‹ Constantin Guys, [le peintre de la vie moderne]Chapitre 10 sur 34 · CONSTANTIN GUYS A · texte numérisé non relu

CONSTANTIN GUYS A

tile de tout le mécanisme moral de ce monde ; mais, d'un autre côté, le dandy aspire à l’insensibilité, et c'est par là que M. G., qui est dominé, lui, par une passion insatiable, celle de voir et de sentir, se détache violemment du dandysme. Amabam amere, disait saint Augustin. « J'aime passionnément la passion », dirait volontiers M. G. Le dandy est blasé, ou il feint de l'être, par politique et raison de caste. M. G. a horreur des gens blasés. Il possède l’art si difficile (les esprits raffinés me comprendront) d'être sincère sans ridicule. Je le décorerais bien du nom de philosophe, auquel il a droit à plus d’un titre, si son amour excessif des choses visibles, tangibles, condensées à l’état plastique, ne lui inspirait une certaine répugnance de celles qui forment le royaume impalpable du métaphy- Sicien. Réduisons-le donc à la condition de pur moraliste pittoresque, comme La Bruyère.

La foule est son domaine, comme l’air est celui de l'oiseau, comme l’eau celui du poisson. Sa passion et Sa profession, c’est d’épouser la foule. Pour le parfait fläneur, pour l’observateur passionné, c'est une immense jouissance que d'élire domicile dans le nombre, dans l’ondoyant, dans le mouvement, dans le fugitif et l'infini. Être hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi; voir le monde, être au centre du monde et rester caché au monde, tels sont quelquesuns des moindres plaisirs de ces esprits indépendants, passionnés, impartiaux, que la langue ne peut que maladroïtement définir. L'observateur est un prince

La | CONSTANTIN GUYS-

qui jouit partout de son incognito. L’amateur de la vie fait du monde sa famille, comme l’amateur du beau sexe compose sa famille de toutes les beautés trouvées, trouvables et introuvables ; comme l'amateur de

tableaux vit dans une société enchantée de rêves peints

sur toile. Aïnsi l’amoureux de la vie universelle entre dans la foule comme dans un immense réservoir d’électricité. On peut aussi le comparer, lui, à un miroir aussi immense que cette foule ; à un kaléidoscope doué de conscience, qui, à chacun de ses mouvements, représente la vie multiple et la grâce mouvante de tous les éléments de la vie. C’est un mot insatiable du non-

moi, qui, à chaque instant, le rend et l’exprime en.

images plus vivantes que la vie elle-même, toujours instable et fugitive. « Tout homme, disait un jour M. G. dans une de ces conversations qu'il illumine d’un regard intense et d’un geste évocateur, tout homme

qui n’est pas accablé par un de ces chagrins d’une

nature trop positive pour ne pas absorber toutes les facultés, et qui s'ennuie au sein de la multitude, est un sot ! un sot ! et je le méprise ! »

Quand M. G., à son réveil, ouvre les yeux et qu'il

voit le soleil tapageur donnant l'assaut aux carreaux -

des fenêtres, il se dit avec remords, avec regrets : « Quel ordre impérieux ! quelle fanfare de lumière! Depuis plusieurs heures déjà, de la lumière partout !

de la lumière perdue par mon sommeil ! Que de choses

éclairées j'aurais pu voir et que je n’ai pas vues | » Et

il part ! et il regarde couler le fleuve de la vitalité, si

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