MONSIEUR LE PRÉSIDENT
Le moment est venu où la Société des Nations du Président Wilson va pouvoir être transformée en association des nations libres, sous votre haute autorité.
J'avais eu l’honneur de soumettre un projet de réforme de la Société des Nations à Monsieur le Sénateur LODGE dès la fin de l’année 1918 et en 1910.
Vous avez bien voulu, dans un de vos discours, faire allusion à ce vœu des Français qui désiraient voir les Etats- Unis prendre la direction d’une association de nations libres. Je n’ai pas voulu, alors, mettre mon nom en avant, parce que l’anonymat représentait mieux les très nombreux Français qui pensaient comme moi.
Mais aujourd’hui les pouvoirs du Président Wilson sont près d’expirer et tout notre espoir se tourne vers vous, Monsieur le Président, qui ouvrez une ère meilleure dans l’histoire du monde en le ramenant aux grands principes de liberté et de souveraineté nationales. Je vous demande la permission de vous exposer les motifs qui m'ont fait pré. senter à Monsieur le Sénateur LODGE un plan d’association de nations libres.
Ce qui caractérise mon projet c’est qu’il s'appuie sur des
données historiques et non plus sur de simples vues de l'esprit.
Trente années d’études sur les origines de notre civilisation, études consacrées par la Présidence et l’honorariat de grandes sociétés savantes, par des ouvrages couronnés par l’Académie et connus dans les Universités d'Europe, me permettent de dire que la thèse que je soutiens repose sur des arguments solides.
Lorsque je sortis des lignes ennemies, après avoir été retenu, pendant quatre ans, prisonnier des Allemands dans ma ville natale de Douai, je connaissais à fond la culture germanique. Elle était caractérisée par l’autocratie la plus complète, le manque absolu de bonne foi, la suppression de toutes les responsabilités morales remplacées par les ordres des chefs, et notamment la soumission des religions aux ordres impériaux, le culte de la force excluant toute Justice et toute Equité.
En rentrant en France, je me trouvai en face d’une paix, dite de justice, qui sacrifiait la France en l’empêchant de profiter de sa victoire et d’une organisation internationale à laquelle le Président Wilson attachait une suprême importance et qui était également prônée par M. Llyod George, elle s’appelait : La Société des Nations ; institution dont je reconnus la nature pour l’avoir déjà rencontrée dans l’histoire.
Ce qui caractérisait cette Société, c’est qu’elle était dirigée par un pouvoir anonyme et qu’elle supprimait les responsabilités morales et les souverainetés nationales.
Je venais précisément de préparer un ouvrage, resté inachevé à cause de la guerre ; une histoire d’un premier essai de Société des Nations, lequel perdit la civilisation antique avec le monde romain. J'avais décrit le développement de la législation socialiste du Conseil anonyme et irresponsable (Conseil du Prince) de cette Société des nations qui constituait l’Empire romain. Rien n’y manquait, ni la législation ouvrière, ni la réglementation du travail des syndicats, ni la réquisition des matières premières, ni le travail obligatoire, ni les rapports déterminés entre les nations qui étaient alors des provinces, ni le Droit universel, ni la divinité païenne couronnant l'édifice du Super-Etat, le Prince d’alors, l'Humanité d’aujourd’hui.
Lorsque les Empereurs chrétiens arrivèrent au pouvoir, leur première pensée fut de repousser cette divinité impé-
riale qu’on leur attribuait. Ils firent mieux ; en réunissant dans leurs conseils les chrétiens et les païens, ils provoquèrent un compromis entre la Sagesse antique, qui comprenait la Justice et l’Equité, et la Morale de l'Evangile fondée sur la Charité et sur la responsabilité morale de la conscience. Aussi, c’est de cette époque, c’est-à-dire de l’avènement du christianisme, que datent l’Honneur, la liberté de conscience, la responsabilité des chefs et des grands, la protection des pauvres, des faibles, de la femme; enfin la dignité vraie de l’Humanité. Malheureusement le Socialisme d’Etat avait enserré d’un réseau trop complet la vie de l’Empire romain, pour que le découragement ne gagnât pas les classes laborieuses et, lorsque les barbares se présentèrent, le monde désespéré s’abandonna à eux. Mais la grande notion de la responsabilité morale survécut ; le sens de l’Honneur, de la Liberté n’abandonna jamais la Gaule, puis la France qui put présider à la naissance de la civilisation moderne. Toute l’histoire de France est celle de l’Honneur ; la Révolution continua même la Monarchie, et la France ne peut plus périr depuis que les Etats-Unis ont relevé le même drapeau de la Liberté et de l’Honneur.
C’est pourquoi ni les Etats-Unis ni la France ne peuvent travailler à l’asservissement des nations. En conséquence, me fondant sur l’histoire, je proposai de rendre aux nations leur personnalité morale, avec leur souveraineté, et d’y arriver par les réformes suivantes.
1° Le remplacement du Conseil de la Société des Nations par un congrès permanent d’ambassadeurs, pleinement représentatifs des Nations.
2° Le remplacement de la Cour de Justice obligatoire par une Cour d’arbitrage facultative, avec choix des arbitres par les parties, et complément du jury par la Cour. ;
3° Le remplacement du bureau de législation internationale et de tout ce qui y confine, par un Comité simplement consultatif de jurisconsultes de toutes les nations, dont les avis ne seraient pas exécutoires, mais inspireraient les législateurs, restés souverains, de toutes les nations particulières.
Quand je me suis adressé à M. le Sénateur LODGE, on était encore plongé dans la plus lourde servitude du Socialisme international ; mais j'ai pensé que la Grande Nation que
Washington, Otis, John Adams avaient fondée pour établir son indépendance absolue vis-à-vis d’une domination devenue étrangère, ne serait jamais insensible à la défense de la liberté,
Les trois rouages essentiels d’une Association des Nations libres, qui viennent d’être indiqués, ont leurs antécédents dans l’histoire.
19 Le Congrès permanent des ambassadeurs est l’aboutissant naturel de toute l’histoire diplomatique du monde civilisé. Il conserverait les traditions françaises.
2° La Cour d’arbitrage, telle que je l’ai décrite, m'a été inspirée par deux modèles historiques : 1° celui de la Cour des Pairs ; du Tribunal d’honneur du Moyen Age qui jugea Jean Sans Terre, roi d'Angleterre, sur la demande de son suzerain Philippe Auguste, roi de France ; et 2° celui du jury criminel, tel que l’ont établi l'Angleterre, l'Amérique et la France, à l’époque de la Révolution. Mais, puisqu'il n’y a pas de suzerain de l’Association des Nations et que la liberté de celles-ci doit être respectée, c’est sur leur demande que les nations en conflit devraient être jugées par un jury tiré de la Cour d’arbitrage et composé de leurs pairs c’està-dire des représentants d’autres nations. Une nation en appelant à la Cour, désignerait un ou deux membres du jury, l’autre partie aurait le droit d’en désigner un nombre égal et la Cour nommerait un ou deux juges complémentaires. Ce dispositif, que j’ai indiqué il y a longtemps, a été accepté par la convention de Chicago et, ensuite, par la conférence de Genève. Les nations arbitres ne seraient pas obligées d’intervenir par la force. La Cour d’arbitrage pourrait exercer, même sans qu’on ait recours à elle, un contrôle moral.
3° Le comité consultatif de jurisconsultes a pour modèle de son fonctionnement les consultations que les jurisconsultes ou Prudents donnèrent sur le Forum de la Rome antique tant que celle-ci garda quelques principes de liberté. Ces consultations ou avis étaient ensuite interprétés ou suivis par le législateur. C’est ainsi que se perfectionna le Droit Romain, à tel point qu’on l’appela la Raison écrite. Aujourd’hui le problème est plus complexe, mais il est le même. Il importe de sauvegarder totalement la liberté de légiférer de chaque nation.
Les nations ont été les instruments du progrès, en Occident, tandis que les races demeuraient, en Orient, celui de l’Impérialisme et du despotisme.
Un autre problème se greffe sur celui d’une association mondiale des Etats. La direction du monde appartient toujours à une civilisation plutôt qu’à une autre. La constitution même de l’Association indique que c’est notre civilisation victorieuse qui doit l’emporter. Mais ce n’est pas
l'opinion des vaincus, ni des grandes puissances asiatiques.
Or, toutes les religions de l’Asie seront représentées dans l'Association des Nations par des chefs d'Etat, non seulement les religions à proprement parler asiatiques, mais encore les religions musulmane et grecque, qui sont des religions d’Etat. Toutefois un seul grand bloc dominera les autres par sa puissance, c'est celui des religions nihilistes. Le Brahmanisme et le Boudhisme ne sont que deux aspects différents d’une même croyance en l’unité de substance, laquelle a pour conséquence l’absorption de l’Esprit dans la matière, le matérialisme absolu qu'’admettent également les autres religions de l’Inde et les religions nihilistes auxquelles adhèrent la Russie des Soviets et la Science allemande.
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Permettez-moi, Monsieur le Président, de m'adresser à vous en toute simplicité ; j’ai été ému des nobles paroles que vous avez prononcées après votre élection. Plus d’un cœur français les a entendues. Peu importe que nous puissions être Protestants ou Catholiques : nous croyons au même Dieu, j'ai expliqué plus haut comment le Droit des gens étroitement uni à la religion de l’Honneur, est sorti du triomphe de l’Église. Le Droit civil et le Droit des gens nous sont communs et doivent assurer à l’avenir la fraternité des grandes religions, catholique et protestantes. Cependant nos religions ne seront pas représentées dans l’Association des Nations parce que les chefs d’Etat de l’Europe occidentale et de l'Amérique considèrent comme de leur devoir d’être neutres en matière religieuse, et par ce simple fait, nous perdrons, suivant une expression asiatique, la face en Orient.
Ne pensez-vous pas, Monsieur le Président, qu’il y aurait lieu d’assurer la représentation des religions chrétiennes d'Occident dans l'Association des Nations dans laquelle seront déjà représentées les religions matérialistes de l’Asie ? J'ai déjà présenté une requête analogue à Monsieur le Sénateur Mac Cormick, à Paris.
Rien ne peut être plus contraire au progrès moral auquel doit présider l'Association des Nations que d’en écarter ces grandes puissances morales, les Eglises chrétiennes qui y ont tant contribué et qui sont, autant que la Libre-Pensée, inséparables de notre civilisation. I1 ne serait pas bon que l’Europe occidentale et l'Amérique paraissent s’incliner devant l’orgueil des religions asiatiques. L’un des organismes de l’Association des Nations réclame particulièrement la présence des représentants des Eglises chrétiennes. C’est le Comité consultatif de Jurisconsultes. Ce Comité doit, en effet, comprendre des praticiens, des savants, qui connaîtront aussi bien du Droit musulman que du Droit Hindou ou Japonais ou Chinois ; il faut qu’il comprenne aussi des membres qui interprètent le Droit chrétien. Cela est d’autant plus nécessaire que le Droit des gens, contrairement à ce qu’on enseigne souvent, n’a rien de primitif. C’est à l'avènement de l'Eglise au 1V® siècle qu’il a pris son essor définitif sous l’influence du Christianisme dépassant de beaucoup le Stoïcisme. Ce serait donc incompréhensible que des représentants des religions chrétiennes ne se rencontrent pas dans un Comité qui interprétera le Droit des gens, dans l’intérêt du monde entier. Quant au Droit civil j’ai indiqué, plus haut, quel progrès le christianisme lui a fait faire.
La présence des représentants des Eglises chrétiennes dans un ou deux organes de l'Association des Nations libres, serait encore la meilleure manière de provoquer, en Allemagne un mouvement civilisateur et fécond. En effet, toutes les religions chrétiennes y sont restées jusqu'ici soumises à l'Empereur ou au gouvernement quel qu’il soit. Qu’un relèvement moral puisse résulter, en Allemagne, de la notion d'indépendance qu’acquerraient les Eglises, cela n’est pas douteux et je l’ai tenu, avant la guerre, des Eglises de Bavière elles-mêmes.
Or l'indépendance des Eglises dans l'Association des Nations serait assurée. En effet, d’une part les religions
réformées auraient la plus large base d’élection pour leurs représentants, dans le monde entier. D'autre part, le Catholicisme verrait les siens désignés par le Pape, qui a seul autorité pour agir au nom de Pense Catholique et dont il faudrait obtenir l’adhésion pour qu’un projet de représentation chrétienne universelle soit possible ; et l’indépendance de la Papauté, puissance morale et religieuse, vis-àvis des Nations et des Etats particuliers est absolument complète.
Pardonnez-moi, Monsieur le Président, d’avoir si longtemps retenu votre attention.
Je terminerai en vous priant de remarquer que j'ai émis, il y a des mois, l’idée que l’Amitié, pour la défense de la civilisation, était la vraie forme de l’alliance Américaine et Française ; et qu’il fallait attendre votre avènement parce que votre parole valait mieux que des traités à termes à la fois précis et ambigus. Je vous ai, depuis, entendu, avec bonheur, affirmer que vous n’oublieriez jamais vos amis de France.
Veuillez agréer, Monsieur le Président, avec ma gratitude, l’hommage de mon plus profond respect.
JuzEes MAURICE.
Le Président me fit remercier par l’ambassadeur des Etats- Unis. Il fut un grand ami de la France. Hélas ! le Monde,
depuis sa mort, est retourné, pour un temps, à la servilité devant les puissances internationales.
Contre l’exploitation de l'arbitrage
Ce volume allait paraître quand une monstrueuse déformation de la thèse de l'arbitrage fut soutenue à Genève, le 4 septembre 1924, par un premier ministre anglais, M. Mac Donald.
Il ne faut pas qu’une pareille manœuvre puisse entacher la mémoire xle ce grand ami de la France que fut le Président Harding. L'auteur de ce livre ne veut pas non plus être confondu avec les adversaires de la véritable Justice. Celle-ci doit être précédée par l’'Equité qui rend à chacun suivant ses mérites et par la réparation des crimes qu’exige l’Honneur. Ainsi furent définies les bases de la Justice dans la correspondance que l’auteur eut l’honneur d’avoir avec le regretté Président Harding. Dans la réorganisation mondiale actuelle, l'exécution des traités devait précéder toute mesure nouvelle ou y être adhérente. L'auteur de ce livre a communiqué ses lettres aux gouvernements français et l’a fait savoir au Gouvernement des Etats-Unis.
L’arbitrage devait être libre, il ne pouvait s'exercer qu’entre nations ayant réparé leurs méfaits et animées d’un sincère désir de paix.
Il ne réclamait pas le désarmement des nations qui n'avaient pas commis de forfaits, puisqu’'au contraïre il supposait leur armement, sans lequel l’arbitrage eut été inutile. Mais il rendait l’usage des armements plus chevaleresque. C'était le triomphe de l’Honneur et non de la Fourberie.
L'auteur croit pouvoir dire que le Président Harding n’eut jamais coopéré au désarmement d’une nation éprise de l'honneur comme la France et le Président Coolidge semble suivre la même voie. En déformant la thèse des Etats-Unis ou du moins de son regretté Président, on cherche à répandre le Bolchevisme dans le monde entier.
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