‹ Constantin le GrandChapitre 36 sur 46 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

L’Orient Catholique Baptême et Mort de Constantin

Licinius avait laissé, pendant ses années d’entente avec Constantin, les chrétiens entrer, les uns, en grand nombre, dans son armée, et les autres jouir de leur liberté civile.

Il espérait pouvoir être également l’empereur des païens et des chrétiens.

. Mais son rêve ne devait se réaliser ni en Orient, ni en Occident.

Lorsqu'il vit qu’il lui fallait choisir entre l’attachement des païens ou celui des chrétiens, mais que les premiers étaient beaucoup plus exigeants, il inclina de leur côté. N'était-il pas païen luimême ? Et voici que les chrétiens, au courant du bonheur de leurs frères dans les provinces soumises à l’empereur d'Occident, adressaient des prières à leur Dieu pour Constantin.

L'âme de paysan intéressé de Laicinius n’y trouvait plus son compte. Alors survinrent les persécutions qui se manifestèrent par les mesures suivantes :

1° La suppression du Droit commun, remplacé par des rescrits particuliers déterminant la culpabilité des chrétiens *.

1 EUSÈBE, Hist. Ecclés., X, 8. — Vita Const., I, 55.

2° La confiscation de leurs biens, et les diverses mesures prises contre eux ;

3° La défense faite aux Evêques de se réunir en synodes et de correspondre entre eux ?;

4° La défense faite aux fidèles de se réunir dans l’intérieur des murs des cités. On leur laisserait les campagnes désertes où ils ne troubleraient pas l’ordre public. Mais on défendait que les hommes et les femmes se réunissent ensemble, afin de laisser planer un soupçon sur leur moralité ?;

5° La destruction des églises et la défense d’en réédifier à.

La défaite de Licinius, en 324, laissa donc l'Orient tomber, païen, entre les mains de Constantin. Celui-ci eut à appliquer une politique appropriée à cette partie de l’empire, dans laquelle les chrétiens avaient été bannis de toutes les fonctions publiques, privés de leurs biens, martyrisés et obligés de fuir jusque dans les déserts.

Mais la persécution n’avait pas toujours duré pendant le règne de Licinius.

Il y avait eu des actes juridiques accomplis en raison de l’application des lois antérieures. Cellesci qui fixaient le Droit commun dans les procès civils, ou encore les partages en famille, les ventes, les obligations, etc. C’eût été renverser l'édifice du Droit que de supprimer les actes issus de ces lois. Constantin conserva À ces actes la force de la chose jugée “.

1 EUSÈBE, Hist. Ecclés., X, 8. — Vita Const., I, 51. ? V. C., IT, 31 à 41. Les procédés ont été les mêmes depuis OT.

* EusèBe. Hist. Ecclés., X, 8. — V. C., I, 53 et II, 2. Cod: Théod., "XV, \x4,7; 2,3.

Licinius avait toutefois pris des mesures parti: culières et injustes à l’égard des chrétiens. Ces mesures, dont il a été question plus haut, avaient été prises en raison même de l’intervention du prince; juridiquement parlant, elles étaient les gestes personnels de l’empereur. C'était lui-même qui avait promulgué des décrets iniques et obligé les magistrats à appliquer, d’une façon criminelle, des lois existantes. Aussi Constantin supprima les gestes du tyran pour rétablir l’Equité.

I rappela les exilés, ceux qui étaient détenus dans les îles et les condamnés aux mines.

Mais la justice est insuffisante quand les coupables peuvent s’abriter dans le temple du mal qu’ils ont édifié. Constantin ne se contenta donc pas de ces mesures. 'Il fit restituer à leurs légitimes propriétaires tous les biens confisqués par le tyran et rachetés par des tiers, car la pudeur du bien écarte la duperie.

11 ne voulait pas laisser les coupables profiter de leurs crimes. Prévoyant toutefois qu’il pouvait y avoir des victimes particulières de mesures justes dans leur ensemble, l’empereur voulut que son fisc les dédommageit !.

Quant aux chrétiens qui avaient souffert pour leur foi, ils pouvaient choisir eux-mêmes leur sort, soit qu’ils désirassent rentrer dans l’armée ou les fonctions publiques, soit qu'ils voulussent jouir d’une honorable retraite ?.

Les juges coupables de l’application des rescrits iniques furent remplacés. Les inscriptions ne

VZIOeCONSTSe LEA 2 SOZOMÈNE, I, 8.

signalent pas de carrières de juges de Licinius qui se soient continuées sous Constantin *.

La Justice distributive et réparatrice devait précéder la Justice égalitaire?. Constantin était le véritable élève d’Aristote.

Les mesures qu’il prit ne furent pas celles d’un chef de parti qui se venge, puisque le Droit commun subsistait pour tous sous sa dictature de conquérant. Mais il voulut que les torts fussent réparés, même à l’égard des héritiers des victimes . Et s’il n’y avait pas d’héritiers, il fallait quand même qu’il y eût une expiation pour les coupables. Les biens volés durent être remis aux églises {, et celles-ci, en les acceptant, consacrèrent le triomphe de l’Equité et de la pudeur du bien, dans le domaine du Droit public.

L'Eglise appliqua, de son côté, les peines disciplinaires aux chrétiens qui avaient apostasié pendant les persécutions.

Ceux qui, pour éviter les persécutions, avaient apostasié avant de les avoir souffertes, et étaient rentrés dans la milice de l’empereur païen, étaient les plus coupables parmi les chrétiens. Les canons de Nicée leur imposèrent des pénitences de dix ans. Mais le Concile se montra bienveillant pour ceux qui avaient cédé à la force, et étaient repentants 5. C’est ainsi que l’Eglise rétablit la paix dans les consciences, puis elle appela les païens

Le relevé de ces inscriptions avait été fait par le regretté M. Mispoulet ; sa mort en a empêché la publication.

? SOZOMÈNE, I, 8. C’est un grand exemple pour tous les temps.

° et ‘ EusÈBE : Vita Constantini, II, 35, 36.

5 Canons X à XII du Concile de Nicée.

eux-mêmes au royaume de Dieu !, tout en laissant le vainqueur, qui avait assumé la lourde tâche de procéder à l’avènement de la civilisation nouvelle, appliquer les règles de l’Equité et de l’Honneur. Car la charité est d’origine divine; elle ne peut pas prendre part aux conflits de ce monde.

Enfin l'Eglise pensa l’heure venue de donner aux âmes l’aliment permanent de l’esprit, en établissant d’une façon qui ne prêtait pas au doute les fondements de la croyance. Une hérésie menaçait alors la paix de la chrétienté. C’était l’Arianisme, Elle introduisait le paganisme dans le Saint des Saints, en corrompant la notion du Verbe et en dénaturant la croyance chrétienne à la Trinité.

Les Anciens, qui avaient scruté les profondeurs de la pensée humaine, avaient bien reconnu que la multiplicité étant un néant, l'Unité était le caractère de l’être.

Mais la révélation seule pouvait enseigner un Dieu unique en trois personnes. Elle s’était faite progressivement ; saint Grégoire de Nazianze l’a dit excellemment : « L/Ancien Testament a clairement manifesté le Père, plus obscurément le Fils. Le Nouveau a révélé le Fils et a suggéré la divinité de l'Esprit. Aujourd’hui l'Esprit vit parmi nous et nous donne de lui-même la plus claire manifestation. I] n’était pas, en effet, sans danger, qu'avant la connaissance de la divinité du Père, le Fils fût manifestement prêché, et pour me servir d’une expression un peu hardie, en nous

1 Conc. de Nicée : Canon XIII. L'Eglise offre toujours les secours de la charité divine aux païens.

surchargeant du Saint-Esprit avant que nous eussions confessé la divinité du Fils, il était à craindre que pareils à des gens chargés d’une nourriture au-dessus de leurs forces, ou à ceux qui fixent sur la lumière du soleil un regard affaibli, les croyants perdissent ce qu’ils étaient capables de retenir. C’est au contraire par des additions successives et, comme dit David, par des ascensions, des avancements et des progrès de gloire en gloire, que la lumière de la Trinité a brillé de splendeurs plus éclatantes » !.

Mais Arius voulait considérer le Père comme seul éternel. Il voulait que le Père eût produit, dans le temps, le Fils qui devenait en quelque sorte une émanation du Père. Il adhérait ainsi à la doctrine néoplatonicienne. Il rejetait le dogme de la Trinité Chrétienne qui veut que les trois personnes divines soient égales et coéternelles. Il affirmait que le Christ s'était fait Dieu par ses mérites volontaires ?. C’est pourquoi le grand combat théologique devait se livrer au Concile de Nicée sur l’Homoousios, c’est-à-dire sur l’affirmation de l’identité d’être entre le Père et le Fils.

Pour mettre de la clarté dans les idées, ne convient-1l pas de rappeler ici le symbole tel qu’il fut voté par les pères du concile de Nicée 3 : « Nous « croyons en un seul Dieu, père tout-puissant,

1 St GRÉGOIRE DE NAZIANZE. Discours théologiques, n° XX VI. MIGxE P. G., t. XXXVI, col. 161. Néanmoins, la Providence avait déjà préparé la pensée du peuple fidèle à l’alliance, à la révélation de la Trinité.

2 SOzoMÈNE, Hist. Ecclés., I, 14.

* J’emprunte la traduction du Père Hugueny, Critique et Catholique, tome II, Paris, 1921.

« créateur de toutes les choses visibles et invisi- « bles, et un seul Seigneur Jésus-Christ, le fils « unique de Dieu, engendré du Père, lumière de « lumière, vrai Dieu de vrai Dieu, engendré et « non point fait, consubstantiel au Père, par qui « tout a été fait, qui, pour nous hommes et pour « notre salut, est descendu sur la terre et a pris « chair et est devenu homme, et a souffert, et a été « enseveli, et est ressuscité le troisième jour, et « qui est monté aux Cieux et de nouveau reviendra « juger les vivants et les morts, et à l'Esprit « Saint, etc.,.etc. »

Ce Credo fut complété plus tard par le concile de Chalcédoine, mais il contenait tout le dogme de la Trinité !. L'/Homoousios affirme l’identité d’être (Ek tés Ousias), la consubstantialité du Père et du Fils. Cette identité d’être permet seule qu’il existe une communication entre le monde et Dieu, rapport qui ne peut avoir lieu que si le Fils est à la fois vrai Dieu et vrai homme. Maïs ceci ne pouvait convenir à l’orgueil d’Arius, Lybien d’origine, c’est-à-dire doué d’un tête dure, et porté à l’ascétisme par l’esprit de domination. Il voulait diriger l’Eglise. Grand, maigre, d’aspect mortifié, il en imposait à tout le monde, à celles surtout, parmi les femmes, pour lesquelles le décor joue un grand rôle *. I] parlait avec autorité, au nom de l’Eglise ; et des membres du clergé, ambitieux comme lui, le suivaient. Il était prêtre de Baucalis, dans le Delta. Alexandrie était la ville

1 Saint GRÉGOIRE DE NAZIANZE, Discours théologiques, N° XXVI.

? DucHESxE : Hist. Anc. de l'Eglise, II, p. 126.

des disputes. Les chrétiens avaient élevé leur école, la Didaschale, en face du Musée païen, pour défendre leur foi. Mais les païens se disputaient aussi entre eux, et l’on avait vu le néoplatonicien Ammonius Saccus enseigner Platon et Aristote aux portefaix du port.

C’est la gloire de tout milieu grec, mais aussi son danger, surtout quand il est pénétré d’influences juives, que de montrer cette subtilité de l’esprit qui finit en discussions byzantines.

L’évêque régulier d'Alexandrie, Alexandre, effrayé du soulèvement des hérétiques, convoqua un synode d’évêques égyptiens qui déposa Arius et ses partisans en 320 !.

L'hérésie eût peut-être été étouffée sur place, si elle n’avait eu pour complices des ambitieux complaisants en Orient. Le plus actif et décidé fut l’évêque Eusèbe de Nicomédie, parent des seconds Flaviens, allié à l’empereur, et l’autre fut Eusèbe de Césarée, l’admirable érudit, le chroniqueur de l’Empereur, mais que l’esprit d’intrigue, et une faible compréhension de la nature du christianisme, exposait à être le jouet des hérétiques.

Constantin avait entendu parler des troubles de l'Egypte, il y avait député, en 324, son confident, le grand évêque Hosius de Cordoue ?, et avait écrit à Alexandre et à Arius pour mettre la paix entre les dissidents et l’évêque Alexandre 3,

? AMMIEN MARCELLIN, XXII. — EPIPHANE, Haer., LXIX, 4.

* Si l’on en croit EUSÈBE : V. C., II, 64 à 71. — Mgr Baïri- FOL, La Paix Constantinienne, p. 315.

Il est certain que sa raison de législateur romain, associée, dans son œuvre, à sa foi de néophyte converti à la divinité du Christ, dont il avait vu les miracles, ne pouvait pas comprendre qu’on soulevât tant de discussions dans l’Eglise même.

Les hérésies et schismes de cette époque résultaient de l’introduction de la philosophie et du paganisme dans la foi chrétienne et dans l’exercice du culte.

Ces scissions étaient, en raison de leur caractère, plus dangereuses et surtout plus traîtres que tous les déchirements qui suivront, car il est plus loyal de se séparer de l’Eglise que de la corrompre.

C’est ce qui explique combien fut difficile la position du premier souverain chrétien. Il semble qu’on ne lui en ait guère tenu compte dans les histoires modernes, où il apparaît le plus souvent comme infatué de sa puissance. Il était toujours le même, depuis sa conversion. Il s’était déclaré le Serviteur de Dieu, et c'était à ce titre qu’il allait présider le concile.

Un grand historien de l’Eglise s’est étonné de ce-qu’Eusèbe ait accordé une valeur exagérée au rôle de l’Empereur dans l’organisation du concile. Il lui reproche d’avoir parlé trop longuement du banquet que Constantin présida. D'autre part, le même auteur a voulu que ce concile fût l’œuvre propre de l’empereur. Ces deux appré-

ciations contradictoires relèvent d’une méprise complète sur le rôle de Constantin !.

Sans doute, celui-ci désira le concile pour restaurer la paix religieuse dans l’Empire; il avait

1 Mor DucHesne (Hist. Anc. de l'Eglise, tome TI, P. 143) s’est trompé. — Il était mon ami : sed magis amica veritas.

déjà convoqué pour la même raison ceux de Rome et d'Arles: sans doute il lui donna tout l’éclat possible, ce qui ne scandalisa personne en ce temps-là, mais remplit les chrétiens de reconnaissance ; et ce fut avec l’acquiescement de l’Evêque dé Rome, représenté par ses légats, que fut tenu le concile. — [Les Evêques d'Occident y étaient peu nombreux. Mais le grand évêque Hosius de Cordoue était en quelque sorte leur mandataire. Les 250 à 300 Pères présents représentaient réellement l'Eglise universelle !, et l’empereur n’avait fait que les convoquer, suivant une formule protocolaire, qui leur assurait les transports de l’Etat, le Cursus Publicus ?.

Le Concile s’ouvrit le 20 mai 325 °. Constantin n’arriva que plus tard, lorsque les Pères étaient réunis depuis quelque temps, peut-être vers le moment où fut voté le symbole, vers le 19 juin“. En tout cas, son absence aux séances préparatoires des grandes décisions indique sa réserve.

Il ne venait pas influencer les pères, et suivant une comparaison que lui suggéraient ses habitudes de législateur, il considéra toujours comme des lois divines tout ce qui fut décidé et voté, par les Pères, à Nicée, ainsi que les canons des conciles en général*

Nous pouvons partager sans crainte de nous tromper l'émotion d’Eusèbe, quand il décrivit

1? EusèBe : Vita Const., III, 7. Mgr. Batiffol, op. cit, p. 364.

PSP USEBE IE CSM:

SE SOCRATF : HiSt PECclés A" x2;:

4 Car ce fut sans doute ce qui fit choisir cette date pour l'ouverture du concile par la Chronique Paschale et le quatrième concile œcuménique. Voir HÉFÉLÉ : Hist. des Concilés, t. T1, p.268.

SEUSÈBE 7 Cl, 20.

l’arrivée de Constantin à Nicée, et son entrée dans la salle des séances, ainsi que la beauté des cérémonies qu'il organisa à l’occasion du concile !.

On assistait, en effet, à la consécration du rôle providentiel que, non seulement Eusèbe, mais tous les chrétiens contemporains reconnaissaient au Serviteur de Dieu, depuis la prise de Rome.

On arrivait au terme d’une route magnifique, jalonnée par les triomphes de l’Eglise ; comment aurait-on pu refuser le titre et le caractère de protecteur de l’Eglise à celui qui l’avait délivrée des persécutions, et comment n’aurait-on pas été ému, en le voyant parvenu à ce triomphe de la foi qu’il avait voulu mais dont il n’était que l’instrument. Aussi lui pardonnait-on facilement d’avoir réuni les fêtes du grand anniversaire de ses vingt ans de règne, Vicennalia, célébrées une année avant leur accomplissement, suivant la coutume romaïine, à celles de la religion. L'œuvre de l’empereur et celle de l’Église ne s’étaient-elles pas accomplies ensemble, quoique les lois de l’empire et celles de l’Église fussent distinctes. Que de souvenirs communs se présentaient aux esprits à la vue des Pères, mutilés de la grande persécution.

Le chef chrétien victorieux arrivait enfin, en protecteur de l’Eglise, après tant de luttes, entouré de sa Maison et de sa garde. Il avait confié à des chrétiens choisis parmi ses propres soldats le Labarum, le drapeau du miracle, celui de la conquête de l’Orient*. Et ces officiers, ces soldats présents étaient ceux qui, pour délivrer l'Eglise,

1 EUSÈBE : Vita Const., LIL, 10, 11.

2 EUSÈRE : Vita Const., II, 16.

avaient affronté tous les dangers de la grande guerre.

Il était possible à des esprits prévenus de trouver ces souvenirs sans valeur, mais, quand Constantin se présenta pour la première fois dans la salle où se tenaient les Pères, ceux-ci se levèrent spontanément !.

Le souverain était de taille moyenne, mais il donnait l’impression de cette majesté impériale qu’il n’avait pas supprimée en la transformant. Son visage aux traits nobles, réguliers et classiques, que les médaillons nous ont conservé, était éclairé d’un regard lumineux, d’un de ces regards de souverain, tel qu’en ont certains grands fondateurs ?. Ses portraits en pied nous montrent, dans la grâce de son port et la fermeté de son attitude, l’expression de cette majesté qu'avait consacrée le Nimbe, lequel exprimait autrefois la divinité des rois d'Orient et des empereurs, et allait devenir le symbole de la Sainteté par l’adoption du service de Dieu, par Constantin %. La ferme expression de sa bouche et le calme répandu sur son visage indiquaient la constance de son caractère, et faisaient présumer qu’il demeurerait le soutien de l’Eglise. Il était bien le triomphateur attendu.

On apporta un siège d’or, et les évêques lui firent signe de s’asseoir, puis s’assirent euxmêmes. L'empereur leur dit, en une courte allocution, qu'il était venu s’associer à l’établisse-

1 EUSÈBE : Vita Const., IIL, 10.

? CEDRENUS : Byzantine de Bonn, I, p.

3 Numism. Const., tome I, AR de Constantin.

PISE ho Nr 7 Res et t. IT, pl. VIL fig. 20 pour le Nimbe.

ment de la paix dans l’Eglise, mais qu’ils allaient être eux-mêmes les ministres de cette paix; car sa tâche à lui était en quelque sorte remplie, puisque tous les ennemis de Dieu étaient vaincus .

C'était ce triomphe que représentaient, au revers des médailles, l’image symbolique de la hampe du Labarum se plantant dans le dragon vaincu ?, tandis que d’autres médaillons montraient, à leur droit, les effigies de l’empereur ou celles de ses fils, les yeux levés au Ciel, dans l’attitude de la prière ÿ.

Ces pièces répandues jusqu'aux confins de l’Empire et chez les Barbares allaient y propager l’idée que le grand anniversaire de l’empereur avait coincidé avec le triomphe de la religion du vrai Dieu. Car des fêtes étaient célébrées à la même date dans toutes les parties de l’Empire, et les députations des Barbares étaient reçues par l’empereur-roi {.

Constantin réunit tous les évêques, après l’accomplissement de leur œuvre religieuse, en un grand banquet, dans son palais, et les épées nues des Protecteurs qui composaient sa Maison militaire s’inclinèrent devant les Pères, à leur passage dans les vestibules $.

En se rappelant les affronts publics des chrétiens, la foi chancelante devant les supplices ; quelques-uns avaient l’impression enthousiaste et fugi-

1 SOCRATE : Hist. Ecclés., I, 8.

2 Numism. Const., t. II, p. 506 ; avec la légende Spes Publica.

8 Numism. Const., t. I, p. 472 — t. Il, p. 467, 497 et Eusèse, Vit. Const., C. IV, 15.

4 EUSÈBE, Vit. Const., ©. III, 15.

5 Jbid., II, 8 et 16.

tive que le royaume de Dieu s’établissait sur la terre. Mais Eusèbe, qui le dit, était, hélas ! le premier à montrer qu’un alliage moins noble se mêle quelquefois à l’or pur.

Il est permis de croire qu’il ne signa qu'après bien des hésitations le symbole de Nicée. Il avait présenté le sien qui prêtait à des confusions, et fut rejeté, pour cette raison. Maïs il voulut faire croire que peu de changements y avaient été apportés !.

Eusèbe était un évêque de Cour ; sa grande érudition, sa connaissance des langues, assuraient sa situation auprès du prince, lequel avait sans cesse besoin de ses services. Il lui faisait faire des traductions de la Bible ; ou celles des textes grecs en latin ou de ses discours en grec; il lui demandait des descriptions des Lieux Saints ?. Eusèbe se prètait à tout, et poussait la flatterie plus loin. Constantin ignorait le grec. Eusèbe ne se contentait pas de traduire ses discours tels que celui qu’il prononça dans l’assemblée des Saints, c’est-à-dire des évêques réunis à l’occasion du trentième anniversaire de son règne ; Eusèbe allait plus loin ; il attribuait à Constantin une traduction des vers de Virgile en vers grecs Ÿ. On ne peut pas savoir ce qu’en pensa l’empereur, et quel accueil il fit à cette flatteuse supercherie qu’il ne pouvait pas démentir devant sa Cour. Il aimait les discours d’apparat, et les cérémonies pompeuses se continuèrent, après lui, jusqu'aux derniers jours de l’empire. Si le

SOCRATE, HIS L SECCL., 1,225 25.

? Mgr DUCHESNE, Hist. Anc. de l’Eglise, Tome II, p. 150. Son grand titre de gloire est qu’il constituait, comme le fera aussi St Jérôme, les annales du Christianisme par ses recherches.

3 RossiGxOL, Virgile et Constantin le Grand. Paris, 1845.

fondateur de l’empire chrétien avait été dépourvu de toute ambition littéraire, il n’aurait pas été de son temps.

I1 semble que jamais le prestige de la parole ne fut plus grand, qu’au moment de cet immense tumulte de peuples qui caractérisa le Bas-Empire. Une civilisation brillait encore par la culture de la pensée et par sa langue classique, en même temps que par ses lois et par les dernières prouesses de ses. armes, elle méritait le nom de romaine, Romanitas. Une seule culture latine, et l’unité du monde régnait encore, des colonnes d’Hercule aux frontières de Perse !.

Le concile était à peine terminé que Constantin fit écrire à toutes les églises, pour dire aux évêques que l’assemblée ayant représenté l'Eglise tout entière, 1l demandait à tous les chrétiens de se soumettre à ses décisions, pour qu’une même foi et une charité réciproques les unissent ?.

C’était malheureusement parmi les hommes qui l’approchaient que la désunion devait se manifester. Arius était condamné, mais les deux Eusèbe ne cessaient de répéter qu’il était pénitent et rentré dans l’Eglise, après le Concile * et qu’il acceptait l’essentiel du Credo de Nicée. Ils formèrent un parti.

Constantin résista pendant plusieurs années, jusqu’en 330, avant de se laisser tromper sur le caractère d’Arius et le rôle des ariens.

1 PRUDENCE, Contra Symmachum. — G. BotsstER. La fin du Paganisme, t. II, p. 136 et suiv.

2? EUSÈBE, V. ie III, 47.

3 SOCRATE : H. E., I, 9. — EUSÈSE : PCR CARPE TG GÉLASE DE CYZIQUE, 36.

D'autres grands intérêts attirèrent son attention après le concile. L'année 326 fut rendue fatale, à Rome, par l’accusation de Crispus. Mais l’empereur pensa que sa Maison devait être seule frappée, avec son chef, et que l’œuvre du triomphe de la Croix dans le monde ne devait pas être interrompue.

Sainte Hélène atteignit à la fin de 326, ou en 327, les rivages de la Palestine.

Peut-être même poursuivait-elle la seule réparation possible de la mort de Crispus, par la recherche de la Croix du Sauveur. On ne peut en effet s'empêcher de songer à un rapport secret existant entre les intrigues qui ont amené la mort de Crispus et qui voulaient déshonorer les chrétiens, et les effets de la haine anti-chrétienne, qui fit recouvrir le Saint-Sépulcre d’un temple païen et d’un lieu de débauches.

La réponse fut digne de l’attaque. Sainte Hélène a provoqué, par la découverte de la vraie Croix et la mise en valeur des Lieux Saints et des souvenirs de l’Ancien, comme du Nouveau Testament, ce mouvement ininterrompu des pèlerinages qui se sont succédé du 1V° au vI‘ siècles, et auquel saint Jérôme a donné un nouvel élan. On peut même les rattacher aux Croisades, car lorsqu’au xI° siècle, l’invasion turque et les malentendus avec les Grecs rendirent les voyages dangereux, les pèlerins durent s’armer! ; mais bientôt, sous Urbain II, les Croisades ouvrirent pour la Chrétienté cinq siècles d'honneur. Les Nations

? Louis BRÉHIER dans : L’Eglise et l’Orient au moyen âge. Les Croisades. Paris, 1921, p. 10 et suivantes.

avaient conservé avec la fidélité à l'Eglise, la notion du service de Dieu inauguré par Constantin.

Des temples de Jupiter et de Vénus avaient été élevés par l’empereur Adrien sur les emplacements du Saint-Sépulcre et de la terrasse du Golgotha. Celle-ci dominait de quelques mètres le jardin de Joseph d’Arimathie !. Les deux endroits où s’accomplit le salut du monde n'étaient distants que d’un jet de pierre.

Sainte Hélène fit déblayer les terrains. Elle fit construire la rotonde de l’Anastasis ou de la Résurrection, pour enfermer le saint tombeau dans une chapelle. Elle fit malheureusement disparaître le couloir qui menait au tombeau. Elle relia cette chapelle par un atrium à la magnifique basilique du Saint-Sépulcre qu’elle élevait.

Une autre chapelle d’une décoration éclatante, qui donnait son sens de victoire à la mort du Sauveur, fut élevée par elle, sous le nom de Martyrium, sur l'emplacement du Golgotha ou Calvaire ?.

Tandis qu’elle poursuivait ses travaux, l’impératrice trouva, à l’est de ce monticule, une ancienne citerne abandonnée. On en exhuma les trois Croix, celle du Sauveur et celles des deux larrons.

La critique implacable qui s’était acharnée contre sainte Hélène, depuis la mort de Crispus, lui fit

1 Victor GUÉRIN : La Terre Sainte, tome I, p. 105. — Marquis DE Vocür, Communications sur les recherches du Père Germer-Durand sur les églises de Jérusalem. Acad. des Inscriptions, 26 Mai 1911. Evangile de Saint Jean, XIX, 41.

? EusÈèBe, Vit. Const, III, 25 à 42. — Les descriptions d’Eusèbe sont exactes. — La Peregrinatio Sanctæ Sylviæ parle de ces églises.

encore refuser par Eusèbe, ou plutôt par son continuateur, l’honneur de la découverte ou de l’Invention de la vraie Croix.

Il semble qu’une hérésie, l’Arianisme, ait voulu écarter de Jérusalem le Catholicisme avec celle qui le représentait auprès de son fils. Car la Vie de Constantin, publiée sous le règne de Constance II, passe sous silence la découverte de la vraie Croix par Sainte Hélène et les fondations de cette impératrice, à Jérusalem. Elle les attribue à l’empereur seul !.

Eusèbe n’aimait pas la mère de l’empereur, les ariens et Constance II encore moins. Maïs il n’est pas vraisemblable que Sainte Hélène se soit désintéressée des constructions de Jérusalem, tandis qu’elle s’occupait de celles de Bethléem, d’après le même Eusèbe.

La découverte de la Vraie Croix par Sainte Hélène est confirmée par beaucoup de témoignages anciens, parmi lesquels on peut mentionner ceux d'auteurs qui ont généralement puisé leurs renseignements à de bonnes sources historiques tels que Rufin, Théodoret et Sozomène. Des traditions anciennes et des inscriptions ne permettent guère d’en douter ?.

En effet, la dispersion des morceaux de la vraie Croix, dans le monde catholique, répandit bientôt, la gloire de cette découverte. Saint Cyrille de Jérusalem signala, dans ses Catéchèses, en 347, c’està-dire à l’époque même où fut publiée la Vie de Constantin; la dispersion des reliques de la vraie

1 EUSÈBE, Vita Constant., III, 25 à 42.

? Mgr DUCHESKE, Hist. Anc. de l’Eglise, t. II, p. 81.

Croix, dans le monde romain tout entier !. Une inscription de 350 en signale un morceau en Maurétanie ?.

Cette dispersion était un signe du triomphe du Christianisme.

Constantin et Sainte Hélène firent suspendre, au plafond de l’église du Saint-Sépulcre, une immense Croix gemmée, au-dessus de laquelle se détachait sans doute la main de Dieu, tenant une couronne. Cette croix est représentée dans la belle mosaique absidale de Sainte-Pudentienne à Rome, mosaïque qui nous fait connaître la Jérusalem de Constantin et de Sainte Hélène *, à l’aube de l’art triomphal chrétien.

Eusèbe parle avec admiration des deux églises que l’impératrice fit élever à Bethléem ; l’une près de la grotte dans laquelle était néle Sauveur, l’autre sur la montagne d’où il était monté au Ciel, le Mont des Oliviers.

Ces églises ont été dégagées de nos jours par des recherches qui ont en général confirmé l’exactitude des récits d’Eusèbe #.

La basilique de la Nativité a, la première, été signalée par le marquis de Vogüé comme l’exemplaire le mieux conservé de l’architecture religieuse de l’époque de Constantin ÿ.

Sainte Hélène fit construire une belle église à

1 Saint CYRILLE : Catéchèse, XII. MIGNE, P. G., t. XXXII.

? AUDOLLENT : Inscript. de Tixter. Bulletin de l’Acad. des Inscriptions et Belles-Lettres, 1800, p. 417.

# Louis BRÉHIER : L’Art chrétien. Paris, 1918, p. 73.

4 Les Pères VINCENT et ABEL : Bethléem, le sanctuaire de la Nativité, Paris, 1914.

5 DE Vocüé : Les Eglises de Terre Sainte, Paris, 1860.

Antioche. On en éleva une autre sur l’emplacement de la vision d’Abrahain, à Mambré. Bientôt les églises s’élevèrent partout dans l’Asie Mineure. Celles du Hauran et de la vallée de l’Oronte représentaient la combinaison de l’art hellénistique avec les traditions de l’architecture de la Perse !. Constantin voulait utiliser toutes les ressources de son immense empire pour parachever le triomphe de la Croix.

Mais il n’en avait pas fini avec les difficultés que devaient soulever les intrigues des Evêques ariens d'Asie Mineure. Déjà, en 330, au moment où il s’instailait à Constantinople, un synode d’évêques avait déposé celui d’Antioche, Eustathe ?, dont le tort était d’avoir résisté aux deux Fusèbe.

Ceux-ci possédaient des arguments dangereux ; car ce qui caractérise les hérésies, c’est qu’elles tendent d’innombrables pièges. A l’Arianisme qui, à cette époque, faisait du Christ un dieu paien, le Sabellianisme avait opposé le prophète. Cette hérésie avait absorbé la personnalité du Christ dans le Père et niait que son âme divine eût réellement habité son corps. Elle avait pour fondateur Lucien, prêtre d’Antioche, qui avait considéré le Christ comme ayant été simplement visité par l’Esprit-Saint. Ainsi l'Orient hérétique enfantait d’avance l’esprit de Mahomet.

Mais Lucien s’était rétracté, avait été réintégré

1 On peut prendre connaissance de cet art dans DIEHL : Manuel d'Art Byzantin — Paris, 1900 — Chapitre II, Les Origines Syriennes.

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