IN NORMANDY - MARKET
ainsi dire géniale de l'artiste demeurant maître de son dessin jusque dans cette triste sénilité.
Un soir du carnaval de 1885, sortant de dîner chez Nadar qui lui gardait une exquise, secourable et discrète tendresse, Constantin Guys fut renversé dans la rue du Havre par un fiacre qui lui broya les deux jambes. Sans doute regardait-il encore quelque jolie femme qui traversait la foule bruyante . . . On le transporta à la maison Dubois où il vécut encore huit années . . . Jusqu'à la dernière minute, il continua à dessiner. Comme Hokousaï, jusqu'à la mort, il fut «le vieillard fou de dessin». Il s'en fut, âgé de quatre-vingt-sept ans, ayant accompli sa tâche immortelle, à peu près inconnue.
Cette œuvre étrange et considérable, qui fut dédaignée du vivant de son auteur, ne cesse de prendre de l'importance, depuis sa mort. Elle se situe un peu en marge de l'art du XIXe siècle. Comme telle, elle convient aux amateurs qui recherchent autre chose que l'anecdote, dans le dessin.
D'autre part, composée uniquement de croquis à la plume, de gouaches ou de crayons, elle ne fournit guère aliment aux grandes collections et aux musées encombrés. Il a fallu l'intelligence avisée du conservateur actuel du musée du Luxembourg, M. Léonce Bénédite, pour que quelques-unes de ces œuvres puissent trouver place dans ce palais de nos gloires modernes.
Telle qu'elle a été exécutée, cette tache, toute d'instinct, par un artiste qui se fit lui-même par un don naturel, par un regard passionné perpétuellement attaché aux choses de la vie, demeurera, avec ses imperfections, ses défauts même et ses étroitesses de conceptions. Dans un cadre un peu restreint, Guys a exprimé les impressions qu'il ressentait. Il a dit ce qu'il avait à dire, ce qu'il voulait dire, et il a traduit sa vision personnelle par des moyens très simples, qui n'encourent pas les mêmes hasards que les techniques, plus compliquées, des écoles savantes. Aussi ses procédés — ou pour mieux dire, ses moyens de travail sont-ils curieux à observer.
Sa construction mnémotechnique du sujet, est cherchée d'abord avec quelque hésitation, en tâtonnant du crayon, sur le papier. Guys situe ainsi ses masses, ramène du fond de sa mémoire charmante le cortège de ses beaux souvenirs, remet en place la vision passée qu'il aima. Parfois alors, cette vision, précisée, se colore elle-même sobrement de teintes larges, au lavis, qui agrandissent le champ et font de ce petit bout de papier une œuvre importante. Puis enfin, et quelquefois même en se passant de la couleur, l'artiste reprend à l'encre de Chine toutes ces masses et sans jamais s'astreindre à la minutie, il cerne d'un trait, sans à-coups, nerveux et caressant tout ensemble, les plans successifs de la scène. Ces croquis qui gardent toujours un charme d'inachevé, révèlent ainsi souvent une puissance qui déconcerte. Les fonds traités largement résistent à l'analyse. Avec des procédés d'une simplicité enfantine, Guys réalise des perspectives, obtient des synthèses émouvantes et personnelles. J'ai noté, parmi les dessins de la campagne de Crimée, le Convoi de blessés dans les Balkans. C'est non seulement l'œuvre d'un grand dessinateur, mais aussi d'un admirable peintre. Le ciel d'un bleu lavé, rencontrant à l'horizon la neige qui couvre le sol, surprend. Et il est d'autres mélanges de couleurs, des verts-jaunes dans les feuillages, des robes d'un rouge vineux, des écharpes d'un lilas tendre ou d'un bleu de turquoise, qui ne révèlent pas le secret subtil et délicat de leur combinaison. Cette œuvre, d'autre part, qui sent la poudre, le crottin et les fards gardera une importance considérable, au gré de l'avenir. On peut le dire sans crainte de rencontrer la contradiction, elle fournit le document le plus sûr et le plus vivant tout à la fois, que nous conservions sur le Second Empire. Elle raille la tradition des petits maîtres du XVIIIe siècle qui, s'attardant à enjoliver le détail, incapables de s'abandonner au rêve qui hante les grands artistes, qui les domine et déforme toujours malgré eux-mêmes la réalité, peignent la vie telle qu'elle est. Un temps prochain sans doute va venir, où, comme on le fît pour les Saint-Aubin, les Baudoin, les Frandenberg, on répandra ces dessins par l'estampe.
Enfin ce soldat sans philosophie, un peu vulgaire, qui conta sa destinée naïvement, en dessinant les motifs de son souci, de sa passion