‹ Constant TroyonChapitre 4 sur 31 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le Moulin. — Gomment Troyon fut fait chevalier de la Légion d'honneur. — I e succès. — En Normandie — La Vallée de la Touques. — En Touraine. — Les Bœufs au labour. — Le Départ pour le marché — Le Retour à la ferme.

De retour en France, il exécuta, pour l'Exposition de 1849, les Environs de Sé^anne , le Village de Corfelix 1 , divers Paysages des environs de Paris, des Moutons bien en laine, puis le fameux Moulin où l'influence de Rembrandt et l'impression exercée sur son esprit par la magie de sa lumière se manifestaient d'une manière évidente. « Il est de bonne heure encore, écrivait à son sujet Théophile Gautier. Le soleil blafard essaye de se débrouiller à travers les brumes du matin. Mais la brise se lève; le joyeux tic-tac crépite, comme le battement d'un cœur, dans la boîte de planches vermoulues, et la silhouette du moulin se découpe en noir sur les pâleurs de l'aube, avec les linéaments de ses ailés membraneuses. »

A la suite de cette Exposition, Troyon fut nommé chevalier de la 1. Petit village de la Marne, à 36 kilomètres d'Épernay, dans la Brie champenoise.

Légion d'honneur. Mais ce ne fut pas sans peine. Charles Blanc, qui fut témoin des hésitations du pouvoir à consacrer en Troyon, par cette distinction, un maître de haute lignée, raconte en ces termes l'incident :

« Un matin, à sept heures, dit-il, deux ou trois jours avant l'ouverture du Salon, l'honorable M. Dufaure, alors ministre de l'intérieur, me fit prévenir, par une ordonnance à cheval, que le président de la République se trouverait au Salon à huit heures. Pour ne pas envahir et encombrer le Louvre, j'avais demandé et obtenu à grand'peine que les appartements des Tuileries fussent consacrés à l'exposition des œuvres de peinture et de sculpture. C'était la première fois que le Louvre était délivré des toiles modernes qui venaient périodiquement et indécemment nous masquer les vieux maîtres. Le président de la République, n'ayant pas le loisir de tout voir, se fit désigner seulement les meilleurs ouvrages. Les tableaux de Troyon figuraient à une place d'honneur. « Voilà, m'écriai-je, une peinture mâle, vaillante et « corsée, comparable à ce qu'ont fait de mieux les Hollandais les plus « illustres... » Je m'arrêtai court, m'apercevant que cet élan d'enthousiasme n'avait aucun succès. Le président de la République répondit froidement, mais avec douceur, que cette peinture heurtée, à la grosse, lui produisait l'effet d'une tapisserie et ne lui paraissait pas autrement digne d'admiration. Comme je me refusais à me rendre à un sentiment qui, du reste, avait bien sa raison d'être, eu égard au côté fruste de cette peinture épaisse et romantique, le président eut la bonhomie de chercher du renfort autour de lui, et, naturellement, l'officier d'ordonnance, converti sur l'heure à la manière lyonnaise, crut devoir donner au directeur des Beaux-Arts une leçon de peinture. Le mieux était de se taire. Nous fîmes savoir à Troyon que, selon toute apparence, il ne serait pas décoré. Cependant, quand vint le moment de distribuer les récompenses, le ministre de l'intérieur laissa le nom de Troyon inscrit sur la liste des croix d'honneur, après Jules Dupré, avec Séchan, Muller, Raffet. Au premier coup d'œil jeté sur la liste, le président de la République ébaucha un sourire : « Il paraît », dit-il à M. Dufaure, « que, décidément, je ne me connais pas en peinture... », et le décret fut signé de bonne grâce. »

Jusque-là, Troyon avait été, en effet, très discuté; à ses tableaux, d'une exécution fougueuse et martelée, on préférait la peinture polie et lisse de Brascassat. Le jury avait eu beau lui accorder une trois;ème médaille en 1 838, une deuxième en 1840, une première en 1846, 1848,

MOUTONS AU REPOS. Tableau de Troyon.

— médaille qu'il devait rappeler encore en 1 85 5, — le public avait refusé de le suivre et de saluer en Troyon un maître d'une incontestable valeur.

Le jour où il fut décoré, l'idéal des amateurs changea. La manière du nouveau chevalier eut toutes les préférences. Chacun prétendit l'avoir deviné. Ce que Troyon vendait difficilement 3oo francs, il le vendit facilement 6,ooo, et les commandes ne cessèrent d'affluer. Au bout de peu de temps, il eut maison à la ville, maison à la campagne, à Sèvres notamment, où il installa sa mère. Débarrassé de préoccupations matérielles, il s'étudia à corriger ses défauts, à assouplir sa manière, et il parut au Salon de i85o avec tout un cortège de toiles s'appelant, l'une : Troupeau de moutons; l'autre, V Abreuvoir ; la troisième, Marché d'animaux ; la quatrième, Effet d'orage à Mouton-Gluine, marquées au coin des qualités les plus solides.

En 1 8 5 2 , il fit un assez long séjour en Normandie, et en rapporta diverses œuvres marquantes, dont une, Vaches normandes, se trouve aujourd'hui au Musée de Montpellier. Au premier plan, à gauche, une vache, vue de profil, boit dans une mare; derrière elle, presque au centre du tableau, une vache noire se retourne vers une vache rousse et blanche qui s'avance en dressant la tête. A droite, un chien noir, debout dans les joncs, et un berger en blouse bleue, assis sur un talus, au pied d'une colline. A l'horizon, un ciel orageux, qui baigne le paysage de sa lumière grise.

L'année suivante, il exposa, avec un Abreuvoir et un Chemin creux, la Vallée de la Touques, que M. Paul Mantz considère comme son chefd'œuvre.

« Troyon, dit-il, a fait paraître dans ce grand paysage le sentiment large et fort d'un peintre qui connaît les animaux dans leur coloration, leur structure, leur caractère, en même temps qu'une préoccupation curieuse et presque dramatique de l'effet lumineux. Il a compris et exprimé, mieux qu'on ne l'avait fait encore, ces grandes plaines verdoyantes où les vaches disparaissent, cachées jusqu'au poitrail par les hautes herbes; les fraîches saveurs de la terre humectée par la pluie récente; ces lourds nuages chargés de grêle, et la vague inquiétude des bêtes craintives, et les angoisses de la nature entre deux orages. Qu'étaitce que ce tableau, sinon un grand spectacle, puissant, agité, plein d'émotion et de vie ? »

Page 1