussi grand nombre qu'on eût pu les attendre du plein épanouissement de la jeunesse.

« Pendant longtemps, une certaine modestie et sa sincérité, qui lui faisait admirer les mérites de ses confrères, l'entraînèrent, peut-être à son insu, à subir leur influence. Les traces d'aucune sorte d'imitation seraient assez difficiles à découvrir dans ses œuvres des quinze premières années, parce qu'elles y sont recouvertes par l'expression sérieusement cherchée de son sentiment personnel. Nous croyons néanmoins qu'il serait possible d'y trouver la préoccupation des moyens qui assurèrent le succès de trois ou quatre de ses contemporains. C'est dans la seconde moitié de sa carrière qu'à force d'étudier sans cesse la nature, il est arrivé à se faire si vraiment original qu'on ne saurait l'assimiler à un autre.

« Nous venons de parler de sa modestie. Il avait sans doute le sentiment de sa valeur, comme les hommes de mérite de tous les siècles; ce qui ne l'empêchait pas de nous avouer simplement qu'il n'avait jamais réussi à réaliser, dans aucune de ses œuvres, l'idéal qui tourmentait son imagination. Par une expression plus naïve encore de cette modestie, il disait qu'il avait plus appris de ses élèves qu'il ne leur avait enseigné.

« Sa tendresse respectueuse pour sa mère est bien connue. Pendant toute la durée de son séjour à Paris il partait le samedi matin, et quelquefois même le vendredi, pour Sèvres où il demeurait deux ou trois jours avec elle, abandonnant pendant tout ce temps son atelier et son logement à ses élèves. Ceux-ci n'étaient pas nombreux ; on a même dit qu'il se trouvait parfois gêné et n'en acceptait que dans la crainte de les chagriner. Dans tous les cas, il n'en laissait rien paraître: il leur donnait le titre d'amis et les traitait comme tels 1 . Il n'a jamais eu d'atelier séparé pour eux. N'étant pas de ces artistes dont le talent consiste en trucs et en ficelles, et qui croient posséder des secrets dont la propriété doit être jalousement conservée, il ne craignait pas qu'on lui volât son sentiment intime, il pouvait peindre sans défiance en public, comme il le faisait surtout pendant les dernières années, demandant aux visiteurs la permission de travailler aux commandes qui lui venaient de toutes parts. Son enseignement n'avait rien de dogmatique et ne s'appuyait sur aucune théorie préconçue. Il parlait peu, regardait faire comme il se laissait regarder, louait rarement, et, au lieu de blâmer, disait parfois : « Cela « ne peut se faire ainsi. » Alors, il prenait la palette, et en quelques minutes, il avait mis à l'effet, en pleine pâte, un ciel richement tourmenté, ou rétabli dans l'ensemble de l'étude une rigoureuse harmonie d'ombre et de lumière. Celui qui recevait une pareille leçon devait s'en souvenir toute sa vie, mais cette bonne fortune pouvait ne vous arriver jamais.

i. Troyon avait deviné Henri Regnault. « Nous nous souvenons, raconte M. René Menard, qu'un jour Troyon nous dit en revenant de Sèvres : « Je viens de « voir des dessins d'un enfant de huit ans qui sont bien extraordinaires. C'est le fils « de M. Regnault, le membre de l'Institut. Vous verrez que ce sera un peintre. » Nous répondîmes que son père, sans doute, aimerait mieux le diriger du côté des sciences que du côté des arts. « Eh bien, reprit Troyon, il réussira dans tout ce qu'il « voudra faire, seulement je suis sûr qu'il voudra faire des tableaux. »

La prédiction s'est accomplie.

« Cette rapide façon de faire n'était pas de la facilité, don funeste qui transforme en art frivole et superficiel tant de belles espérances : c'était de la sûreté, qualité tout opposée, puisqu'elle est le fond d'une longue observation et d'un travail opiniâtre; mais aussi rapportait-il pour ses travaux d'hiver une riche moisson d'admirables études. Il nous souvient qu'au retour d'une campagne en Touraine, vers 1 85 5 ou 1 856, il faisait défiler devant nous, à n'en pas finir, des toiles de bestiaux,

toutes de la dimension dite académie. Et comme nous exprimions notre surprise, il nous dit très naturellement : « J'en ai fait dix-huit dans un « mois. » Ces portraits d'animaux, remarquables chacun par une vie et un caractère particulier, étaient tous d'une exécution presque complète. »

On vient de lire que Troyon allait tous les dimanches à Sèvres voir sa mère, à qui il avait toujours été reconnaissant des sacrifices qu'elle s'était imposés pour l'élever. Il s'était fait construire un atelier dans la maison qu'elle occupait, et, malgré le labeur de la semaine, il y travaillait généralement l'après-midi. De temps à autre, il aimait à visiter les salles du Musée de la Manufacture où se trouvait une collection de Desportes qui l'intéressait particulièrement. Il avait un goût prononcé pour les faïences.

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