‹ Constantin GuysChapitre 11 sur 13 · EINE STRASSE ZU BALAKLAWA · texte numérisé non relu

EINE STRASSE ZU BALAKLAWA

A STREET IN BALAKLAWA

il satisfaisait toutes ses passions, sans bruit, rien qu'à contempler le luxe des autres et les filles merveilleuses, exhaussées par la folie du régime. Du jour au lendemain, toute cette pauvre joie lui manque et de cette fête ancienne, il ne retrouvera plus désormais de souvenir qu'au panorama de sa mémoire. Il est écrasé par la faillite de l'Empire.

C'est ici que commence cette dernière période de son existence et de son œuvre, tout à la fois misérable et prodigieuse. Hanté par l'image de la femme, il ne s'accommode pas du temps nouveau. Il méprise les modes du jour: il dédaigne les beautés survenues. Et cependant, il sent encore la morsure de la débauche sur ses reins. Il lui faut vivre parmi les femmes et dans sa pauvreté, de déchéance en déchéance, il roule aux bouges, aux brasseries de femmes, où l'on boit la «verdoyante» — c'est le nom qu'il donnait à l'absinthe —, aux maisons closes des faubourgs et des boulevards extérieurs . . . Seul demeure en lui le sentiment instinctif, génialement mécanique, si l'on ose dire, de son art: c'est le Verlaine du crayon. Il faut avoir vu le portrait que Manet lui consacra, pour comprendre la fraternité sénile de ces deux grands enfants admirables . . .

De la plume, de cette plume qui tremble à peine entre ses mains tremblantes, il décrit de manière touchante, presque caressante, toute la turpitude de ces bas-fonds humains. Et l'ironie vaut d'être notée, il le fait sans succès, vendant deux sous souvent, l'un de ces croquis d'enfer, au temps où Nana, V Assommoir, Germinie Lacerteux, La Maison Te/lier, Chair molle assurent à leurs auteurs la renommée . . .

Triste confession que ces derniers dessins, jetés par milliers dans l'excitation inassouvie du pauvre homme! Souvent, le soir, aux temps glorieux il allait écouter la musique, dont il raffolait, dans les bals publics, à Mabille, à la Reine Blanche, chez Markowski ou au Prado. Il aimait tout ce mouvement endiablé, les gestes gracieux de la valse, les déhanchements du cancan que dansait Clodoche, avec les cancaneuses célèbres, avec Alice la Provençale, avec Finette, avec Rosalba-Cancan, avec Nini-Belles-Dents. Indulgemment il contemplait la promenade des lorettes, cherchant l'occasion. Jules Troubat me contait, un jour, qu'en 1865, Guys venait tous les soirs de concert au Casino Cadet — situé sur

l'emplacement du Grand Orient actuel — et se plaisait à écouter la musique, assis sur une banquette dans le fond. De là il suivait et le rythme des notes et celui des promeneuses, qu'il a si souvent figurées, flânant deux à deux. A cette époque, il regardait ces filles avec quelque supériorité amusée. Après la guerre, les bals publics sont le dernier luxe de sa vie et les oripaux de ces grisettes, en rupture d'atelier, la dernière élégance qui le console. Les gestes sensuels et lascifs de ces femmes, découvrant un peu de linge, une jarretière, un rien de peau l'attirent comme l'ultime caresse, le suprême sourire de la passion . . .

Mais le désir ne s'arrête pas à la beauté. Voici les pires confessions de l'agonie d'un rêve: planches sinistres qui, de jour en jour, marquent les étapes de cette fin. C'est maintenant la pierreuse des faubourgs, en cheveux, portant l'uniforme infamant; le tablier noir qu'elle carre de ses mains, insolemment enfoncées dans les poches, celle qui rode dans l'ombre, entre deux réverbères, le visage enluminé de fard de plomb, l'accroche-cœur gras au coin de la tempe, ayant bu toute honte. C'est celle-ci encore, accoudée au comptoir de zinc d'un bar sordide. Elle a la lèvre mauvaise, effilée pour l'injure, bestiale, insolente, l'œil luisant sous le kohl. Un verre de vin bleu devant elle, elle surveille son souteneur en casquette, qui joue aux cartes, attablé tout à côté. C'est la fille de brasserie qui vient s'asseoir sur les genoux du malheureux égaré dans cette géhenne. Elle lui entoure le cou de ses gros bras, aux attaches lourdes, et pour l'aguicher, elle a soulevé sa jupe, découvrant un mollet trop fort au bas rayé. C'est enfin la maison sinistre à lanterne rouge, lupanar de barrière, où le plaisir se prend pour quelques sous à peine. Les canapés de reps, tachés et défoncés supportent des chairs cauchemardantes, flasques, molles, offertes à travers le peignoir baillant, malgré la chemise débordée par les seins, courte et transparente . . . Ici, comme attaché à l'ascension d'un calvaire, Guys note toutes les étapes de la luxure crapuleuse; il retrace la lascivité des gestes, l'abandon dans la débauche, toute cette:

Tristezza atroce délia came immonda, dont parle d'Annunzio. C'est le vertige de la chair, s'abimant dans la misère et l'impénitence finale . . . C'est aussi l'œuvre admirable et pour

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