Constantin-le-grand et son règne
L'Eglise do Jésus-Christ , la colonne et le fondement de la vérité , venait à peine de naître, que tout l'univers se ligua contre elle pour l'écraser. Ces mêmes Juifs qui avaient souillé leurs mains du sang de riIomme-Dieu chargèrent de chaînes et firent périr sous une grêle do pierres les premiers disciples de l'Evangile. Après eux , les césars entrèrent dans la lice pour proscrire les chrétiens , qu'ils regardaient comme une tourbe d'impies, et d'athées , sortis de la lie du peuple, et qu'ils accusèrent de crimes raons-
trueux , parce que , fidèles à la doctrine de leur divin maître , les sectateurs de ce nouveau culte , qui n'est qu'amour et vérité, refusaient de jurer par le génie de l'empereur, de faire brûler un encens sacrilège devant des idoles stupides , de manger des viandes offertes aux divinités de l'Olympe , de fréquenter les temples d'une Vénus , d'un Mars , d'assister aux spectacles sanglants du cirque. Comme l'Evangile s'était annoncé pour changer la face de la terre, pour réduire au néant des dieux imaginaires, sortis du cerveau des poètes ; comme le Christianisme voulait arracher son sceptre à Jupiter pour lui substituer un Dieu mort sur la croix pour le salut des hommes , prêcher de nouvelles vertus , renverser le prestige des traditions erronées de l'idolâtrie , il n'en fallut pas davantage pour déverser sur les chrétiens l'accusation d'être les ennemis des empereurs, de la patrie et de tout le genre humain. Dès-lors ils durent être livrés à tous les genres de supplices.
On recule d'horreur lorsqu'on lit ces pages où sont consignés tous les excès d'une cruauté qui n'a point de pareille dans les fastes de l'histoire. Pendant trois siècles, on ne suit l'Eglise du Fils de Dieu qu'aux traces de sang , à la lueur des bûchers , aux marques des tortures les plus effroyables. La pitié s'éteint pour les chrétiens dans le cœur de leurs semblables, et on applaudit à leurs supplices par des cris d'allé-
gresse, comme s'ils eussent été les hommes les plus coupables de la terre.
Rome , la maîtresse du monde , la reine des cités , s'enivra de leur sang ; elle le versa à grands flots ; elle en inonda toutes les provinces. Ni âge, ni sexe, ni rang, ni condition ne furent épargnés : tout fut compris dans la môme proscription. Et qu'on ne dise point que les auteurs chrétiens se sont plu à rembrunir le tableau de ces cruelles persécutions : qu'on parcoure Tacite , Suétone , Sénèque le philosophe, Juvénal et d'autres, et l'on se convaincra que les détails horribles de ces scènes sanglantes ne sont que trop réels.
Le Seigneur permit cette longue et atroce conspiration contre son Eglise , pour prouver au monde qu'elle n'avait rien à craindre de la part des hommes , et que tous leurs efforts réunis ne parviendront jamais à détruire l'œuvre qu'il a si glorieusement fondée pour le bonheur du genre humain.
Enfin sonne pour l'Eglise militante l'heure de son affranchissement du joug de ses tyrans. Le Seigneur appelle au trône des Auguste , des ïrajan , des Marc- Aurèle , un prince dont le règne va consoler la religion et cicatriser les plaies que l'aveugle fanatisme des païens lui avait faites. C'est ce règne si fécond en événements que nous allons relater ici. Nos jeunes lecteurs remarqueront l'action vivifiante du Christianisme sous ce monanjuc , dont les lois , en har-
monic avec l'esprit de l'Eglise , condamnent d'abord l'idolâtrie , l'esclavage , la prostitution et le meurtre, pour devenir ensuite une source abondante d'innombrables bienfaits. Les institutions de la vieille Rome meurent avec son vieux culte; et le paganisme, qui ne sanctifiait que quelques actes de la vie du citoyen, s'incline devant la doctrine chrétienne, qui prend l'homme au berceau pour le conduire, à travers les orages et les phases de la vie , jusqu'à la tombe, qu'elle sanctifie encore, et sur laquelle elle fait briller l'espérance de l'immortalité.
L'écrivain auquel nous allons principalement emprunter les intéressants détails dans lesquels nous entrerons appartient à cette Allemagne savante, dont il fut une des lumières [i]. Pendant sa jeunesse il suivit les drapeaux de l'erreur; mais les profondes études auxquelles il se livra le convainquirent de la nécessité de rentrer dans le sein de cette unité catholique, qu'il embrassa plus tard avec une conviction d'autant plus profonde, qu'il se vit en bulîe à une foule d'attaques odieuses de la part de ceux dont il désertait la cause. Ce déchaînement de fureur contre lui produisit l'effet contraire de ce qu'en avaient attendu les sectaires, ses adversaires, Stolberg re-
(i) Le ccMiUti do Slolberg
connut que là où il n'y avait point de charité , il ne pouvait y avoir de vérité ; et ce fut pour prouver au monde entier son inébranlable attachement à la foi catholique, qu'il entreprit son magnifique ouvrage , intitulé Histoire de la Religion de Jésus, que la mort l'empêcha d'achever. Il est inutile de parler du mérite d'une telle publication : le monde l'a jugée. Ce sont les tomes ix et x que nous avons compulsés pour la rédaction du présent ouvrage. Puisse ce nouveau travail plaire à nos jeunes amis !
Les hisloricns no s'accordent pas sur le lieu et le temps de la naissance de Constantin ; tous prétendent qu'il naquit le 27 février, mais les uns placent cette naissance en l'année 272, d'autres en l'année 274; cette dernière opinion est la plus vraisemblable. Les mêmes contestations se sont aussi élevées sur la patrie de ce monarque. Quelques auteurs anglais disent qu'il vit le jour à York , ancienne résidence des gouverneurs romains, d'autres i\ Colchestcr. L'opinion des écrivains modernes, appuyée sur le senti-
rncnt de plusieurs historiens de l'antiquité , paraît se prononcer pour Naisse en Dardanic; ils croient que ce prince reçut en effet le jour dans cette ville, parce qu'il prit plaisir à l'embellir et à l'agrandir , et qu'il allait y faire quel(|uefois son séjour pour y respirer l'air de sa jeunesse.
La même incertitude règne sur Hélène , mère de Constantin. On la fait naître dans la Grande-Bretagne , à Trêves , à Naisse , à Drépane en Bithynie , à Tarse, patrie de l'apôtre saint Paul , et à Edesse. Eutrope prétend que Constantin est issu ex obscuriori matrimonio, et d'autres auteurs ne donnent de même à cette femme que le titre de concubine, tandis que quelques-uns la regardent comme l'épouse légitime de Constance Chlore. Les honneurs dont jouit Constantin, sousDioclétien et Galère, prouvent, ce semble assez , qu'on n'avait aucun doute sur la légitimité de son origine, honneurs qu'il n'aurait certainement pas obtenus, si sa naissance avait été entachée d'un vice aussi capital ; on sait d'ailleurs que son père fut obligé de répudier Hélène, lorsqu'il fut proclamé César, pour épouser Théodora. Quant à Constantin Chlore , il descendait , par sa mère Claudia , de l'empereur Claude II, dit le Gothique.
Constantin reçut en' naissant , les noms de Cojus, Flavius , Vaîérius , Aurélius , Claudius , Constantinus. Il entrait dans sa dix-neuvième année , lorsque §on père reçut le titre de César en 292 et fut envoyé
dans les Gaules pour défendre cette partie de l'empire romain contre les peuples barbares. Dioclétien, pour s'assurer de la fidélité de Constance Chlore , retint à sa cour, en qualité d'otage , le jeune homme qu'il combla d'honneurs et de distinctions. Constantin gagna bientôt l'affection de tout le monde par ses manières affables , par la douceur de son caractère , par la pénétration de son esprit, sa valeur et sa noble générosité. Dioclétien qui l'aimait beaucoup , croyant découvrir en lui le futur maître de l'empire, le mena en Egypte , où Constantin donna des preuves de son intrépidité dans la guerre contre Achillée. On croit que ce fut dans cette expédition qu'il reçut le grade de tribun du premier ordre.
Après la conquête d'Egypte, Constantin, qui marchait à la droite de l'empereur , attira sur lui les regards du public par sa gloire naissante , sa belle contenance , son air martial tempéré par une certaine cérénité répandue sur ses traits. On parlait partout de la bonté de son cœur, de sa loyauté, de son amour pour la magnificence et la justice , do la vivacité de son esprit; on admirait tant de belles qualités réunies en lui : sa vie sobre et frugale , la pureté de ses mœurs , son éloignemcnt pour les plaisirs , et une gravité qui contrastait avec sa jeunesse.
Constantin se maria fort jeune avec Minervine , dont rori{;ine a donné lieu aux mêmes conjectures (jue celle d'Hélène, et «pii donna le jour à un fils,.
nommé Crispe. Celui-ci naquit vers l'an 300 , et devint célèbre par ses belles qualités et ses infortunes.
Une grave difficulté s'est élevée au sujet du degré d'instruction que possédait Constantin. Eusébe en fait un homme très-savant et même très-éloquent , ce qu'il ne justifie d'ailleurs pas; d'autres auteurs nelui reconnaissent qu'une teinture légère de connaissances; quelques-uns le représentent comme tout- à-fait ignorant. Je crois que les uns et les autres sont également éloigné de la vérité , et qu'il faut adopter un certain milieu entre une instruction étendue et une ignorance crasse ; d'autant plus qu'étant monté sur le trône , Constantin protégea les lettres , composa des discours et les prononça lui-même.
Quelques historiens ont avancé , sans trop de fondement , que l'empereur Dioclétien , obsédé par des courtisans auxquels le mérite de Constantin faisait de l'ombrage , avait formé le projet de faire périr le jeune prince; mais des écrivains plus dignes de foi accusent de ce dessein Galère , aux yeux duquel les qualités de Constantin étaient un crime. Il est prouvé que ce dernier fut enfin exposé à la colère basse et stupide de Galère , qui non-seulement cherchait à éloigner des affaires et à priver du titre de César le fils de Constantin Chlore , mais qui le fit garder à vue dans sa cour, qui l'exposa aux plus grands dangers dans une guerre contre les Sarmatcs, dans l'espérance de le faire périr.
Cependant Constance Chlore, relégué dans ses commandements des Gaules, désirait depuis longtemps revoir son fils, dont la renommée avait publié les brillantes qualités. Il le redemanda donc à Galère ; mais celui-ci refusa toujours sous différents prétextes. Etant sur le point de s'embarquer pour la Grande-Bretagne , pour faire la guère aux Pietés (1), et sa santé étant chancelante , Constance insista plus fortement pour revoir encore une fois Constantin avant de mourir. Galère consentit enfin à ce départ et donna au jeune prince un brevet pour prendre les chevaux de poste , lui enjoignant toutefois de ne point partir le lendemain , qu'il n'eût reçu des ordres. Le lendemin , Galère resta au lit beaucoup plus long-temps qu'à l'ordinaire , et lorsqu'il fit appeler Constantin , celui-ci était déjà loin , ayant eu la précaution de s'enfuir dès le commencement de la nuit. Galère voulut le faire poursuivre, mais cela fut impossible , Constantin ayant fait couper les jarrets à tous les chevaux qu'il laissait sur son passage.
Constantin ne perdit pas de temps et traversa avec la plus grande célérité l'Illyrie , les Alpes et les Gau-
(i) Les Picles, ou Peints, furent ainsi appelés par les Romains , parce qu'ils imprimaient sur leur corps , comme font encore (Hiclquos peuples <lo l'Amérique, des figures d'animaux pour se rendre plus redouInMcs î» la ftucrro.
les, et arriva à Boulogne, au moment où son père allait s'embarquer pour la Grande-Bretagne. Il l'accompagna dans son expédition contre les Calédoniens et les Pictes , au terme de laquelle Constance Chlore mourut à York en Angleterre, le 25 juillet 306,entouré de ses fils et de ses filles, et pleuré de toute son armée. Il remit , avant de mourir , le commandement à Constantin , lui recommanda les autres enfants qu'il laissait et qui étaient encore en bas âge , et le recommanda lui-même à l'armée.
Constantin avait alors environ trente-deux ans. Ses frères et sœurs, nés de Théodora, étaient Delmace, Jules-Constance, Anniballien ; Constancie, Anastasie et Eutropie.
La concorde que Constantin sut maintenir dans sa famille , le soin qu'il prit de l'établissement de ses frères et sœurs, prouvent que le père ne s'était pas trompé en confiant à son fils aîné ce qu'il avait de plus précieux au monde. L'armée de la Grande-Bretagne justifia aussi l'espérance du César défunt et proclama Constantin Auguste. Cette manifestation de sentiment d'amour fut surtout provoquée par Crok , prince allemand , qui servait en qualité de volontaire auxiliaire; les soldats croyaient voir revivre le père dans le fils. Lactance prétend que Constantin accorda aussitôt aux chrétiens le libre exercice (le leur religion ; son père avait, l'année précédente, fait cesser l'atroce persécution qui pesait sur eux ;
mais on reconnaîtra facilement la différence qui existe entre une sage tolérance et la libre pratique de la foi chrétienne.
Après avoir rendu les derniers honneurs à son père , Constantin envoya des députés à Galère et aux autres Césars, pour leur annoncer son élévation au commandement de l'armée. Lorsque , selon l'usage du temps, l'envoyé présenta à Galère l'image de Constantin couronné de lauriers , ce tyran entra dans une telle colère qu'il balança quelques moments , ne sachant s'il fallait accepter cette image ou mander le nouvel Auguste, pour le livrer aux flammes avec son portrait ; mais ses amis qui n'ignoraient pas le dévouement de l'armée à Constantin , lui conseillèrent d'accepter le portrait , ce qu'il fit ; ne voulant point s'expliquer sur la légitimité du choix fait par les soldats , choix que Constance Chlore avait paru confirmer en mourant. Il lui envoya donc la pourpre, mais le reconnut seulement comme César , car il nomma Auguste Sévère. Constantin lui-même se contenta pour le moment du titre de César , espérant que ses armées et ses brillantes qualités allaient lui lendre ce que la sombre jalousie de Galère lui refusait alors.
Le Seigneur paraît avoir récompensé les vertus et la douceur du gouvernement de Constance Chlore en lui accordant la grâce de mourir au sein de sa famille , dont le fils aîné allait réunir sous son sceptre tout l'empire romain , et , ce qui est beaucoup plus
important , en le choisissant pour briser le paganisme et faire briller aux yeux de tous les peuples la puissance de la croix. Constantin était l'homme propre à ce grand dessein de la Providence. Nous allons le voir à l'œuvre , secondant les vues du Pasteur suprême de l'Eglise et affranchissant cette sainte épouse de Jésus-Christ des longues persécutions sous lesquelles elle avait gémi.
La protection que Constantin avait accordée à la religion catholique porta aussitôt ses fruits: dix-neuf évêques espagnols et vingt-six prêtres s'assemblèrent à Elvire, dans la province bétique (1) , vers l'an 305, pour y former un concile. Les diacres et le peuple qui y étaient présents lors de la publication des décrets se tenaient debout. On attribue à ce concile quatre-vingt-onze canons pénitentiaux , qui portent tous le type d'une haute antiquité. Parmi les évêques se trouvaient Valère de Saragosse , qui , après avoir confessé Jésus-Christ dans les fers , fut exilé par le gouverneur Dacien , et le célèbre Osius de Cordoue,
(t) A cette époque , on comprenait sous le nom de Bétique le royaume de Séville , la partie Est de la province portugaise d'Alentego, la partie Sud do l'Estramadure , l'Ouest do la Manche, une partie de l'Andalousie ot la plus grande partie rlu royaume de Grenade.
également confesseur. Ce concile est fameux par la sévérité de la discipline que respirent ses canons.
Cependant Galère prit une mesure qui lui éloigna l'esprit des habitants de Rome, en publiant un impôt que ces derniers devaient payer aussi , eux qui depuis cinq siècles (depuis la conquête de la Macédoine, dont les richesses avaient été versées dans le trésor public par Paul Emile ) n'en avaient plus payé. Il congédia en même temps la plus grande partie des cohortes prétoriennes, qui tenaient garnison à Rome. Maxence, gendre de Galère , furieux d'avoir été oublié par son beau-père dans la distribution des faveurs et des nominations au trône , fit appeler ces cohortes congédiées , et profita si bien de la disposition des esprits mécontents , qu'on le proclama empereur. Il paraît que cet événement no causa aucune inquiétude à Galère , qui comptait sans doute triompher facilement de son gendre. Sévère, qui aurait dû en être plus particulièrement affecté, n'était point en Italie ; Galère l'engagea à s'y rendre sans délai pour maintenir ses possessions et son titre (V Auguste.
Maxence vit le danger auquel il était exposé et nomma Auguste son père , Maximien-Hercule , qui s'était retiré en Campanie, où il menait une vie privée. Il lui envoya aussitôt la pourpre, que celui-ci avait eu tant de peine à déposer l'année précédente. Le nouvel Auguste accepta avec plaisir ce dangereux honneur. Les deux prièrent Diocléticn de reprendre
les rênes du gouvernement; mais celui-ci , qui avait déposé avec tant de résignation le diadème , ne voulut plus le reprendre et persista dans son éloignemcnl des affaires. •
Sévère parut enfin avec une armée devant Rome ; mais cette ville lui forma ses portes et se disposa à la résistance. Ses soldats , qui avaient autrefois servi sous Maximien , l'abandonnèrent et se rangèrent sous les drapeaux de ce dernier. Sévère s'enfuit à Ravenne. Cette ville , très-forte, entourée de marais du côté de la terre , avec un excellent port sur l'Adriatique , paraissait lui'offrir un asile jusqu'à l'arrivée de Galère ; mais , soit manque de confiance en lui-même , soit crainte de se voir trahi par la garnison et les matelots, Sévère perdit courage, et se rendit à Maximien, qui était allé bloquer la ville et qui lui promit aide et protection. Maxence le prit ensuite et lui laissa le choix du genre de mort. Sévère se fit ouvrir les veines et périt ainsi.
A peine Constantin eut-il été proclamé chef de son armée que des peuplades allemandes rompirent la paix , se répandirent dans les Gaules pour ravager les pays qu'elles traversèrent. Constantin passa la mer avec une partie de ses soldats, atteignit les Allemands , les battit, fit prisonniers deux de leurs princes , qu'il exposa à combattre contre les bêtes féroces dans des jeux publics. Il poursuivit ensuite les fuyards au-delà du Rhin , entra dans le pays des
Bructères , qui habitaient les contrées situées entre les rivières de Vecht, de Lippe et du Weser. Il déploya dans cette campagne une grande sévérité , saccagea tout et exposa dans l'amphithéâtre les prisonniers qu'il fit. Cette cruauté contrasta avec les sentiments de clémence qu'il fît paraître dans d'autres occasions , et trouva un apologiste païen qui en parla comme d'une mesure sage et utile. Constantin gouverna du reste ses peuples avec sagesse et justice et visita toutes les provinces qui étaient du ressort de son gouvernement.
Quoique par la mort de Sévère la cause de Maximien et de son fils parût devoir s'affermir , elle ne laissa cependant point de lui inspirer de l'inquiétude , ces deux chefs de parti pouvant à tout instant être attaqués par Galère et môme par Maximin Daja. Maximien avisa donc aux moyens de se fortifier et se rendit dans les Gaules pour s' aboucher avec Constantin. 11 y conduisit sa fille Fausta, qu'il lui proposa pour épouse avec le titre d'Auguste. On ne sait pas si Minervine , la première femme de Constantin , était morte , ou si ce prince la répudia ; mais Fausta épousa Constantin et lui procura la dignité susdite.
Pendant que dans les Gaules on célébrait les fêtes de ce mariage, Galère arriva en Italie avec une nombreuse armée et s'avança jusqu'à Rome; mais, contre son attente, cette ville lui ferma ses portes. Comme il n'avait pas le matériel nécessaire pour en faire
le siège , il résolut do s'éloigner, quelques-unes de ses légions l'ayant abandonné, et n'osant trop se fier aux autres. Aucun ennemi ne s'étant présenté pour le combattre, il ne songea plus à maintenir la discipline parmi ses troupes, qui se livrèrent à tous les excès, ne faisant qu'un vaste désert des provinces qu'elles traversaient.
L'Orient était témoin d'autres cruautés plus révoltantes encore. Le sang des chrétiens y coulait à grands flots, tant dans les régions soumises à Galère que dans l'Egypte , la Syrie et la Palestine , gouvernées par Maximin Daja. Cet homme n'était de sa nature ni aussi barbare que Maximien-Hercule, ni aussi sanguinaire que Galère; mais ce vacher réunissait à la bassesse de son origine des mœurs si dissolues, s'adonnait tellement au vin, qu'il se vit forcé (et c'est ce qu'il fit de plus sage pendant son administration ] de publier un édit portant qu'on devait lui rappeler , quand il ne serait pas ivre , tous les ordres qu'il avait donnés pendant l'ivresse , pour qu'il pût les confirmer ou les révoquer. Entouré d'une foule de jongleurs, de devins, de magiciens, il n'entreprit jamais rien sans les consulter; superstitieux jusqu'à l'excès, il fit construire dans chaque ville un temple dédié aux dieux de l'empire, nomma des prêtres pour les desservir, établit par province un pontife, qui portait une longue tunique blanche et auquel il donna une garde d'honneur pour l'escorter.
On conçoit dès-lors qu'un homme si dévoué au culte des faux dieux dut haïr et persécuter les chrétiens. Les historiens le représentent comme un homme si dépravé qu'on rougit presque de pronon- * cer son nom. Maxence n'a pas moins été flétri par l'histoire, qui lui reproche de même son infâme libertinage. Aurélien Victor en dit entre autres : « Il était barbare, cruel , célèbre par ses honteuses débauches , lâche, et adonné à la paresse. »
Lorsque Maximicn-IIercule, fortiBé par l'appui de Constantin, revint en Italie, il s'attendait à prendre une part active au gouvernement de l'Italie, de l'Afrique et de la Sicile; mais il trouva les prétentions de son fils Maxence bcaucou[) trop grandes pour se livrer à la joie. 11 reconnut, ce que beaucoup de monarques qui avaient vieilli sur le trône avaient vérifié , que tous les regards se tournaient vers le fils ; d'autant plus que les courtisans disaient que le père ne devait son retour aux affaires qu'à la faveur du fils. Ce vieillard ambitieux et vivement blessé résolut dès ce moment la perte de Maxence. Il convoqua donc le peuple et les soldats prétoriens à une assemblée à laquelle assista aussi son fils revêtu de la pourpre. Maximien commença son discours par une vive peinture des maux sous le poids desquels gémissait alors la patrie. Se tournant ensuite vers son fils , il l'accusa d'en être l'auteur et lui arracha avec indignation la pourpre. Maxence quitta avec i)récipita-
tion le siège sur lequel il était assis et se réfugia au sein des soldats que ses folles prodigalités lui avaient attachés. Ils le reçurent avec de bruyantes acclamations et en vociférant des menaces contre Maximien, qui se vit obligé de s'enfuir de Rome et qui alla trouver son gendre Constantin dans l'espérance de le gagner à sa cause ; mais il n'y réussit point.
Maximien se rendit ensuite auprès de Galère, qu'il savait être indisposé contre Maxence. Galère se trouvait alors à Carnuntum , en I*annonie , où s'était aussi rendu Dioclétien, que le premier allait consulter sur les affaires publiques et dont la présence devait rehausser l'éclat de l'élévation de Licinius à la dignité d'Auguste.
On peut concevoir le chagrin que dut causer à Maximien la nouvelle d'apprendre que Licinius allait être créé Auguste , et qu'on allait lui donner à gouverner ces mêmes pays qui faisaient alors l'objet de sa contestation avec son fils ; il s'estima heureux d'avoir pu quitter l'Orient sans s'être attiré la disgrâce des empereurs.
« Licinius était un Dace , d'une famille aussi obscure que celle de Galère; il se vantait pourtant de descendre de l'empereur Philippe. On ne sait pas précisément son âge; mais il était plus âgé que Galère , et c'était une des raisons qui avaient empêché celuici de le créer César , selon la coutume , avant que de l'élever à la dignité d'Auguste. Ils avaient forme en-
semble une liaison intime dès ie temps qu'ils servaient dans les armées. Licinius s'était ensuite attaché à la fortune de son ami, et avait beaucoup contribué par sa valeur à la célèbre victoire remportée sur Narsès. Il avait la réputation d'un grand homme de guerre, et il se piqua toujours d'une sévère exactitude dans la discipline. Ses vices , plus grands que ses vertus , n'avaient rien de rebutant pour un homme tel que Galère : il était dur, colère, dissolu, d'une avarice sordide , ignorant , ennemi des lettres , des lois et de la morale. Il appelait les lettres le poison de l'état ; il détestait la science du barreau , et prit plaisir, étant empereur , à persécuter les philosophes les plus renommés , et à leur faire souffrir , par haine et par caprice , les supplices réservés aux esclaves. Il y eut pourtant deux sortes de personnes qu'il sut traiter avec assez d'équité , il se montra favorable aux laboureurs et aux gens de la campagne ; et retint dans une étroite contrainte les eunuques et les officiers du palais qu'il aimait à comparer à ces insectes qui rongent sans cesse les choses auxquelles ils s'attachent (1). »
Maximien-llcrcule, découragé en Orient, retourna pour la troisième fois dans les Gaules , poussé par
(i) Lelieau , Ilisl. du llas-Kmpiio , T. 1 , p 2i , olc.
son ambition. Pour en imposer davantage à Constantin, il déposa la pourpre. Constantin le reçut avec tous les égards dus à un beau-père , et lui rendit tous les honneurs dus à un empereur, lui montra une grande confiance, prévint tous ses désirs et le consulta souvent.
Cependant Maximin Daja, furieux de voir que Licinius l'eût emporté sur lui et eût été proclamé Auguste, tandis que lui-même restait toujours sur les marches du trône sans pouvoir y monter, se plaignit auprès de Galère, qui ne fil point attention à ses réclamations. Il ne se borna bientôt plus à ces plaintes, mais se fit proclamer Auguste. Galère entra en colère, mais ne lui contesta plus cette dignité qu'il procura aussi à Constantin.
Cette élévation fut un grief aux yeux de Maximien, qui conspira dès ce moment contre Constantin son gendre et résolut de le perdre ; l'occasion s'en présenta bientôt. Les Francs remuèrent de nouveau dans les contrées rhénanes; Constantin se prépara à les repousser; Maximien vint à bout de lui persuader de n'emmener avec lui qu'un petit nombre de troupes, les barbares pouvant facilement être défaits, Constantin fut dupe de cette suggestion perfide et crut devoir d'autant plus facilement céder aux instances de son beau-père, que celui-ci passait pour un guerrier expérimenté. Mais il ne tarda pas à connaître les motifs qui avaient inspiré Maximien; car celui-ci se vit
à peine délivré de la présence de Constantin, qu'il jeta le masque, reprit la pourpre, fit distribuer de l'argent aux soldats et ayant fait courir des bruits absurdes sur le compte de son gendre, usurpa le pouvoir suprême.
En apprenant ce trait d'infamie, Constantin accourut des bords du Rhin pour conjurer l'orage. Maximien prit la fuite à son approche et alla s'enfermer dans Marseille. Toute l'armée revint sous les drapeaux de Constantin, et tout le pays se déclara pour lui. Ce dernier alla donc investir la ville dans laquelle son beau-père s'était réfugié, et lui demanda pourquoi il s'était permis une telle révolte contre son autorité?
Pendant que Maximien se répandit du haut des murailles, en invectives contre Constantin, la garnison ouvrit les portes de la ville et en permit l'entrée aux assiégoans. Maximien fut conduit devant Constantin qui se borna à lui ôter la pourpre, lui laissant la vie et lui permettant même d'aller habiter son propre palais.
Maxence do son côté , croyant avoir affermi son pouvoir en Italie, envoya son portrait à Carthage et dans toute la province d'Afrique, espérant qu'on lui rendrait les honneurs en usage à cette époque; mais les soldats qui étaient en garnison à Carthage refusèrent de le recevoir et s'embarquèrent pour Alexandrie. Mais leurs vaisseaux furent rejoints par ceux do Maxence qui les forcèrent à retourner à Carthage.
Maxence fut vivcmem irrité do ce refus des soldats et résolut de s'embarquer pour l'Afrique pour les rappeler à leurs devoirs; mais les devins l'en empêchèrent.
Comme il se méfiait du préfet, des gardes prétoriennes en Afrique, il lui demanda son fils en otage. Ce préfet , nommé Alexandre, était de la Phrygie et aimait tendrement son fils, fort beau jeune homme. Il refusa donc d'obtempérer aux désirs de Maxence, qui, de son côté, le menaça de le faire tuer. Lorsque les soldats apprirent ces menaces , ils proclamèrent Alexandre Auguste, homme déjà sur l'âge et éloigné de toute ambition , mais qui céda aux exigences importunes de ses soldats pour essayer le diadème.
La même année Maxence nomma César son jeune fils et l'associa au consulat.
Le Saint-Esprit nous apprend qu'il n'y a point de paix pour l'impie sur celte terre : la nature des choses le veut ainsi. Notre ûme tend sans cesse à se rapprocher de Dieu; ce n'est qu'en s'éloignant de lui qu'elle tombe dans le péché et qu'elle devient malheureuse. Ce fut à cette source de vie qu'un {^rand saint a puisé ces belles paroles en parlant au Sei- {jneur : « Vous nous avez créés pour vous, ô Seigneur, et notre cœur est dans l'inquiétude jusqu'à ce
qu'il se repose en vous (l). » On est impie, parce qu'on se sépare de Dieu. Si l'homme se replie sur luilîîême , s'il descend au fond de sa conscience, il trouvera que cette assertion est parfaitement exacte , surtout par rapport à ceux dont la vie se trouve liée à celle de leurs concitoyens.
Ni le non succès de son entreprise , ni la honte qui on rejaillit sur lui, ni enfin la générosité de Constantin ne purent calmer l'agitation de Maximien-Hercule, et l'engager à goûter le repos que son gendre lui avait procuré au sein d'une brillante fortune. Cet homme ambitieux renoua de nouvelles intrigues , trama de nouvelles conspirations contre Constantin. Séduit par les apparences spécieuses, trompé par ces rêves de splendeur et de succès que les conspirateurs prennent pour des réalités , Maximien eut la bassesse de s'adresser à sa propre fille , à Fausta , l'épouse de Constantin. Il pria , il flatta , il promit un époux plus digne , il demanda que cette jeune femme eût soin de ne point fermer la chambre h coucher de son époux , qu'elle en éloignât les gardes pendant la nuit. Fausta, qui craignait que la vie de Constantin , la vie du père de ses enfants ne fût en danger , consentit à tout , mais elle informa Constantin des criminelles machinations de son père.
(0 s. Aiiiiiistin , Confoss ,1.1
Celui-ci donna dans !e piégc qu'il avait dressé à son gendre. On fît coucher un eunuque dans le lit de Constantin. Au milieu de la nuit, Maximien se glissa dans la chambre qu'il trouva ouverte. Il fit entendre que des affaires impérieuses exigeaient qu'il parlât à l'instant même au prince, et les gardes peu nombreuses le laissèrent passer. Il pénètre dans l'appartement et va plonger le poignard dans le cœur de l'esclave. Il sort et se vante du crime qu'il vient de commettre ; mais Constantin sort par une porte opposée , entouré de ses gardes fidèles. Le cadavre de l'eunuque est apporté, Maximien pâlit et est obligé d'entendre les vifs reproches de son gendre qui lui laisse le choix du genre de mort. Le coupable vieillard se pendit (1).
Cependant Galère avait résolu de faire la guerre à Maxence, et comme il voulait en même temps célébrer le vingtième anniversaire do son avènement au trône , il fit prélever des impôts fort onéreux et foula horriblement les peuples ; mais la main de Dieu le frappa avant qu'il pût exécuter son pojet. Voici ce qu'en dit Lactance.
» Dieu frappa Galère d'une plaie absolument incurable. Il se forma dans la partie de son corps , que
[i) l.anclMiiCf , de morif pn-mutorum.
la pudeur défend de nommer , un abcès qui lit bientôt des progrès considérables. Les amputations des chirurgiens deviennent bientôt inutiles , un nouvel ulcère perce la cicatrice; une veine rompue répand une telle quantité de sang , que le malade court risque de perdre la vie. Cependant on arrête le sang ; il s'échappe encore une fois. Enfin on vint à bout de cicatriser la plaie. Un léger mouvement du corps la fit rouvrir ; le sang coule avec plus d'abondance que jamais. L'empereur devient pâle et n'a presque plus de force. Le ruisseau de sang se tarrit encore ; mais les remèdes sont inefficaces contre le mal. Il survient un cancer, qui gagne les parties voisines; plus les chirurgiens coupent , plus il s'étend ; les médicaments ne servent qu'à l'aigrir. On appelle de toutes parts les plus célèbres médecins ; mais les secours humains sont inutiles. On a recours aux idoles; on implore l'assistance d'Apollon et d'Esculape. Apollon indique un remède , on en fait usage et le mal empire. La mort approche, et elle s'est saisie déjà des parties basses; les entrailles sont gâtées, et tout le siège tombe en pourriture. Les médecins redoublent de soins, quoique sans espérance de réussir ; ils ont beau attaquer le mal de toutes les manières , il ne leur est pas possible de le vaincre ; il rentre en dedans et se jette sur les parties internes où il engendre des vers. Une odeur insupportable se répand dans le palais et même dans la ville. Les conduits de l'urine et des
exerémenis ne sont plus sépares; les vers rongent le corps du malade qui se fond en pourriture , et lui causent des douleurs effroyables. De temps en temps il lui échappe des cris ou plutôt des mugissements horribles. On lui applique des animaux vivants ou de la viande chaude , afin que la chaleur attire les vers endehors; mais quand on nettoie les plaies, il ressort une fourmilière de ces animaux voraces , et ses entrailles en deviennent une source intarissable. Les parties du corps avaient perdu leur forme ordinaire; le haut, jusqu'à l'ulcère , n'était qu'un squelette ; une maigreur affreuse avait attaché la peau sur les os ; les pieds, par leur enflure, ne ressemblent plus à des pieds. Cette épouvantable maladie dura un an tout entier. Enfin Galère, vaincu par cet assemblage de maux, fut contraint de reconnaître le vrai Dieu. Dniant les intervalles d'une douleur nouvelle, il s'écrie qu'il rétablira l'Eglise des chrétiens et qu'il expiera son crime. Etant à l'extrémité , il ordonna de publier l'édit suivant.
EDIT DIC GALEIUi.
« Ouoique nous nous soyons toujours occupés du bien et de l'utilité de l'état, nous n'avons jamais rien eu tant h cœur que de rétablir les choses dans l'or-
dre ancien, et de ramener les chrétiens à la religion de leurs pères qu'ils avaient abandonnée. Car, non contents de mépriser les cérémonies instituées par leurs ancêtres, ils en sont venus à ce point de folie de se faire des lois à eux-mêmes , et de tenir diverses assemblées dans les provinces. Ce que nous aurions défendu par nos édits , et leur aurions ordonné de rentrer dans la bonne voie. A quoi plusieurs ont déféré par crainte : plusieurs aussi, pour avoir refusé d'obéir, ont été punis. Et comme nous sommes informés qu'il y en a un grand nombre qui persistent dans leur opiniâtreté, et qui ne respectent ni la loi établie, ni celle du Dieu des chrétiens; en considération de notre très-douce clémence et de notre coutume perpétuelle de pardonner à tous les hommes, nous voulons bien leur faire ressentir les effets de notre bonté. C'est pourquoi nous leur permettons d'exercer la religion chrétienne, et de tenir leurs assemblées, pourvu qu'il ne s'y passe rien de contraire aux lois. Par une autre déclaration , nous instruirons nos officiers de justice de la conduite qu'ils doivent tenir à leur égard. Notre indulgence doit les porter à prier leur Dieu pour notre santé, pour la prospérité de l'état, comme pour leur propre conservation, afin que l'empire subsiste éternellement , et qu'ils puissent mener chez eux une vie paisible et tranquille. »
«Cet édit fut publié à INicomédie, la veille des calendes do mai (30 avril) , Galère étant consul pour
la huitième fois, et Maximien pour ia soconde. On ouvrit les prisons. Dieu, cependiuit, ne pardonna point Galère; car, peu de jours après, ayant rcconîmandé sa femme et son fils à Licinisis, et tout son corps étant réduit en pourriture, il expira. Sa mort fut aussitôt divulguée à Nicomédie où il se proposait de célébrer les vicennales aux calendes de mars suivant (î). »
Quoique le nom de Maximin Daja ne figure point dans l'édit de Galère, il est cependant probable qu'il consentit à ce que cette pièce fut aussi publiée en son nom; d'autant plus qu'Eusèbe a conservé une lettre que Sabinus, préfet du prétoire, adressa à plusieurs gouverneurs de provinces, dans laquelle il les engage à ne plus molester dorénavant les chrétiens pour le seul fait de la religion. Ce moment de clémence procura la liberté à une foule de fidèles qui gémissaient depuis long-temps dans les prisons publiques; les païens furent tellement frappés de ce changement opéré dans l'esprit des dépositaires du pouvoir , cpi'ils ne purent s'empêcher d'y reconnaître le doigt de Dieu
Nous ne lisons point dans l'histoire que Galère ait prescrit quelques mesures quant à la succession au rône de cette partie de l'empire qu'il avait gouver-
(i) l.;ielaiil. di; iikhIc porsoLiiloiuiii , 2:i , 2-J , 25.
née; mais à pcino avait-il fermé les yeux , que Maximin Daja se rendit en IJyihinie, où il fut reçu avec enthousiasme , parce qu'il supprima les impôts que le défunt avait établis.
Licinius, furieux d'avoir été devancé, marcha avec son armée vers Bysance, tandis que Maximin prit position avec ses troupes de l'autre côté du détroit, en Asie. Aucun des deux ne voulut traverser le Bosphore , pour ne point s'exposer aux traits de son adversaire. Au lieu d'en appeler au sort d'une bataille, les deux prétendants entrèrent en voie d'accommodement. Maximin garda toutes les provinces que Galère avait possédées en Asie; les contrées européennes échurent à Licinius, qui réunit ainsi à son empire l'Ulyrie, la ïhrace, la Macédoine et la Grèce.
Maximin Daja fut heureux d'avoir pu ajouter de nouvelles provinces à son empire , afin de se livrer sans réserve à ses mauvais penchants, cr Son impudicité passa celle des princes les plus infâmes. Dire qu'elle était monstrueuse au-delà de toute espèce de bornes, ces expressions seraient trop faibles. Notre langue n'a point de termes propres à peindre une débauche si effrénée. Les eunuques , ministres de ses
voluptés, furetaient partout Sous ce monstre, la
laideur était le seul asile de la pudeur. Il faisait épouser à ses esclaves les filles de qualité, après les avoir déshonorées. Les grands imitaient son exemple.....
Tous ses gardes sortaient de ces peuples, qui , après avoir été chassés de leur pays par les Goths, au temps des Vicennales , se donnèrent à Maximin, pour le malheur du genre humain ; ces barbares n'ayant alors évité la servitude que pour assujettir un jour les Romains. C'était avec de tels satellites que l'empereur insultait à tout l'Orient.
» Enfin les passions de Maximin ne connaissaient plus de loi que sa volonté. Il n'épargna pas même l'impératrice Valérie, veuve de Galère, qu'il appelait sa mère. Cette princesse s'était retirée auprès de Maximin, et s'y croyait d'autant plus en sûreté, qu'il était marié Quoique Valérie n'eût point encore quitté le deuil , il lui fit faire des propositions de mariage , résolu de chasser sa femme si ces propositions étaient favorablement écoutées. Valérie répondit , avec la liberté qu'autorisait sa qualité , qu'elle no pouvait songer au mariage avec les habillements lugubres qu'elle portait, et les cendres de son mari, père de Maximin par adoption, n'étant pas encore refroidies; que d'ailleurs il n'était pas permis à l'empereur de répudier une femme dont la conduite était irréprochable; qu'elle aurait lion ilo craindre pour elle un pareil traitement; ([u'enfin il serait inouï qu'une femme de son rang eût (iii autre mari. — > A cette réponse , l'amour de Maximin se change en fureur. Il prosciii Valérie, lui ôtc ses biens, la prive de ses officiers, (ait mourir ses es- Constantin-lc-Grand. 3
claves dans les tourments , et l'exile avec sa mère , sans lui assigner de lieu fixe ; en sorte qu'il puisse la faiie errer çà et là avec mépris....
» L'impératrice Valérie , reléguée dans les déserts de la Syrie , avertit Dioclétien , son père , de sa cruelle situation. Ce prince envoie demander sa fille à Maximin , qui ne l'écoute point. Il réitère sa demande, et toujours sans succès. Enfin il députe à Maximin un de ses parents, homme d'autorité, pour lui faire les représentations les plus fortes sur le même objet. Il ne réussit pas davantage.
« Dans le même temps, Constantin donna ordre de renverser les statues du vieux Maximien et de mettre en pièces les tableaux où il était représenté avec Dioclétien. Ce dernier prince , vivement louché d'un outrage qu'aucun empereur vivant n'avait jamais souffert, ainsi que de celui qui lui était fait dans la personne de sa fille, se résolut à la mort. Il ne se trouvait bien nulle part; le chagrin et l'inquiétude lui étaient l'appétit et le repos. Il soupirait, il gémissait, il se roulait continuellement tantôt dans son lit , tantôt à terre. Ainsi Dioclétien , si favorisé de la foriune pendant vingt ans, puis réduit à une condition privée , accablé d'opprobres , ennuyé de la vie , par désespoir , mourut de faim et de tristesse (1). »
(1) Lactonco, de niorlc pi'rscciilonini, 38 , 39 , M , 42.
Le repos dont jouissait l'Eglise en Orient ne fut pas de longue durée après la mort de Galère; car Maximin Daja , se voyant maître absolu de ces contrées , ranima sa haine contre les chrétiens. Mais , n'osant prendre l'initiative, de peur de passer pour persécuteur , il engagea en secret quelques gouverneurs de provinces à lui demander des ordres pour réprimer et défendre leurs assemblées. Ce fut par suite de cette fraude que Maximin interdit aux chrétiens de se réunir sur les cimetières, qu'ils appelaient champs de repos. Les habitants d'Antioche exigèrent de même , d'après son instigation , qu'on défendît aux chrétiens de demeurer dans cette cité, qui en renfermait un très-grand nombre. L'auteur principal de cette mesure si odieuse fut un certain Théotekne , homme puissant et très-adonné aux superstitions du paganisme. Comme Maximin avait fait construire partout de nouveaux temples et établir des idoles, Théotekne fil ériger une statue à Jwpiter Ami ( Zïuç- *£/to^) , dont l'inauguration eut lieu au milieu de cérémonies sacrilèges et iibsurdes. lliontot l'idole rendit des oracles fovorables à Maximin , mais exigeant l'expulsion de tous les chrétiens nonseulement de la ville d'Antioche , mais encore de tout son territoire. De cette manière l'idolâtrie prit un nouvel essort , et l'esprit de persécution s'étendit avec elle. On recommença à couper les mains aux chrétiens , à leur crever les yeux , à leur couper les
janols. A ces horribles persécutions se joignirent encore , comme cela fut toujours l'usage , les calomnies et d'indignes blasphèmes. On produisit de faux actes qu'on prétendait provenir de Ponce-Pilate et qui renfermaient des accusations mensongères contre le Fils de Dieu. Maximin les fit transcrire sur les registres publics et répandre par tout le pays ; il ordonna, pour perpétuer la haine contre le nom chrétien , qu'on les fit apprendre par cœur aux enfants dans les écoles. Le gouverneur de Damas imita cette fureur de persécuter des innocents ; mais il termina peu après sa vie par le suicide.
Trois ans s'étaient écoulés depuis qu'Alexandre avait été proclamé Auguste par ses soldats à Carthage, vieillard qui n'occupa le trône pas tant par sa fermeté que par l'insouciance de Maxence, adonné à la volupté et se livrant à tous les excès d'une horrible tyrannie. Enfin il parut se relever de sa léthargie et ordonna à son préfet du prétoire Rufius Volusianus , ainsi qu'à Zénas, qui passait pour un vaillant et habile général , de se rendre en Afrique. Ils s'y rendirent avec une escadre peu considérable, ne livrèrent qu'un combat , dans lequel Alexandre fut vaincu. Celui-ci prit la fuite , mais il fut atteint et étranglé. Quoique la province d'Afrique ne fût nullement attachée à Alexandre , Maxence crut cependant devoir sévir contre une foule de citoyens qui lui parurent suspects. 11 suffisait d'être riche et d'une ftimille dis-
tinguée pour encourir la disgrâce du tyran de Rome. Plusieurs villes furent saccagées; l'ancienne Cirta , capitale de Numidie et séjour de Massinissa , cet ami des Scipions et des Romains , fut détruite dans cette guerre , sans qu'on sache par quel parti ; mais Constantin la fit reconstruire et l'appela Constantine, nom qu'elle conserve encore de nos jours : cette ville a été conquise par l'armée française , en 1837, et réunie à nos possessions d'Afrique.
Maxence s'attira les plaisanteries des habitants de Rome en triomphant solennellement après cette expéditionàlaquelle il n'avait point pris part, n'étantpoint sorti des murs de cette ville. Maxence ne se montra point hostile aux chrétiens, mais Maximin Daja continua à les persécuter en Orient. Saint Pierre , patriarche d'Alexandrie , homme qui joignait à une érudition peu commune le zèle le plus louable et les mœurs les plus pures , fut décapité avec plusieurs autres évêques d'Egypte, ainsi que plusieurs prêtres.
Parmi les martyrs, on cite aussi Mélhodius, évéque de Tyr, qui avait publié plusieurs écrits : h Banquet des dix Vierges , ouvrage fort estimé par saint Jérôme , un traité sur la Résurrection . un autre sur la Pythonisse , c'est-à-dire sur la prétresse qui rendait les oracles à Delphes , et un quatrième sur le libre arbitre. Ces trois derniers étaient composés pour réfuter les sentiments d'Origène : de [)lus une exposition du premier livre de I\[oïse , une autre
du cantique des cantiques. Mais son ouvrage le plus important fut une réfutation des écrits de Porphyre , philosophe païen , qui florissait avant et pendant le règne de Dioclétien , et qui publia une foule d'ouvrages dont il ne nous reste que quelques fragments. Celle de ses œuvres qui fit le plus de sensation fut son écrit contre les chrétiens, divisé en quinze livres. Porphyre était phénicien et s'appelait Malchus , qui signifie rui en langue de ce pays. Le célèbre Longin , professeur d'éloquence, lui conseilla de changer son nom en celui de Porphyre , qui signifie de pourpre. On a prétendu que ce philosophe avait quitté la religion chrétienne pour embrasser les rêveries du paganisme , mais cela n'a jamais été prouvé. Il était un chaud admirateur de Pythagore et de Platon , et ne put concevoir que le christianisme ait répandu des notions si sublimes et si pures sur Dieu et sur la morale, tandis que les efforts des plus grands génies du paganisme n'aboutirent à rien à cet égard. Saint Augustin dit que Porphyre avait lu avec une grande attention nos livres saints, mais qu'il n'avait pas l'esprit assez humble pour les comprendre. L'orgueil a été la cause de son aveuglement ainsi que celui d'une foule d'autres hommes qui l'ont suivi dans la même carrière depuis cette époque. Porphyre se refusait à reconnaître la divinité de la religion chrétienne , sous prétexte que le Seigneur n'aurait pu permettre qu'elle fût l'objet de tant
(le persécutions si elle était l'œuvre du ciel ; mais il n'a pas fait attention que la conservation de celte Eglise, au milieu de ce conflit, était uns preuve bien plus éclatante de sa divinité que ne l'eût été sa préservation (le toute attaque extérieure.
Malgré le ton de violence qui règne dans l'écrit de Porphyre, ce philosophe n'a pu s'abstenir de rendre témoignage aux vertus des chrétiens ; Eusèbe , saint Jérôme, saint Augustin et Théodoret ont profité de ses aveux pour pulvériser une foule de calomnies débitées contre la religion , et Théodoret compare Porphyre à Balaam , qui voulant maudire le peuple de Dieu , fut obligé de le bénir.
Les historiens s'accordent à nous dépeindre Maxence comme un homme d'une mollesse telle, qu'il regardait comme un voyage son déplacement d'un jardin à l'autre , dans l'intérieur mc'îme de Rome , et cependant il osa déclarer la guerre à Constantin, qui fit d'inutiles efforts pour conserver la paix. Ce dernier qui désirait sans doute réunir à ses états la belle cl riche Italie , ainsi que la ville de l\ome , et répondre même aux vœux des habitants de la ville éternelle, ne croyait pout-ètro pas que les circonstances, pour tenter une telle entreprise, fussent favorables ; il avait reconnu Maxence comme collègue , et les peuples d'Allemagne qui remuaient toujours , pouvaient [)roliter de son absence des Caiilos, pour y faire une irruption , motif qui devait nécessairement faire pencher Constantin à la |>aix.
Maxence au contraire , encore enflé du succès que ses troupes venaient de remporter en Afrique , sur le faible Alexandre, se flatta de triompher aussi de Constantin avec ces mêmes troupes et ces mêmes généraux , et , sans sortir de Rome, où le retenaient ses devins , il espérait abattre d'autant plus facilement les prétentions de son adversaire, que son armée était beaucoup plus nombreuse que celle de Constantin. Il comptait parmi ses soldats quelques vieilles légions levées en Italie , en Afrique et en Sicile, et qui étaient rompues à la dicipline, ayant déjà servi sous son père ; l'armée de Sévère s'était aussi jointe à la sienne , ce qui , au rapport de quelques historiens , portait l'effectif de ses troupes à cent soixante et dix mille hommes d'infanterie et dix-huit mille hommes de cavalerie , tandis que Constantin ne comptait que quatre-vingt-dix mille hommes d'infanterie et huit mille cavaliers , corps composé d'Allemands , de Gaulois et de Bretons, plus disposés à se battr^pour leur liberté qu'à épouser la querelle de deux empereurs rivaux.
Constantin et Maxence firent des efforts pour s'assurer chacun de la bienveillance des deux autres empereurs qui régnaient en Orient ; le premier offrit la main de sa sœur Constantia à Licinius , qui accepta la proposition : le second sonda les dispositions de Maximin Daja, qui se déclara pour lui , et cependant nous ne voyons nulle part que les deux mo-
narques orientaux aient pris une part active à cette guerre.
Toute l'Europe attendait avec une vive impatience l'issue de cette lutte entre deux princes, dont l'un s'était fait remarquer par sa générosité, la noblessse de ses sentiments, et par sa sagesse, tandis que l'autre était devenu l'objet de la haine générale par sa tyrannie. Si le dernier avait pour lui la force matérielle, l'autre avait pour lui l'affection des peuples et/ s'était fait un nom par des qualités que son rival méprisait ou ignorait. Les chrétiens surtout, élevaient au ciel des mains suppliantes et priaient le Seigneur d'accorder la victoire à Constantin , leur ami et leur protecteur. Maxence , comptant sur le succès prédit par ses devins , se berçait d'illusions ; Constantin au contraire , connaissant les dangers auxquels il allait s'exposer , prit toutes les mesures nécessaires, décidé qu'il était à porter la guerre en Italie et à entrer triomphant dans la ville éternelle.
Le danger était grand en effet, le prix de la victoire plus grand encore ; mais les deux prétendants n'étaient qu'une poignée de poussière aux yeux de celui qui pèse dans son inflexible balance les destinées de la terre, qui élève et abaisse les empires comme bon lui semble. Sa main est cachée , i\ la vérité, mais son action est visible dans la conduite des événements devant tous concourir à sa gloire. Les aigles romaines ont beau s'élever les unes contre
les autres , la lumière de la croix , ce phare de salut pour les nations va s'élever majestueuse et rayonnante au-dessus des étendards profanes , et les aigles perdront leur force et rendront hommage au signe céleste ; la croix sur laquelle le Fils de Dieu a daigné expirer , du haut de laquelle il a conquis l'univers , flottera désormais libre sur le Capitole ; parce que Jésus triomphera , lui devant lequel tout genou fléchira au ciel , sur la terre et dans les enfers.
Constantin connaissait les forces dont pouvait disposer son adversaire, et chercha dans le ciel un secours supérieur à toutes les forces des hommes.
« Il fît réflexion qu'entre les empereurs précédents, ceux qui avaient mis leur confiance dans la multitude des dieux , et qui , avec le tribut de tant de sacrifices et d'offrandes , leur avait encore sacrifié tant de chrétiens , n'en avaient reçu d'autres récompenses que des oracles trompeurs et une mort funeste; qu'ils avaient disparu de dessus la terre , sans laisser de postérité ni aucune trace de leur passage ; que Sévère et Galère , soutonus de tant de soldats et de dieux , avaient terminé leur entreprise contre Maxence, l'un par une mort cruelle, l'autre par une fuite honteuse ; que son père seul , favorable 'aux chrétiens , et plus zélé pour la conservation de ses sujets que pour le culte de ses dieux meurtriers , avait couronné par une fin heureuse , une vie tranquille et pleine de gloire. Occupé de ces pensées , qui ne lu^
donnaient que du mépris pour ses divinités , il invoquait ce Dieu unique, que les chrétiens adoraient et qu'il ne connaissait pas; il le priait avec ardeur de l'éclairer de sa lumière et de l'aider de son secours.'
» Un jour que , pénétré de ces sentiments , il marchait à la tête de ses troupes , un peu après l'heure de midi , par un temps calme et serein , comme il levait souvent les yeux au ciel , il aperçut au-dessus du soleil , du côté de l'Orient, une croix éclatante , autour de laquelle étaient tracés en caractères de lumière ces trois mots latins : In hoc vince. Vainqitez par ceci. Ce prodige frappa les yeux et les esprits de toute l'armée. L'empereur n'était pas encore sorti de son étonnement, lorsque, la nuit étant venue, il vil en son.fje le Fils de Dieu qui tenait en main ce signe dont il venait de voir la ligure dans le ciel , et qui lui ordonna d'en faire faire un semblable, et de s'en servir comme d'une enseigne dans les batailles.
» Le prince , à son réveil , assemble ses amis, leur raconte ce qu'il vient de voir et d'entendre, mande dos ouvriers , leur dépeint la forme de ce signe céleste, et leur commande d'en faire un pareil d'or oi de pierreries. Eusèbe, qui atteste l'avoir vu plusieurs fois , le décrit ainsi. — C'était une longue pique revêtue d'or, ayant une traverse en forme de croix; au haut de la pique s'élevait une couronne d'or en-
richie de pierreries, qui enfermait le monojjramme (lu Chriât , que l'empereur voulut aussi dans la suite porter gravé sur son casque. De la traverse , pendait une espèce d'étoffe de pourpre, carrée, couverte d'une broderie d'or et de pierres précieuses , dont l'éclat éblouissait les regards. Au-dessous de la couronne , mais au-dessus du drapeau, était le buste de l'empereur et de ses enfants représentés en or ; soit que ces images fussent placées sur la traverse de la croix, soit qu'elles fussent brodées sur la partie supérieure du drapeau même; car l'expression d'Eusèbe ne donne pas une idée nette de cette position. Il semble même , à l'inspection de plusieurs médailles , que ces images étaient quelquefois dans les médaillons le long du bois de la pique , et que le monogramme du Christ était brodé sur le drapeau.
» Ce fut dans la suite le principal étendard de l'armée de Constantin et de ses successeurs ; on l'appela labarum ou laborum. Le nom était nouveau ; mais , selon quelques auteurs, la forme en était ancienne. Les Romains l'avaient empruntée des Barbares ; les images des dieux y étaient représentées , et les soldats l'adoraient aussi bien que leurs aigles. Ce cul te ancien, appliqué alors au nom de Jésus-Christ, accoutuma les soldats à n'adorer que le Dieu de l'empereur , et contribua peu à peu à les détacher de l'idolâtrie, Socrate , Théophanc et Cédrène attestent que ce premier labarum se voyait encore de leur temps dans
le palais de Constantinople : le dernier de ces auteurs vivait dans le onzième siècle (1). »
Cinquante soldats choisis de la garde de Constantin eurent l'honneur de l'escorter ; chacun le portait à son tour. La victoire parut s'attacher à cet étendard sacré, que l'empereur fit porter à chaque bataille où ses troupes couraient quelque danger. Constantin raconta long-temps après, à Eusèbe, que cette sainte bannière protégeait non-seulement l'armée , mais même ceux qui la portaient , et affirma qu'aucun de ceux qui la tenaient au milieu de la mêlée ne fut jamais atteint par les traits de l'ennemi.
On conçoit que dans les guerres, avec les peuples jaloux de la gloire de Constantin , le labarum dût être le point de mire de l'ennemi ; la perte de cet objet devait entraîner la défaite des Romains.
Quoique les historiens païens ne parlent point en termes formels de cette apparition au ciel, cependant deux d'entre eux font mention , l'un d'un signe sinistre qui précéda la guerre contre Maxence; la croix était en effet une marque certaine de malheur aux yeux des Romains ^ l'autre atteste que l'empereur reçut une assistance particulière du ciel.
(i) \.v lieau , Histoire Jii Uys-liiniuii' , 1. I, puycs j6,, ht.
Nous allons voir sous peu que les Romains, en érigeant une statue à Constantin, tenant en main une croix , lui-même y fit placer une inscription dans laquelle il attribue à la croix la victoire qu'il venait de remporter.
Après cette apparition , Constantin prit la résolution d'adorer le seul vrai Dieu ; il fit , par conséquent , appeler des évèques qu'il pria de l'instruire dans la doctrine chrétienne ; lui-même lut les saintes Ecritures et se fit expliquer les passages qu'il ne comprenait point ; continuant à marcher vers l'Italie , et plein d'espérance de triompher de son ennemi, parce qu'il avait mis sa confiance dans le vrai Dieu. On voit que parmi ces prélats se trouvait aussi le célèbre Osius , évêque de Cordoue en Espagne. Il est certain que Constantin professait pour ce digne confesseur de la foi catholique, la plus profonde estime et qu'il l'honora de sa confiance. Osius connaissant les bonnes dispositions de l'empereur pour les chrétiens , alla le trouver même avant qu'il ne franchît les Alpes.
Le prince fit aussi instruire ses enfants dans les maximes du Christianisme, et engagea sa mère Hélène à embrasser une foi auguste dans laquelle cette femme trouva des consolations que ne lui avaient jamais offertes le culte des faux dieux. On lui décerna plus tard le titre de sainte que lui méritèrent ses sublimes vertus. Son fils Crispe , sa sœur Constantia ,
l'épouse de Licinius , embrassèrent aussi le Christianisme ; on croit que son épouse Fausta et la sœur de celle-ci , Entropie , imitèrent de même cet exemple.
Quoique Maxcnce eût déclaré la guerre à Constantin et qu'il eût eu le temps de s'y préparer, il ne fit cependant point garder les passages des Alpes, et permit à ce dernier de s'avancer librement jusqu'à Séguse (de nos jours Suze en Piémont), ville (|ui était alors regardée comme une des clés de l'Italie. Comme la garnison de celte forteresse refusa de se rendre , Constantin lit appliquer des échelles contre les murailles et mettre le feu aux portes de la ville. F>es llammes se communiquèrent avec rapidité aux bâtiments circon-
voisins, et la ville capitula. Constantin fit respecter les habitants ainsi que leurs biens pour les gagner à sa cause.
Devant Augusta Taurinorum (aujourd'hui Turin) Constantin trouva un corps d'armée , dont la cavalerie, hommes et chevaux, était couverte de fer et présentait un aspect imposant. Elle fondit avec impétuosité sur les soldats de Constantin. Celui-ci ordonna à son infanterie d'ouvrir un passage à ces cavaliers si pesamment armés, de les enfermer ensuite. Cette manœuvre fut exécutée avec tant d'habileté que cette formidable cavalerie , attaquée de toutes parts , fut exterminée sans qu'il en échappât un seul homme. Elle fut assommée à coups de masses d'armes, foulée aux pieds des chevaux sans pouvoir presque se défendre , n'ayant plus la liberté de faire ses mouvements. L'infanterie ne soutint pas mieux le choc des soldats de Constantin, se débanda, s'enfuit vers Turin qui lui ferma ses portes pour les ouvrir bientôt après au vainqueur que les habitants reçurent avec enthousiasme.
Cette victoire qui avait coûté peu de monde à Constantin , lui fit ouvrir les portes de la plupart des villes situées sur le Pô ; les habitants des vallées des Alpes lui envoyèrent des députés pour l'assurer de leur soumission. Milan fit de même et lui prépara une espèce de triomphe, 11 y séjourna quelques jours pour laisser à son armée le temps de se reposer de ses fatigues.
Constantin se dirigea ensuite sur Vérone où il trouva une puissante armée de Maxcncc , commandée par Ruricius Pompéianus, préfet du prétoire et le plus habile général de son adversaire. Cependant ce guerrier avait négligé de garder les passages de l'Adige et s'était renfermé dans Vérone, n'osant tenir la campagne devant Constantin. Celui-ci alla aussitôt assiéger cette place. Pompéianus fit une sortie, mais fut repoussé avec perte. Il trouva moyen de sortir secrètement de la ville , et alla chercher une nouvelle armée avec laquelle il s'avança vers Constantin , qui prit le parti de diviser ses troupes , laissant des forces imposantes devant Vérone, et allant lui-même présenter la bataille à Pompéianus. Un combat des plus meurtriers s'engagea quelques jours après. Constantin déploya dans cette journée l'habileté d'un général consommé et le courage d'un brave soldat. Ses efîorts furent couronnés du plus beau succès. Les ennemis furent entièrement défaits; Pompéianus lui-môme trouva la mort sur le champ de bataille. Vérone tint encore quelque temps, mais se rendit ainsi que Modène, Aquilée et plusieurs autres villes.
Maxence n'avait jusqu'à ce jour pris aucune part à la guerre, se bornant à consulter les oracles, les aruspices , les entrailles des victimes et f;uiguanl ses divinités chimériques par des prières et des cérémonies ridicules et absurdes. Ses devins lui avaient prédit une mort certaine au cas où quittant Kome, il irait au devant de l'ennemi.
Cependant Constantin ne rencontrant plus d'ennemis à combattre, marcha vers Rome. « On en vint encore souvent aux mains, et l'avantage était toujours du côté de Maxence. Mais Constantin , plein de courage et préparé à tout événement, s'approche de Rome et campe vis-à-vis du pont Milvius (1). On touchait au jour où Maxence avait pris la pourpre (27 octobre) , et oii finissaient les quinquennales (2). Constantin est averti en songe de faire peindre le signe adorable de la croix sur les boucliers de ses soldats, et d'engager ensuite le combat. Il obéit : il fait former sur les boucliers un X surmonté d'un accent circonflexe, ce qui signifiait C/în'sf. Ses troupes, armées de ce signe céleste, se préparent à la bataille. L'ennemi , en l'absence de son empereur , passe le pont. On se choque de part et d'autre avec une égale vigueur ; personne ne lâche ïe pied. Tout à coup il se fait une émeute dans la ville; on reproche à Maxence de trahir la cause publique ; on dit de toutes parts que Constantin ne peut être vaincu.
a Maxence, épouvanté de ce tumulte, fait assembler quelques sénateurs. On consulte le livre des Sybilles , et l'on trouve que ce jour Tennemi du peu-
(i) Ponte-Mole, sur le Til)re, près de Rome. (2) La cinquième année du règne de Maxence.
pie romain devait périr. Maxence interprète l'oracle à son avantage , et comme sûr de la victoire, il court au combat. Il fait rompre le pont après lui , afin que la nécessité de vaincre inspirât plus de courage aux troupes. Le combat devient plus vif que jamais. Mais Dieu favorisait Constantin. Maxence est vaincu ; il veut se sauver, le pont était rompu. Emporté par la multitude des fuyards , il est précipité dans le Tibre. Après une victoire aussi importante , Constantin est reçu dans Rome aux applaudissements du sénat et du peuple. Là il connut (a perfidie deMaximin Daja en découvrant ses lettres et en voyant ses images et ses statues. (1)
Pour prouver que désormais il avait rompu avec le paganisme, Constantin ne se soumit pas à l'usage suivi avant lui par les autres empereurs triomphants , de monter au Capitole rendre grâces à Jupiter, ce que l'historien Zosime, connu par sa haine pour Constantin, lui reprocha amèrement; c'est que Zosime était païen et ne put point pardonner à ce grand prince d'avoir abandonné le culte des faux dieux. Il se rendit au mont Palatin et habita le palais que Maxence avait quitte trois jours avant. Il envoya la tète de son adversaire en Afrique , et cette contrée
(i) Lacliiiicc , do nioilc persccntonini , 'ii.
conçut autant de joie que Rome même en apprenant la mort du tyran. Les fêtes durèrent pendant sept jours. On accourut de toutes les parties de l'Italie pour voir le libérateur de la patrie et lui payer le tribut de la reconnaissance publique. L'historien Nazaire, païen, décrit cette allégresse. « Depuis la fondation de Home , jamais on ne vit de jour où la joie publique se manifesta avec autant d'éclat , d'une manière aussi extraordinaire qu'alors. Les annales de l'histoire ne nous ont conservéle souvenir d'aucun triomphe aussi pur dans l'antiquité. Le char ne fut point précédé de généraux enchaînés , mais de la noblesse rendue à la liberté. On ne vit point alors de barbares qu'on allait plonger dans les cachots , mais des personnages consulaires qui en sortaient. Ce ne furent point des prisonniers étrangers qui ornèrent cette entrée solennelle , mais Rome libre tout entière. Cette cité ne reçut point de dépouilles enlevées à elle-même , mais elle fut rendue à elle-même ; elle ne s'enrichit point de butin conquis , mais elle cessa d'être la proie d'un tyran ; et, ce qui mit le comble à sa gloire , au lieu de la servitude dont elle avait subi le joug , elle reprit le pouvoir suprême. Chaque spectateur avait, pour ainsi dire , sous les yeux le hideux cortège des vices qui avaient comprimé la ville de leur sceptre de fer : la licence , le parjure, la témérité, l'orgueil , la cruauté , la mollesse , l'envie , la rapacité furent réduits au néant. »
Consianiin , loin de s'attribuer la victoire qu'il venait de remporter , s'humilia devant le Seigneur , auquel il rendit de solennelles actions de grâces. Il n'abusa point de sa victoire et ne punit que les plus chauds partisants de Maxence, refusant de prêter l'oreille aux exigences de plusieurs nobles romains, qui demandaient la mort d'une foule de personnes. Il ne se montra sévère qu'envers les cohortes prétoriennes, qu'il congédia, les forçant à déposer les armes et l'uniforme militaire , ne voulant conserver à sa solde des hommes teints du sang de tant de citoyens paisibles , et riches des dépouilles des innocents. Il fit détruire le camp de ces satellites et en abolit entièrement le souvenir. Quant aux autres troupes qui avaient combattu contre lui , il les garda à son service, mais les envoya dans les forteresses situées sur le Rhin et le Danube. Il envoya ensuite des lettres dans les provinces pour enjoindre à tous les gouverneurs de restituer les biens à ceux que la tyrannie de son prédécesseur en avait privés, de rappeler ceux qui avaient été bannis , de délivrer des fers ceux qui y avaient été condamnés injustement.
Comme la misère était grande dans Rome , il fit distribuer des vivres et des vêtements aux pauvres, procura des moyens d'existence à des familles qui avaient autrefois connu l'aisance, se déclara le tuteur des orphelins , le soutien des veuves, établit des
jeunes personnes privées de ressources, et se montra généreux et charitables envers des milliers d'infortunés.
Rome fourmillait à cette époque d'un essaim de délateurs , que Maxence y avait entretenus et qui espéraient continuer cet infâme métier sous Constantin ; mais ce prince ne les écouta non-seulement pas , mais coupa la racine de ce mal en prononçant la peine de mort contre tous ceux qui se permettraient de faire des dénonciations dont la fausseté fût prouvée.
Sous Maxence , les femmes remarquables par leur beauté furent exposées à toutes sortes d'outrages; sous Constantin , elles furent respectées ; car les mœurs de ce monarque étaient à l'abri de tout reproche , et les historiens païens n'ont rien pu lui reprocher à cet égard. Par reconnaissance du service que Constantin venait de rendre à Rome en la délivrant du joug de l'oppression , le sénat mit le nom de ce prince à la tête des deux autres empereurs , ce qui irrita Maximin Daja , plus ancien dans cette dignité que Constantin ; mais il sut cacher son dépit : car il craignait le fils de Constance Chlore, qui, de son côté , ne lui témoigna pas non plus son indignation d'avoir trouvé à Rome sa correspondance avec Maxence. Il sut entourer le sénat d'égards et de respect , à l'exemple de Marc-Aurèle et d'autres empereurs , et nomma aux places vacantes des hommes
Gl —
rccommainlablcs qu'il ajjpola même des provinces. Le sénat lui fit élever à Home un arc de triomphe qui fut achevé quatre ans après sa victoire sur Maxence. On y lit l'inscription suivante :
Imp. Cœs. FI. Consfantino , Maximo , P. F. Augusto,S. P. Q. R. Quod instinctu Divinitatis, mentis Magnitudine , cum cœercitu suo , Tarn de tyranno quam de omni ejus Factionc , uno tempore justis lîempublicam ultus est armis , Arcum , triumphis insignem , dicmnt.
« 1(6 sénat et le peuple romain ont consacré cet arc do triomphe à rcniporour C. Flavius Constantin , lo très-grand , lo pieux, l'heureux, l'aiignslo, (lui , par l'inspiration de la divinité et par la grandeur de son génie, à la lî^te de son armée , a su , par une juste vengeance, délivrer la république el du tyran et de toute sa faction. »
On remarque ici que le paganisme se servit du terme vague de divinité, sans doute pour faire accorder les sentimonls du prince avec ses j)ropros idées; car Constantin no cacha plus son attachement à la religion chrétienne, qu'il avait embrassée ; dtîs qu'il vil les choses é(ablii>s, il Ht élever sa
statue sur la place publique, avec une croix dans ia main , et y fit placer cette inscription :
TooTw ~M O'WTïjpiwOîl (7/}ty.Htw j -w cù.r,àti z}.i'iyr,i ■Zïjç «vSpia? , Tflv ro),tv OitOv, Çoyo-J T-j&awtxov StKTw.jît^ûav ,
PwuKfwv Tfl âfi'/c/.ia. ETJtoavïia xat /aixTrpoTTrj E/£u5êûw(7a;
« C'est iiar ce signe salutaire , vrai symbole de force el de courage, que j'ai délivré votre ville du joug des tyrans, et que j'ai rétabli le sénat et le peuple dans leur ancienne dignité et splendeur (t). »
A envisager cette conduite de Constantin, on est forcé de reconnaître que ce ne fut que pour rendre hommage à la vérité qu'il montra tant de courage , ayant à surmonter i'éloignement du sénat et d'une grande partie du peuple pour la religion qu'il faisait triompher avec lui , eu déposant aux pieds de la croix cette couronné qu'il venait à peine de placer sur sa tête. Cette croix allait donc cesser d'être un objet de scandale et de folie ^2) aux yeux des nations,
(i) Eusébe , de vilû Coiist., 1 , 4e.
(2) S. Paul, irc Cor., 1, 23.
puisqu'un grand prince, l'homme le plus puissant, le plus célèbre de son époque , la plaça lui-même audessus des trophées de la vanité des mortels, dans un temps où fumait encore le sang des chrétiens dans d'autres parties du monde; où celte religion, dont la croix était le symbole , fut encore honnie par les philosophes païens ; où les prêtres des idoles excitaient encore contre elle l'aveugle fanatisme des peuples. Mais la vérité devait enfin triompher et réduire au néant les pompeux sophismes de la sagesse humaine pour proclamer les oracles de la sagesse éternelle , révélée à la terre par celui qui avait fondé une Eglise impérissable, contre laquelle les forces de l'enfer n'e prévaudront jamais (1).
» Constantin, s'étant ouvertement déclaré pour la religion de Jésus-Christ, couvrit de son égide les prêtres catholiques. Il les invita à sa table , et s'en fit suivre quelquefois dans ses excursions.
» Il accorda des immunités et des revenus aux églises, et des privilèges aux prêtres; il ne fit point aux papes la donation inventée au vin*^^ siècle par Isidore, mais il leur céda le palais de Latran , palais de l'impératrice Fausta, et y fit bâtir l'édifice connu sous le nom de IJasilique de Constantin. — On croit
(i) s. Mallliiou, ch. XXVI, v, 18.
que Conslanlin Ht encore bAlir à Konie six autres églises : Saint Pierre au Vatican, Saint-Paul hors des murs, Sainte-Croix-de-Jérusalem , Sainte-Aî^nès, Saint-Laurent hors des murs , Saint-Marcellin et Saint-Pierre, martyrs. Des domaines en Italie, en Afrique et dans la Grèce, formaient à l'église de Latran un revenu de 13,934 sous d'or. D'autres églises à Ostie , à Albe , à Capoue , à Naples, possédaient un revenu de 17,717 sous d'or. Ces églises avaient encore une redevance en aromates dans l'Egypte et l'Orient. L'église de Saint-Pierre était propriétaire de maisons et de terres à Antioche , à Tharse, à Tyr , à Alexandrie et à Cyr, dans la province de l'Euphrate. Ces terres fournissaient du nard, du baume , du storax , de la canelle et du safran pour les lampes et les encensoirs. Toutes ces dotations se composaient des immeubles confisqués sur les martyrs, et dont il ne se trouvait point d'héritiers, du revenu des temples détruits et des jeux abolis (1). »
Constantin resta à Rome pendant les derniers mois de l'année , sans doute pour commencer son troisième consulat en janvier 313 , et se rendit de là à Milan pour assister à la cérémonie du mariage de sa
(i) Ohàtcaubiiaiid , ue pailic , Elude hislorique.
sœur Conslantia avec Licinius. Des raisons' d'état avaient niolivé cette union , et la prudence exigeait que Constantin y consentît pour maintenir l'harmonie entre lui et Licinius. Ce dernier fut obligé de rendre hommage aux grandes qualités de Constantin, qui profita de son ascendant pour engager son collègue à une démarche qu'il dut en coûter à Licinius de favoriser. On publia, au nom des deux empereurs, un édil favorable aux chrétiens. Lactance l'a conservé.
« Nous empereur Constantin , et nous empereur Licinius, nous étant assemblés à Milan pour traiter les choses qui concernent le bien de l'état et la tranquillité publique , avons cru devoir commencer par ce qui regarde le culte de la divinité. A l'effet de quoi nous permettons aux chrétiens et à toutes sortes de personnes de suivre telle religion qu'il leur plaira, afin que la divinité qui préside dans le ciel soit à jamais propice à nous et à nos sujets. Nous avons pensé qu'il était conforme à la sagesse et à la raison de ne refuser à personne la liberté de professer soit la religion chrétienne, soit toute autre qu'il jugerait mieux lui convenir, afin que cette souveraine divinité, à la(juelle nous rendons un hommage volontaire , continue de nous accorder sa protection et sa faveur. r/cst pourciuoi vous saurez que, sans avoir égard aux ordonnances publiées contre les chrétiens, nous
voulons que vous leur permettiez l'exercice de leur religion, sans les troubler ni les inquiéter; de quoi nous vous avertissons. Vous saurez pareillement que, pour la paix et la tranquillité de notre règne, nous entendons que la liberté accordée aux chrétiens soit commune à tous nos autres sujets ; en sorte que personne ne soit gêné dans son culte. A l'égard des chrétiens , nous voulons encore que si quelqu'un a acheté de nous , ou de qui que ce soit , les lieux autrefois destinés à nos assemblées , il les leur rende sans délai, même sans en exiger le prix. Ceux aussi auxquels nos prédécesseurs pourraient en avoir fait don , les rendront pareillement aux chrétiens sans remise ; et tant ceux qui les avaient achetés que ceux qui en avaient été gratifiés se pourvoiront devant les lieutenants du préfet du Prétoire , pour par nous être indemnisés. Toutes les choses que vous ferez exécuter au plus tôt ; et , parce que indépendamment des lieux où les chrétiens ont coutume de s'assembler, ils en ont d'autres appartenant à leurs églises , nous voulons que sans délai vous les leur fassiez rendre , aux mêmes conditions que ci-dessus; c'est-à-dire que ceux qui les auront restituées sans en recevoir le prix, l'attendront de notre libéralité. En toutes lesquelles choses qui concernent les chrétiens , vous userez d'une diligence extrême , afin que notre volonté soit promptement mise à exécution , et que,, par notre bonté, la tranquillité publique soit assurée.
Toutes ces choses étant accomplies de la manière dont elles sont ordonnées , nous espérons que le Ciel nous continuera les faveurs qu'il nous a fait éprouver dans des occasions si importantes. Et afin que notre intention soit connue de tout le monde, vous ferez publier cet édit dans les formes ordinaires (1). »
Cet édit , écrit dans les termes d'une parfaite tolérance , contraste cependant avec les sentiments que Constantin avait exprimés plus haut en faveur des chrétiens; mais on y reconnaît la part qu'y prit Licinius , encore plongé dans les ténèbres du paganisme ; cependant cet édit dénote l'immense progrès que le Christianisme avait fait dans l'opinion du public. Ce même édit fut aussi transmis à Maximin , qui dut en ressentir une douleur bien plus vive que ï.icinius, ayant encore peu de temps auparavant fait persécuter les chrétiens. Rien ne pouvait en effet être plus poignant pour cet homme que la comnuinication de cette pièce, qui pouvait passer pour un ordre honnête , et en même temps une marque sinon de niépris, du moins un témoignage du peu de cas qu'on faisait de lui. La monde Maxence avait privé
Laclonce , de morlo pcrscciiloium , -rs.
Maximin-Daja d'un auxiliaire puissant et lui avait fait entrevoir le sort qui l'attendait lui-même. N'osant rejeter tout-à-fait l'édit de Constantin et de Licinius, il s'y soumit en apparence et en publia un semblable en Syrie, dans l'Egypte, la Palestine et l'Asie-Mineure , sans toutefois faire mention de celui des deux premiers. Cet édit ne parle que de la sécurité accordée aux personnes , sans faire mention du libre exercice de la religion chrétienne; ce qui empêcha les chrétiens de tenir des assemblées publiques et de faire construire des églises.
En quittant Milan , Constantin se dirigea vers les bords du Rhin, pour prévenir les Francs, qui avaient de nouveau rompu la trêve avec l'empire romain , et qui se préparaient à faire une irruption dans les Gaules. 11 les battit, mais souilla sa victoire en faisant combattre les prisonniers contre les bêtes féroces.
Maximin-Daja avait vu avec un vif déplaisir l'alliance de la sœur de Constantin avec Licinius, et soupirait après une occasion de les attaquer l'un après l'autre pour les réduire. Le départ de Constantin pour les contrées rhénanes parut lui offrir enfin cette occasion, et, comme il s'était préparé à faire la guerre , il s'avança à grandes journées vers la Bythinie, malgré la rigueur de la saison.
« Son armée en fut extrêmement fatiguée : la pluie, la neige, la boue, minèrent presqu'entière-
ment les équipages. Toulc|Ia route offrait le spectacle le plus désastreux ; ce qui était un présage sinistre pour les soldats. Maximin, ayant franchi les limites de son empire et passé la mer, se présente aux portes de Bysance. Licinius avait eu la précaution d'y laisser une garnison. Maximin , pour gagner les soldats, a recours aux présents, puis à la force; mais tout est inutile.
» Il y avait déjà onze jours que la ville était assiégée , et ce temps avait été suffisant pour que Licinius fût averti de ce qui se passait. Les soldats , quoique pleins de courage, furent obligés de se rendre, parce qu'ils étaient en trop petit nombre. De là Maximin marche contre Héracîée, qui se défend et l'arrête quelques jours. Licinius était accouru[à Andrinople , mais médiocrement accompagné. Maximin , s'étant emparé d'Héraclée , continue sa marche pendant dix-huit milles (six lieues). Il ne put aller plus loin à cause de la proximité de Licinius, qui , après avoir rassemblé le plus de troupes qu'il lui était possible, venait moins dans la vue de l'allaquer que de le retarder. Car Licinius avait à peine trente mille hommes , tandis que son ennemi eu avait soixante et dix mille, (lonime les troupes de Licinius étaient éparses dans diverses provinces , on n'avait point eu assez de temps pour les rassembler toutes. » J.a proximité des deux armées annon(^ait (jue la l)ataille ne pouvait plus être différée long-temps.
Maximin fit vœu à Jupiler d'abolir à jamais le nom chrétien , s'il remportait la victoire. La nuit suivante, Licinius vit un ange qui lui commanda, de la part de Dieu , de se lever et de lui adresser une prière avec son armée, l'assurant de la victoire s'il obéissait. Il lui sembla qu'il se levait, et que l'ange lui enseignait comment il devait prier, et de quels termes il devait se servir.
» Lorsqu'il fut réellement éveillé , il appelle un secrétaire , et lui dicte ces paroles qu'il avait entendues : » Dieu tout-puissant, nous te prions : Dieu saint, nous te prions, nous te recommandons la justice de notre cause; nous te recommandons notre empire. C'est par toi que nous vivons , c'est de toi que nous attendons la victoire. Dieu tout-puissant, Dieu saint, exauce nos prières. Nous te tendons les mains. Exauce-nous , Dieu saint , Dieu tout-puissant, »
» On fait plusieurs copies de cette prière qu'on envoie aux colonels et aux capitaines pour qu'ils l'apprennent aux soldats. Tous, persuadés que le ciel leur promet la victoire, redou'olent de courage. Le combat est fixé aux calendes de mai ; ce jour terminait la huitième année du règne de Maximin.
» Ce prince avança ce terme d'une journée. Dès le lendemain il rangea son armée en bataille, afin de célébrer le lendemain avec plus de pompe, un jour où son empire avait commencé ; car il regardait la victoire comme certaine. Licinius, averti du meuve-
ment de son ennemi , fait prendre les armes à ses troupes et les mène au combat. Les deux armées étaient séparées par une plaine stérile, appelée Sérène. Quand elle furent en présence, les soldats de Licinius ôtent leurs casques, déposent en terre leurs boucliers, et lèvent les mains au ciel , les officiers à la tête. L'empereur commence la prière; les soldats la récitent ensuite à haute voix. 11 en résulte un bruit qui est entendu des ennemis. Trois fois la prière est répétée. Les soldats, pleins d'ardeur, reprennent leurs casques et leurs boucliers. Cependant on ménage une conférence ; Maximin ne veut point entendre parler de paix. Comme il était généreux , il méprisait Licinius , slimaginant que les soldats l'abandonneraient à cause de son avarice. C'était le motif qui lui avait fait entreprendre la guerre. Il espérait gagner par ses profusions l'armée de Licinius et l'engager à se joindre à la sienne pour marcher ensuite avec succès contre Constantin.
» Enfin les deux armées s'approchent et en viennent aux mains. Les troupes de Licinius chargent l'ennemi avec furie. Ceux-ci effrayés ne peuvent ni tirer l'épée , ni lancer le javelot. Maximin tourne autour des bataillons cl tache de gagner les soldats de Licinius à force de prières et de promesses. Il n'est nulle part écoulé. On détache de la cavalerie contre lui, et on l'oblige de se retirer parmi les siens. On taillait impunément son arn>ée en pièces, cl ses nombreuses
^égions succombaient sous les coups d'un petit nombre d'ennemis. Aucun des soldats de Maximin ne se souvenait ni de son devoir ni de sa gloire, ni des anciennes récompenses qu'il avait reçues : on eût dit qu'ils étaient venus, non pour combattre, mais pour aller volontairement à la mort, tant Dieu avait donné d'ascendant sur eux à leurs ennemis. Le champ de bataille était couvert de morts. Maximin, trompé dans ses espérances, quitta la pourpre, s'enfuit déguisé en esclave et passe la mer. Une partie de son armée est taillée en pièces, l'autre se rend au vainqueur ou cherche son salut dans la fuite. On ne rougissait point de suivre l'exemple de l'empereur, qui , en deux jours et une nuit, avait gagné Nicomédie , quoiqu'éloignée de cent soixante milles (soixante lieues ) du combat. De là il tire vers l'Orient , accompagné de sa femme , de ses enfants et de quelques uns de ses officiers. Arrivé en Cappadoce, il y rassemble les débris de son armée avec les troupes venues de l'Orient et reprend la pourpre.
» Licinius poursuivant sa victoire, Maximin se sauva dans les détroits du montTaurus, et s'y retrancha pour fermer le passage aux ennemis. Mais ceuxci, toujours victorieux, forcèrent ses retranchements, et le contraignirent de se retirer à Tarse. Là, se voyant assiégé par mer et par terre , sans espérance de secours, accablé d'inquiétude, troublé par la crainte , il regarda la mort comme le seul remède aux
maux que la colère divine faisait tomber sur lui. Après avoir bu et mangé avec excès , à l'exemple de ceux qui veulent jouir de la vie pour la dernière fois, il avala une forte dose de poison. L'estomacfétant chargé , la force du poison fut amortie ; il produisit une espèce de peste, afin que la prolongation de la vie de ce malheureux ne servît qu'à celle de ses douleurs.
» Cependant le poison, par son activité, commença à lui brûleries entrailles , lui causant des angoisses qui le rendaient furieux; en sorte qae pendant quatre jours il ramassait avec ses mains de la terre pour la manger. Dans les mouvements convulsifs qui l'agitaient , il se battait la tète avec tant de violence , que ses yeux sortuent de leur place. Devenu aveugle, il lui sembla que Dieu, accompagné de ses anges, le jugeait. Il s'écriait, comme ceux qui sont au milieu des tourments , que ce n'était pas lui qui était coupable , et qu'on devait s'en prendre aux autres. Ensuite il avouait ses crimes et priait Jésus-Christ avec larmes d'avoir pitié de lui. Ce fut par cet épouvantable genre de mort qu'il termina sa vie, au milieu des hurlements horribles qu'il poussait, comme si on l'avait brûlé (1). »
Maximin-Daja fut déclaré ennemi de la patrie au
\) l.iictiincc, (K) niorlo piMsccuUunm -iii , M, 49.
('onslan tin-lc- (ira nd . 5
nom des deux empereurs; ses statues furent mutilées et renversées. Sa veuve, qui s'était rendue à Anlioche, fut précipitée dans rOrontcs, dans les flots duquel elle avait fait précipiter tant de femmes vertueuses. Licinius fit mourir leur fils, âgé de huit ans, leur fille, qui n'en avait que sept et qui était déjà fiancée à Cadidien , fils naturel de l'empereur Galère, ainsi que Sévérien , fils de l'empereur Sévère. Mais la mort de ces victimes n'apaisa pas encore la cruauté du farouche Licinius; car tous les gouverneurs de province , plus particulièrement attachés à Maximin , furent condamnés à périr; ce fut sur leurs demandes et pour faire leur cour à ce dernier , que tant de chrétiens furent exécutés. On cite entre autres Picetius , favori de Maximien , qui l'avait fait nommer trois fois consul ; Firmilien, qui avait sévi contre le Christianisme en Palestine , Culeianus, en Egypte, et Theotknos. Ainsi la Providence permit que ces hommes , qui avaient acquis une triste célébrité par leur haine contre le Christianisme , tombassent eux-mêmes victimes de leur fureur persécutrice.
Nous avons déjà vu plus haut que Maximin avait fiiit persécuter Valérie , fille de Dioclétien et veuve de Galère , ainsi que Prisca , épouse de Dioclétien , mère de Valérie. Ces deux princesses étaient des dames très-vertueuses, qui avaient embrassé la foi chrétienne ; mais qui , subjuguées par la crainte, avaient [)lus lard sacrifié aux idoles. Depuis ce moment , le
malheur les poursuivit. Accusées de favoriser les prétentions de Candidien, que l'on croyait aspirer à la pourpre, elles furent obligées de se cacher et errèrent pendant quinze mois dans différents pays , travesties en paysannes. Elles furent enfin arrêtées à Thessalonique et décapitées , leurs corps jetés dans la mer. Ainsi périrent ces dames qui ne trouvèrent après leur apostasie que des rigueurs et enfin une mort cruelle. La Sicile et l'Afrique ne firent pas moins éclater leur joie de la mort de Maxence et de Maximin- Daja , et se félicitèrent d'être soumises au sceptre de Constantin. Les chrétiens surtout , se ressentirent de l'influence de son gouvernement. Il adressa à Anulinus , qu'il avait envoyé en Afrique en qualité de proconsul , un rescrit dans lequel il lui recommanda les chrétiens.
« Paix ! très-cher Anulinus.
Comme bien des choses prouvent que le mépris de cette religion qui honore le mieux la sainte puissance céleste, expose l'état aux plus grands dangers , qu'au contraire, dans les contrées où cette religion est reçue et suivie comme elle le mérite, le nom romain a été , par la faveur du ciel , l'objet des bienfaits les plus signalés qui se sont aussi répandus sur tous les événements de la vie humaine , il nous a plu d'ordonner ({ue ces honimos (\\\\ s'occupent avoc une sainteté
convenable de leurs fonctions, reçoivent une récompense pour leurs travaux. C'est pourquoi , très-cher Anulinus , nous voulons que, dans la province dont l'administration vous est confiée; les hommes qui, dans l'Eglise catholique gouvernée par Cécilien (hommes qu'on appelle clers), se consacrent au service divin , soient exemptés de toutes les charges publiques, afin qu'ils ne soient point détournés de leur saint ministère par erreur ou éloignés du culte qu'ils doivent à Dieu; mais qu'ils puissent au contraire s'occuper sans gêne de la loi divine ; car il est évident combien leur culte est utile au bien public. Adieu , cher Anulinus ! »
Constantin écrivit aussi à Cécilien, évêque de Carthage, une lettre qui mérite d'être rapportée et qui prouve sa vive sollicitude pour l'Eglise. La voici :
« Constantin Auguste à Cécilien , évêque de Carthage.
« Dans le dessein que nous avons de donner à certains ministres de la religion catholique , cette religion sainte et légitime, dans les provinces d'Afrique, de Numidie et de Mauritanie , de quoi fournir aux dépens , nous avons envoyé ordre à Ursus, receveur général de l'Afrique , de vous remettre trois mille bourses. Vous aurez soin de les faire distribuer à
ceux qui vous seront indiqués par le rôle que vous adressera Osius. Si la somme ne vous paraît pas suffisante pour satisfaire à notre zèle , demandez sans hésiter à Héraclide, intendant de nos domaines , tout ce que vous jugerez nécessaire ; il a ordre de ne rien vous refuser, et comme nous avons appris que des hommes inquiets et turbulents s'efforcent de corrompre le peuple de l'Eglise sainte et catholique, par des insinuations fausses et perverses , sachez que nous avons recommandédevivevoixàAnulinus, proconsul, et à Patrice , vicaire des préfets , de remédier à ces désordres avec toute la vigilance. Si donc vous vous apercevez que ces gens persistent dans leur folie , adressez-vous aussitôt aux juges que nous venons de vous indiquer, et faites-leur votre rapport, afin qu'il les châtient selon l'ordre que nous leur en avons donné. Que le grand Dieu vous conserve pendant longues années. »
La somme que Constantin mit à la disposition de Cécilien dépassait cent mille écus de notre monnaie , et paraît avoir été destinée à l'entretien des Eglises et aux besoins du culte. 11 est hors de doute que Osius dont il est question dans cette lettre , était l'évéquede Cordouequc l'empereur aimait beaucoup, auquel il confia la distribution de ses aumônes et qu'il consultait dans les alfaires concernant la religion. Les hommes qui troublaient alors les églises
d'Afrique, étaient les donatistcs dont Constantin connaissait les menées et dont il voulait étouffer le schisme naissant (1).
(i) Les donatistes s'étaient emparés de l'Eglise, parce qu'ils prétendaient que l'ordination de Cécilien était nulle , attendu qu'il avait été ordonné par Félix, évoque d'Aptunge, qui était traditeur; ils furent donc conduits naturellement à nier la validité des sacrements donnés par les hérétiques et par les pécheurs.
De ce que les sacrements administrés par les pécheurs étaient nuls, il s'ensuivait que l'Eglise était composée de justes ; que par conséquent Cécilien , Félix d"Agtunge ; qui l'avait ordonné , le pape Miltiade , qui l'avait absous , et plusieurs de ses confrères , ayant été convaincus de crimes, devaient être déposés et chassés de l'Eglise : que leurs crimes les avaient fait cesser d'être les membres de l'Eglise; que tous ceux qui les avaient soutenus et qui avaient communiqué avec eux , s'étaient rendus complices de leurs crimes en les approuvant, et qu'ainsi non-seulement l'évéque d'Afrique , mais aussi que toutes les églises du monde qui s'étaient liées de communion avec les églises du parti de Cécilien, ayant été souillées , elles avaient cessé de faire partie de la véritable Eglise de Jésus- Christ, laquelle avait été réduite au petit nombre de ceux qui n'avaient point voulu avoir de part avec les prévaricateurs , et qui s'étaient conservés dans la pureté.
Us croyaient donc que l'Eglise n'était composée que de justes, et qu'ils étaient celte Eglise. Toute la dispute des catholiques et des donatistes se réduisait a ces trois questions :
10 Si Félix était coupable des crimes qu'on lui imputait.
L'année 313 (levaient avoir lieu des jeux séculaires (c'était la cent-dixième depuis qu'ils avaient été
21 Si, supposant qu'il en fiil coupable, il avait pu ordonner validenicnt Cécilien.
30 Si l'Eglise n'était composée que de justes et de saints , ou si elle était composée de bons et de méchants
Les crimes imputés h. Félix n'ont jamais été prouvés.
La doctrine de l'Eglise a toujours été que les sacrements administrés par les hérétiques et les pécheurs, quand ceuxci ont eu l'intention de les administrer en conservant la matière et la forme prescrites , sont valides.
Les donatistes prétendaient que l'Eglise n'était composée que de justes, et ils le prouvaient par les caractères que lui donnent les prophètes et par les images sous lesquelles ils l'annoncent. Isaïe nous la représente , disaient-ils, comme une ville sainte dans laquelle aucun impur ou incirconcis ne doit être admis ; elle doit contenir un peuple saint.
Le cantique dos cantiques nous la peint sous l'emblème d'une femme sans défaut, et dans laquelle il n'y a rien à reprendre.
Le Nouveau Testament était encore plus clair et plus précis, selon les donatistes; saint Paul dit expressément que Jésus- Chrisl a aimé son Eglise, qu'il l'a sanctifiée, qu'elle est pure et sans tache.
Ils prétendaient que la vraie Eglise était composée d'un petit nombre de justes; que la grande étendue n'était point essentielle à la vraie Eglise ; qu'elle avait été renfermée dans Abraham, Isaac et Jacob ; qu'elle était désignée dans l'Ecriture sous l'emblôme d'imc porte étroite , par laquelle peu de monilo entiait , etc., e(c
célébiés [)ar l'emiicreur Sévère, sous les consuls Cilon et Libon), Ceux qui avaient été célébrés sous
Ils justifiaient lour schisme par l'exemple d'Elie et d'Elisée, qui n'avaient point communiqué avec les Samaritains; ils s'appuyaient sur ce que Dieu dit, par la bouche d'Aggée, qu'il déteste une nation souillée par le péché, et que tout ce qu'elle offre est souillé.
Les catholiques firent voir que les donatistes étaient dans l'erreur sur la nature et sur l'étendue de l'Eglise. Ou leur prouva que l'Eglise était dans l'Ecriture comme une société qui renfermait les bons et les méchants ; que Jésus-Christ l'avait lui-même représentée sous ces traits.
Tantôt c'est un filet jeté dans la mer, et qui renferme toutes sortes de poissons ; tantôt c'est un champ où l'homme ennemi a jeté de l'ivraie; d'autres fois c'est une aire qui renferme de la paille mêlée avec le bon grain.
L'ancienne Eglise renfermait les péchetn-s dans son sein; Aaron et Moïse ne firent point de schisme, et cependant l'Eglise d'Israël contenait des sacrilèges. SaUl et David appartenaient à l'Eglise de Juda ; il y avait de mauvais prêtres et de mauvais Juifs dans l'Eglise judaïque, et dans la môme société dont Jérémie, Isaie, Daniel, Ezéchiel étaient membres.
Saint Jean ne se sépara point de la communion des pécheurs; il les regarda comme étant dans l'Eglise , malgré leurs péchés : c'est l'idée que saint Paul nous donne de l'Eglise; et le culte, les prières, les cérémonies aussi anciennes que l'Eglise même , supposent qu'elle renferme des pécheurs.
Tous les endroits dans lesquels l'Eglise nous est représentée comme une sociélé pure, dont les pécheurs sont exclus,
rcnipereur Philippe no furent qu'une fôle extraordinaire instituée pour solenniser la millième année depuis la fondation de Rome; mais l'empereur Constantin laissa ce temps s'écouler sans songer à ces jeux , qui étaient empreints de superstitions païennes auxquelles la nouvelle religion qu'il professait ne lui
(loivonl s'entendre de l'Eglise triomphante, selon saint Augustin.
Sur la terre, elle est une société religieuse, composée (l'iiommes unis extérieurement par la communion des mômes sacrements, par la soumission aux pasteurs légitimes, et unis intérieurement par la foi , respcrancn ot la charité.
On peut donc distinguer dans l'Eglise une partie extérieure et visible, (|ui est comme le corps de l'Eglise , ot une partie intérieure , invisible, qui est comme l'ûmo de l'Eglise.
Ainsi si l'on ne considère que la partie intérieure de l'Eglise, on peut dire que les hérétiques et les pécheurs n'apparlicniient point h l'Eglise ; mais il n'est pas moins vrai qu'ils appartiennent au corps de l'Eglise ; et c'est ainsi qu'il fallait expliquer los différents endroits dans lesquels saint Augustin et , après lui , plusieurs théologiens disent que les pécheurs no sont point membres de l'Eglise. Los catholiques prouvaient avec force et évidence qu'une société renferniée dans une parliç 'le l'Eglise d'Afrique ne pouvait élre la \raie Eglise (i).
(\\ Ditlioiiiiaire des liOrtsics , arliilc Dnii.idaii-.
permettait plus de prendre part. Zosimc lui en fit de grands reproches , et prétend que l'omission de ces jeux fut la cause de la décadence de l'empire romain.
LoRSQu' APRÈS une grande révolution , le pcuplo , délivré tout à coup du jouf; de l'oppression , savoure avec délice les bienfaits de la paix et d'une sage liberté après lesquels il a long-temps soupiré , tous les cœurs se livrent à la joie , et celte joie devient plus vive à proportion que fut grande aussi la tyrannie sous laquelle il gémissait. Quand cette liberté s'applique aussi à la religion, ce bien suprême de l'homme, alors la félicité publique est à son ("omble , et le prince qui a été l'instrument des miséricordes de
Dieu envers les nations devient l'objet de l'amour des citoyens, et recueille une gloire d'autant plus pure qu'il s'attache avec plus de soin h seconder les vues de la Providence et à assurer le bonheur de ses sujets. Telle fut la situation d'une grande partie de l'empire romain après la victoire de Constantin sur le tyran Maxcnce et ses satellites.
L'historien Eusèbe nous retrace l'élan de l'ivresse publique que firent éclater les chrétiens lorsqu'ils apprirent que la paix publique venait enfin d'être assurée et proclamée solennellement. Partout on vit des églises s'élever comme par enchantement. Celles qui avaient été fermées se rouvrirent ; d'autres , qui avaient été démolies en partie, sortirent des ruines. La foule des fidèles s'y porta avec un zèle et un enthousiasme difficiles à décrire pour les orner et les enrichir des vases nécessaires à la célébration des saints mystères. Ecoutons Fleury parlant de ces basiliques et de leur dédicace :
« Les chrétiens, se voyant en liberté après tant de persécutions , regardaient avec étonnement les merveilles de la puissance divine, et une sainte joie éclatait sur leurs visages. A la place des églises ruinées , on en bâtissait partout des nouvelles, plus grandes et plus belles. Leurs dédicaces étaient des fêtes magnifiques : les évêques s'y assemblaient en gr^nd nombre , les peuples y accouraient en foule , tout âge , tout sexe y prenait part. La rencontre des parents et
des amis , qui se retrouvaient après une longue séparation, rendait plus sensible l'union des mertibres de l'Eglise , et ils chantaient tout d'une voix des cantiques d'alcgresse. Les prélats s'appliquaient aux saintes cérémonies , qu'ils accomplissaient religieusement, et principalement les symboles mystiques de la passion du Sauveur, c'est-à-dire le saint Sacrifice, et, si l'on veut , le Baptême. Ils occupaient le peuple du chant des Psaumes et de la lecture des saintes Ecritures. Les plus éloquents d'entre eux prononçaient des panégyriques, c'est-à-dire des discours de louanges et d'actions de grâces , pour entretenir saintement la joie de l'assemblée.
I) Entre les églises qui furent bâties en ce commencement de liberté , nous avons la description particulière de celle de Tyr, dont Paulin était évoque. Ellle avait été ruinée comme les autres , et les infidèles avaient pris à tâche d'en défigurer même la place, en y amassant toutes sortes d'immondices. Quoiqu'il fût facile de trouver une autre place , l'évêque Paulin aima mieux faire nettoyer celle-ci , pour rendre plus sensible la victoire de l'Eglise. Tout son peuple contribua libéralement avec une sainte émulation : ils mirent tous la main à l'œuvre, l'évêque tout le premier; et ce nouveau bâtiment fut plus grand et plus magnifique que l'ancien qui avait été ruiné.
» Celle église est la première dont nous trouvions la description ; mais celles que nous voyons inconti-
— sérient après dans les autres pays y sont si conformes qu'elles paraissent avoir été bâties sur le même modèle, qui par conséquent venait d'une tradition plus ancienne.
» Voici donc quelle était l'église de Tyr. Une enceinte de murailles renfermait tout le lieu Saint , dont l'entrée était un grand portail tourné à l'Orient, si élevé qu'il paraissait de fort loin , attirant les regards des infidèles comme pour les appeler à l'église. On entrait d'abord dans une grande cour carrée , environnée de quatre galeries soutenues de colonnes , entre les colonnes était un treillis de bois , en sorte que les galeries étaient fermées , mais à jour. Là s'arrêtaient ceux qui avaient encore besoin des premières instructions. Au milieu de la cour, et vis-à-vis l'entrée de l'église, étaient des fontaines qui donnaient de l'eau en abondance , afin que l'on pût se laver avant que d'entrer, et pour être des symboles de la' purification ''spirituelle. Ayant passé la cour, on trouvait le portail de l'église , ouvert aussi vers l'Orient par trois portes : celle du milieu était beaucoup plus haute et plus large que les deux autres. Ses battants étaient de cuivre avec des liaisons de fer , ornés de sculptures agréables. Par cette principale porte on entrait dans la nef ou le corps de la basilique , et par les autres dans les bas côtés ou galeries qui l'accompagnaient de part et d'autre , et au-dessus desquelles étaient des fenêtres fermées seulement de
treillis de bois d'un ouvrage délicat avec divers ornements; car dans les pays chauds les vitres ne son? pas d'usage.
» La basilique était grande et élevée, soutenue de colonnes beaucoup plus hautes que celles du pérystile : le dedans était bien éclairé et brillait de tous côtés, orné des matières les plus précieuses et des ouvrages les plus exquis. Elle était pavée de marbre en de très-beaux compartiments, couverte de bois de cèdre que le voisinage du Liban fournissait en abondance. Au fond on y voyait des trônes, c'est-à-dire, des sièges fort élevés pour les prêtres et pour l'évèque au milieu d'eux. Ces sièges étaient disposés en demi-cercle qui enfermait l'autel par derrière; car il n'y en avait qu'un seul , en sorte que l'èvêque , dans les prières, regardait le peuple en face et était tourné à l'Orient. Le sanctuaire était fermé au peuple par une balustrade ou treillis de bois orné de sculptures d'une délicate5^6 admirable; tout le reste de la basilique était rempli de bancs rangés avec un grand ordre. Des deux côtés en dehors étaient de grandes salles et d'autres pièces destinées pour les catéchumènes, comme le baptistère et les lieux où on les instruisait. On peut aussi compter entre ces pièces, la diaconio, la sacristie, la salle d'audience et d'autres semblables nommées en d'autres églises. Ces pièces avaient des portes de comnuinication pour entrer rlaiis la basilicjue par les bas côtés. L'église
ainsi accompagnée, était enfermée d'une muraille pour la séparer de tous les lieux profanes.
» A la dédicace de celte église de Tyr , Eusèbe , évoque de Césarée en Palestine et successeur d'Agapius, prononça un panégyrique devant un peuple nombreux et en présence de plusieurs évoques auxquels il adressa la parole, particulièrement à Paulin, évêque de la ville, vénérable vieillard et son ami particulier. Il commença en ces termes :
« O amis de Dieu et pontifes qui portez la sainte tunique et la couronne de la gloire céleste, qui avez l'onction divine et la robe sacerdotale du Saint- Esprit. »
Ces paroles semblent montrer que dès-lors les évêques portaient quelques ornements au moins dans les églises, d'autant plus qu'il est souvent parlé de leur couronne. Il s'étend ensuite sur les merveilles de Dieu qui leur étaient connues, non plus par le rapport de leurs pères, mais par le témoignage de leurs propres yeux. Il décrit la persécution et relève la puissance de Jésus-Christ qui a rendu son église plus florissante de jour en jour, malgré la guerre que tous les hommes lui ont faite pendant des siècles entiers; qui a dompté les nations barbares les plus farouches, et étendu son empire jusqu'aux extrémités de la terre. Il marque comme la merveille la plus extraordinaire ce qu'on n'avait point encore vu, que les empereurs môme connaissaient le vrai Dieu ; ce qui fait croire
que ce discours a été prouoncé lorsque ia bonne intelligence dà Constantin et de Licinius durait encore. « Vers le même temps Eusèbe écrivit son grand ouvrage de la Préparation et de la Démonstration de l'Evangile, adressé à ïhéodote qtie l'on croit être l'évoque de Laodicée en Syrie, dont Eusèbe fait réloge dans son histoire. C'est un corps entier de controverses contre les païens et les juifs , pour montrer que les chrétiens n'ont pas reçu l'évangile par une foi aveugle et une crédulité téméraire; mais qu'après un examen sérieux , ils ont été persuadés par de solides raisons et déterminés par un jugement bien fondé , à quitter le paganisme dans lequel ils avaient été élevés, pour embrasser la doctrine des Hébreux, sans s'assujettir aux cérémonies judaïques. Le Traité de la Préparation a pour sujet la première partie. 11 démontre pourquoi les chrétiens ont rejeté la doctrine des Grecs et des autres païens , pour s'attacher à celle des Hébreux. Le Traité de la Démonstration prouve l'autre partie : pourquoi , ayant embrassé la doctrine des Hébreux , nous n'observons pas la loi (le Moïse ; en un mot , quelle est la différence entre les chrétiens et les juifs.
La Préparation est divisée en (piinze livres , dont les six premiers contiennent la réfutation du paganisme ; les neuf suivants montrent rexcellencc de la doctrine des Hébreux. 11 propose d'abord la théologie fabuleuse des nations les plus célèbres, c'est-à-
dire des Phéniciens , des Egyptiens , des Grecs , des Romains; et , de peur qu'on ne l'accuse de leur en imposer, il rapporte les propres paroles de leurs auteurs, de Diodore de Sicile, de Sanchoniatlion , cité par Philon , Byblien ; de Manéthon , Egyptien ; de Dcnys d'Halicarnasse. Après avoir montré l'absurdité de ces fables et de leurs suites , c'est-à-dire des cérémonies superstitieuses et des mystères infâmes dont elles étaient le fondement , il réfute là théologie allégorique de quelques philosophes, qui , dans les derniers temps , s'étaient avisés de donner des sens mystérieux aux fables les plus grossières , et de les expliquer par la physique. Eusèbe montre , au contraire , que la vraie théologie des païens n'était que les fables prises au pied de la lettre , comme les poètes les avaient proposées , et que , suivant niême les allégories des physiciens, c'était toujours une idolâtrie grossière , puisque , sous les noms des dieux et des déesses , on n'aurait adoré que les astres et les éléments , enfin des corps et de la matière. Ces philosophes mystérieux , dont le plus célèbre est Porphyre , ruinaient l'idolâtrie en la voulant rendre raisonnable; car ils mettaient un dieu souverain, au-dessous duquel étaient d'autres dieux subalternes, puis des démons bons et mauvais , et enfin des héros. Il n'y avait que les mauvais démons qui demandassent des sacrifices sanglants; ils étaient aussi les auteurs des oracles, des divinations et de toute la
magie : or ces philosophes enseignaient qu'il fallait renoncer au culte des démons pour servir le dieu souverain , et ce dieu était si grand selon eux , que tout culte extérieur, même de paroles, était indigne de lui; ainsi il ne devait plus rester parmi les hommes de marque sensible de religion.
Eusèbe s'attache en particulier à réfuter les oracles, comme ce qui retenait le plus les peuples dans leurs anciennes superstitions. Il les combat, et toute divination en général , par les raisons des philosophes grecs épicuriens et péripatéticiens, et il examine en détail les oracles célèbres pour en montrer l'illusion. Enfin il détruit l'opinion du destin, sur laquelle ils étaient fondés , montrant par les philosophes que cette opinion détruit le libre arbitre.
Il passe ensuite aux Hébreux et montre l'excellence de leur doctrine en la comparant avec ce qu'il a rapporté des autres naiions.,.. Il décrit l'excellence de la loi de Moïse par les témoignages de Philon , de Josèphc et d'un autre Juif célèbre , nommé Aristobule. Il montre que les Juifs et leur hisioire n'ont pas été inconnus aux Grecs, en rapportant les passages dos auteurs grecs qui en ont parlé. Il prouve, par leur propre aveu , qu'ils avaient emprunté tous les arts, les lettres et les sciences de ceux qu'ils nommaient barbares , et en particulier des Hébreux; il démontre l'anliquilé de Moïse et des pro|)luHes audessus des auteurs grecs', par ce qu'en avaient déjà
écrit Africain, Talien et Clément d'Alexandrie. Pour montrer de plus en plus avec combien de raisons nous avons préféré les traditions hébraïques aux grecques; il fait voir la conformité des sentiments des plus célèbres philosophes avec les Hébreux , et commence par Platon, comme le plus excellent de tous; il se sert même de son autorité pour montrer l'impiété de la théologie fabuleuse des poètes , et la nécessité do soutenir la vérité aux dépens de notre vie.
« Quant aux philosophes , dont la doctrine ne s'accorde pas avec la nôtre , il montre combien ils s'accordent peu entre eux et les combat les uns par les autres. Il s'attache en particulier à réfuter Aristote comme le plus dangereux , et à montrer l'inutilité de la physique et de la philosophie des païens que les chrétiens ont rejeiées , non par ignorance , mais par un mépris bien fondé.
» La Démonstration évangélique contient principalement la controverse contre les Juifs.... Il fait voir combien Jésus-Christ est au-dessus de Moïse, et il s'attache à prouver sa divinité contre ceux qui ne croient pas aux Saintes Ecritures. La pureté de sa morale et de ses miracles prouvent qu'il n'est ni un imposteur ni un pur homme. On ne peut révoquer en doute qu'il ait foit des miracles, si l'on considère la simplicité de ses disciples, leur bonne foi, leur désintéressement, leur persévérance jusqu'à la mort,
r impossibilité qu'ils aient conçu le dessein de tromper le monde , ni qu'ils y aient réussi. (3n ne peut attribuer à la magie les miracles de Jésus-Christ, si l'on en considère l'effet , qui n'est que d'établir la vertu et la piété ; les oracles même des faux dieux , rapportés par Porphyre , le reconnaissaient pour un saint personnage dont l'âme était heureuse dans le Ciel. »
Pendant que les savants défendaient la religion par leurs écrits , il y avait des saints qui , sans briller par l'éclat de leurs lumières , la soutenaient par leurs vertus et leurs miracles. De tout temps il y eut des hommes , qui, pour parvenir à une plus grande perfection , renonçaient à toutes les douceurs de la vie, se retiraient dans les déserts , ne vivant que pour Dieu seul. Déjà , du temps de l'ancienne loi et pendant la persécution d'Anliochus Epiphanes, plusieurs Israélites allaient chercher un asile dans les lieux retirés, pour rester fidèles à la loi. Saint Paul en a dit : « Les uns ont été cruellement tourmentés, ne voulant point racheter leur vie présente, afin d'en trouver une mcilieure dans la résurrection; les autres ont souffert les moqueries et les fouets, les chaînes et les prisons ; ils ont été lapidés , sciés , éprouvés de toutes manières; ils sont morts par le tranchant de l'épéc; ils étaient vagabonds, couverts de peaux de brebis et de peaux do chèvres , étant al):uidonnés, affligés . persécutes , eux dont le monde
n'était pas digne ; ils ont passé leur vie errant dans les déserts et les montagnes , et se retirant dans les antres et les cavernes de la terre (1). »
Parmi ceux qui s'enfuirent dans le désert au temps de la persécution de l'empereur Dèce , l'histoire nomme saint Paul, qui parvint à un âge très-avancé, ainsi que saint Antoine, saint Amon, saint Pacôme, et une foule d'autres dont il ne nous est pas possible de parler plus au long dans cette histoire ; car le récit de leur vie si belle et si intéressante nous éloignerait de notre sujet.
Nous avons vu plus haut que l'empereur Constantin adressa une lettre à Anulinus, proconsul d'Afrique , dans laquelle il lui recommanda les affaires de l'Eglise catholique. Saint Augustin nous a conservé la répose de ce magistrat au monarque, auquel il écrivit qu'après avoir fait connaître à Cécilien et au clergé soumis à cet évêque les dispositions bienveillantes du prince, il vit, quelques jours après , arriver chez lui quelques personnes suivies d'une foule de peuple, qui lui remirent une plainte contre ce même Cécilien. Ces gens, qui avaient fait un schisme avec l'Eglise catholique, eurent le front d'usurper aussi le titre de catholiques et firent ordonner Ma-
(i) Epiire de S. Paul aux Hébrouv. ch. XI . v. 35 , 38.
jorin évêque de leur parti. Ce mémoire était ouvert et contenait ces mots écrits sur le paquet :
« Nous vous prions , Constantin , très-puissant empereur , vous qui êtes d'une race juste , dont le père fut le seul entre les empereurs qui n'ait point persécuté les chrétiens, que, puisque la Gaule est exempte de ce crime , vous nous fassiez donner des juges de la Gaule pour juger les différents que nous avons en Afrique avec les autres évêques. Donné par Lucien, Nassutius, Capiton, Fidentius et les autres évêques du parti Majorin. »
L'empereur, après avoir lu ce mémoire , ainsi que la relation d'Anulinus, écrivit à ce dernier d'envoyer (x^cilien et ses adversaires , chacun avec six clercs de son parti , pour se trouver à Kome au mois d'octobre et y être jugés par des évêques. Il adressa en même temps une lettre au pape saint Sylvestre et à Marc, que l'on croit être celui qui fut pape après ce dernier; il y dit entre autres :
« J'ai jugé à propos que Cécilien aille à Kome avec dix évêques qui l'accusent et dix autres qu'il croira nécessaires pour sa cause, afin que, en présence de vous, de Kéticius, de Materne et de INIarin , vos collègues , à qui j'ai donné ordre de se rendre à Kome au plus tôt pour cette affaire, il puisse être entendu comme vous savez qu'il convient à la très-sainte loi. » (]es trois derniers étaient des évêques gaulois.
Cécilien avec les dix évêques catli<)li([uoset les dix
du parti opposé , qui avaient à leur têto Donat , évêquo des Cases-Noires , se trouvèrent à Rome au jour indiqué , et s'assemblèrent , au palais de Latran , le 2 octobre 313, qui était un vendredi. Le pape Miltiade présidait l'assemblée. Ensuite étaient assis les trois évêques des Gaules , Réticius d'Autun , Materne de Cologne et Marin d'Arles; puis quinze évêques d'Italie, Méroclès de Milan, Slemnius de Rimini, Félix de Florence , Gaudence de Pise, etc. L'ordre de cette séance est remarquable, particulièrement en ce que les trois évêques gaulois y tiennent le premier rang, et qu'entre les Italiens, les évêques d'Oslie et de Preneste, quoique suffragants du pape, n'ont point de rang particulier.
On travailla trois jours avec des notaires qui rédigeaient en même les actes. Le premier jour les juges s'informèrent quels étaient les accusateurs et les témoins qui devaient déposer contre Cécilien. Les évêques du parti deMajorin présentèrent un mémoire d'accusations et prétendirent que tout le peuple de Carthage l'avait accusé. Mais les juges ne purent pas avoir égard à ce mémoire, parce qu'il ne contenait que des accusations vagues sans préciser d'accusateur certain. Ils demandèrent des témoins pour soutenir l'accusation, mais les personnes que Donat et les autres évêques du parti de ^îajorin produisirent, déclarèrent n'avoir rien h dire contre Cécilien. Ensuite Cécilien accusa Donat d'avoir commencé
le schisme à Carthage du vivant de Mensurius , d'avoir rebaptisé, d'avoir imposé de nouveau les mains à des évêques tombés dans la persécution ; enfin il ajouta que Donat et ses collègues avaient soustrait les accusateurs et les témoins amenés par eux-mêmes d'Afrique, tant leur calomnie était évidente. Donat avoua d'avoir rebaptisé les personnes et d'avoir imposé les mains aux évêques tombés. Il promit ensuite de représenter les personnes nécessaires à cette cause ; mais , malgré ces promesses, il n'en fit rien , se retira et n'osa plus reparaître au concile , dans la crainte d'être condamné, lui qui avait fait un si long voyage pour faire condamner Cécilien.
Le second jour on présenta un libelle de dénonciation contre Cécilien. Les juges le lurent, entendirent les personnes qui l'avaient remis , mais il n'y eut rien de prouvé.
Le troisième jour , les juges examinèrent les actes du concile tenu à Carthage par soixante-dix évêques qui avaient condamné Cécilien et ceux qui avaient procédé à son ordination. Ce concile fut jugé par Miltiade et ses collègues comme entaché d'un grand vice: Cécilien y avait été condamné sans y avoir assisté et sans avoir été entendu. — Après avoir mûrement examiné toutes les questions, le concile de Uome déclara Cécilien innocent et approuva son ordination ; Donat des Cases-Noires fut au contraire condamné comme auteur de tous ces maux d'après
sa propre confession. Les autres évêques furent laissés dans leurs sièges, à condition de renoncer au schisme; de sorte que dans tous les lieux oîi il y avait deux évêques, l'un ordonné par Cécilien , l'autre par Majorin, on conserverait celui qui aurait été ordonné le premier et on donnerait au second une autre église à gouverner.
Voilà le jugement du concile de Borne, remarquable par son esprit de sagesse et sa condescendance pour le bien de la paix à l'égard des évêques d'Afrique. Chaque évêque juge y avait dit son avis , selon la coutume ; le pape Miltiade prit ses conclusions en ces termes :
« Puisqu'il est constant que Cécilien n'a point été accusé par ceux qui étaient venus avec Donat, comme ils l'avaient prorais , et qu'il n'a été convaincu d'aucun grief, je suis d'avis qu'il soit conservé dans tous ses droits et dans la communion de l'église. »
Le pape et les autres évêques rendirent compte à l'empereur Constantin de ce jugement et lui envoyant les actes du concile , lui mandèrent que les accusateurs de Cécilien étaient aussitôt retournés en Afrique. — Le pape Miltiade mourut trois mois après et Silvestre lui succéda.
Les Donaiistes s'élevèrent contre les décisions du concile de Rome, sous prétexte que l'affaire n'avait pas été examinée avec assez de soin. C'est l'éternel refrain de tous les novateurs de chercher à éluder les
décrets de leurs juges. Ceux-ci s'adressèrent à l'empereur Constantin auprès duquel ils calomnièrent Cécilien ; mais leur haine se déchaîna surtout contre Félix, évêque d'Aptunge qui lui avait imposé les mains et qu'ils décrièrent comme traditeur (1).
Constantin aurait du imposer silence aux clameurs de ces hommes de parti et maintenir les décisions des évêques réunis par ses ordres à Rome, mais au lieu d'en agir ainsi , il chargea Elien , proconsul d'Afrique, de faire de nouvelles informations sur les lieux même pour savoir si Félix d'Aptunge était en effet coupable du grief dont on l'accusait. L'affaire fut donc instruite juridiquement ; on entendit de nombreux témoins , on interrogea les magistrats et les officiers d'Aptunge, et l'innocence de Félix fut reconnue de nouveau ; ses accusateurs au contraire furent convaincus d'avoir falsifié des actes et des lettres. Un secrétaire du magistrat, nommé Ingentius, dont les ennemis de Félix s'étaient servis, découvrit l'imposture; le procès-verbal fut envoyé à Constantin.
Quoique l'issue de cette information dût prouver à ce prince jusqu'à l'évidence de quel côté étaient les torts, il ne voulait cependant pas prononcer en der-
(i) On appelait ainsi ceux d'entre les cliicticns qui , du temps des persécutions, avaient ou la f^iiblesse de livrer aux païens les Saintes Ecritures.
nier ressort, et convoqua un nouveau concile à Arles. Il chargea Ablavius (selon d'autres Elasius) , vicaire d'Afrique, d'enjoindre à Cécilien et à ses accusateurs de se rendre dans cette ville avant le lei" août , et lui ordonna de leur fournir des voitures pour les conduire par l'Afrique , la Mauritanie et l'Espagne. Constantin adressa aussi une circulaire aux évêques dans laquelle il exposa ce qu'il avait déjà fait pour la paix, puis il ajouta :
« Comme nous avons convoqué les évêques d'un grand nombre de lieux différents pour se rendre à Arles aux calendes d'août, nous avons cru devoir aussi vous mander de vous rendre au même lieu dans le même terme avec deux personnes du second ordre, telles que vous jugerez à propos de les choisir et trois valets pour vous servir dans le voyage. Lalronien, gouverneur de Sicile, vous fournira une voiture publique. »
Cette lettre était adressée à Chrestus , évêque de Syracuse.
Les évêques convoqués se trouvèrent réunis à Arles au temps fixé. Leur nombre n'est point connu : on sait seulement qu'il s'y trouva seize prélats des Gaules, plusieurs d'Italie et d'Espagne, deux de la Grande- Bretagne, celui d'York et celui de Londres, un assez grand nombre d'Afrique. Le pape Silvestre n'y assista pas, mais y envoya quatre légats, deux prêtres et deux diacres.
— lOJ —
On examina de nouveau les accusations contre Cccilien et la cause do Félix. On ne put trouver de preuve que ce dernier eût livré les saintes écritures. Tous deux furent déclarés innocents, et leurs accusateurs les uns congédiés avec mépris , les autres condamnés.
Lorsque l'affaire fut décidée , les pères du concile profitèrent de cette assemblée pour faire diiïérens canons concernant la discipline de l'Eglise qu'ils adressèrent au pape Silvestre avec une lettre synodale, dans laquelle ils lui donnent le nom ûc Rcligiosissime jmpa , pape très-religieux. Après avoir dit qu'ils avaient été convoqués par l'empereur et qu'ils avaient convoqué les donalisles , ils ajoutent :
« Plût à Dieu, notre très-cher frère, que vous eussiez assisté à ce grand spectacle, leur condamnation eût été plus sévère et notre joie plus grande; mais vous ne pouvez quitter ces lieux où les apôtres président et où leur sang rend continuellement gloire à Dieu. Nous n'avons cru toutefois devoir seulement traiter du sujet pour lequel nous nous étions assemblés, nous avons fait divers règlemens en |)résence du Saint-Esprit et de ses anges, et suivant ses mouvements. Et nous avons cru que selon l'ancien usage, c'était à vous principalcMncnt à les notifier aux autres, puisque vous avez la plus grande part dans le gouvernement de l'Eglise (1), »
[i) Apiil Kiiioiiiuiii g
Les actes de ce concile sont parvenus en entier jusqu'à nous : en voici les principales dispositions.
Le premier canon porte , que la Pâque sera observée par tout le monde en un seul jour , et que le pape en écrira des lettres à tous les évêques pour les en instruire. Ce règlement était nécessaire à cause de ceux qui célébraient encore ce jour le quatorzième de la lune. Il paraît que ce canon fut suivi depuis cette époque , dans tout l'occident , tandis que dans quelques provinces de l'Orient, les chrétiens continuaient à célébrer les pâques le même jour que les Juifs , n'importe le jour auquel tombât cette solennité , jusqu'à ce que le concile général de Nicée déterminât ce jour pour toute la chrétienté.
Il est dit ensuite que les ministres de l'Eglise doivent demeurer dans les lieux où ils auront été ordonnés, et s'ils les abandonnent pour aller ailleurs, ils seront déposés.
Quand un évêque étranger vient en une ville , on dort lui céder un autel pour offrir le saint sacrifice. Aucun évêque ne doit s'attribuer d'ordonner tout seul des évêques , il 4oit en prendre sept autres pour l'assister , ou au moins trois.
Les fidèles qui conduisent des chars au cirque et les gens du théâtre , tant qu'ils exerceront cette profession , seront privés de la communion.
l'ous les chrétiens , même les gouverneurs des provinces , devaient seiprémunir d'un certificat (iitleras
ecclesiasticas communicatorias) de leur évoque quand ils voyageaient , pour attester qu'ils étaient dans sa communion ; les gouverneurs pouvaient être excommuniés comme les autres.
Le prêtre qui aura été convaincu publiquement d'avoir livré les saintes Ecritures ou les vases sacrés , sera déposé.
Tont chrétien qui après avoir apostasie, ne se présentera pas à l'Eglise pour recevoir la pénitence canonique, ne recevra pas les derniers sacrements jusqu'à ce qu'il ait fait pénitence.
Les vierges chrétiennes qui ont épousé des païens, doivent être exclues pendant quelque temps de la communion des fidèles. »
Tels sont les principaux canons de ce concile faits par des évêques qui étaient presque tous des hommes d'un très-grand mérite.
C'était une chose naturelle et fort sage de voir les évêques profiter du repos dont jouissait l'Eglise pour réunir des conciles pour statuer sur une foule de points de discipline; leurs décisions sont toutes empreintes d'un esprit de douce fermeté et d'un vif désir de procurer la gloire do la religion. A peu près à cette même époque furent célébrées deux autres assemblées, le concile d'Ancyre, capitale de la Galalic, et celui de Néocésaréc dans le Pont. Les deux furent présidés par Vitalis, évoque d'Antioclic. Les canons pénilcntiaux de ces deux réiniions bonl très-remai quables.
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Nous apprenons par une lettre adressée par saint Augustin à Janvier , évoque et chef des donaiistes, qu'après la décision du concile d'Arles , une foule de ces derniers abandonnèrent le schisme et rentrèrent dans le sein de l'Eglise catholique ; d'autres au contraire , s'élevant contre cette décision , en appelèrent à l'empereur. On ne peut douter que les évêques réunis à Arles n'aient écrit à Constantin pour lui transmettre leurs actes ; mais il nous en reste une de ce prince lui-même , adressée à ces mêmes évêques et dans laquelle il reproche aux donatistes leur témérité de s'être soustraits aux décisions d'un concile, pour avoir recours à l'autorité impériale. On y lit entre autres ce passage curieux : « Ils attendent (les donatistes) le jugement d'un homme qui attend lui-même le jugement de Jésus-Christ. Quelle impudence! interjeter appel d'un concile de l'empereur comme d'un tribunal séculier. »
Il menace de faire amener à sa cour ceux qui ne se soumettent pas et de les retenir en prison jusqu'à la mort. Il déclare qu'il a ordonné au vicaire d'Afrique de lui envoyer sous bonne garde ceux qui ne voudront pas se soumettre aux décisions des évêques légitimement assemblés pour juger cette affaire : il exhorte les évêques à conserver toujours la charité envers des hommes égarés par de coupables prétentions, et à prendre patience. îl leur donne congé pour retourner dans leurs diocèses après avoir fait
de nouveaux efforts pour ramener les opiniâtres. Mais comme ces mesures ne remédiaient point au désordre, il fit conduire quelques-uns des plus séditieux à la cour, par des soldats , pour les empêcher de se livrer à de nouvelles cabales contre le concile. Les autres furent renvoyés en Afrique et défrayés , ainsi que les évêques catholiques de leurs frais de route par la noble générosité de Constantin. Mais l'affaire de ce schisme fut loin d'être déterminée, comme nous le verrons par la suite. Les schismatiqucs et les hérétiques se ressemblent dans tous les pays et à toutes les époques , éludant partout l'autorité qui les a condamnés.
Mais Constantin se rclûcha bientôt de cette sévérité et permit aux évêqucs schismatiques de s'en retourner en Afrique ; il consentit même à faire revoir encore une fois cette affaire et même par dos ju.|;cs séculiers. Comme il vit toutefois que par cette mesure il blesserait trop les évéques réunis à Arles , il renonça à ce projet, manda Cécilien et ses accusateurs à Rome, où il s'arrêta vers la lin de la belle saison de l'année 315. De là il écrivit aux évêques donatistes que, s'ils pouvaient lui prouver un seul des griefs avancés contre Cécilien , il croirait ce dcr-
nier coupable sur tous les autres point et le condamnerait. Les donatistes se rendirent donc à Home, mais Cécilien n'y parut point, croyant sans doute qu'il n'était pas digne de lui, qui avait déjà été déclaré innocent deux fois, de se représenter encore une fois devant une commission de laïques. Constantin , ne voyant point arriver Cécilien , ordonna aux donatistes de le suivre à Milan, où Cécilien parut enfin aussi. L'affaire fut de nouveau examinée et ce dernier reconnu innocent pour la troisième fois.
Déjà, avant celte époque, l'évêque Majorin , de Cartilage , était mort et fut remplacé par un certain Donat , que ses adhérents surnommèrent le Grand. Il ne faut pas le confondre avec Donat, évéque des Cases-Noires, enNumidie. C'était un homme instruit, de mœurs irréprochables, mais d'un orgueil incomparable : ce fut lui qui de vint l'âme du nouveau schisme.
Tandis que Tempereur s'efforçait de terminer par des conciles la contestation qui divisait l'église d'Afrique , il décidait lui-même par les armes la querelle survenue entre lui et Licinius. En voici l'occasion. Constantin , voulant donner le titre de César à Bassieti , qui avait épousé sa sœur Anastasie , envoya un des grands de sa cour , nommé Constantius , à Licinius pour obtenir son consentement. Il lui faisait part en même temps du dessein qu'il avait d'abandonner à Bassien la souveraineté de l'Italie , qui ferait , par ce moyen , une ligne do séparationicntreles
états des deux empereurs. Ce projet déplut à Licinius. Pour en traverser le succès, il employa Sénécion , homme artificieux , dévoué à ses volontés , et qui , étant frère de Bassien , parvint à inspirer à celui-ci des défiances et à le porter à la révolte contre son beau-frère et son bienfaiteur. Cette perfidie fut découverte , Bassien fut convaincu et paya de sa tête son ingratitude. Sénécion, auteur de toute l'intrigue était à la cour de Licinius. Constantin le demanda pour le punir; le refus de Licinius fut regardé comme une déclaration de guerre. On peut croire que Constantin la souhaitait : il était sans doute jaloux de n'avoir point profité de la dépouille de Maximin. Zosime fait entendre que Constantin demandait qu'on lui cédât quelques provinces. Licinius commença par faire abattre les statues de son collègue à Emone , en Pannonie , sur les confins de l'Italie.
La rupture des deux princes n'éclata qu'après le quinzième de mai , jour duquel est encore datée une loi attribuée à tous les deux. Constantin laisse dans les Gaules son fils Crispe et marche vers la Pannonie. Licinius y assemblait ses troupes auprès de Cibales. Celait une ville fort élevée ; on y arrivait par un chemin large de six cents pas, bordé d'un côté par un marais profond nommé Hlulca et de l'autre par un coteau. Sur ce coteau s'étendait une grande colline sur laquelle la ville était bâtie. Licinius se tenait en bataille au pied de la colline : son armée était do Constant in-le-(j!rand. 7
trente-cinq mille hommes. Constantin , ayant rangé au pied du coteau la sienne , qui n'était que de vingt mille hommes , fit marcher en tête les cavaliers , comme plus capables de soutenir le choc si les ennemis venaient fondre sur lui dans ce chemin escarpé et difficile. Licinius , au lieu de profiter de son avantage , les attendit dans la plaine. Dès que les troupes de Constantin eurent gagné la hauteur , elles chargèrent celles de Licinius. Jamais victoire ne fut mieux disputée. Après avoir épuisé les traits de part et d'autre , ils se battent long-temps à coups de piques et de lances. Le combat, commencé au point du jour , durait encore avec le même acharnement aux approches delà nuit, lorsqu'enfin l'aile droite de Constantin , enfonça l'aile gauche des ennemis , qui prit la fuite. Le reste de l'armée de Licinius , voyant son chef, qui jusqu'alors avait combattu à pied , sauter à cheval pour se sauver , se débanda aussitôt , et, prenant à la hâte ce qu'il fallait de vivres seulement pour cette nuit , elle abandonna ses bagages et s'enfuit en toute diligence à Syrmium , sur la Save. Cette bataille fut livrée le 8 octobre. Licinius laissa vingt mille hommes sur la place.
Il ne s'arrêta à Syrmium que pour prendre avec lui sa femme , son fils et ses trésors , et , ayant rompu le pont dès qu'il l'eut passé , il gagna la Dace , où il créa César Valens , général des troupes qui gardaient la frontière. De là il se retira vers Andrinople , aux
onvirons de laquelle Valens rassembla une nouvellfi armée. Cependant Consuintin , s'ctant rendu maître de Cibales , de Syrmium et de toutes les places que Licinius laissait derrière lui, détacha cinq mille hommes pour le suivre de plus près. Ceux-ci se trompèrent de route et ne purent l'atteindre. Constantin, ayant rétabli le pont sur la Save , suivait les vaincus avec le reste de son armée. Il arriva à Philoppopole , en Thrace , où des envoyés de Licinius vinrent lui proposer un accommodement : ce qui fut sans effet , parce que Constantin exigeait , pour préliminaire , la déposition de Valens.
Le vainqueur, continuant sa marche, trouva l'ennemi campé dans la plaine de Nardie. La nuit môme de son arrivée , il donna l'ordre de bataille et mit son armée sous les armes. A la pointe du jour , Licinius , voyant déjà Constantin à la tète de ses troupes , se liûta avec Valens de ranger aussi les siennes. Après les décharges de traits, on s'approche , on se bat à coups de mains. Pendant le fort du combat, les troupes de détachement que Constantin avait envoyées à la poursuite , et qui s'étaient égarées , paraissent sur une émincnce à la vue des deux armées Cl prennent un détour par une colline , d'où lies devaient , en descendant , rejoindre leurs gens et envclop[)er en même temps les ennemis. Ceux-ci rompirent ces mesures par un mouvement fait à propos, et se défendirent de tous cAiés avec courage.
Le carnage était grand et la victoire incertaine. Enfin lorsque l'armée de Licinius commençait à s'affaiblir , la nuit étant survenue lui épargna la honte de fuir. Licinius et A'alens , profitant de l'obscurité , décampèrent à petit bruit , et , tournant sur la droite vers les montagnes , se retirèrent à Bérée. Constantin prit le change , et, tirant vers Bysance , il ne s'aperçut qu'il avait laissé Licinius bien loin derrière lui qu'après avoir lassé par une marche forcée ses soldats déjà fatigués de la bataille.
Dès le même jour le comte Mestrien vint trouver Constantin pour lui faire des propositions de paix. Ce prince refusa pendant plusieurs jours de l'écouter. Enfin /réfléchissant sur l'incertitude des événements de la guerre, et ayant depuis peu perdu une partie de ses équipages, qui lui avaient été enlevés dans une embuscade , il donna audience à Mestrien. Ce ministre lui représenta « qu'une victoire remportée sur des compatriotes était un malheur plutôt qu'une victoire; que, dans une guerre civile, le vainqueur partageait les désastres du vaincu, et que celui qui refusait la paix devenait l'auteur de tous les maux de la guerre. »
Constantin, justement irrité contre Licinius, et naturellement prompt et impatient dans sa colère, reçut fièrement cette remontrance , qui semblait le rendre responsable des suites funestes qu'avait entraînées la perfidie de Licinius; et, montrant son
courroux par l'air de son visa{]e et par le ton de sa voix :
« Allez , dit-il , apprendre à votre maître que je ne suis pas venu dos bords de l'Océan jusqu'ici , les armes à la main et toujours victorieux, pour partager la puissance des Césars avec un vil esclave , moi qui n'ai pu souffrir les trahisons de mon beau-frère , et qui ai renoncé à son alliance. »
Il déclara ensuite à Mestrien qu'avant de parler de paix , il fallait ôtcr à Valons le titre de César. On y consentit. Selon quelques auteurs, Valens fut seulement réduit à la condition privée ; selon d'autres , Constantin demanda sa mort. Victor dit que ce fut Licinius qui le fit mourir. Cet obstacle étant levé, la paix fut conclue à condition d'un nouveau partage. Constantin ajouta à ce qu'il possédait déjà de la Grèce la Macédoine , la Pannonie , la Dardanie , la Dace, la première Mœsie et toute l'Illyrie. Il laissa à Licinius la Thrace, la seconde Mœsie, la petite Scythie, toute l'Asie et l'Orient. Ce traité fut confirmé par le serment des deux princes. Constantin passa le reste de cette année et la suivante dans ses nouveaux états (1). »
Comme ces expéditions, souvent accompagnées
fi)Lcl)Ciui, llisl. fUi Uas-linipjic, I.. III.
de marches forcées , fatiguaient les officiers et les soldats do son armée, Constantin se montra généreux et reconnaissant envers eux. Il exempta les premiers et leurs enfants de toutes les charges onéreuses, accorda aux seconds des gratifications en argent, voulant prouver par là combien il savait apprécier leur dévouement à sa cause, qui était celle de la patrie. La vie de Constantin s'écoula dans les exercices continuels de la vie militaire; car, à l'exception des premières années de son règne qu'il passa à Trêves, à cause des incursions des Francs , et des dernières , qu'il passa à Constanlinople et en Illyrie, il ne fit nulle part un long séjour.
Par suite de ce nouveau partage, l'union parut rétablie entre les deux empereurs ; ils furent même consuls ensemble, pour la quatrième fois, en 315. Cette môme année, Constantin abolit l'usage de marquer au front ceux qui avaient été condamnés aux raines ou à combattre dans l'arène en qualité de gladiateurs, afin que, dit-il, la figure humaine, qui est faite à la ressemblance de la beauté céleste , ne soit point souillée. Il abolit de même le supplice de la croix, ainsi que celui de rompre les os des criminels. Il publia à Naisse , dans la première Mœsie (aujourd'hui la Servie) , une loi pour remédier à un horrible usage admis dans plusieurs pays , et consistant en ce que les parents pauvres et surchargés de famille ftiisaiont mourir leurs enfants
-nouvoau-ncs. Il oidoniia que les parents qui ne pourraient nourrir leurs enfants eussent à les présenter aux employés de l'empereur. Cette loi fut d'abord étendue à l'Italie , et, sept ans plus tard , à l'Afrique, où il prescrivit de fournir aux parents pauvres du blé tiré des greniers publics ; et , comme plusieurs parents avaient vendu leurs enfants , il fixa une sonmie modique moyennant laquelle ces esclaves pourraient se racheter.
A Syrmium il publia , au commencement de l'année 315, une loi qui défendit , sous peine de mort, de céder au fisc , pour payer les impôts , les domestiques nécessaires à la culture des terres. L'an 316 , il publia une loi à Trêves, défendant la vente des personnes du sexe , soit pour payer des dettes particulières, soit l'arriéré de ce qu'on devait encore au fisc. Il étendit cette même sollicitude sur les prisons publi(|ues , où il fit séparer les deux sexes dans l'inlérct des mœurs. Une semblable loi punissait de la perte de la liberté d'en appeler à l'empereur le rapt des vierges. Il proscrivit le concubinage, ainsi que l'enlèvement des jeunes filles , condamnant à ua bannissement perpétuel et à la perte, des biens les tuteurs qui se rendaient coupables de ce derin'er crime. Dans une lettre adressée à Prologène , évè(jue do Sardique, il prescrivit que l'afïrancliisscmentdes esclaves, (pii se faisait jusqu'alors à Kome , devant le consul ou devant le préteur, et cpii était accom-
pagné d'une foule de formalités onéreuses, aurait lieu à l'avenir dans les églises , en présence des prêtres et des évêques, et que l'écrit signé à cet égard par les prêtres serait valable et sufiBsant.
Par un usage barbare reçu chez les Grecs et les Romains , les domestiques des deuS sexes n'étaient point regardés comme des personnes, mais comme des objets. Rarement on leur permettait de se marier , et ces mariages pouvaient être dissous au gré des maîtres ; de là il résultait que les pères étaient séparés de leurs femmes et de leurs enfants. Constantin abolit cet usage horrible, défendant qu'on privât les enfants de leurs parents , et voulant que l'union conjugale restât sacrée.
Dans un rescrit adressé , en 321 , à Osius , évêque de Cordoue, Constantin accorda le droit de citoyens romains à tous les esclaves affranchis dans les églises. Le célibat avait été , et cela avec raison , l'objet d'une loi particulière chez les Romains. Une foule de désordres graves avaient motivé la sentence que les législateurs avaient portée contre cet état. Le christianisme, en élevant le mariage à la dignité de sacrement; en rendant indissoluble l'union entre les époux, nous apprend cependant à estimer la continence dans ceux qui se vouent au culte des autels pour servir plus librement le Seigneur. Si les anciens Romains avaient bien fait de publier une loi contre les abus résultant du célibat, Constantin fit bien
aussi d'en publier une pour honorer cet état. Il abolit la loi primitive, mais laissa subsister les récompenses et les avantages que l'état accordait aux pères qui avaient un grand nombre d'enfants, 11 accorda en même temps aux célibataires la faculté de tester avant les années de leur majorité. Les vestales jouissaient déjà de ce privilège. Cette loi fut publiée par Constantin , l'an 320.
Comme la majorité des habitants du vaste empire romain était encore adonnée aux superstitions du paganisme; que surtout la ville de Rome était encore le centre de l'idolâtrie la plus bizarre, Constantin fut obligé d'user d'une grande prudence dans les mesures qu'il prit en faveur du christianisme, pour ne point blesser les convictions du plus grand nombre. Il publia, en 319, deux lois contre les aruspices, qui prétendaient lire l'avenir dans les entrailles des victimes, ainsi que dans les circonstances qui accompagnaient les sacrifices. Par ces lois , les aruspices ne furent point abolis, mais leurs attributions furent considérablement diminuées et perdirent de leur crédit aux yeux du peuple. Il ne leur permit l'exercice de leurs fonctions que dans les temples et dans certains lieux, mais leur défendit, sous peine de mort, de s'y livrer dans l'intérieur des maisons, menaçant du bannissement et de la perle des biens ceux qui les appelleraient dans leurs demeures. Comme ces lois s'étendaient en même temps à toutes les
fonctions privées des prêtres païens, il retrancha d'un seul coup tout le culte secret, pratiqué dans les maisons, loin des yeux du public.
Deux ou trois ans après, il parut une troisième loi qui obligea les aruspices à lui envoyer toutes leurs décisions et sentences ; il craignait que ces gens n'usassent de leur crédit pour ameuter les citoyens contre son autorité par de prétendues prédictions.
Il ne lui suffisait cependant point de miner l'édifice vermoulu du paganisme, il fallait encore étendre le règne du Christianisme; c'est ce qu'il fit. L'an 321, il publia deux lois concernant la sanctification du dimanche. Dans la première, il défendit d'entreprendre et de poursuivre toute action judiciaire, de se livrer au commerce ou à toute œuvre servile , excepté les travaux de la campagne que l'incertitude du temps ne permet souvent pas de différer.
La seconde loi rappela combien il est indigne des chrétiens de profaner ce saint jour par des discussions et des procès. Cependant il permit l'affranchissement des esclaves dans les églises ces jours-là , ainsi que la publication des actes concernant cette émancipation.
Comme ces lois devaient être observées par tout l'empire , Constantin , pour éviter ce qui pouvait déplaire aux païens, ne nomma point ce jour-là Jour du Seigneur, ainsi que l'appelaient les chrétiens , mais Jour du Soleil , nom qui s'est conservé dans la
dénomination allemande de Sonntag. Les militaires ne vaquaient pas non plus ce jour-là à leur exercice , pour pouvoir assister au service divin.
L'alliance entre les deux empereurs parut assez consolidée; car, en 317, ils s'entendirent ensemble pour nommer trois Césars, qui furent Crispe, fils aîné de Constantin et de sa première épouse , ]\Iinervine; Constantin , qu'il avait eu de Fausla , et Licinius, fils de l'empereur Licinius et de Constantia , sœur de Constantin.
Crispe avait au moins dix-sept ans, le jeune Constantin en avait à peine un, et le jeune Licinius vingt mois. La même année , Fausta donna le jour à son second fils , Constance, et , en 320 , à Constant,
Constantin publia une foule d'autres lois sages et utiles , diminua les impôts et chercha à alléger f)artout le poids du joug sous lequel gémissaient encore les provinces nouvellement réunies à son gouvernement.
Cependant les donatistes, malgré leurs défaites et condamnations nombreuses , étaient loin de se soumettre et rejetaient les décisions de cette même autorité civile et religieuse , à laquelle ils en avaient appelé. Ils déclamèrent contre Constantin , contre Osius, qu'ils prétendaient avoir trompé l'empereur par des rapports mensongers; ils interdirent aux catholiques l'entrée dans leurs églises, défendirent aux fidèles de les saluer, de leur donner ou de rece
voir d'eux le baiser de la paix , s'intitulèrent les seuls vrais membres de l'Eglise de Jésus-Christ.
Ces menées , cette opiniâtreté à décliner la compétence des juges qui les avaient fait condamner, dégénérèrent bientôt en révolte ouverte et forcèrent l'empereur à déployer delà sévérité contre eux. Il fit arrêter les principaux d'entre ces sectaires, qu'il fit condamner à mort ; mais il modifia cette sentence et se contenta de les envoyer en exil. Il paraît que Donat fut aussi parmi ces derniers , puisque les gens de son parti en ont fait un martyr. Ceux qui restèrent en Afrique continuèrent à occuper leurs églises par la force ; ils en construisirent même des nouvelles, et se conduisirent d'une manière si révoltante à l'égard des catholiques, que ceux-ci se virent obligés d'implorer la protection de Constantin. Ils déplorèrent surtout leur fureur dans la Numidie, à Constantine , où ils s'emparèrent avec violence des églises que les catholiques avaient bâties. Ceux-ci se plaignirent auprès du prince, et déclarèrent être disposés à céder ces édifices à leurs ennemis , s'il leur accordait un lieu convenable à la construction d'une autre.
Constantin dont la conduite , dans toute cette affaire , montrait une grande irrésolution , accepta cette offre, laissa les donatistes en paisible possession de leur église usurpée et en fit construire une nouvelle pour les catholiques. Le principal auteur de la
persécution à laquelle étaient exposés les catholiques, fut Sylvain , évêque donatiste de Constanline. Dieu suscita pour le punir un de ses diacres , nommé Nundinaire, qui le convainquit devant Zénophile, gouverneur de Numidie, d'avoir livré les saintes Ecritures et d'avoir employé la violence et la simonie pour entrer dans 1 episcopat. Ce fut à cette occasion que toute l'intrigue de Majorin et des évéques fut dévoilée.'Constantin exila Sylvain et plusieurs autres ; mais , six mois après , il leur permit de retourner à leurs églises, leur accordant la liberté de conscience et les abandonnant à la vengeance divine.
Jusqu'alors les donatistes n'avaient fait qu'un schisme en se séparant des évéques catholiques dont d'ailleurs ils suivaient en tous points la doctrine; mais bientôt l'hérésie se joignit au schisme. Comme il se disaient la seule véritable Eglise , eux qui n'étaient que quelques centaines de mille en comparaison de l'immense multitude de catholiques, ils prétendaient que', hors de leur secte, les sacrements n'étaient point valides ; ils rcpabtisaient ceux qui embrassaient leur parti , regardaient comme des abominations les sacrifices des catholiques , foulaient aux pieds l'eucharistie consacrée par ces derniers, rejetaient leurs ordinations, brillaient leurs autels , etc.
Cette secte donna naissance à une troupe de fanatiques , qu'on appela CirconceUions , parce qu'ils
rodaient sans cesse autour des maisons dans les campagnes (1). Eux mêmes s' appeh'iQni combattants , et on prétend que dans les commencements, des évoques donatistes aiguisaient leur fureur contre les catholiques. C'étaient des paysans grossiers et barbares, qui, poussés par un zèle aveugle, exerçaient dans les campagnes des brigandages affreux. Ils avaient quitté la charrue , faisaient profession de continence , se ruaient sur les maisons des catholiques qu'ils immolaient à leur haine , les assommant de leurs bâtons qu'ils nommaient bâtons d'Israël. Leurs chefs prenaient le nom de chefs de saints. Leurs mœurs dépravées les firent abhorrer partout. Alors, s'étant gorgés du sang de leurs frères , ils portèrent leur rage sur eux-mêmes , cherchant la mort avec la même fureur qu'ils l'avaient donnée auparavant aux autres. Les uns montaient sur des rochers , pour de là se précipiter , d'autres se jetaient dans les flammes , dans la mer ou des rivières, sous prétexte d'être martyrs. Quelquefois ces forcenés donnaient de l'argent aux personnes qu'ils rencontraient, pour qu'elles les tuassent. On a accusé et non sans 'raison , les évêques do-
(l) Circùm cclliones vocantur, quiii circùm ccUas vaganlur. Suiiil Augiislin , in Psalm., i32.
natisles de s'être servi de ces fanatiques pour retenir le peuple dans leur secte, mais ils ne furent pas toujours maîtres de les gouverner et se virent même obligés d'implorer contre eux la puissance séculière. Les comtes Ursace et Taurin furent chargés de les réprimer ; ils en tuèrent beaucoup : mais l'Afrique continua d'être ravagée par cette secte pendant toute la durée du règne de Constantin.
Nous lisons dans le panégyrique de Nazaire , que Crispe , fils aîné de Constantin, remporta en 320 ou 321, une victoire sur les Francs et leur dicta des conditions de paix. L'an 322 , Constantin battit les Sarmaies qui avaient traversé lo Danube ; leur roi Rausimode fut du nombre des morts.
Pendant que l'empereur s'occupait de faire établir un pont à ïhessalonique , les Goths firent une irruption dans la Thrace et dans la Mœsie. Constantin s'empressa de marcher à leur rencontre et les força à sortir de ses états , pour se jeter sur ceux de Licinius qui parut vivement blessé de ce qu'il appelait une perfidie de Constantin.
Pendant cinq ans les deux empereurs avaient vécu en paix sans toutefois se témoigner celte confiance réciproque , base de toute amitié. Us se regardaient comme rivaux, Constantin méprisait Licinius, et celui-ci devait être profondément convaincu du peu tie cas qu'eu faisait son beau-frère et se sentir blessé. Tous deux pouvaient avoir regardé leur traité de
paix comme une trêve que chacun romprait selon que les circonstances où les intérêts l'exigeaient. Il est certain que Licinius ne fît plus grand cas de l'amitié de Constantin ; car connaissant l'attachement de celui-ci au christianisme, il recommença tout-à-coup à persécuter les chrétiens. 11 congédia tous les chrétiens qui avaient des charges à la cour , en bannit quelques-uns , donna à d'autres des emplois bien inférieurs à ceux qu'ils avaient occupés d'abord. Il congédia de même les soldats qui' avaient la garde des villes et qui refusaient de sacrifier aux idoles. Il alla plus loin et défendit aux évêques de se voir et de tenir des conciles. Cet homme qui se livrait aux débauches les plus révoltantes , devant lequel ne trouvaient grâce ni la vertu ni la beauté des femmes , se montra tout-à-coup épris d'une belle pitié pour le sexe , jusqu'à lui défendre de se rendre aux églises et de se faire instruire à l'avenir non plus par des évêques et des prêtres , mais par des femmes. Comme cette défense fut persifflée , ainsi qu'elle le méritait, Licinius défendit à tous les chrétiens de fréquenter les temples , sous prétexte que l'air se corrompait très-facilement dans ces édifices ; il leur enjoignit de tenir leurs assemblées hors des villes et en plein air, comme convenant mieux aux réunions nombreuses. Il fit raser plusieurs églises , fermer les portes de autres, et défendit, sous peine de mort, d'abandonner le paganisme pour se faire chrétien. Il sévit ensuite^
contre les évêques , dont il en fit condamner plusieurs à mort , sous prétexte de crimes supposés ; leurs corps furent jetés à la mer.
Il ne suffisait point à ce vil tyran de faire mourir les bergers , sa fureur se déchaîna aussi contre le troupeau. Quoique l'Eglise de Jésus-Christ eût à gémir sur la lâcheté de quelques chrétiens, qui, par crainte, apostasièrent, elle eut cependant la consolation d'en voir un grand nombre confesser glorieusement leur foi au milieu des plus horribles tourments.
L'histoire ecclésiastique rapporte entre autres le fait suivant :
cf Dans la ville de Sébaste , souffrirent quarante soldats de différents pays, tous jeunes, bien faits, braves et déjà considérables par leurs services. Le gouverneur Agricola ayant publié les ordres de l'empereur , ils s'avancèrent hardiment et dirent qu'ils étaient chrétiens. Il essaya de les persuader par la douceur , de les piquer d'honneur et de les tenter par des promesses. Enfin il en vint aux menaces ; mais les martyrs répondirent généreusement : — « Que pouvez-vous nous donner qui égale ce que vous voulez nous ôter? Votre pouvoir ne s'étend que sur nos corps , vous voulez dominer sur nos ûmes ? Vous regardez comme une grande injure si nous ne vous préférons pas à notre Dieu. Vous n'avez pas affaire à des lâches ni à dos gens qui aiment la vie. »
« Le gouverneur eut recours à un nouveau genre de supplice. L'Arménie et un pays froid : c'était l'hiver , le neuvième de mars et le vent soufflait par une forte gelée. Il fit mettre les soldats pendant une nuit froide sur un étang qui était au milieu de la ville et gelé au point qu'on y passait à pied. 11 commanda qu'ils y fussent exposés tous nus; et afin de les tenter plus violemment par un remède, il fit préparer un bain chaud dans un gymnase qui était proche.
Les martyrs se dépouillèrent gaîment de tous leurs habits et s'encourageaient l'un l'autre , comme pour une faction militaire, disant qu'une mauvaise nuit leur rendrait l'éternité. Ils faisaient tous la même prière. — « Seigneur! nous sommes entrés quarante au combat, qu'il n'en manque pas un! » — Cependant ils eurent la douleur de voir l'un d'entre eux perdre courage et sortir de dessus l'étang pour se jeter dans le bain chaud. Il y avait là un garde qui se chauffait en attendant et qui observaitsi quelqu'un des martyrs se rendrait. Il vit un spectacle surprenant. Desanges qui descendaient du ciel et qui distribuaient des récompenses à ces généreux soldats , excepté à un seul , et c'était ce lâche qui se laissa vaincre à la douleur ; mais il n'y gagna rien ; car sitôt qu'il eut louché l'eau chaude, il mourut. Quand le garde le vit venir, touché de la vision céleste, il ôta tous ses habits et se mit à sa place avec les autres martyrs qu'il consola ainsi de la perte de ce malheureux.
« Le jour étant venu , comme ils respiraient encore, on les mit sur des chariots, et on les jeta au feu, ce qui rendit leurs douleurs plus cruelles, les faisant passer d'une extrémité à l'autre. Il y en eut un que les bourreaux laissèrent , qui semblait plus vigoureux et qu'ils espéraient faire changer , mais sa mère qui se trouva présente , le mit de ses propres mains dans le chariot avec les autres, en disant :« Vas, mon fils , achève cet heureux voyage avec tes camarades , afin que tu ne te présentes pas à Dieu le dernier. — Après qu'ils eurent été brûlés , on jeta leurs cendres dans le fleuve, et toutefois leurs reliques furent conservées et portées en diverses provinces , où depuis on bâtit des églises en leur honneur (1). »
(l) Fleuiy, Iliàl Ecclés., Liv. X.
Nous allons voir maintenant surgir un événement qui exercera une influence immense sur les destinées de l'empire romain. Cette seconde guerre entre les deux empereurs a été dilTéremment racontée par les historiens. Eusèbe et plusieurs autres écrivains en jettent la faute sur Licinius, d'autres au contraire en accusent Constantin , que son ambition poussa à la conquête des provinces non soumises encore à ses états. Je crois que les deux princes la désiraient éga-
lomont , so trouvant dans un état de géno qui ne convint ni à l'un ni à l'autre.
Licinius fit , au commencement de l'année 323 , lever des troupes partout et armer à la hûte tous ses vaisseaux de {^uerre. L'Egypte lui en fournit quatrevingt , la Plîénicie autant ; plusieurs autres provinces lui en fournirent encore cent quatre-vingt-dix. Son armée de terre montait ;\ près de cent cinquante mille hommes d'infanterie , avec quinze mille chevaux. Constantin ne comptait que cent-vingt mille hommes d'infanterie , dix mille chevaux. Il avait réuni au Pyrée deux cents galères et plus de deux mille vaisseaux de charge. Il avait pris des Goths à son service , et Bonit, capitaine franc, lui amena un corps de sa nation qui lui rendit de grands services.
Constantin prouva encore dans cette circonstance quelle était la vivacité de sa foi. Il mit toute sa confiance dans le Seigneur. Il avait fait confectionner une tente en forme de chapelle , qu'on portait au camp et où les prêtres qu'il appelait les gardes de son rîme, célébraient les saints mystères. Mais outre cette chapelle qui était à son service particulier, chaque légion avait la sienne qui était desservie par des prêtres: on pourrait trouver là le premier exemple d'aumôniers d'armée , suivi plus tard par Charlemagne et les autres monarques chrétiens. Quelques officiers d'une fidélité éprouvée et d'une piété sincère, avaient
seuls le droit d'entrer dans cet oratoire et d'y prier avec le prince.
Licinius suivait une route opposée : il mettait sa confiance dans les dieux de l'Olympe. Tout en se moquant de la piété de Constantin , il ne laissa point de se livrer aux cérémonies les plus absurdes , se fit suivre par une foule de devins, d'aruspices et de sacrificateurs; 'il faisait aussi consulter les oracles les plus célèbres, qui lui annonçaient les victoires les plus brillantes : il n'y eut que l'oracle d'Apollon , à Milet , qui fut moins galant que les autres , et qui répondit aux personnes qui le consultaient à ce sujet par deux vers du prince des poètes grecs :
Ir) os pin \i\orui, y^uKti ttÔv 5; cz "^rioui; ÔttkÇej.
« .Sago Xoslor, vous allez avoir sur les l)ras de jeunes guerriers vigoureux el robustes; vos forces épuisées et voire grand flge ne vous laissent pas en étal de leur résister.
Licinius ne se laissa pas rebuter et conduisit son armée près d'Andrinople , dans la Tlirace. Constantin amena de même ses troupes justju'aux bord.s de l'Hèbre ci les posta en face de l'armée de son adversaire , qui était maître du passage. La veille du jour où allait se vider la querelle entre les deux empe-
reurs , Licinius prit avec lui les officiers les plus distingués et les conduisit au milieu d'un sombre bocage, arrosé de ruisseaux limpides et décoré de statues de dieux. Pour frapper leur imagination , électriser leur courage , il fit allumer des flambeaux devant chaque statue, immoler des victimes, puis, se plaçant au milieu des siens, que ce spectacle avait émus , il dit d'un ton solennel en élevant ses mains vers les idoles : a Voilà , mes amis , les dieux que nos ancêtres se sont fait gloire d'adorer , voilà les objets d'un culte qui a pour lui la sanction du temps. Celui qui s'arme dans ce moment contre nous a déclaré la guerre à nos pères ainsi qu'à nos dieux. Lui offre son encens à une divinité nouvelle , étrangère, chimérique; c'est-à-dire qu'il n'en reconnaît aucune. Dans son armée , la croix , un gibet infâme, a pris la place des aigles romains. Votre courage va décider dans cette bataille lequel des deux partis est dans l'erreur; la victoire vous apprendra à qui seront dus nos vœux et notre encens : si elle se déclare pour nos ennemis , si ce Dieu, inconnu dans son origine comme dans son être , l'emporte sur tant de puissantes divinités dont le nombre est formidable , nous lui adresserons nos vœux, nous reconnaîtrons ce Dieu vainqueur, nous lui dédierons des autels sur les débris de ceux qu'ont élevés nos pères. Si au contraire, comme nous en avons l'assurance, nos dieux font éclater leur protection sur cet empire, s'ils accordent la vie-
loirc à nos bras et à nos épées , nous poursuivrons jusqu'à la mort et nous éteindrons dans son sang une secte impie qui les méprise. (1). »
Pendant cette scène théâtrale jouée dans ce bocage par Licinius , Constantin était prosterné dans sa chapelle et implorait l'assistance du Seigneur. Comme rilèbre séparait les deux armées, Constantin eut recours à une ruse pour le faire passer à la sienne. Il fit apporter sur le bord du fleuve des cables et du bois comme pour annoncer le dessein de faire construire un pont ; mais il avait découvert un gué auprès duquel il fit cacher cinq mille archers et quatrevingts cavaliers. Lui-même traverse la rivière avec une poignée des siens, fond à l'improviste sur les ennemis, les taille en pièces et ordonne à toute son armée de le rejoindre. Son mot d'ordre était : « Dieu Sauveur. » Bientôt la mêlée devient générale. Les troupes de Licinius sont enfoncées sur tous les points, et les soldats de Constantin , en ayant pitié, les invitent à se rendre. Quelques bataillons jettent les armes , d'autres se défendent mieux et tombent percés par les traits des vainqueurs. Trente-trois mille ennemis tombent sur le champ de bataille. Licinius prit enfin la fuite et se dirigea vers Bysancc avec ceux qu'il put ramasser à la hâte.
(0 Euscbc, de vita Coiisl,, M, 4, 5.
Le lendemain, une multitude de fuyards qui ùtaient allés se cacher dans les montagnes , et d'autres qui avaient abandonne Licinius dans sa fuite , se rendirent auprès de Constantin , qui les reçut ^vec bonté. Eusèbe rapporte que partout où se montrait le Labarum dans cette bataille il répandit la terreur parmi les ennemis. Il avait été confié à cinquante hommes d'élite de la garde de Constantin, qui le portèrent et le défendirent dans toutes les circonstances.
Constantin prit des mesures pour poursuivre l'ennemi et envoya à son fils Crispe , qu'il avait nommé commandant de la flotte , l'ordre d'aller croiser dans les eaux de l'Hellespont et de prendre position en face de l'ennemi pour de là se rendre à Bysance. Mais Abante, qui commandait les forces navales de Licinius , tenait l'Hellespont fermé avec trois cent cinquante vaisseaux. Crispe, qui brûlait du désir de rejoindre son père devant Bysance, essaya de franchir ce passage avec quatre-vingts galères ; mais Abante conduisit devant lui deux cents vaisseaux. Un combat s'engagea, et Abante, ne pouvant faire manoeuvrer ses vaisseaux parce que l'espace était trop resserré , s'exposa aux traits de Crispe , qui , par une tactique admirable , coula à fond plusieurs vaisseaux ennemis et en mit un grand nombre hors de combat. La nuit vint mettre fin à ce combat, qui allait recommencer , le lendemain , avec un nouvel achar-
nement lorsque Abante , voyant que Crispe s'était fait suivre du reste de sa flotte , lui présentait un grand nombre de voiles , jugea à propos de ne pas s'exposer à une défaite totale. Mais , vers midi , il s'éleva un vent violent qui chassa les vaisseaux vers les côtes d'Asie , en brisa les uns , submergea les plus légers ainsi que les équipages. Crispe cingla alors à pleines voiles vers Gallipoli , et tomba sur ces galères déjà si maltraitées par le vent et en fit couler plusieurs. Cette journée coûta à Licinius cent trente vaisseaux et cinq mille soldats. Abante put à peine se sauver avec quatre galères , tous les autres navires furent dispersés. Crispe profita de ce moment pour continuer sa marche et aller mouiller sous les murs de Bysance.
Constantin, ayant appris l'arrivée de sa flotte, pressa avec plus de vigueur encore le siège de la ville , en faisant élever des terrasses pour pouvoir battre les murs. Alors Licinius, perdant l'espoir de sauver cette cité , prit la fuite, se sauva en Asie, où il se posta sur les hauteurs de Chalcédoine avec le peu de troupes qu'il avait à sa disposition. Il donna le titre de César h Marlinien , son premier ministre , et l'envoya à Lampsaquo avec un détachement do troupes pour s'opposer au passage de l'IIollespont , que les soldats de Constantin auraient [)u tenter.
Cependant Constantin laissa le blocus de Bysance et descendit aussi avec ses troupes vers les côtes
d'Asie. Celte nouvelle consterna Licinius, qui entra aussitôt en voie de ncf,ociations. Constantin , mîi par un sentiment d'humanité, prêta l'oreille à ses propositions et signa la paix. Mais on apprit bientôt que Licinius n'avait recherché la paix que pour gagner du temps ; car il envoya partout des émissaires pour obtenir des secours , et ne rougit pas de faire solliciter l'assistance des Goths. Ces peuples, trop heureux d'avoir trouvé une occasion de se ruer sur l'empire, accoururent à la hâte et se rangèrent sous les drapeaux de celui qui les avait appelés. Tristes auxiliaires que ces barbares 1
Licinius se vit bientôt à la tête de cent trente mille hommes mal disciplinés, hordes sauvages et peu propres à se mesurer avec les troupes de Constantin. Celui-ci s'avança jusqu'à Chrysopolis, ville située en face de Bysance. La bataille commença et les soldats de Licinius sont encore défaits. Vingt-cinq mille restent sur le champ du carnage , trente mille se débandent, et les autres jettent les armes et se rangent sous les bannières de Constantin. Bysance et Chalcédoine ouvrent leurs portes au vainqueur. Licinius , accompagné de quelques amis fidèles*, s'enfuit à Nicomédie , où Constantin le suivit pour l'assiéger. Le lendemain, Constantia, épouse de Licinius et sœur du vainqueur , alla trouver ce dernier , se jeta à ses pieds , demandant la grâce de son époux. Son frère lui promit de laisser la vie au vaincu , qui
se rendit lui-même à la tente de Constantin, auquel il remit la pourpre. Constantin l'invita à sa table et lui assigna la ville de Thessalonique pour y faire son séjour et y vivre en homme privé. Quelques mois après , Licinius fut cependant mis à mort par ordre de Constantin.
Eusèbe cherche à pallier ce crime et à excuser son héros , qui dut faire exécuter cette sentence de mort pour en finir avec Licinius cherchant sans cesse à fomenter de nouveaux troubles et à ressaisir les rênes d'un pouvoir qu'il avait perdu par sa faute; mais Zosime, Eutrope, Victor le jeune, saint Jérôme et d'autres historiens flétrissent , comme elle le mérite, cette perfidie de Constantin. Socrate, dont le témoignage n'est pas d'un grand poids dans cette aff^aire, est le seul qui parle des troupes que l'ex-empcrcur aurait réunies pour tenter de remonter sur le trône ; d'ailleurs les faits parlent ici. Pourquoi Constantin aurait-il épargné le vieux Licinius , puisque quelques années plus tard il fit mourir le fils de cet infortuné , quoique l'enfant n'eût encore que onze ans ? Martinien perdit aussi sa dignité et la vie : les soldats de Constantin letuèrent. Les statues et les autres monuments de Licinius furent renversés, et il no resta bientôt plus rien de ce monarque que le souvenir des impiétés et des malheurs qui avaient marqué les dernières années de son règne.
Une chose [qui choque, c'est de voir Constantin
prendre le titre de Victorieux , qu'on lit au commencement de ses lettres. Il semble que le premier emjx}reur chrétien aurait dii attribuer à Dieu seul la }]loirc de ses succès. 11 est plaisant de voir qu'après lui son fils Constance ait aussi pris ce titre , comme si des noms d'honneur pouvaient se transmettre comme un héritage ! Il parait que ce Constance fut nommé César par son père , quoiqu'il n'eût encore que six ans accomplis.
Après sa victoire , Constantin reçut dans son camp la visite inattendue de Hormisdas , jeune prince et fils de Hormisdas II, roi des Perses. Son grand-père, Narsès, avait été vaincu, en 297, par Galère , qui lui avait enlevé cinq provinces et reculé les frontières de l'empire romain jusqu'à la rivière d'Araxès. Voici quelle fut l'occasion de cet événement. Hormisdas II donnait à ses officiers un repas splendide pour célébrer l'anniversaire de sa naissance. Pendant qu'ils étaient à table , Hormisdas le jeune revint d'une partie de chasse , entra à la salle , et personne ne se leva pour le saluer, ce qui irrita le jeune prince à un tel point qu'il laissa échapper de 'violentes menaces contre les convives. Ceux-ci s'en souvinrent lors de la mort du roi , et , plutôt par crainte que par vengeance , se saisirent du jeune homme et le firent enfermer dans un château fort situé sur la montagne , dans le voisinage de la ville. Hormisdas avait été jus- (ju'alors le fils unique du roi défunt; mais la reine
était enceinte. Les grands du royaume consultèrent les mages, qui déclarèrent que l'enfant que la reine mettrait au monde serait un fils. On le proclama aussitôt roi , et on plaça sur lui , même avant qu'il ne fût né, les insignes de la royauté. L'événement justifia cette prédiction ; il naquit un prince qui fut en effet reconnu roi , qui porta le nom de Sapor II et qui devint plus lard un ardent persécuteur du nom chrétien.
Ilormisdas gémit pendant treize ans dans les fers jusqu'à ce que son épouse parvint à l'en délivrer par une ruse. Elle lui envoya un jour par un eunuque fidèle un poisson dans le ventre duquel elle avait caché une lime. Elle lui fit dire de manger seul ce poisson et de se servir de ce qu'il contenait. Elle fit en même temps distribuer une grande quantité de viandes et de vin aux soldats qui étaient de garde. Pendant que ceux-ci font bonne chère, le prisonnier coupa ses chaînes avec la lime, se déguisa en esclave et sortit de la prison. Il se réfugia d'abord chez le roi d'Arménie , son ami , et se rendit ensuite auprès de Constantin qui le reçut avec tous les égards dus à sa position. Ilormisdas resta à la cour de Conslanlinople, reçut le baptême avec son épouse , devint un chrétien fervent, et persévéra dans sa religion même sous J ulien l'apostat qui lui donna plus tard le comnuiiRicment de la cavalerie dans la guerre que ce prince Ht à 3apur II, frère de Ilormisdas.
Constantin se voyant donc en possession de tout l'empire romain, s'empressa de faire jouir les chrétiens de l'Orient des mêmes faveurs religieuses dont jouissaient déjà ceux de l'Occident. Il rappela tous ceux qui avaient été exilés pour la foi dans les îles, ou condamnés à travailler dans les mines , et accorda la liberté à ceux qui, pour le même motif , avaient été réduits en esclavage. Il exempta des charges publiques ceux qui, par leur attachement à la religion chrétienne, étaient devenus l'objet des vexations de Licinius et de ses lieutenants. Il fit restituer aux parents des martyrs tous les biens qu'on avait enlevés à ces héros ; au cas où personne ne vînt les réclamer , il les fit rendre aux églises. Tous ceux qui avaient acheté de ces biens injustement enlevés aux chrétiens, furent tenus à les restituer, mais il leur accorda une indemnité.
Il nomma dans presque toutes les provinces des gouverneurs chrétiens et défendit à ceux qui étaient encore païens de sacrifier aux idoles. Il limita avec prudence et fermeté les droits des sectateurs de l'idolâtrie, favorisa les progrès du christianisme, fit construire des églises chrétiennes et engagea les évêques et les gouverneurs des provinces à favoriser de tout leur pouvoir cette bonne œuvre.
Quoique ce zèle pour la propagation du christianisme dépliit aux païens , ils furent cependant obligés de convenir que leur sort s'était bien amélioré sous le
sceptre d'un prince juste et sage, et loin de regretter le gouvernement despotique et arbitraire de Licinius, ils bénirent le ciel de les avoir délivrés du joug de ce tyran ; plusieurs même revinrent de leurs préventions contre la foi catholique et reçurent le baptême, d'autres continuaient à gémir sur la décadence de l'idolâtrie dont ils s'obstinaient à vanter la gloire.
Pour favoriser le bien que devait procurer partout la foi évangélique, Constantin fit publier dans tout l'Orient un édit dans lequel, après avoir relevé la sagesse du créateur qui se fait connaître et par ses ouvrages et même par ce mélange de vérité et d'erreur, de vice et de vertu qui partage les hommes, il rappelle la douceur de son père et la cruauté des derniers empereurs. Il s'adresse à Dieu dont il implore la miséricorde sur ses sujets ; il lui rend grâces de ses victoires ; il reconnaît qu'il n'en a été que l'instrument, il proteste de son zèle pour rétablir le culte divin profané par les impies : il déclare pourtant, qu'il veut que sous son empire les impies même jouissent de la paix et de la tranquillité , que c'est le moyen le plus sûr de les ramoner dans la bonne voie. Il défend de leur susciter aucun trouble , il veut qu'on abandonne les opiniâtres à leur égarement. Et comme les païens se permettaient d'accuser le christianisme d'être une religion nouvelle, il fait observer qu'il est aussi ancien que le monde, que le paganisme n'en est (ju'une altération et que le fils de Dieu est venu pour rendre à la religion primitive toute sa pureté.
Il lire ensuite de l'ordre si parfait qui règne dans toutes les parties de la nature, une preuve de l'unité de Dieu. Il exhorte sts sujets à se supporter les uns les autres malgré la diversité des sentiments , à se communiquer mutuellement leurs lumières sans avoir recours à la force et à la violence; parce qu'il est beau de mourir pour la religion, mais -non d'être persécuteur. Il recommande ces sentiments de charité surtout à quelques chrétiens dont le zèle irréfléchi , se fondant sur les lois que le prince avait publiées en faveur du christianisme , voulaient que les actes de l'idolâtrie fussent regardés comme des crimes d'état et sévèrement punis.
On voit par cet édit et par la liberté dont jouit encore long-temps le paganisme, que Constantin su» tempérer par la douceur la défense qu'il avait faite de sacrifier auxjidoles, et que tout, en défendant d'une part , il ferma les yeux sur les transgressions qui se commettaient de l'autre.
Le monarque se laissant entraîner par la bonté de son cœur, combla de bienfaits ceux dont la vie lui paraissait conforme aux maximes de la religion. Mais ce sentiment de générosité engendra bientôt l'hypocrisie, cet exécrable vice qui s'attache à grimacer la vertu et qui rendit le prince dupe d'une foule de fourbes qui exploitèrent sa crédulité et le trompèrent par des apparences mensongères. Comme Constantin recherchait partout la vertu, les courtisans eurent
soin de se contraindre en sa présence, mais il ne se livrèrent pas moins à leurs mauvais penchants quand ils étaient sûrs de n'être pas aperçus. Les historiens rapportent que le monarque composait quelquefois des discours qui furent vivement applaudis par ses courtisants. Souvent il choisissait des sujets religieux et moraux et ne laissait échapper aucune occasion pour combattre l'avarice, les rapines et les autres défauts de ses employés qu'il eût sans doute bien mieux fait de punir que de censurer. Un des plus grands reproches que lui ail faits l'histoire, c'est d'avoir donné sa confiance à des personnes qui ne la méritaient point et qui abusaient de sa bonté pour épuiser le trésor public afin de contenter leur insatiable avarice. Aussi, après sa mort, le peuple se vengea-l-il en massacrant plusieurs de ses indignes courtisans qui s'étaient enrichis aux dépens du public.
Constantin rédigeait ses discours en latin et les faisait traduire en grec. Cette habitude de prêcher de emps en temps devant leur cour se transmit à ses uccesseurs et l'on vit long-tem[)s au palais de Consantinople les empereurs usurper une partie des foncions ecclésiastiques et faire les docteurs de l'église ; ^uand ces princes s'étaient déclarés par une hérésie, ;ette usurpation dos fonctions ecclésiastiques devint angereuse, parce qu'ils possédaient en même temps e pouvoir exécutif pour se faire obéir. Constantin était sur le point d'aller visiter les pro-
vinces qu'il avait réunies à ses anciens états par la chute de Licinius, lorsqu'il apprit les ravages que faisait dans l'Egypte et la Syrie l'hérésie naissante d'Arius.
Vers l'an 301 , Mélèce, évoque de Lycopolis en Thébaïde, fut convaincu de plusieurs fautes graves, entre autres de celle d'avoir sacrifié aux idoles pendant une des persécutions qui désolaient l'Egypte, et déposé dans un concile qu'assembla saint Pierre, évêque d'Alexandrie. Mélèce se maintint cependant dans son siège et entraîna dans son parti quelques autres évêques qui se séparèrent de la communion de Pierre et formèrent un schisme qui dura long-temps.
Arius, né selon quelques uns à Alexandrie, selon d'autres dans les environs de Cyrène , s'était d'abord attaché au parti de Mélèce qu'il abandonna ensuite, et fut ordonné diacre par saint Pierre ; mais bientôt après il recommença ses cabales en faveur des Méléciens et fut chassé de l'église par son évêque. Ce saint prélat ayant reçu la couronne du martyre, saint Achillas fut nommé pour lui succéder. Arius, qui montra du repentir, fut admis dans la communion du nouvel évêque, qui l'ordonna même prêtre et le nomma curé d'une église d'Alexandrie, nommée Bancale. Arius était un homme d'un extérieur séduisant, avait de l'esprit , de l'instruction, se distinguait par une conduite régulière, mais était dominé par un orgueil indomptable et une mobilité de caractère qui le fai-
sait pencher tantôt d'un côté tantôt de l'autre. Achillas mourut, n'ayant occupé le siège d'Alexandrie qu'a peu près huit mois. Saint Alexandre lui succéda. Arius, plein d'ambition, avait prétendu à l'épiscopat; dès-lors sa jalousie ne lui fit plus envisager son évoque que comme un rival heureux, et il chercha toutes les occasions de se venger de la préférence qu'on avait donnée au prélat.
0 Un jour, Alexandre expliquait en présence de ses curés et de son clergé le mystère de la Trinité. Il voulait concilier la Trinité des personnes avec l'cnité de Dieu et expliquer comment les trois personnes existaient dans une substance unique et simple ; car Socratc rapporte qu'Alexandre disait qu'il y avdit unité dans la Trinité et qu'il se servait f)Our cela d'un mot qui signifie non seulement unité, mais encore simplicité : il disait (ju'il y avait monade dans la Trinité, ou que la Trinité était une monade.
» L'idée de simplicité de la monade et celle de la Trinité se présentèrent donc à la fois à l'esprit d'Ariiis qui assistait au discours d'Alexandre, et comme les esprits étaient portés par Alexandre même à lAchtMdo comprendre le mystère de la Trinité, il selTorça de concevoir comment trois personnes (lisiinr!e5; étaient dans une substance simple. Il ne put le concevoir , il crut la chose impossible.
)) Sabellius, en examinant le niystère rie la Trinité, n'avait cru pouvoir le concilier avec l'unité d ^ l>;: ;; , Cunsliinlin-Ic-ffrnnd. 9
qu'en supposant que le Père , le Fils cl le Saint- Esprit n'étaient que trois noms donnes à la Divinité et non pas trois Personnes. 11 n'y avait pas longtemps que son erreur avait été condamnée, et elle avait encore des partisants. L'esprit d'Arius fut porté naturellement à comparer l'explication d'Alexandre avec ce que l'église avait défini contre Sabellius; il crut qu'on ne pouvait allier la simplicité de la substance divine, avec la distinction des personnes que l'église enseignait contre Sabellius.
» On ne pouvait , selon Arius, distinguer plusieurs personnes dans ce qui est simple, ou il fallait que ces personnes, que le Père et le Fils, par exemple, ne fussent que différents noms qu'on donnait à la même chose, selon qu'elle produisait des effets différents; ce qui avait été condamné dans Sabellius, et ce qui était contraire à l'idée que l'écriture nous donne du Père et du Fils qu'elle nous représente comme aussi distingués entre eux que l'effet et la cause : le Père engendre, et le Fils est engendré; le Père n'a point été produit; il est sans principe, et le Fils a été engendré du Père dans toute l'éternité.
» Ainsi Arius, pour ne pas tomber dans l'hérésie de Sabellius qui confondait les personnes de la Trinité, fit du Père et du Fils deux substances différentes et soutint que le Fils était une créature.
» Alexandre fit voir qu'Arius n'avait pas une idée juste de la personne du Verbe, qu'il était éternel
comme le Père, et non pas produit dans le temps, ce qui anéantirait le dogme de la divinité du Verbe.
» Arius, plein de sa difficulté, ne s'occupa plus qu'à poursuivre Alexandre, et à prouver que le Verbe était une créature.
« Cette doctrine révolta l'Eglise d'Alexandrie et devint l'objet principal de la dispute : On perdit de vue Sabellius. Arius ne s'occupa plus qu'à prouver que le Verbe n'était qu'une créature et ses adversaires à défendre contre lui l'éternité du Verbe.
» Les sophismes sont toujours séduisants lorsqu'ils s'attaquent à un mystère; Arius se fît des partisans et causa des divisions dans le clergé d'Alexandrie.
Alexandre crut qu'en permettant à Arius et à ses partisans de disputer et de proposer leurs difficultés, on les détromperait mieux que par des condamnations el par des coups d'autorité , qui , lorsqu'ils sont prématurés , arrêtent rarement l'erreur , irritent toujours et n'éclairent jamais.
a Lorsque Alexandre crut que sa modération pouvait avoir des suites fâcheuses, il assembla un concile à Alexandrie, dans lequel Arius défendit sa doctrine. Celui-ci prétendit que le Verbe avait été tiré du néant , parce qu'il était impossible qu'il fût éternel comme son père. N'est-il pas clair, disait-il , que le Fils est engendre , dès-lors, il n'est pas éternel? D'ailleurs, si le père n'a pas tiré le Fils du
néant , il faut qu'il l'ait tiré do sa substance, ce qui est impossible.
« L'Ecriture, disait-il encore, ne nous donne point une autre idée du Verbe : le Verbe dit lui-même au huitième chapitr e des proverbes , « que Dieu l'a créé au commencement des voies, » Dieu dit qu'il l'a engendré, et celte manière de produire est une vraie création, puisque l'Ecriture l'applique aussi bien aux hommes qu'au Verbe , comme on le voit dans les passages où Dieu dit « qu'il a engendré des fils qui l'ont méprisé. »
Les pères du concile d'Alexandrie s'appuyèrent sur ces aveux , ou plutôt sur ces principes d'Arius pour le juger. Si le Verbe', disaient-ils, est une créature, il a toutes les imperfections de la créature , il est sujet à toutes leurs vicissitudes , il n'est pas toutpuissant , il ne sait pas tout ; car ces imperfections sont les apanages essentiels d'une créature , quelque parfaite qu'on l'a suppose.
» Les conséquences étaient évidentes, et Arius ne pouvait le méconnaître.
» Après avoir ainsi fixé la doctrine d'Arius, les pères du concile en prouvèrent la fausseté par tous les passages de l'Ecriture, qui attribuentau Verbe l'immutabilité et toute la science ; ensuite par ceux qui disent expressément que tout a été fait par lui et pour lui.
w Ces derniers passages fournissaient aux pères des arguments péremptoires, car si rien de ce qui a été
créé n'a été créé sans le Verbe , il est évident que le Verbe n'a point été créé , parce qu'alors quelque chose aurait été créée sans lui , puisqu'un être , en aucune manière , n'est cause de lui-même.
» A l'évidence de ces preuves tirées de l'Ecriture , les pères du concile d'Alexandrie joi{;naient la doctrine de l'Eglise universelle , qui avait toujours reconnu la divinité du verbe et séparé de sa communion ceux qui l'attaquaient.
« Alors Arius se trouva comme placé entre la nécessité de reconnaître la divinité du Verbe et l'impossibilité de concevoir un fils coéternel à son père.
a II avait fait tous ses efforts pour concevoir un fils coéternel à son père, et du sentiment de son impuissance à le concevoir, il était passé à la persuasion do l'impossibilité effective qu'un fils soit coéternel à son père ; il avait fait de cette impossibilité la base de son sentiment : il croyait donc d'un côté , qu'il était impossible que le Verbe fût coéternel à son père, et de l'autre, la divinité du Verbe était si clairement enseignée dans l'Ecriture et par l'Eglise, qu'il était impossible do la méconnaître.
« Arius conclut de là que la création du Verbe et sa divinité étaient deux vérités qu'il fallait également croire , et il reconnut que le Verbe était une créaturc cl cependant vrai Dieu et égal à son père.
« C'est ainsi (|uo l'anuiur-proprc et la préoccupation clian{;ent aux yeux des hommes les mystères
en absurdités , et les contradictions les plus manifestes. Arius avait rejeté la Trinité qu'il ne comprenait pas , mais qui ne renferme point de contradictions, et il ne soupçonnait pas qu'il se contredît lui-même , en réunissant dans le Verbe l'essence de la divinité et celle de la créature , en supposant que le Verbe avait toutes les perfections possibles , et en supposant qu'il n'avait pas la première de toutes les perfections , celle d'exister par soi-même.
» Le concile d'Alexandrie définit que le Verbe était Dieu et coéternel à son père , condamna la doctrine d'Arius et excommunia sa personne.
» Le jugement du concile n'ébranla pas Arius , il continua à défendre son sentiment , il l'exposa sans déguisement ; il envoya sa profession de foi à plusieurs évêques, les priant de l'éclairer s'il était dans l'erreur et de le protéger et le ^défendre s'il était catholique.
« Il y a dans les hommes un sentiment inné de compassion qui agit toujours en faveur d'un homme condamné , surtout lorsqu'il proteste qu'il ne demande qu'à s'éclairer pour se soumettre. Arius trouva donc des protecteurs , même parmi les évêques. Eusèbe de Nicomédie assembla un concile composé des évêques de la province de Bythinie , et ce concile écrivit des lettres circulaires à tous les évêques d'Orient, pour les porter à recevoir Arius à la communion comme soutenant la vérité ; ils écrivi-
rent aussi à Alexandre , pour qu'il admît Arius à la communion.
» Alexandre , de son côté , écrivit des lettres circulaires dans lesquelles il censurait fortement Eusèbe de ce qu'il protégeait Arius et le recommandait aux évoques.
» La lettre d'Alexandre irrita Eusèbe , et ces deux évoques devinrent ennemis irréconciliables.
Arius, condamné par Alexandre et par un concile, mais défendu par plusieurs évoques , ne se présenta plus que comme un malheureux qu'on persécutait ; il répandit sa doctrine, il intéressa même le peuple en sa faveur. Il était poète et musicien , il fournissait des chansons spirituelles aux ouvriers et aux dévots ; il mit en cantiques sa doctrine et par ce moyen il la répandit dans le peuple. C'est un moyen que Valenlin et Harmonius avaient employé avant Arius et qui a souvent réussi aux hérétiques. Apollinaire l'employa après Arius et perpétua ses erreurs, plus par 00 moyen que par ses écrits.
» Ainsi le parti d'Arius se grossit insensiblement, et malgré la subtilité des questions qu'il agitait , il intéressa jusqu'au peuple dans sa querelle. On vit donc les évèques, le clergé et le peuple divisés; bientôt les disputes s'échauffèrent, firent du bruit, et les comédiens, qui étaient païens, en prirent occasion pour jouer la religion chrétienne sur leurs théâtres. Constantin n'envisagea d'abord celle querelle
qu'en politique, et écrivit à Alexandre et à Anus qu'ils étaient des insensés de se diviser pour des choses qu'ils n'entendaient pas et qui n'étaient de nulle importance.
L'erreur d'Arius était dune trop grande conséquence pour que les catholiques restassent dans l'indifférence que Constantin leur conseillait. Alexandre écrivit partout pour prévenir le progrès de l'erreur d'Arius et pour en faire connaître le danger.
D'un autre côté, Arius et ses partisans faisaient tous leurs efforts pour décrier la doctrine d'Alexandre. Les catholiques et les ariens s'imputaient réciproquement les conséquences les plus odieuses qu'ils tiraient des principes de leurs adversaires.
Ces chocs continuels échauffèrent les deux partis jusqu'à la sédition , il y eut même des endroits où l'on renversa les statues de l'empereur, parce qu'il voulait qu'on supportât les ariens (1). »
Constantin ayant été informé de cette insulte faite à son autorité et poussé par ses courtisans à la venger, porta la main à son visage et dit en souriant : « Pour moi , je ne me sens pas blessé. » — Paroles dignes d'un grand prince et que la postérité n'oubliera jamais.
i) Dictionnaire dos Hér<^bies, art. Ariens.
L'empereur essaya de réconcilier les deux partis et chargea de cette mission le célèbre Osius auquel il rcmitune lettre dans laquelle on litlepassage suivant:
« Rendez-moi des jours sereins et des nuits tranquilles; faites-moi jouir d'une lumière sans nuage. Si vos divisions continuent, je serai réduit à gémir et à verser des larmes; il n'y aura plus pour moi de repos. Où en trouverai-je , si le peuple de Dieu , si mes conserviteurs se déchirent avec opiniâtreté? Je voulais vous aller visiter ; mon cœur était déjà avec vous : vos discordes m'ont fermé le chemin de l'Orient. Réunissez-vous pour me le rouvrir. Donnezmoi la joie de vous voir heureux comme tous les peuples de mon empire : que je puisse joindre ma voix à la vôtre pour rendre do concert au souverain être des actions de grâce de la concorde qu'il nous aura procurée. »
Osius réunit à Alexandrie un concile pour terminer ces différends et rétablir la concorde , mais il n'y réussi point, les esprits étaient trop irrités pour pouvoir s'entendre. Il se rendit à Thessalonique auprès de Constantin pour lui rendre compte de sa mission : il lui (it voir la sagesse et la justice de la conduite de l'évoque Alexandre, ainsi que l'indigne imposture d'Eusèbe de Nicomédie , qui avait persuadé au monarque qu'il ne s'agissait dans cette affaire que d'une flispute de mots, les deux partis s'entendant sur le fond de la doctrine.
ConsUiniin, quoique détrompé, ne sut user de son autorité pour arrêter le débordement de la fureur des hérétiques, et cette mollesse de sa part ne contribua pas peu à augmenter le mal. Toute l'Egypte était en feu , la ville d'Alexandrie surtout était dans une horrible confusion et tout faisait craindre de plus grands malheurs encore. D'autres fléaux se joignaient aussi aux ravages de l'hérésie , c'était la fureur des procès , le monstre de l'usure pratiquée surtout par les agens du fisc. L'empereur réduisit l'intérêt de l'argent à douze pour cent; mais cette loi ne fut faite que pour les païens , l'Eglise catholique ayant toujours défendu le prêt usuraire.
Le monarque, pour en imposer à l'esprit de vertige qui animait les sectateurs d'Arius , se rendit aux désirs des évoques et résolut d'assembler un concile écuménique , chose jusqu'alors sans exemple. Il choisit pour le lieu de cette assemblée célèbre la ville de Nicée , voisine de Nicomédie où il résidait. Il fit adresser des lettres respectueuses à tous les évêques de ses états, leur fournit des voitures et des chevaux, et l'on en vit arriver trois cent dix-huit sans compter les prêtres et les diacres.
« Les plus illustres d'entre eux étaient Alexandre, accompagné du diacre Athanase, natif d'Alexandrie et jeune encore, qu'il estimait particulièrement et qui lui fut d'un grand secours. Il y avait encore deux fameux évêques entre ceux de t'Egypte ; Potanemon
d'Héracléc sur le Nil et Paphnuce de la haute Thébaïde, qui dans la persécution avait eu l'œil droit crevé et le jarret gauche coupé. Il avait été moine à Pispe, disciple de saint Antoine. Pendant le concile, l'empereur le faisait souvent venir dans son palais , l'embrassait et lui baisait l'œil qu'il avait perdu pour la foi... Spiridion, évêque de Trimithonte, en l'île de Chypre, gardait les moutons, tout évêque qu'il était... Saint Jacques, évêque de Nisibe , en Mésopotamie , était aussi fameux par ses miracles
Paul , évêque de Néocésarée sur l'Euphrate , avait perdu l'usage des deux mains dont on lui avait brûlé les nerfs , avec un fer chaud, dans la persécution de Licinius... Eustache , évêque d'Antioche , se trouva aussi au concile , il composa contre les ariens plusieurs ouvrages qui ont été perdus (1). »
Mais après ce grand nombre de saints, il se trouvait aussi plusieurs évêques qui leur ressemblaient peu dans] leur foi et leur conduite. « On prétend qu'ils n'étaient guère plus de vingt-deux. Ceux-ci soutenaient le parti d'Arius, mais ils dissimulaient en même; te iips soigneusement leurs erreurs. Les plus connus sont Eusèbe , de Césarée en Palestine ; Théodore, de Laodicée ; Paulin , de Tyr, etc.
(l) Floiiry, Hibl. licclés., Liv. II.
» Le concile commença le 19 de juin. Les premiers jours on discuta les matières pour les décider solennellement en présence de Constantin. On agita les questions de la foi. On fit. comparaître Arius dans l'assemblée pour s'assurer de ses sentiments. Il ne rougit point de soutenir que le Fils de Dieu ait été tiré du néant , qu'il n'avait pas toujours été , qu'il était capable , par sa liberté , de la vertu et du vice, qu'il était une créature et un ouvrage de Dieu. En entendant ces blasphèmes , tous les évoques se bouchèrent les oreilles et conclurent tout d'une voix à anathémaiiser des opinions si impies avec celui qui les soutenait.
» Cependant l'empereur Constantin était arrivé à Nicée le 3 juillet. Les évêques s'assemblèrent , dès le lendemain , dans une salle de son palais qu'il avait fait préparer pour le concile. Il s'y rendit lui-même ei entra revêtu de sa pourpre, mais sans gardes et accompagné seulement de ses ministres, qui étaient chrétiens. Il témoigna un grand respect pour les évêques, adoucissant par la modestie de ses regards l'éclat de la majesté impériale.
» Un évêque , dont on ignore le nom , lui adressa un discours dans lequel il rendait grâces à Dieu pour les biens dont il avait comblé ce prince. Constantin y répondit par un autre qui, selon Eusèbe, contenait des témoignages de la joie qu'il avait de se voir dans cette assemblée, et il exhortait les Pères à
apaiser les divisions de l'Eglise. Ensuite il déclara qu'il n'avait voulu se trouver dans le concile que pour y être comme l'un des fidèles, et qu'il laissait aux évoques toute la lifjerté de traiter les questions de foi.
» Dans les séances suivantes, on traita de l'hcrcsie qui troublait le repos de l'Eglise. L'empereur fut spectateur des disputes. L'impiété d'Arius fut examinée en sa présence. Il se montrait plein d'attention pour tout ce que les évoques disaient , écoutant les uns et les autres avec beaucoup de douceur. Saint Athanase , quoiqu'il ne fût pas encore évêquc , s'attira l'admiration de tout le concile par la vivacité de son esprit et sa pénétration merveilleuse à découvrir tous les artifices des hérétiques. Il résista généreusement à Eusèbe, à Théognis et à Maris, qui étaient les principaux protecteurs do l'arianisme. Il lit éclater j)Our la foi un zèle au-dessus de son ûgc; ce qui lui attira les éloges de tous les défenseurs de la foi catholique et la haine de la part des ariens.
» Ensuite le concile rejeta une confession qu'Eubèbc, de Nicomédie, protecteur d'Arius et sectateur de son hérésie , avait fait présenter au concile. (]etle profession ne condamnait que les blasphèmes les plus grossiers d'Arius, sans toucher aux autres. Les Pères , après avoir examiné avec soin ce que l'on devait ordonner contre cette nouvelle impiété , et ."^voir consulté tout ce que l'Evaujjile et les Apùlrcs
enseignent sur ce sujet , établirent la véritable doctrine de l'Eglise. — Ainsi ils déclarèrent que Jésus- Christ était vrai Fils de Dieu , égal à son Père, sa vertu , son image , subsistant en lui , et vrai Dieu comme lui. — Et, pour être à l'abri de toutes les subtilités des ariens, le concile crut devoir exprimer par le terme de consubstantiel , qu'il adopta en parlant du Fils de Dieu , tout ce que les sain tes Ecritures nous disent en parlant de Jésus-Christ , et tout cela pour exprimer l'unité indivisible de nature.
» Tous les évéques , à l'exception de dix-sept , embrassèrent de cœur et de bouche ce terme de consubstantiel, et ils en firent un décret solennel d'un consentement unanime. On dressa ensuite la célèbre profession de foi connue depuis sous le nom de symbole de Nicée. Saint Athanase dit nettement que ce fut Osius qui en rédigea les articles, et il en fut luimême un des principaux auteurs.
» La définition du concile ayant été portée à Constantin, ce prince, reconnaissant que ce sentiment unanime des évêques était un ouvrage du Ciel, la reçut avec respect, déclarant qu'il bannirait tous ceux qui ne s'y soumettraient point. Les ariens , dans la crainte de l'exil , anathématisèrent les dogmes condamnés et souscrivirent à la foi de la consubstantialité; mais ce ne fut que de bouche, comme la suite le fit connaître. Cependant Arius fut banni par l'ordre de Constantin et relégué avec les prêtres de
son parti dans l'Illyrie, d'où il ne fut rappelé que cinq ans après. Au reste, le concile condamna aussi ses autres écrits, et surtout sa ïhalie, ouvrage également impie et infâme.
» Le concile s'occupa ensuite de l'affaire des méléciens, régla le jour , où serait célébrée la fête de Pâques, fit vingt-deux canons concernant la discipline, et termina ses travaux le 23 août 325. Constantin en rendit grâces à Dieu par une fête solennelle et invita à un repas tous les évêques. Il les assembla encore une fois et leur ûl un fort beau discours d'adieu (1). »
(l)Diclioruiairo des Conciles, ari. Nicéc.
Le concile do Nicée est un des fails les plus mémorables dont fassent mention les annales de l'histoire ecclésiastique. Tous les Pères et écrivains postérieurs en ont relevé, par les plus grands éloges, l'autorité et la majesté, et , jusqu'au seizième siècle, il avait été regarde comme l'assemblée la plus respectable qui ait été tenue dans l'Eglise. Mais, depuis que Icssociniensont renouvelé l'ariaiiisme , les décisions de ce concile ont été rendues suspectes; ces sectateurs l'ont représenté comme u\h' assemblée
d'évcques , dont la plupart étaient imbus de la philosophie de Platon, qui ne remportèrent sur Arius que [)arce qu'ils étaient plus exercés à la controverse que lui , qui forgèrent des expressions nouvelles qu'on ne trouve point dans l'Ecriture Sainte. Les incrédules modernes ont prétendu qu'avant le concile de Nicée la divinité du Verbe n'était point un article de foi , et que ce dogme a été inventé pour l'honneur et pour l'intérêt du clergé, et imposé par l'autorité de Constantin.
Et cependant, sans parler des témoignages des Saintes Ecritures, la doctrine de l'Eglise, depuis les apôtres , était fixée sur ce point et par la forme du baptême , et par le culte suprême rendu aux trois personnes divines , et par les anathèmes prononcés contre les hérétiques, et par les écrits des Pères, et par le sang des martyrs, qui, certes, ne périrent pas pour la doctrine d'une simple créature. Une preuve que ce fut l'ancienne foi de l'Eglise, c'est qu'elle fut reçue sans contestation dans toute l'étendue de l'empire romain , même dans les Indes et chez les nations barbares, ainsi que l'attestent saint Athanase, Eusèbe de Césarée et autres.
Ecoutons ce que dit de cette célèbre assemblée un des premiers écrivains de notre siècle.
« Constantin eut à s'occuper des hérésies : dans l'Occident, celle des donatistes fut anathématisée à Arles ; dans l'Orient , la doctrine d'xirius exigea la
convocation du premier concile ccuncmique. La question ihéologique intéresse peu aujourd'hui ; mais le concile de Nicée est resté comme un événement considérable dans l'histoire de l'espèce humaine. On eut alors la première idée et l'on vit le premier exemple d'une société existant en divers climats, parmi les lois sociales et privées, et néanmoins indépendante des princes et des sociétés sous lesquels et dans lesquelles elle était placée ; peuple formant partie des autres peuples, et cependant isolé d'eux, mandant ses députés de tous les coins de l'univers à traiter des affaires qui ne concernaient que sa vie morale et t^es relations avec Dieu. Que de droits tacitement reconnus par ce bris des scellés du pouvoir sur la volonté et sur la pensée !
» Pour la première fois encore depuis les jours de Moïse, émancipateur de l'homme au milieu des nations esclaves de l'ignorance et de la force, se renouvela la manifestation divine de Sinaï : comme autour du camp des Hébreux , les idoles étaient debout autour du concile de Nicée, lorsque les interprètes de la nouvelle loi proclamèrent la suprême vérité du monde , l'existence et l'unité de Dieu. Les fables des prêtres, qui avaient caché le princi[)C vivant, les mystères dans lesquels les philosophes l'avaient euvel()f)pé, s'évanouirent; le voile du sanctuaire fut déchiré avec la croix du (Ihrist; l'homme vil Dieu face à face. Alors fut composé ce symbole