LE MATIN
Réduction d'une lithographie de Français, d'après le tableau de Troyon.
Et cependant Troyon n'avait point dit son dernier mot. Il reparaissait au Salon de 1 85 5 avec des vaches à l'abreuvoir, des chiens courants au repos, lancés et d'arrêt, rapportés d'un séjour en Touraine; une vache blanche, une vache rouge et des Bœufs allant au labour, qui furent universellement admirés. Jamais personne n'avait encore rendu d'une façon aussi saisissante les brumes du matin s'élevont lentement des terrains détrempés, enveloppant tout de leurs gris argentés, la poésie de cette lumière automnale et le pas lent des bœufs accouplés. Aussi l'État acheta-t-il cette toile qui se trouve aujourd'hui au Louvre.
L'année 1859 marqua l'apogée de ce talent robuste. Troyon exposait en même temps la Vache qui se gratte, les Vaches allant aux champs, une étude de Chien, une vue prise des hauteurs de Suresnes, dont le ciel vivant et mouvementé est presque mobile; le Départ pour le marché et le Retour à la ferme, que la mère de Troyon donna à l'État en 1 865 et qui, du Luxembourg, est venu au Louvre. Le jour tombe. Le soleil v<i se coucher. Les animaux s'acheminent vers la ferme avec nonchalance, s'arrêtant çà et là pour boire et brouter. Le calme du soir, la lourdeur de la journée à son déclin, voilà les deux notes dominantes du tableau.
Le Départ pour le marché, qui pouvait rivaliser d'impression avec le Retour à la ferme, enthousiasma la critique. Alexandre Dumas nous en ht un croquis en quinze lignes qui, à plusieurs années de distance, conserve la saveur de l'émotion du moment :
« Il est difficile, dit-il, d'être plus empoignant (qu'on nous passe ce terme d'atelier) que ne l'est Troyon dans ce tableau.
« Un paysan et une paysanne, montés sur un âne, mènent au marché une bande d'animaux : moutons, vaches, agneaux, brebis. Ce troupeau est vu de face et avance sur le spectateur. Il est de grand matin ; tout, dans la nature, conserve encore l'humidité de la nuit. Mais un soleil blond perce le brouillard et commence à se refléter dans les gouttes de rosée qu'il va boire.
« On sent, malgré cette fraîcheur matinale, que la journée sera chaude.
« Ce n'est plus de la peinture; à force d'art, le travail du pinceau a disparu. L'effet du tableau est saisissant, plein de vérité, d'animation, de vie. Vous venez d'ouvrir votre fenêtre sur la campagne et vous admirez un des plus ravissants aspects de la création — ce moment virginal et rapide qui passe entre l'aurore et le matin.