‹ Constantin le GrandChapitre 44 sur 46 · SOZOMÈNE, II · texte numérisé non relu

SOZOMÈNE, II

2 ATEHANASE, Hist. Arian. ad Mmonachos, 50.

3 Mer DUCHESNE, H. À. E., t. Il, 183.

4 ATHANASE : De Morte Arii, chap. 2.

5 Dx BROGLE, L'Eglise et l’Empire romain au IV® siècle, Paris, 1856.

de mage, Apollonius de Tyane, qui avait agité l’opinion en Orient au 1* siècle de l’Ere chrétienne À.

Le prétexte était bien choisi ; l’erreur de Marcel n’était pas celle d’Arius; aussi les Eusébiens demandèrent-ils l'admission à la communion des fidèles, de ce dernier, parce qu’il combattait de telles erreurs. On sait combien cette admission était entourée de précautions par l’Eglise.

Les Eusébiens rencontrèrent un obstacle inattendu dans l’évêque de Constantinople, Alexandre, pieux vieillard qui ne semblait qu’un roseau, mais qui, tout d’un coup, pour ne pas trahir l’Eglise, se montra de fer et prêt à affronter la mort, en révélant le sang des martyrs ?. Constantin commit, à cette occasion, sa seule faute impardonnable contre la religion ; en imposant la communion d’Arius. Il était désarmé, après le serment de ce dernier, qu’il avait eu le tort de provoquer; mais sans doute il comptait, comme il affirme l’avoir fait souvent, sur quelque manifestation de cette puissance divine qui l’avait conduit dans sa carrière.

L’évêque Alexandre passa la nuit, du samedi au dimanche, en prières, dans son église d’Irène, demandant à Dieu sa mort personnelle, plutôt que la communion avec l’impie *. Cette nuit du samedi était celle pendant laquelle, à la fin de chaque semaine, la capitale s’illuminait de milliers de

1 PHILOSTRATE : Vie d’'Apollonius de Tyane. — EUSÈBE : Préparation Evangélique, IV, 13.

3 St ATHANASE, Epist. ad Episcopos Aegypti et Lybiae, CST9.

* ATHANASE : Adversus Serapionem patrem.

lumières, annonçant pour le lendemain celle du Seigneur. Et le pieux évêque, pris d’angoisse, devait se dire : « Cette lumière de la foi va-t-elle s’éteindre ou se pervertir dans mon église? »

Cependant Arius sortait vainqueur du palais impérial ; l’orgueil le transportait, pendant qu’il traversait le Forum, où la colonne de porphyre, avec la statue solaire de l’empereur et l’oratoire, signalaient la rencontre du paganisme et du christianisme, dont il devenait l’arbitre.

Tout à coup, il fut pris de douleurs intolérables. Etait-ce la joie de son triomphe qui l’avait troublé ? Il souffrait d’une hernie. Il demanda à se retirer dans un lieu secret. On l’attendit quelque temps, mais quand on força la porte, on le trouva étendu par terre. On ne sait s’il mourut aussitôt ou s’il agonisa jusqu’au lendemain matin !.

Le procès avait-il été jugé par Dieu ?

Ce qui est certain c’est que Constantin se trouvait libéré de la seule faute impardonnable qu’il eût commise, et que l’Eglise catholique sortait victorieuse de l’épreuve ?.

La fin des longs règnes est souvent pleine de dangers. Constantin n'avait pas soixante ans, mais 1l en avait régné plus de trente. I] n’était pas devenu un roi fainéant ; il assura en 334 le repos des frontières du Danube.

1 SOCRATE : H. E., I, 38. — SOZOMÈNE, II, 30. — ATHANASE : De morte Arii, 4. — Hist. ad monachos, 51. — RUFIN, I, 12, 13.

2 Constantin n’intervint, dans tous les autres cas, qu’à titre civil, et sans enlever leur juridiction aux Evêques. Il abusa du pouvoir civil pour ce qu’il crut être le bien de l’Empire et pour obtenir la paix de l'Eglise, maïs il fut trompé par les ariens. Il ne porta pas atteinte volontairement aux droits de l’Eglise.

Mais en 336, le roi de Perse se mit à réclamer les cinq provinces que Galère avait perdues, puis reconquises !.

Constantin eut le mouvement des grands rois, que retrouvera Louis XIV, avant Denain, quand il dira qu’il lui reste à aller mourir sur l’Escaut. Ii se prépara à la guerre. Mais ces suprêmes sursauts d'énergie sont souvent couronnés de succès. En apprenant les préparatifs de l’autre chef du monde ; le roi de Perse, qui disait lui-même qu’il n’y avait que deux yeux ou lumières dans le monde, celui ou celle du monde Romain, et l’autre du monde Persan ; Sapor comprit que l’heure n’était pas venue, encore, de la chute du monde romain. Et, par une attention délicate, ce fut à l’approche des fêtes de Pâques qu’il envoya au souverain chrétien une députation, pour lui proposer la paix et un traité d’alliance.

Il n’était que temps. Bientôt Constantin sentit les atteintes du mal qui devait l’emporter. Quel sentiment lui fit gagner les eaux de Drépane, ville à laquelle 1l avait donné le nom de sa mère, Hélènopolis ? Etait-ce un souvenir de Sainte Hélène ou les suggestions d’une santé défaillante ?

N’éprouvant pas de bien de ces eaux, il voulut être baptisé ?. Il avait longtemps songé, dit Eusèbe, à recevoir le baptême dans les eaux du Jourdain. Ce qui est certain, c’est qu’il ne voulait recevoir le sacrement qui lui ouvrait les portes de l'Eglise, qu’en abdiquant le pouvoir impérial

1 VICTOR : de Cœsaribus, 4x.

? St JÉROME, Chronique, année 2353. — SocRATE, I, 30. — SOZOMÈNE, II, 34.

entaché de paganisme. Là est le secret de son baptême tardif.

I1 gagna donc Ancyre, près de Nicomédie, dont l’évêque était Eusèbe, et reçut le baptême de sa main. Il n’existe plus aujourd’hui de doutes sur ce fait depuis que l’on a éclairci l’origine des légendes qui transportaient son baptême à Rome ‘.

On a reproché au fondateur de l’ordre chrétien ce sacrement tardif, comme on lui a tout reproché. Son sentiment apparaît pourtant très simple. Il ne pouvait aller plus loin ; il voulait recevoir le baptême des mains de l’évêque du diocèse. Celui-ci, quoique entaché d’Arianisme, pouvait administrer ce sacrement.

La fin de Constantin fut conforme à toute sa vie. Il avait assez souffert, dans les combats pour l’achèvement de son œuvre de Serviteur de Dieu, et il avait suffisamment pratiqué toute sa vie la conversion du cœur, metanoia, pour pouvoir franchir en un instant tous les degrés de la pénitence et devenir un fidèle de l'Eglise ?. Il se berçait des illusions des derniers jours et disait : « Si « Dieu me laisse encore quelques années de vie, « je le prierai au milieu des fidèles » *. Il avait été assez longtemps l’évêque du dehors ; il entrait dans la Maison du Père, cette fois à titre de fils. I avait dû jusqu'alors prier dans les oratoires solitaires.

Sachant que tous ses malheurs lui étaient venus

+ Voir F. J. Dôrcer. Die Taufe Konstantins dans Konstantin d. Grosse. Freibourg, 1913.

? CANON VI, concile d’'Ancyre.

2FUSEÈBE, V.LC:,11V,. 62.

du dédoublement de l’empire, tout à la fois paien et chrétien, il abandonnait cette pourpre impériale qui lui avait été si lourde à porter. Il la quittait avec joie ; et se considérant comme au terme de ses longs travaux, il se mettait au rang des simples fidèles, bien différent de ses successeurs byzantins. Il n’était pas même clerc dans l’Eglise.

Quel exemple d’humilité que celui de cet empereur romain, tout-puissant, roi et chef du Palais qui déposait la pourpre pour s’égaler au plus huimble des fidèles ! ?. Voici comment il crut pouvoir concilier encore cet acte avec les devoirs du chef, tout en abdiquant.

Il existait dans le palais une sorte de code de l’honneur, selon lequel le fonctionnaire qui se retirait restait honoraire, en vacation d'emploi. C’est le rôle qu’il s’attribuait à l’avenir, ne sachant pas sa fin toute proche.

De ce fait, il créait un interrègne dans l’empire ; car il était Auguste et c'était à titre de Césars que ses fils devaient régner. Mais ceux-ci poussant plus loin cette application des principes de la noblesse Constantinienne, pour les utiliser en les faussant dans un but pratique, conservèrent après sa mort, à leur père, le titre paiïen de divin Auguste et se mirent à l’abri de cette ombre tutélaire, pour accomplir leurs crimes, pour massacrer leurs proches et les bons serviteurs de celui qu’ils semblaient honorer.

L'Empire avait gardé l’empreinte de l’empereur, le Palais celle de son chef, la collectivité des

chrétiens celle du Serviteur de Dieu. Aussi la civilisation romaine et chrétienne tout entière, telle qu’elle avait existé pendant la vie du souverain, fut présente dans les honneurs qu’on lui rendit après sa mort.

Celui qui avait défendu, après sa conversion, qu’on célébrât les cérémonies païennes dans les . temples consacrés à sa famille, fut désigné comme divin sur les médailles frappées après sa mort, en son nom, par ses fils. Il avait agi de même envers son père Constance Chlore, quand 1l était jeune, mais 1l était alors paien. Ses fils ne l’étaient pas. C'était pour consolider leurs trônes qu’ils faisaient de lui, l’héritier du divin Jules. Et comme il avait imposé la croyance au Dieu unique, même aux païens, dans les prières publiques, ils crurent se libérer en représentant la main de Dieu qui descendait du Ciel vers leur père !. C’était une vaine manifestation.

Par contre, le Palais tout entier saluait son chef chrétien ; les prières s’élevaient dans les églises et les lamentations sur sa mort étaient sincères au sein du peuple de Dieu. :

Mais, comme tous ses actes avaient été déformés par une opposition païenne, on ne comprit plus après lui, pendant longtemps, que les honneurs qui lui avaient été rendus par ses Grands, par tous les palatins et les membres de la noblesse Constantinienne, l’avaient été suivant la règle de la dignité et du mérite reconnue par les chrétiens. Les dignitaires se prosternèrent, en effet, devant

1 Wumismat. Const., t. II, p. 548 et pl. VI, fig. 16 et 17.

ses reliques, comme ils l’avaient fait de son vivant, et la conscience chrétienne fut présente dans la hiérarchie des hommages rendus à l’empereur *. Son adoration n’était plus celle de Caligula, de Domitien ou de Dioclétien ?. Elle n’était pas, comme on l’a cru, celle des rois de Perse, mais bien celle des rois de Juda, d’Israël et des Patriarches dont il avait pris la succession morale et recueilli le diadème. Elle ne pouvait pas s’adresser à un empereur paien, puisque son sarcophage se trouvait placé au milieu de ceux des douze Apôtres. C'était le Serviteur de Dieu qui, pareil à ses prédécesseurs supposés, depuis les Patriarches, recevait les hommages dûs à ceux qui conduisent le peuple de Dieu.

Tout ce qui se passait sous Constantin et après sa mort devait avoir d'immenses conséquences.

Le second concile de Nicée, en 787, devait prescrire à l’endroit de Dieu une adoration véritable aleitinên latreian, et à l’égard des images l’honneur et le prosternement. C'était aussi la distinction qui existait entre l’adoration païenne qui devait être refusée aux empereurs ou rois chrétiens, depuis Constantin, ainsi qu'aux images, et la génuflexion, le prosternement, l’adoration venue d’Israël, que Constantin avait acceptés pour sa personne, dans sa nouvelle majesté royale mais chrétienne.

L'autre grand empereur-roi, Charlemagne, protesta, plus tard, contre l’adoration des images,

1 Voir le commentaire de GopErRomn. Code Théodosien, (ee IT, p. 82. — EUSÈBE, V. C., IV, 57.

? VICTOR : de Caesaribus, 30.

mais, trompé par le sens des mots, il rejeta même le prosternement qui s'était pour la première fois manifesté devant les dépouilles de Constantin. Il croyait qu’un synode avait ordonné l’adoration des images et pas plus que Constantin il n’en voulait ; 1l rejetait le rite de Byzance !.

Mais la Papauté savait que Charlemagne et Constantin étaient de grands serviteurs de l'Eglise, et le Pape Hadrien, comme Sylvestre et Miltiade, était conscient de ce qu’une obligation d'honneur, même tacite, liait le souverain à Rome. Là se trouve le secret de l’entente de ces grands empereurs-rois avec la Papauté.

Cependant, la dépouille de Constantin jouait encore le rôle représentatif des deux fonctions qui avaient rempli sa carrière, celle de l’empereur, et celle du Serviteur de Dieu, chef du Palais chrétien.

Le dualisme persistait après sa mort. Ainsi le voulaient ses fils pour recueillir son héritage tout entier. Le sarcophage était revêtu de la pourpre qui avait consacré l’empereur ? et le Palais saluait son chef et son fondateur ?.

Mais les grandeurs de ce monde s’arrêtaient là. Au-delà de l’empereur, au-delà du chef du Palais, il y avait le fidèle. Constantin avait entrevu, puis conquis ce titre #.

Il pouvait entrer réellement dans l’assemblée

? Georges Govau : H. religieuse, p. 132, dans l'Histoire de la Nation Française, sous la direction de Hanotaux.

2 AMMIEN MARCELIN, X, 5. — Code Théod., VI, 8, 1. — CJustimen, SA, 5:

NC to I Re 648 PUSERR a. GC, LV, 73.

#'EUSÈBE, 1. C:, 1V,162 à 67.

des saints. Il voulut que son sarcophage reposât au milieu de ceux qui contenaient les reliques des Princes des fidèles, pour recueillir le bénéfice des prières qui leur étaient adressées.

Aïnsi, le troisième aspect de sa vie se révélait. II n’avait porté que quelques jours la robe de Catéchumène, mais cela suffisait à son acte d’humilité. N’avait-il pas voulu être l’égal des plus humbles, de:ces esclaves chrétiens eux-mêmes qui n'avaient pas d’existence légale dans le Droit romain, de ceux qu’il avait dû recommander à la: charité de leurs maîtres dans ses lois.

Mais pour lui, son Maître c'était le Christ. II avait été bon ouvrier ; comme Serviteur de Dieu, il avait travaillé à sa manière à la vigne du Seigneur. Ce qui le prouve, c’est qu'après la chute de l’Empire, les Nations allaient être formées par des chefs chrétiens, et que l’Eglise serait suzeraine à sa manière. La terre romaine n’était-elle pas déjà sous son règne, jusque dans les provinces les plus lointaines, couverte de basiliques annonçant la floraison de l’art chrétien triomphal, dans un monde régénéré ? Il avait le droit de vouloir reposer en paix, après tant de luttes, dans l’église des Saints-Apôtres à Constantinople, car après avoir été l’un des plus grands souverains de tous les temps, il avait voulu mourir petit pour suivre son divin Maître.

On doit à Constantin le cri de triomphe, de trop courte durée, jeté dans ses vers par le poète chrétien, Prudence, à la veille de l’invasion d’Alaric.

« Maintenant, s’écrie Prudence; on vit dans tout l’univers, comme s’il n’y avait plus que des citoyens de la même ville; on vient des pays les plus éloignés, des rivages que la mer sépare, porter ses affaires aux mêmes tribunaux et se soumettre aux mêmes lois ».

L'unité législative était en effet sauvée.

Et le poète ajoute: De tant de peuples, est sortie une seul lignée.

(Textitur alternis ex gentibus una propago).

Gaston Boissier, dans son admirable analyse littéraire de cette époque, a traduit le mot: Gentes, par nations. [l a sans doute pensé que le poète avait voulu donner une plus grande portée que de coutume, aux mots: Gens et Propago, pour magnifier son sujet.

Mais la Gens était la famille antique, support de la Cité.

Les anciens ne connaissaient pas la nation, formée par la réunion de toutes les unités d’un peuple, dans le devoir, et par les obligations morales réciproques, conception d’origine chrétienne. On a vu que les nations qui méritent ce nom, sont

sorties du Palais chrétien de Constantin. D’autres nations sont, au cours des siècles, issues des premières, par le moyen de leurs colonisations. Pour les anciens, au contraire, le mot Natio désignait seulement un groupe d’êtres de même naissance. Il y avait des nations d’abeilles. La nation des Mèdes, était une race et un empire.

L'empire romain n’était plus, dès le 11° siècle de notre ère, qu’une vaste cité stoicienne. Le Bas- Empire maintint son unité sous le gouvernement du Préfet du Prétoire.

Ce fut cette universalité de la Cité qui perdit l'empire, en supprimant les libertés locales.

Mais Constantin ne s’était pas contenté de maintenir l’unité de la législation et le cadre de l’empire. Il avait créé, au centre même du monde romain, un organisme nouveau, gouvernemental, administratif : le Palais chrétien ; comprenant sa Maison, ses troupes personnelles et sa noblesse. C'était une individualité nouvelle, née de l’ancienne unité mondiale, mais s’en détachant et dont les Nations chrétiennes se détacheront un jour en sortant du Palais Constantinien.

C’est ce qui explique que les chrétiens soient restés profondément attachés à Rome jusqu’à la chute de l’empire. Ils voyaient, depuis la réforme Constantinienne, leur Eglise honorée d’un bout à l’autre du monde romain. Les gouverneurs et tous les Juges leur étaient favorables. Ils avaient la vision d’un nouveau visage de Rome. Ils ne connaissaient peut-être pas très bien la cause de la transformation de l'Etat ro-

main. Jls savaient pourtant que les carrières du Palais leur étaient ouvertes, et que la science chrétienne y était appréciée. C’est ce qui explique qu’un Saint Ambroise, à peine sorti de l’administration, fut un grand évêque, car il était instruit dans les Lettres chrétiennes.

Les chrétiens ne craignaient pas d’entrer dans le Palais, car les prescriptions de l’Honneur, la règle de l’ascension par le mérite, par l’appel du chef contrôlé par le jugement des pairs, devaient y être observés.

Deux grandes écoles d’historiens ont voulu, l’une que notre civilisation fût issue de la Rome païenne, l’autre qu’elle fût venue de la Germanie. Mais la Rome païenne ne pouvait léguer aux peuples à venir que ce qu’elle possédait, c’est-àdire l’obéissance passive, le service strict, le Droit allant de la loi des XII tables à l’Equité mais non cet esprit du Moyen Age, dans lequel la Fidélité consentie et l’Honneur jouent un si grand rôle que tout le droit féodal, Français surtout, en est pénétré.

Quant à la Germanie, elle ne pouvait perpétuer que des associations fondées sur les liens du sang ou des groupements ou compagnonnages formés pour les avantages et les risques de la guerre, lesquels leur plaisaient ; ou pour le partage du butin. C’est en raison de leur origine que les associations des Germains allaient jusqu’à exiger l’union, dans la mort, de ceux qui avaient mêlé leur sang et rendaient l’existence impossible à tout compagnon qui aurait manqué à son engagement. Celui-ci n’était nullement le pacte moral consenti, ni l'obligation d’hongeur bilatérale que nous trou-

vons déjà dans le Palais chrétien de Constantin, et sur lequel repose la civilisation chrétienne.

Notre Moyen Age, si plein de vraies grandeurs a mis la loyauté, expression de la conscience chrétienne, au-dessus de la légalité. L'antiquité avait eu le pressentiment de cette grandeur de l’humanité lorsque Sophocle écrivait qu’il y avait une loi divine au-dessus des lois humaines. Mais le Moyen Age alla plus loin en développant les deux” principes de la Fidélité libre et de l’'Honneur, nés du Service de Dieu, dans le Palais chrétien.

Ces principes historiques du Droit public chrétien ayant été mis d’accord avec la raison, sont devenus des principes humains de Droit universel !. Tous les Etats pourraient aujourd’hui les admettre dans leur Jurisprudence et reconnaître les obligations morales qui en dérivent, mais en acceptant la condition de ces principes qui n’est autre que l’existence de la conscience. Or, il ne peut y avoir de conscience de l’anonymat, du nombre, de la foule, des assemblées irresponsables. Ta conscience est individuelle. Saint Paul distinguait la conscience de celui qui est scandalisé, de celle de celui qui scandalise. C’est pourquoi il faut des consciences à la tête des nations. De là ressort le caractère de Juges que Guizot reconnaissait aux Rois de France après avoir éliminé leurs autres attributs. Saint Louis a laissé le type inaltérable du Juge à la tête de la Nation chrétienne.

1 C’est la constante erreur des juristes internationaux de confondre le Droit civil et le Droit des gens avec le Droit public, duquel seuls ressortissent les rapports des nations et des peuples. C’est pourquoi ils oublient que l’Honneur est à la base de ces rapports entre Nations et Etats.

La notion du Service s’est obscurcie dans les temps modernes et a perdu toute sa beauté. Rattaché au service de Dieu, celui du Palais chrétien était noble. Il fut confié à la nouvelle noblesse, laquelle reconnaissait la morale chrétienne.

Ce fut de cette noblesse que sortit la Chevalerie française. Toutes deux étaient caractérisées par une égalité morale, celle de la responsabilité devant Dieu du moindre et du plus grand de ses serviteurs. Le simple Chevalier, Miles, devenait, au moment de l’adoubement, l’égal du roi. Mais ce chevalier était l’héritier du Palatin, de celui qui militait dans le Palais constantinien.

Dans les deux constructions, celle du Palais et celle de la Chevalerie, la conscience chrétienne se trouvait à la base de la pyramide sociale, dans la famille et dans le Chevalier ou le Palatin, comme à son sommet, dans le Chef Serviteur de Dieu.

C’est cette organisation sociale qui a échappé aux historiens. — Pourtant un savant moderne, M. Guilhiermoz, a montré que l’origine de la noblesse en France se trouvait dans les troupes du Palais des empereurs romains, mais ne distinz guant pas le Palais chrétien de la Maison divine des Césars, il ne pouvait s’expliquer l’origine biblique des noms de ces troupes (Pueri, Vairi fortes) communes à la monarchie Franque et à Byzance. Ces noms ont la même origine, parce que le Palais chrétien, placé à la source de deux civilisations, a fait la relève du Service de Dieu, en succédant au peuple d'Israël. Ce fut pour la même raison que les rois de France héritérent du diadème des rois de Juda.

La notion du service se conserva à Byzance et

en Occident, mais l’empire byzantin devint rapidement despotique et théocratique, conformément aux titres de son protocole.

Le droit divin y fut rétabli par Justinien sous une forme nouvelle.

Les empereurs y furent les représentants directs du Christ dont ils associèrent le règne au leur sur les médailles, mais pour gouverner l'Eglise en son nom, car son trône était vide, à côté du leur, dans la salle du couronnement.

Ils n’en maintinrent toutefois que plus strictement leur titre de Serviteurs de Dieu parce qu’il leur accordait la toute-puissance. On répéta cette épithète dans toutes les cérémonies officielles jusqu’à la fin de l’Empire. Un tel, une telle, serviteur ou servante de Dieu est baptisé, couronné, marié au nom du Christ et des saints. Aïnsi se conserva, jusqu'à la fin de l’Empire byzantin, la marque évidente de la création constantinienne dont l’esprit avait disparu.

Une grande confusion, dans les idées, est née de la méthode qu’ont suivie quelques-uns des plus grands historiens du Droit en faisant du Code Justinien l’aboutissant du Code Théodosien. Sans doute, le code Byzantin ou Justinien a recueilli beaucoup de'Constitutions des empereurs chrétiens d'Occident, mais il en a supprimé beaucoup d’autres et des meilleures. On reconnaît aujourd’hui que les réformes du Code Justinien sont venues des écoles d'Orient 1. Ce droit international rétablit l’autocratie sur le trône impérial.

(4) Paul CorriNEeT. Etudes historiques sur le Droit Justinien. Paris, 1912 et 1924.

Les empereurs légiférèrent sur les matières religieuses. Il faut rendre à la réforme constantinienne, poursuivie par les empereurs catholiques d'Occident jusqu’à Théodose, son originalité et sa grandeur.

La civilisation occidentale en est issue, elle est la forme vraiment progressive de l'humanité ; son esprit est formé d'Honneur et de vérités qui rendent libres.

Le Palais de Constantin et de ses successeurs a traversé, sans être supprimé, et même en jouant le rôle d'organe de soutien des gouvernements successifs, les FRRdRES Mérovingienne et Carolingienne.

Il était, avant tout, de formation chrétienne et ce fut à ce titre qu’il fournit la base de l’organisation de la Cour des rois de France et de celles des grands féodaux dont l’une enfanta la Cour d'Angleterre après la conquête Normande.

Rois, Comtes, Ducs, Palatins, plus tard Barons, se trouvèrent être les chefs naturels des groupèements ethniques abandonnés sur leurs routes par les invasions ou demeurés comme témoins des populations composant le monde romain, dont l’administration avait été détruite. Ils étaient reliés entre eux par le Traité de Foi, lequel précéda de plusieurs siècles l’inféodation des terres.

C’est pourquoi un savant auteur a pu écrire:

« La Foi portée dans la Chevalerie à sa suprême puissance a érigé, sous l’influence de la vie des camps et de la vie de Cour, l’Honneur et la courtoisie en lois, elle a frayé la voie à la sociabilité humaine ».

Ou encore:

« La Fidélité réciproque du Seigneur et du Vassal a restauré (à partir du x° siècle), au sein des déchirements de la société, la notion de loyauté et de droit, le respect de la parole donnée, l’observation des pactes conclus, leur sanction par des Cours de Justice. »

Mais tandis que notre grand Fustel de Coulanges croyait que le Moyen Age avait principalement hérité de l’antiquité païenne, M. Flasch cherchait l’origine de la fidélité réciproque dans l'amour, provoqué par les liens du sang, dans la famille et la tribu germaniques et dans l’affection créée par la communauté de vie et de péril.

L'organisation du Palais des Empereurs chrétiens n’existait pas à leurs yeux. Ils ne se dirent pas que leurs conclusions ne pouvaient pas sortir de leurs prémisses ; c’est-à-dire que, d’une part, les engagements de Foi chrétiens ne pouvaient pas naître d’une civilisation païenne et que, d’autre part, l’idée d'obligation morale réciproque ; indépendante de tout, sauf de la convention morale ; dont il faut trouver l’origine quelque part, ne pouvait pas provenir des affections de famille ou des associations formées pour la guerre et pour le butin.

La Germanie a laissé son empreinte dans les guerres de familles et dans les luttes des féodaux. Le Traité de Foi remplit au contraire les Chansons de Gestes. Il y combat la dureté de l’amour du sang qu’y ont apporté les Germains.

Qu'importe, après cela, que la Féodalité ait brisé l’unité du Palais chrétien. L’inféodation était une nécessité de l’organisation ét de la

défense locales, comme la construction des forteresses et des châteaux. C’est pourquoi elle vint d’en bas, du sol lui-même, ainsi que l’a montré M. Flasch. Mais le Service de Dieu, issu du Palais chrétien, a enfanté la vassalité commune des Chevaliers de Dieu, des hommes de Dieu, comme dit l’évêque Turpin dans la Chanson de Roland.

Il a rendu possibles les croisades en réalisant l’unité morale de la Chrétienté. C’est ce service qui a fait toutes les nations chrétiennes héritières du Palais de Constantin et a mis les liens moraux au-dessus des conflits de races (1).

Le Palais de Constantin avait été fait chrétien par l’entente de son chef avec l’évêque de Rome.

L'empire romain n’était pas, comme l’Europe du Moyen Age, partagé en de nombreuses suzerainetés, mais formait une unité semi-mondiale dans laquelle Constantin voulait assumer le rôle de protecteur des chrétiens. Ne pouvant le faire, au titre unique d’empereur, lequel ne lui permettait que de protéger toutes les religions, il fit un acte de foi en se déclarant le Serviteur de Dieu. Les donations constantiniennes eurent en conséquence un caractère qu’il faut préciser.

Les Papes Miltiade et Sylvestre ne pouvaient pas ignorer l’esprit du Droit romain. Ils savaient que le cercle d’une obligation morale était fermé et qu’une telle obligation, appliquée dans le Droit chrétien, les amenait à reconnaître à Constantin le rôle de bienfaiteur de l'Eglise et de protecteur des chrétiens (1).

1 TurGEON : Revue du Droit public et de la Science politique, 1892, p. 32.

Constantin de son côté avait reçu, de son père, la tradition des grands législateurs romains. Il allait créer le Palais chrétien pour permettre une nouvelle application des principes du Droit public. Il savait que la contre-partie de la reconnaissance de son rôle par l’évêque de Rome était pour lui la déclaration de l'utilité publique de l’Église catholique et de son rôle social. Ses lettres et ses Constitutions sont pleines de l’expression de cette reconnaissance.

Constantin, il faut le dire, avait plus besoin de l’Eglise pour insuffler une vie sociale nouvelle à l’Empire que l’Eglise n’avait besoin de lui pour grandir. Le Pape Miltiade lui apportait un plus grand secours en établissant la base de la fidélité dans le Palais qu’il ne recevait d’avantages réels, avec la garantie de son indépendance matérielle. Mais le problème ainsi posé devient celui de tous les temps.

Lorsque le chef visible de l’Eglise, le Vicaire de Jésus-Christ, accepte un don d’un souverain chrétien, il lui donne plus qu’il n’en reçoit. Car ce chef d’une nation chrétienne, quel qu’il soit, recueille en prestige, en autorité, en force morale, comme défenseur de l’Eglise, bien plus que celle-ci ne gagne à son indépendance matérielle, qui est toujours un droit, même proscrit.

C’est ce que le Saint-Empire germanique n’a jamais compris, ni quelques autres souverains ?.

L’acceptation d’une convention morale par un

(x) Le Cardinal Rampolla m’a confirmé, en 1013, ce caractère de Constantin, dans une grande lettre par laquellle il approuvait mes conclusions.

(2) Philippe le Bel, Napoléon Ier.

Pape libre, placé au-dessus des empires comme des nations, est plus utile que sa servitude, irréalisable d’ailleurs.

Mais les légistes des Othon et des Hohenstaufen étaient imbus de l’idée paienne de la suprématie de l’Empire sur l’Eglise, du glaive sur les Clefs. C’est encore aujourd’hui le cas des savants juristes allemands instruits du Code Justinien.

Il est nécessaire de se souvenir de la raison pour laquelle Constantin pouvait faire des donations et abandonner les droits de l'Etat sur un domaine qui lui appartenait. Cela tenait à ce que, depuis le r1r° siècle, les biens propres du prince et de la famille impériale jouissaient d’un caractère d’extériorité dans l’empire, dû sans doute à la transmission aux Empereurs romains de Ia toute-puissance des monarques asiatiques auxquels tout appartenait. Constantin avait, à cet égard, accepté leur succession à titre de maître, dominus, de toutes les choses matérielles, dans le monde romain. C’est pourquoi les biens du prince, ceux de la famille impériale et des rois alliés possédaient, à l’époque de Constantin, un caractère d’extériorité, lequel était indispensable, pour que le Serviteur de Dieu, chef du Palais, mais aussi empereur romain, pût faire sa donation à l'Eglise.

L'indépendance de l’Eglise et de son chef était ainsi assurée par l’abandon de sa souveraineté par Constantin, sur les biens qu’il leur remettait, à titre véritablement royal. C’est pourquoi on ne vit pas plus tard de discussions s'élever sur le fait même de la donation, entre le pouvoir civil et religieux, sous les princes chrétiens. Il

n’y eut de chicanes, produites par la mauvaise foi, qu’au sujet des conditions secondaires, fiscales, des propriétés des églises ; tant il est vrai que Constantin avait fait, à l’évêque de Rome notamment, l’abandon justifié de sa souveraineté sur un domaine que ni le fisc, ni l’administration, ni le Gouvernement ne pouvaient revendiquer, car il appartenait au Maître du monde romain.

Voici quelle était la condition de l’Eglise à partir de la réforme de Constantin.

Le Clergé était en vacances de fonctions civiles. Le chef de l'Eglise et les évêques avaient des dignités reconnues supérieures à toutes les autres ; les biens des églises et des évêques étaient assimilés, au début, à ceux des rois étrangers, par le fait même des donations. L'histoire du Bas- Empire montre que c’étaient les empereurs qui s’inclinaient moralement devant les évêques. La juridiction épiscopale, dont on a douté, mais dont l’existence est aujourd’hui prouvée, résout le grave problème de l’intervention de l'Eglise dans la jurisprudence des nations. Elle jugeait sur le fait et non sur la pénalité. Son verdict dépassait les autres et les déterminait, mais était purement moral. Le rôle de l’Eglise n’est pas d’être mêlée aux conflits humains, mais d’être au-dessus d’eux, et par là même de les résoudre. Dans l’antiquité, elle dominait l’Etat de sa grandeur morale; dans les temps modernes, elle ne peut être que supra-nationale, elle ne peut pas être internationale, car elle irait au rebours de ses créations dans l’ordre historique qui comprennent trois étapes principales: la conscience chrétienne, la famille chrétienne, la nation chrétienne.

Tout ce qui est international détruit les nations, tandis que la puissance de l’Eglise, supérieure aux nations, lui permet de prendre part à leurs conseils et de les éclairer d’une lumière surnaturelle. Le lecteur veut-1l permettre une comparaison ?

On est amené à se demander si le geste de Constantin, renouvelé par Charlemagne, ne pourrait pas se reproduire dans les temps modernes. L'exemple du Moyen Age n’est pas ici explicite, parce qu’il y avait alors une multitude de suzerainetés, mais l’époque de Constantin se rapproche plus de la nôtre. Ce dernier se trouvait, comme l'Eglise l’est aujourd’hui, en face d’un immense paganisme. Il allait en séparer la chrétienté, ce qui ne l’empêcherait pas d’être le législateur équitable et même charitable pour les paiens.

La situation de la chrétienté est aujourd’hui la même, elle réclame pour elle le droit d’être et d’être libre, et pour le chef de l’église, le vicaire de Jésus-Christ, l’indépendance qui ne peut être complète, sans la souveraineté sur un domaine particulier. La chrétienté est composée de nations qui peuvent former une entité toute morale. Lune d’elle est l’héritière, non seulement du passé païen, mais bien plutôt du passé chrétien de Rome, comme l’ont reconnu ses grands chefs d’aujourd’hui. Or une nation a toujours le droit d’aliéner ce qui lui appartient. Et cet abandon n’a rien d’humiliant pour la collectivité, si elle le consent, en faveur de son souverain, à titre d'hommage rendu à la manière dont il comprend la grandeur de Rome ; mais 1l faut que cet abandon soit total,

pour séparer le domaine de la Couronne du bien de l'Etat. Alors ce souverain se retrouve dans la situation du chef du Palais chrétien. Il est libre de renouveler le geste de Constantin et de Charlemagne, tous deux romains et chrétiens. Il peut abandonner ses droits souverains sur son domaine, car c’est à titre de roi possédant la propriété absolue que Constantin a fait aussi sa donation. Il aurait donc un successeur si celui-ci relevait l’immense honneur d’agir comme lui, pour porter la grandeur morale de sa nation jusqu’aux limites du Monde. Mais pour établir une convention morale, un pacte d’honneur, une obligation d'honneur bilatérale, il faut deux consciences chrétiennes et deux souverainetés en présence, reconnaissant l’une la raison de donner et l’autre celle de recevoir. Un tel pacte a comme témoins naturels, en raison du Lien de Foi, toutes les nations chrétiennes et toutes les Eglises, car, en un sens, celles-ci se rattachent toutes aux successeurs de Pierre qui ont pris au v° siècle le nom de pères, avant leur séparation.

Mais il faut écarter, sans hostilité, les nations infidèles de ce pacte de foi chrétienne. Il serait dangereux de chercher, comme on y a pensé, la garantie de la souveraineté temporelle de l’Eglise, dans l’appui d’une société mondiale, laquelle, dans son ensemble, n’a pas la foi, est anonyme et changeante comme les foules elles-mêmes qu’elle est censée représenter et dont des forces occultes peuvent faire demain un instrument contre le chef de l’Eglise, un nouvel empire de Dioclétien. Sa protection ne peut être ni filiale pour le chef de l’église, ni respectueuse pour la

nation qu’elle surveillerait, quand celle-ci a le sentiment de l’Honneur si vivant qu’il soulève dans son sein, même les masses profondes.

Le grand acte dont il est question ne pourrait porter ombrage aux autres peuples, étant simplement chrétien.

Les peuples païens ou agnostiques savent que l’Église leur étend le bénéfice du Droit des Gens universel qu’elle a pénétré de son esprit de charité depuis qu’elle est intervenue dans les Conseils des Grands (1), et de ce Droit public arbitré entre les peuples, qui pourrait adoucir les rapports des Nations et des Etats, mais avec leur consentement conscient et public. :

L'histoire du 1v° siècle offre encore un autre grand enseignement à tout observateur. On y constate l’impossibilité où se trouve la civilisation occidentale de se relever lorsqu'elle s’est laissé pénétrer, trop complètement, par le socialisme d'Etat. On a vu, plus haut, qu’il fallait remonter au début de l’empire pour y trouver l’origine de ce socialisme et au début du 1rr° siècle, sous les Sévère, pour en voir le développement. On a vu que ce fut par la religion et plus encore par l’impôt que les princes Svyriens, entourés de conseillers Sémites et Alexandrins, exercèrent une influence socialiste sur l’empire.

Le premier caractère de tout socialisme est d’être universel. Le second est de ne répondre à aucune modalité de la vie, car il suppose l’humanité universelle et divinisée. Ce fut ainsi que dans

1 G. Goyau. Le Vatican, les Papes et la Civilisation. Paris,

l'empire qui changea de structure, ainsi que Mommsen l'avait le premier constaté, sous les Sévère, on ne reconnut plus les anciens Ordres de l’Etat romain, on ne distingua plus de cités, gardant leur Droit particulier.

Mais de même que des terrains soumis à de fortes pressions, dans l’évolution de la terre, se superposent en stratifications horizontales, de même, sous le poids de la divinité impériale, rendant des oracles sacrés, les citoyens libres de l’empire romain se superposèrent en trois castes, dans le monde entier: la noblesse, la bourgeoisie, et le peuple, qui ne correspondaient plus aux anciens Ordres de l’Etat romain.

L'esprit subtil des conseillers Sémites des princes Syriens avait trouvé le moyen d'isoler ces classes l’une de l’autre, par l’impôt. Pour cela, il avait fallu rendre d’abord tous les impôts directs.

Il ne faut pas s'étonner de ce que ces procédés soient les mêmes depuis près de deux mille ans, car depuis que l’empire romain s’est hellénisé et est devenu alexandrin, la même invasion des doctrines asiatiques s’est toujours dirigée sur l’Europe.

Le grand historien Ferrero, qui a pourtant voulu attribuer à la diminution d’autorité du Sénat romain la décadence de l’Empire, n’a pu s'empêcher de constater le développement du socialisme d’Etat, dès le passage du haut au moyen empire. L'exemple fourni par le monde romain, sous Constantin, prouve que des réformes partielles de l’Etat sont impuissantes à lui rendre un avenir, quand il est entré dans la voie de la dis-

solution totale et que le vice qui le ronge n’est pas supprimé. La majesté du peuple romain n’était pas abolie. Sa divinité et celle de l’Etat donnaient lieu à des cultes. On adorait les services publics. L'Etat était omnipotent, il pouvait mettre la main sur toutes les richesses et toutes les libertés.

La création du Palais chrétien ne sauva que la civilisation, mais pas l'empire. Ce dernier n’était plus représenté que par l’administration du préfet du prétoire que les peuples détestaient. Car cette malheureuse administration devait pourvoir aux besoins des populaces des grandes villes et à ceux de tous les services publics multipliés par le socialisme. De telle sorte que tout était devenu charge publique. Il fallait surveiller chaque habitant de l’empire, le petit cultivateur pour qu’il livrât les blés de l’Annone, le moyen pour qu’il supportât les charges de la Curie. La liberté, fait étrange, se serait trouvée en bas, dans la dépendance d’un maître, si les propriétaires des grands domaines, relativement respectés par le fise, n'avaient pressuré leurs colons et leurs affranchis. Mais, comme ils leur prenaient le produit de leur travail, les révoltes d’en bas ravageaient ces domaines. Le commerce n’enrichissait plus personne, parce que toutes ses conditions étaient déterminées et que l'Etat prélevait partout ses droits de douane et de marché. On a vu que la propriété moyenne, usufruitière, dans les provinces, était devenue quiritaire et était accablée, en conséquence, de droits successoraux. Alors se développa le système qui peut transformer la terre en un globe mort, car il tarit les sources mêmes de la vie. C’est celui de l’hérédité obliga-

toire dans les charges et fonctions d'Etat. L’hérédité, dans les charges, des Curiales et de toutes les corporations dépeupla l’empire romain. On crut que pour entretenir la vie sociale, il suffisait de fixer le prix des denrées et le coût du travail. Mais l’essai du tarif maximum de Dioclétien fut un échec que renouvela Julien. Le rétablisement d’une saine monnaie, condition de la richesse, fut insuffisant pour la rappeler. Le sou d’or invariable (x), les bonnes pièces d’argent (2), l’échelle des alliages de bronze et d’argent, représentant l’ancienne série des monnaies romaines, furent restaurés par Constantin. Au point de vue social, il réprima toutes les injustices, supprima les inégalités. Tous les citoyens devinrent égaux devant la loi. Chacun dut travailler au bien public, dans la mesure de ses moyens. Et tout cela rendit la vie insupportable, parce que la source du mal n’était pas tarie. La divinité du peuple subsistait après que l’empereur eut supprimé la sienne, et le socialisme d'Etat enfermait l’empire dans le réseau de ses servitudes. L’immense administration du préfet du prétoire n’était responsable que devant la divinité du peuple qu’il fallait satisfaire. Ce spectacle intéresse tous les temps, car le règne de l'humanité divinisée a pour conséquence l’irresponsabilité à tous les degrés du pouvoir.

En effet, du fond de la question sociale, surgit le problème philosophique et religieux. Le christianisme est source d'énergie et de libertés ;

le panthéisme aboutit à l’anéantissement des per-

{1) Solidus.

(2) Siliqua et Miliariense.

sonnalités morales, que ce soient celle de l’individu, celle de la famille, ou celles des autorités. La divinisation de l’humanité résulte de la croyance à la matière dont les lois sont éternelles, et dont les représentants sont des dieux. Les mêmes puissances, qui tenaient au 111° siècle les mains des empereurs signant avec la pourpre leurs oracles sacrés, dirigent aujourd’hui les assemblées infaillibles qui gouvernent les Etats. Le synchrétisme religieux et philosophique venait alors de se faire, de s’opérer contre le christianisme, comme de nos jours. On aboutissait, à travers tous les cultes de l'Orient, comme de l'Occident, à celui du Maître du Ciel, ou d’un dieu suprême, Baal sémitique, Soleil, première hypostase des Néoplatoniciens, esprit éthéré des Stoiciens ; mais cette divinité universelle n’était ni le dieu de la raison de Platon et d’Aristote, ni le dieu vivant, personnel, des chrétiens. Elle animait le monde entier, comme l’ Ame du monde des Néoplatoniciens ; éveillant un peuple de dieux oubliés, de génies, d’astres, de héros. L'homme lui-même devenait l’émanation de la divinité universelle.

Les historiens modernes des religions antiques, même incroyants, ont eu la vision de ce panthéisme mondial que les temps modernes ont ressuscité. M. Cumont, dans un livre classique, sur les religions antiques, a fait remarquer que la période historique qui précéda le règne de Constantin ressemble à ce que serait l’Europe actuelle si le Panthéisme et le synchrétisme religieux s’y développaient davantage. Mais ne peut-on pas voir la résurrection des cultes mystiques païens

dans les sciences occultes, celle du Panthéisr.e dans la science elle-même ? L’extase, la magie (1), l’astrologie, la théosophie, les fausses divinités du Néoplatonicisme, les abstractions divinisées n’ontelles pas entraîné l’adhésion même des juristes et des savants.

Une fausse science ne demande-t-elle pas l’abdication des âmes; de même que Caracalla l’exigeait; voulait que tous les citoyens romains fussent ses hommes et adorassent avec lui le Soleil.

C’est pourquoi nous terminerons sur cette remarque que Constantin fut plus grand en créant le Palais chrétien que de toute autre manière.

Lorsqu'il se présenta au peuple romain qui l’attendait, celui-ci l’acclama en oubliant sa propre divinité. Le vainqueur était un libérateur, celui qui châtie les crimes. Son Labarum était un drapeau de victoire. Après la conquête du monde, il fit reposer la civilisation sur la conscience chrétienne.

Or, c’est cette vraie grandeur du Basileus ou roi chrétien, prédécesseur de Charlemagne, fondateur de la nouvelle civilisation des responsabilités et des énergies, et du monde chrétien qui ne lui a pas été généralement reconnue.

(1) Gouverner tous les peuples, malgré eux, par le moyen d’une Société irresponsable des Nations, est une opération de Magie.

Lettre adressée au très regretté Président des États-Unis, M. Harding en Décembre 1920.

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