PRÉFACE
L’heure présente est grosse d’ambitions et d’espoirs magnifiques. L’humanité moderne ne compte ses misères qu’avec la légitime volonté de connaître et de préparer, sans recourir au miracle, un avenir éclatant et meilleur. Et parmi toutes ces forces innombrables qui travaillent confusément, avec une rapidité sans cesse accrue, que les siècles précédents n’auront pas connue, à transformer le monde, il n’en est pas de plus haute, de plus puissante, de plus féconde en des répercussions sentimentales et lointaines, que la BEAUTÉ.
C’est une œuvre noble et digne de l’encouragement de tous, que celle de la rénovation populaire par l’art. Il faut en louer Marius Renard qui la poursuit avec la ténacité des coirvictions robustes. Faire comprendre aux plèbes sacrifiées que l’art n’est point une détestation frivole de bourgeois fortunés, mais qu’on peut, sans les vulgariser, admettre aux joies esthétiques les plus humbles, c’est faire de la bienfaisance intellectuelle, de la solidarité pratique, de la vraie révolution sans phrases.
Et parmi tous les maîtres dont les colossales figures se dressent, comme celles des héros, au-dessus de la foule anonyme, il n’en est point que nous puissions célébrer, d’un cœur plus aimant et plus enthousiaste que notre grand Constantin Meunier.
Je me souviens, comme d’une des choses dont j’aime le mieux à me souvenir, de l’ardeur joyeuse avec laquelle mes vingt ans saluèrent les premières œuvres de sculpture de Meunier. Toute sa maîtrise future était déjà incluse dans le petit Puddleur assis qui fut exposé à Bruxelles à un salon des xx, ces précurseurs de la Libre Esthétique. J’y retrouvai l’allure titanique et écrasée des ouvriers de l’industrie de la terre wallonne, dont nul, avant lui, n’avait dit l’impressionnante beauté.
J. K. Huysmans, un des critiques les plus subtils de ce temps, avait autrefois, dans VcArt Moderne et às.xis, Certains, signalé l’énorme
intérêt d'art qu’on pouvait prendre aux aspects et aux populations de l’industrie moderne et s’était étonné du dédain des peintres et des sculpteurs. Meunier devait être l’artiste qu’annonçait sa critique.
Où des devanciers n’avaient vu que de ridicules et fadasses Hercules porteurs de marteaux, il sentit, découvrit, et exprima la grandeur humaine et triste, comme l’avait fait Millet pour le Paysan.
Et l’ouvrier entra dans l’Art et fut reconnu comme l’égal des anciens dieux. L’effort prodigieux de ses muscles dompteurs de la matière et son âme obscure d’opprimé en révolte, apparurent plus émouvants que les plus hautaines expressions de l'art grec ou les plus délicates de la Renaissance.
L’épopée contemporaine chanta dans le bronze et le granit.
Les mineurs, les verriers, les puddleurs, les débardeurs, les carriers, les pêcheurs, les moissonneurs, tous ceux qui peinent dans les usines et dans les champs, eurent leur chantre inspiré. Et on les vit tels qu’ils sont, mais tels que nos yeux ne savaient point les voir : héroïques. Toute l’œuvre de Meunier converge vers cette ambition ; LA GLORIFICATION DU TRAVAIL.
C’est le titre qu’il a donné à un monument considérable, résumant son effort et qui portera son nom à travers les siècles.
L’œuvre est une des plus hautes de l’art de toutes les époques. Et quant à l’homme, Rodin nous a dit : « Constantin Meunier est un homme admirable », et G. Lecomte : « Son œuvre la qualité de son âme ».
Quelle superbe leçon de bonté, de pitié et d’amour !
Camille Lemonnier, en un livre fastueux, a évoqué naguère la vie et l’œuvre de Constantin Meunier ; mais ce volume opulent n’est pas à la portée des bourses modestes ; il faut donc savoir gré à Marius Renard, de nous avoir dit, à son tour, avec simplicité et exactitude, pourquoi nous devions tant aimer Constantin Meunier, ■et d’avoir, par la belle édition qu’il nous offre aujourd’hui à bon marché, permis aux gens de peu de pécune d’admirer, au moins en reflets, ses sculptures éternelles.
Jules DESTRÉE.
celui qui tenterait de reprendre le mot fâcheux de Baudelaire : « En Belgique, il n’y a pas d’art. Il s'est retiré du pays », il serait facile d’opposer en argument, la merveilleuse floraison qui a donné à notre pays, depuis un demi-siècle, un rang très enviable dans l’évolution artistique contemporaine.
La parole du poète avait peut-être pour excuse, lorsqu’elle fut dite, une admiration fervente pour une époque extraordinairement glorieuse. Cependant, elle n’avait pas et n’aura jamais, souhaitons-le, de raison d'être, tellement les événements et les hommes démentent ce regret puéril.
Non, la Belgique n’a rien à envier aux autres. Car elle a réalisé une évolution dont les merveilleuses étapes sont marquées en œuvres éclatantes de volonté et de vie, dans les galeries et les musées. Son art, qui continue après une période d’accalmie, la vitalité d’une race autrefois prodigue, est apprécié en dehors des frontières, avec une légitime admiration, tellement les manifestations esthétiques se sont multipliées, vaillantes et toujours fécondes, continuant un passé dont la splendeur ne .saurait .s elfacer.
Cette situation est due bien plus à la probité et à la hardiesse de ses artistes, qu’à l’effort collectif des écoles et de l’enseignement académique, pris dans un sens général. Le mouvement fut surtout intense lorsque les créateurs s'imposèrent pour mission d’affirmer leurs tendances et le souci de mettre en valeur, avant tout, l’originalité de leurs pensées.
Voilà qui ne manque pas ûe mente.
Non qu’il soit nécrssaire de s’insurger contre la gloire d’une époque qui nous fut d’un profitable enseignement, mais l’art, suivant une perpétuelle évolution, il importe de laisser à tous ceux qui concourent à exalter ses beautés, la loie de leur sincérité.
Au surplus, il n’est rien de plus utile au développement des facultés de l’artiste, que cette liberté sans laquelle ne se crée aucune œuvre vraiment puissante et qui laisse, au contraire, les individualités grandir bellement, comme des fleurs que fortifient la sève et le soleil.
Le mérite de cette évolution n’est pas seulement d’avoir produit un mouvement artistique puissant, mais aussi d’avoir révélé beaucoup de talents dont l’originalité n’est pas la moindre des qualités. Ceux-ci ont suivi, d’ailleurs, les tendances qui se manifestaient dans
tous les domaines où s’exalte la pensée humaine. Des mouvements se créèrent en littérature, en musique, qui signifiaient surtout la volonté d’exprimer, sans devoir subir l’autorité d’un enseignement ou d’uae formule, la subtile exaltation de la pensée.
Ainsi, un art nouveau vint.
Non pas un art dogmatique, car cela ne doit pas et ne peut pas exister, mais un art où toutes les originalités se libéraient petit à petit et vivaient en belles hardiesses et en sérénité, leurs vies créatrices.
L’essor fut d’une diversité remarquable. Tous les genres I.E MINEUR ®’y coudoyèrent, dans la fra-
ternité de la vaillance. Mais tous, pourtant, gardaient un point de contact : le tempérament d’une communauté humaine qui chérit la vie et qui l’aime dans toutes ses manifestations, tempérament que divulguait déjà, aux âges passés, l’art des devanciers illustres.
Cette obscure séduction > revit dans les œuvres d’aujourd’hui. C’est le caractère de notre race revenu, comme le reflet d’une image déjà lointaine. Elle nous montre avec quelle joie nous savons comprendre la vie et la vivre. Et il semble que cette piété, qui mettait déjà tant de virilité dans la plupart des œuvres des grands artistes d’autrefois, revit dans l’art contemporain, toujours ardente, comme survit dans le flot des fleuves, les eaux claires des sources lointaines.
Oui, l'art belge aime passionnément la vie et toutes les beautés qui l’encadrent. .'>a caractéristique, quelles que soient les interprétations que les créateurs s’autorisent, est de la montrer dans ces mille manifestations, de chanter la nature et la leçon de force qu’elle ne cesse de nous offrir.
L’évolution d’art à laquelle nous avons assisté ces vingt-cinq dernières années, a été plus féconde peut-être que toutes les autres, en ce sens que les artistes qui y participèrent, bien que de tempéraments divers et de techniques contraires, s’imprégnèrent de cette nécessité de rester, avant tout, des interprètes de la vie. Ils la comprirent à travers des mentalités spéciales, sans plus. Et voilà pourquoi, à de rares exceptions près, on ne trouve dans la longue série de talents qui illustrèrent l’art belge, que des glorificateurs de la nature.
Evidemment, les interprétations sont multiples, parce que toutes les choses qui s’offrent à nous, de la plus humble à la plus prestigieuse, et les mille manifestations de l’existence, sont également dignes de fixer l’attention de l’homme épris de beauté. Quels que soient son originalité et le génie qu’il met à révéler ce qu’il voit, son œuvre sera toujours belle, si la sincérité guide sa tâche.
11 en est qui montrent la nature telle qu’elle est, sans rien de plus, soucieux avant tout de réalité, peut-être parce qu’ils jugent qu’elle est, elle-même, assez forte et émotive. Il en est qui la poétise jusqu’à l’exaltation. Certains y chérissent particulièrement la mélancolie ou le mystère. Tous sont également vrais, parce que l’esprit qu’ils donnent à leurs œuvres n’efface jamais la beauté que comporte toujours la révélation de la nature.