PRÉFACE
eci est le plus beau chapitre de la critique d’art de Baudelaire...
Il a, au cours de ses Salons de 1845, 1846, 1859, de son compte rendu de l'Exposition universelle de 1855, honoré de sa nette vision et de son durable hommage les artistes qui avaient déjà fait glorieusement leurs preuves : Delacroix, Ingres, Decamps, Achille Deveria, Chasseriau, Isabey, Corot, Tassaert, etc. Il a découvert aussi, chez des inconnus d’alors, ou des presque inconnus, les promesses de talent, les annonces du génie, il a dit le mot juste et annonciateur sur Boudin, Lavieille, Chifflart, Meryon, Bracque- mond, Alphonse Legros, Edouard Manet, Jongkind, Jacquemart, Whistler, Bonvin.
Il a écrit sa plus importante étude sur Delacroix, mais Delacroix était visible, s’offrait aux
regards, aux disputes et aux admirations de tous.
Baudelaire ne fut pas seul, ni le premier, à l’admirer. Il vint vers lui à son heure. Avant lui, M. Thiers avait écrit, avec l’enthousiasme qui comprend, et en style éloquent, sur l’apparition de Dante et Virgile au Salon de 1822. Avant lui, Théophile Gautier avait célébré l’œuvre du grand évocateur des passions éternelles, des fastes tragiques, dès paysages où se joue le drame humain, du grand lyrique de la force et de la grâce. En même temps que lui, Théophile Silvestre étudiait l’homme et l'œuvre en des pages singulièrement vivantes. Baudelaire ajouta son commentaire tel qu’il devait le concevoir, expliqua l’œuvre de Delacroix avec l’ardeur d’un poète, et son caractère avec la pénétration d’un maître psychologue.
L'étude de Delacroix est donc admirable, mais celle de Constantin Guys l’est bien davantage. Delacroix était tout le siècle. Guys n’était rien. Delacroix était célèbre depuis le jour de ses débuts, il était le peintre dont le génie s'était emparé des plafonds et des murailles du Louvre, de la Chambre des députés, du Sénat, de Saint- Sulpice, de Saint-Denis du Saint-Sacrement, il était le grand discuté et le grand victorieux des Salons, champs de batailles annuels où les idées et les rivalités s’affrontaient. Guys était obscur, perdu dans la foule, tout juste un reporter de
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Journal de Londres. Il n’avait pas débuté, il n’avait pas de nom, il ne signait pas ses œuvres, et même il avait tellement le sentiment de l'anonymat et de l'obscurité qu’il imposa à son critique sa volonté de ne pas être nommé. L'étude que Baudelaire écrivit sur lui a pour titre : Le peintre de la vie moderne. Constantin Guys, au cours de ces pages lumineuses, passe comme une ombre, n’est à travers la foule qu’il anime que M. G... Il a été un inconnu perdu dans le bruit et [es lumières des grandes villes, anxieux de tout voir, de ne rien perdre de la rapide fantasmagorie de la vie, cherchant un refuge à son travail dans quelque obscure retraite, quelque humble chambre secrète choisie dans les amas des maisons.
C’est dans cette foule d’inconnus que Baudelaire est allé chercher cet inconnu, c’est dans cette retraite cachée qu’il est allé découvrir ce solitaire. Il avait été un peu guidé vers cette découverte. Guys avait connu, en 1848, Gavarni, et, par Gavarni, Gautier, et c’est par Gautier qu’il connut Baudelaire. Le témoignage de Gautier est donc le premier en date à recueillir. Il est consigné dans la Préface des Fleurs du Mal :
« Un talent de cette nature, — dit-il, — ne pouvait manquer de charmer Baudelaire, qui faisait, en effet, grand cas de Guys. Nous possédions une soixantaine de dessins, d’esquisses, d’aquarelles,
de cet humoriste du crayon, et nous en donnâmes quelques-uns au poète. Ce cadeau lui fit un vif plaisir, et il l’emporta tout joyeusement. »
Pour Baudelaire, on ne trouvera pas chez lui les hésitations, les réserves de Gautier, compensées d’ailleurs par une divination si précise de l’esprit de l’artiste. C’est en termes mystérieux, lucides et chaleureux, que le poète des Fleurs du Mal a parlé de Canin Guys.
Notons déjà que le 15 décembre 1859, Baudelaire écrit, à la fin d’une lettre à sa mère, ceci, qui se rapporte évidemment à Guys :
« On m'a donné de superbes gravures et de magnifiques aquarelles. Je pourrai orner mon appartement. Il y a dans les aquarelles (qui sont d’un homme très bizarre, ami de Bréziosi, mais bien supérieur à lui) des dessins sur la vie turque que je réserverai pour toi. »
Et treize jours après, le mercredi 28 décembre 1859 :
« Quoique tu ne m’aies rien écrit, je présume que tu as été satisfaite de tes étrennes. Tu es la première personne envers qui j’ai pu, cette année, m’acquitter de ce devoir. Et ce dessin est le seul morceau oriental que j’ate pu arracher à cet homme bizarre, sur qui je vais écrire un grand article (le dernier morceau de ceux qui composent les Curiosités esthétiques).