‹ Constantin Guys, [le peintre de la vie moderne]Chapitre 11 sur 34 · CONSTANTIN GUYS TE · texte numérisé non relu

CONSTANTIN GUYS TE

majestueux et si brillant. Il admire l’éternelle beauté et l’étonnante harmonie de la vie dans les capitales, harmonie si providentiellement maintenue dans le tumulte de la liberté humaine. Il contemple les paysages de la grande ville, paysages de pierre caressés par la brume ou frappés par les soufflets du soleil, Il jouit des beaux équipages, des fiers chevaux, de la propreté éclatante des grooms, de la dextérité des valets, de la démarche des femmes onduleuses, des beaux enfants, heureux de vivre et d’être bien habillés ; en un mot, de la vie universelle. Si une mode, une coupe de vêtement a été légèrement transformée, si les nœuds de rubans, les boucles ont été détrônés par les cocardes, si le bavolet s'est élargi et si le chignon est descendu d’un cran sur la nuque, si la ceinture a été exhaussée et la jupe amplifiée, croyez qu’à une distance énorme son œil d’aigle l’a déjà deviné. Un régiment passe, qui va peut-être au bout du monde, jetant dans l’air des boulevards ses fanfares entraînantes et légères comme l'espérance ; et voilà que l’œil de M. G. a déjà vu, inspecté, analysé les armes, l'allure et la physionomie de cette troupe. Harnachements, scintillements, musique, regards décidés, moustaches lourdes et sérieuses, tout cela entre pêlemêle en lui; et, dans quelques minutes, le poème qui en résulte sera virtuellement composé. Et voilà que son âme vit avec l’âme de ce régiment qui marche comme un seul animal, fière image de la joie dans l’obéissance !

Mais le soir est venu. C’est l'heure bizarre et douteuse où les rideaux du ciel se ferment, où les cités

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s’allument. Le gaz fait tache sur la pourpre du COu- | chant. Honnèêtes ou di raisonnables ou fous, les hommes se disent : « Enfin, la journée ést finie! » Les sages et les mauvais te pensent au plaisir, et chacun court dans l’endroit de son choix boire la coupe de l'oubli. M. G. restera le dernier partout où peut resplendir la lumière, retentir la poésie, fourmiller la . vie, Vibrer la musique ; partout où une passion peut poser pour son œil, partout où l’homme naturel et l’homme de convention se montrent dans uñe beauté bizarre, partout où le soleil éclairé les joies rapides de l'animal dépravé ! « Voilà, certes, üne journée bien employée», se dit certain lecteur que nous avons tous connu, « chacun de nous a bien assez de génie pour la remplir de la même facon ». Non! peu d'hommes sont 1 doués de la faculté de voir ; il y en à moins encore qui ! possèdent la puissance d'exprimer. Maintenant, à l'heure où les autres dorment, celui-ci est penché sur sa table, dardant sur une feuille de papier le même regard qu'il attachait tout à l’heure sur les choses, s’escrimant avec son crayon, sa plume, son pinceau, faisant jaillir l’eau du verre au plafond, essuyant sa plume sur sa chemise, pressé, violent, actif, comme s’il craignait que les images ne lui échappent, querelleur quoique seul, et se bousculant lui-même. Et les choses renaissent sur le papier, naturelles et plus que naturelles, belles et plus que belles, singulières et douées d’une vie enthousiaste comme l'âme de l’auteur. La fantasmagorie a été extraite dé la nature.

Photo Nadar.

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