‹ Constantin Meunier, sculpteur et peintreChapitre 1 sur 19 · L'HOMME ET SA VIE · texte numérisé non relu

L'HOMME ET SA VIE

Cette vie d'un grand artiste, belle comme un clair paysage daprès-midi à mesure qu'elle se prolonge, demeure longtemps confuse. Une âme qui se cherche et ne se trouve que tardivement, lutte, par surcroît, contre les plus pénibles épreuves de la vie. Il semble que la gloire, dès les commencements, se fasse ici pressentir aux signes douloureux qui marquent les élus. Cette vigne profonde, d'une sève qui renouvellera Tart, a le pied pris dans des terreaux pourris. La souffrance et la misère, en la tordant sur elle-même, retardent la vendange et à la fois mûrissent plus âprement ses sucs. Ainsi les pathé-

tiques et durables génies s'assimilent aux essences qu'une pousse tourmentée rend plus vigoureuses et plus fécondes.

Constantin Meunier naît à Etterbeek, faubourg de Bruxelles, le 12 avril i8ji : il a une jeunesse difficile. Je connais un petit portrait de lui, où la tête lourde, aux yeux pâles et malades, semble entraîner le corps. Le rêve, une sensibilité précoce chargent le front d angoisse et d'inconnu. A quinze ans, il traîne des membres débiles, Tâme sourdement tressaillante d'une peine qu'on ignore. Autour de lui, on s'inquiète pour cet enfant qui ne peut se décider à vivre comme les autres, toujours silencieux et solitaire.

Dans le demi-silence provincial du Bruxelles d'autrefois, presque à l'angle de l'ancienne place des Sablons, telle qu'elle était avant d'avoir été muée en un impressionnant Campo Santo peuplé de statues, vivait l'honnête et laborieuse famille. Le père était receveur des contributions : les sœurs avaient un commerce de modes. La mère^ tendre et simple femme, veillait au ménage. Quelquefois, à la veillée, on parlait encore des trois oncles, les fils du forgeron, que les tambours de Napoléon faisaient partir pour la guerre. L'aïeule, au matin, montant à leur chambre, trouvait les lits vides^ et droite, sans pleurer, se rappelait le jour où, pour la première fois, ses mains vainement avaient ta té par les draps.

TYPES BORAINS

D'ailleurs, dans lascendance, aucune trace d art. Il y a bien un Tilniont, un neveu de M'"' Meunier, la mère, qui fait de la peinture d^histoire et qui est le frère d^un autre Tilmont, poète, celui-là, lié avec Alfred de Musset.

Mais il ne semble pas que son exemple ait retenti dans la famille. L'initiateur véritable, celui qui fait éclore Tart dans la maison, c'est Jean- Baptiste, Taîné des fils, l'admirable graveur de plus tard. Il va à l'Académie de dessin : il apprend la gravure chez Calamatta. Il sera le premier

maître de Constantin. Un soir, il ie prend par le bras et remmène avec lui à la classe des moulages. L'âme monotone du jeune homme s'exalte ; une destinée lappclle. Il se met à dessiner avec passion. Comme, à quelque temps de Ui, il se présente à l'atelier du sculpteur Fraikin, ce petit homme heureux, qui avait trouvé le succès en modelant des Vénus diaprés Canova, lui dit : « A la bonne heure , vous savez dessiner , vous 1 » Et pour lui témoigner le cas qu'il lait de ses aptitudes, il Toccupe à allumer les feux et à mouiller ses terres.

Les déesses qui alimentaient rindustrie du patron n'émeuvent pas sensiblement le néophyte. Un instinct des rythmes véridiques Tavertit qu'une simple fille de ferme, accomplissant un des rites éternels du travail,

L'Abreuvoir

fmp.par l'Aùfilt^r d'Art

est plus conforme à la notion de la beauté dans lart que les grâces frauduleuses des demoiselles de TEmpyrée. 11 délaisse

les mythologies comme il a délaissé la pose classique du modèle à T Académie. Chez ce timide, un goût de fronde et

d mdépendance s esi fait jour. Il aspire à la nature vraie, au modèle qui ne pose pas. Il entre à 1 atelier Saint-Luc, un des ateliers libres comme il y en avait alors à Bruxelles et qu a deniers communs pour se procurer le modèle et Téclairage, entretenaient des groupes d'artistes. Là, il rencontre Félicien Rops qui déjà, dans ses fusains gras comme des estampes, modelait nerveusement des nus pochés d'ombre et bordés de listels noirs. On voyait venir aussi un petit homme souffreteux, aux yeux nostalgiques sous un haut front tourmenté. C'était cet émouvant Charles de Groux, si miséricordieux aux dénués, et qui, dans son art, s'était révélé l'annonciateur de la souffrance humaine.

Une sympathie bientôt les lia, filiale de la part du plus jeune, fraternelle de la part de l'autre. Meunier; -chez le peintre des plèbes, trouva des analogies avec ses propres idyosincrasies. Dans cet atelier besogneux de la rue du Moulin, où de Groux, avec les énergies d'un héros, dominait ses douleurs quotidiennes et ne paraissait les ressentir qu'à travers la détresse des humbles auxquels il dédiait un amer et mansuète génie, régnait une atmosphère spirituelle qui était bien faite pour la communion de deux âmes bienveillantes et tristes. Sur les chevalets, en des modes de plastique et de coloris profondément inductifs de la psychique morbide et élémentaire des êtres voués à la

HIERCHEUSE. Croquis.

déchéance , de mornes figures d hommes , de femmes et d'enfants portaient les stigmates innombrables de la détresse des miséreux. A côté de Tart patricien de Le} s, peignant, lui aussi, les petites gens du peuple, mais les solennisant d\n\e couleur héraldique et séculaire, ces drames apparaissaient empreints de réalité trop immédiate et triviale. Leur poignante originalité n'avait point encore eu raison des incompréhensions et des partis pris, si toutefois on peut affirmer que l'admirable artiste qui les conçut ait obtenu après la mort la justice qui lui était due.

Meunier rencontra chez de Groux sa vraie filiation

èo

intellectuelle. Cet art frémissant alimenta les sources de sa sensibilité. 11 Tinclina vers la notion d'une esthétique basée sur l'observation attendrie des tristesses de la vie quotidienne. Nul doute que la leçon du visionnaire morose, à Tâmc grave et pitoyable, uniquement peuplée d'images douloureuses qui s'assimilaient aux soucis de sa propre existence, n'ait secrètement modelé les poussées subconscientes du disciple et de l'ami que le maître aimait mêler à ses travaux et qui plus d'une fois, en terminant une figure et en achevant les fonds d'un tableau, vint en aide à ses lassitudes harassées.

Peut-être même ce fut ce compagnonnage qui, après les tâtonnements et les hésitations de l'apprentissage, fit pour longtemps prévaloir, chez le jeune artiste, la peinture sur la sculpture. Celle-là, en effet, offrait des possibilités de réalisations neuves que les pratiques statuaires ne faisaient point prévoir en ce temps. Le bronze et le marbre, dévolus à de monotones et inertes plastiques, récusaient les formes souples, nerveuses, suggestives de l'être spécialisé par la pensée, la souffrance et le labeur.

Un ordre harmonieux ainsi Pécarte d'un art pour lequel il n'était point mûr encore. Il ne le reprend qu'après que la peinture qui l'en a Hiit sortir, a épuise pour lui la série de ses correspondances avec les graduelles sensibilisations de sa conscience d'homme et d'artiste. Il redevient

sculpteur au point précis où le peintre qu il est n'a plus rien à exprimer. La peinture sembla avoir été la période d expérimentation nécessaire pour le retour à son art initial. Ce fut celui d'un des plus grands sculpteurs de cet âge, mais d'un sculpteur dont la main frémissante a gardé quelque chose des enveloppantes et expressives manœuvres du peintre.

Charles de Groux, dans Tordre des esprits, s'affilie à Millet, avec une part de création toute personnelle. C'est un Millet minoritif qui n'a de l'autre ni l'austère et primitif génie ni le concept d'art simple et concret, élargi jusqu'au symbole. Celui-ci s'attestait le dernier grand peintre religieux, tout en étant le premier grand peintre d'humanité : le signe sacré des prédestinés était sur lui. Personne encore n'avait f:iit ce qu'il devait faire. Millet fut un créateur absolu; il évoqua l'homme primordial et éternel de la glèbe. Avec lui, le pacant rugueux et ftirouche, la créature humaine à face de bête, pénétra dans l'art. Rien n'est plus

on m >

sublime : il se postpose après Rembrandt ; mais Rembrandt ferme en soi un monde ; et celui-ci en ouvre un autre, plus grand d\avoir été jusqu'à lui la région inaccessible.

De Groux, à un étiage inférieur, fit voir aussi une humanité qu'on ne connaissait point encore, celle des humbles, mariés à Tinfinie douleur, créatures exténuées et minables sur lesquelles appuie tout le poids écrasant des sociétés. De lui, plus encore que de Millet, se déduit ridée d'un art piaculaire, émotif, intercesseur, assis sur l'efifrayante et implacable permanence de la détresse humaine. Son œuvre suggère, en des cryptes aux remous d'âmes renonçantes et figées, une messe basse pour les éternels trépassés à toutes les joies de la vie. Cela aussi un jour apparaîtra grand.

De Groux fut pour Meunier l'accession à Millet. L'humanité fruste et élémentaire qui, chez celui-ci, ahane sous les météores incléments, lui fut révélée au moment où son esprit mûri le prédispose à 1 initiation définitive. En affrontant la tourbe séculaire des pâtiras du fer et de la houille, il retrouva les faces violentes et opprimées qui, chez Millet, se levaient de dessus les labours. Le cycle d'art humain, ébauché autrefois par les pensifs et sévères Le Nain, se paracheva dans la communion de l'idéal double et

un qui du maître de Barbizon se communiqua au maître de Belgique.

Mais alors, dans cette période où sa mentalité sommeille encore, Meunier ne subit que des impulsions confuses. Les nécessités de la vie, aussi bien que son goût pour les formes liturgiques et les polychromies joaillées, avaient fait de de Groux un peintre de vitraux. C'était la ressource ponctuelle du ménage, ces cartons oii, à la demande d'un notable fabricant de Tépoque, fournisseur patenté des maisons ecclésiastiques, il multipliait de rigides figures hagiographiques et sacerdotales.

Meunier prend largement sa part de ces travaux qui développent son aptitude à un style concret et grave. L'austérité de cet art d'église, en outre, l'incline à une dilection pour les sombres images, les épisodes tragiques et sacrés. Il semble, du reste, que l'entraînement de l'époque vers une peinture pochonnéc, truellée dans des pâtes épaisses et noires, ait été comme la manifestation extérieure d'un état général des esprits naturellement portés vers ce qu'on appelait alors les « sujets de caractère ». Chez Joseph Stevens, Leys, Stobbaerts, Louis Dubois, ces grands peintres selon la tradition flamande, une séduction puissante et spéciale résulte des somptuosités noyées de la couleur, dans le conflit des ombres et de la lumière. De Groux^ à leur exemple, modulait d'expressifs

chroma tismes, d acides et virulentes tonalités suggestives de l'amertume de ses sujets, sur les sourdes patines de ses fonds. Chaque temps a ainsi ses modalités optiques en rapport avec la nuance de sa sentimentalité. Meunier les subit : quand la personnalité lui sera venue, il se manifestera peintre puissant dans raccent noir de sa peinture.

11 part un jour pour la Trappe ; il y séjourne ; à lau-

des et à ténèbres, il f^^^^^^^^^c^'^

voit les moines, pa- <>rfi^V^'*^^

reils à des pénitents

du Saint-Office sous

la capuce brune ,

appuyer pendant

des heures leur front

contre la dalle, en

une ardeur mystique

de ravalement et d\aspiration à

la mort. Ces rites effrayants, le

spectacle de cette humanité

déjà échappée de la vie et que drapent d'un air de suaire les plis droits de la bure, il les solennise dans

une page noble et pathétique, YEnterrement d'un trappiste.

D un pas spectral, au ijjlus qui tinte pour la fin rédimée d ime âme, les sombres religieux emportent vers la fosse le trépassé dans sa bière. 11 a alors vingt-sept ans, et c'est sa preniicre grande œuvre : elle marque bien, dans son rythme sépultuaire et morne à 1 égal des répons autour d un catafalque, la péripétie ultime d un drame spirituel. Le tableau est aujourd'hui au musée de Courtrai : il se suscite dans le labeur du maître comme le signe précurseur d un esprit qui demeurera tourmenté par les grandes images de la vie et de la mort.

Douze ans après, elles acquièrent toute leur force dans un concept définitif et personnel, le Martyre de saint Etienne, Cette lourde tête d'artiste aux inquiètes parois frémissantes, soudain prend conscience d elle-même. Dans

la solitude d'un paysage violent, écartelé de clartés sanglantes, le corps lapidé du saint gît, pourrissant et vert, un sang noir coagulé au trou de ses plaies. Cela sent Tabattoir, avec un goût réaliste et tragique de massacre. Cette fois, lame s'est frayé la voie authentique de ses secrètes autonomies. Ce n'est plus elle qui chancellera dans sa recherche; ses défaillances ne seront dues qu'au rocailleux calvaire où, plus qu'aucun autre, peina la longue passion de ce souffrant, victime d'une destinée acharnée.

Constantin Meunier, à l'exemple de de Groux, le doux et paternel sédentaire, s'était marié jeune. Il avait assumé le soucieux et précoce devoir d'édifier une famille sur la pierre angulaire de Tart. La maison, avec la compagne et les enfants, devint son réconfort et à la fois Tincessante inquiétude qui, jusqu'aux besognes mineures, courba la possession si laborieusement conquise de ses puissances intellectuelles. 11 accepta l'humiliation de peindre pour le marchand et la clientèle équivoque. L'âme sauvage qui s'était exprimée dans l'âpre décor d'un supplicié, il

Topprima sous la contrainte d'un métier subalterne, uniquement rémunérateur.

Ce labeur injurieux n'alla pas sans d'intimes et poignantes révoltes. Comme le tapeur à la veine, sapant aux schistes pour en faire jaillir Tor noir, il sembla qu'en un symbole anticipé de son compagnonnage d'art avec les ténébreux héros des fosses, Meunier dût, lui aussi, casser, d'un pic infatigable, les voûtes épaisses qui le séparaient de son idéal. Le servage de l'homme, aux prises avec les forces élémentaires, s adapta au propre servage de sa pensée vinculée, tournant la meule pour le pain quotidien. Personne encore ne se doutait que ce peinard bientôt allait faire le geste qui ébranlerait les colonnes du temple. Tout novateur recommence le prodige de Samson. En attendant, il subissait les louches connivences de la vie et du mauvais goût public, peignait des sujets de vente qui étaient comme le maquillage de son grand et douloureux esprit, enfin éclaboussait d ocre et de cynabre des chemins de croix pour des fabriques d églises rurales. Son âme, tout ce temps, demeure accablée de s'être entrevue et de ne plus se reconnaître, elle qui séjourna dans l'horreur du martyre et avéra là des analogies avec le sombre génie de ces hauteurs de pourrissoirs, Herrera le vieux et Zurbaran.

En 1881, après des relais harassés en de précaires logis.

ti.

le ménage s'était installé dans une petite maison de la rue des Secours, à Bruxelles.- Meunier eut alors loccasion de visiter les installations du Val Saint-Lambert. Cette cristallerie célèbre, dans un site admirable au bord de la Meuse, 1 initia à la beauté du travail mécanique. Il vit le frêle miracle du verre se filigranant au polissage jusqu a rimitation des flores les plus diaphanes. D ardentes atmosphères s'empourpraient à la carburation des fours; un charbonnage, sis dans Tenccinte môme de cette vaste industrie, sans trêve rauquait et s'époumonnait pour alimenter de ses houilles leur gésier vorateur.

Ce fut pour le solitaire et contemplatif artiste la grande secousse qui tout à coup lui tordit les vertèbres sur le Sinaï de la découverte, un Sinaï qui, au lieu de crever le ciel en hauteur, fouillait, à des profondeurs de vertige, les abîmes sous- terrestres.

Sa nuit intellectuelle fut déchirée par les mômes flammes rouges projetées en volutes hors des cheminées et qui éclaboussaient de sang, dans le bleme crépuscule, les monts escarpés des schistes etdespsammites. Un soir qu'au ronflement des turbines, parmi les fracas de la tôle rabotée par le roulement des berlaines, il assistait à la péripétie dramatique des cufats précipités avec leur peuple noir dans la spirale ténébreuse, il eut la vision nette, émouvante de son art. Elle s'accorda avec l'effroi, la surprise, la

Page 1