MINEURS
douleur de cet engloutissement d une humanité comme aux remous d'un Erèbe. Elle fut la convulsion fraternelle de sa propre humanité entraînée dans 1 aventure de ces obscurs héros tragiques. La vue de ces êtres aux yeux mangés de suie, aux pâleurs de peau charbonnée, aux haillons mâchurés par-dessus de gourdes ossatures animales, en outre, lui proposait une faune farouche, primordiale, bien autrement faite pour le relief des plastiques expressives que l'universelle et écœurante banalité des modèles à viandes boulantes et à muscles en caoutchouc, pareils aux derniers coryphées en maillot d'un crépuscule des dieux mythologiques. Constantin Meunier avait trouvé la région idéale correspondante à son héroïsme intellectuel, à son rythme de beauté dans la force et l'action.
Du Val-Saint-Lambert il rapporta des études, une documentation précise et abondante. Elle lui servit à établir l'ordonnance de sa Descente de mineurs^ son premier
grand tableau dédié au travail. Ce fut le point de départ.
Sous les hautes charpentes enténébrées, la cage se gorge de la cargaison humaine qu elle va plonger dans le trou homicide. L'équipe est là, tassée, lliccs hébétées de servage, chairs qui ont gardé le frisson de 1 air nocturne, torses assommés par le coup de poing du sommeil. Des corons, par la rafale et la pluie, sous les ciels tourbillonnants, ils sont venus, les tape-à-la- veine, quittant la maison où, roulés en boule, dormaient la femelle et les petits, emportant le pichet et le bissac qui, entre deux crachats de houille, les sustenteront au fond de la bure. Avec leurs anatomics anguleuses et rigides, ils semblent avoir été taillés dans des blocs d\anthracite, formes confuses et terribles qui n'ont pas Tair d'appartenir au monde des vivants. Leurs masques de suie, troués d'immobiles veux de fièvre, leur donnent plutôt une appa-
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rence de vertige et de mystère, comme des spectres. Et tous ces yeux regardent venir quelque chose qu'on ne voit pas. Peut-être c'est la mort qui, au grelottement sinistre de la petite sonnette, va déclancher la cage et la précipiter parmi une bouillie sanglante d'os et de moelles.
Meunier, au frisson dangereux des atmosphères éclaboussées de nuit et de feux, avait fait passer le drame. Un suspens mortel se dégageait de Tœuvre, gâchée à grandes touches comme une argile noire, moite de cambouis et d'haleines. Elle frappa, dérouta la critique et le public. Il sembla qu'une déchéance s'attachât encore à l'image du prolétaire. Une réprobation lui interdisait l'accès sacré de l'art.
Meunier fut averti qu'on lui gardait rigueur pour avoir outrepassé les bienséances qui règlent le choix des sujets. Ce furent de nouvelles luttes et de pesants mécomptes.
Un écrivain, celui-là même qui trace ces lignes, finalement se vouait, vers ce temps, à célébrer la louange de la terre natale. Son livre s'appelait : La Belgique. Il avait médité d'y faire participer une large collaboration d'artistes. Xavier Mellery et Meunier surtout y donnèrent des pages admirables. Les sombres et vigoureux dessins de celui-ci firent voir ce qu'à travers une transfiguration
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d'art, pouvait devenir un pays farouche et méprisé comme Tétait encore le Borinage.
J'ouvre ce vaste recueil d art, de nature. J'y revois, parmi les notations les plus saisissantes, le Laminoir^ le Puddleur à son four, la Coulée de l acier. Dans des atmosphères enflammées, les corps sont brandis en gestes forcenés et rythmiques. Les faces déjà ont entre les sourcils le pli tragique de leffort et de Thébétude. C'est bien là le serf à la face humaine, la brute pitoyable et exténuée dont le souffle rauque se mêlera à Touragan des turbines et qui tout à rheure va s'ériger, dans sa beauté terrible, sur les marches du temple que le sculpteur projettera d'édifier aux plèbes calamiteuses.
C'est ainsi que, par l'artiste et l'écrivain, furent investis ces territoires du fer et du feu qui pour tous deux demeurèrent une initiation. Un suggestif et pathétique paysage buriné, semble-t-il, sur un feuillet de .shiste, boursoufle, en tête d'un des chapitres, un site cabossé de monts de gravats et de scories, et que hérissent les tubes fumants des cheminées, les rigides géomôtries des installations charbonnières. L'âme du Pays Noir^ comme, dans la suite, Meunier appela le tableau dramatique qui prit son origine en ce dessin, 1 envahit, demeura grondante dans ses moelles. Une âpre et mordante vision de chairs tenail-
lées, pantelantes aux grils et aux lardoirs des infernales cuisines industrielles, ressuscita la part de son œuvre qu^antérieurement déjà il avait dédiée à la mort. Il semble que le lointain atavisme espagnol, conjecturable dans sa race wallon-flamande, se réveille au contact de la terre de boue et de viscères gâchés ensemble, où il a mis le pied et d'où son pied ne se retirera plus jamais.
Ce moment dans la vie de Constantin Meunier a une gravité émouvante : il eût décidé de sa destinée si, par une logique merveilleuse, celle-ci antérieumentdéjà, à travers les confusions apparentes de la recherche, ne s'était dirigée à la clarté mystérieuse d'un orient que seul il discernait et
voyait obscurément briller devant lui. Cependant Toutil définitif lui échappe encore, ou plutôt, à 1 étroit dans son atelier sous les toits, il diffère de Tutiliser, car dès Tabord s'était imposée à sa conjecture Tanalogie des plastiques statuaires avec les mimiques violentes et cadencées de Touvrier. Il ne faudra qu'un temps plus clément et un peu plus de sécurité dans l'existence ballottée où il ne cesse de se débattre.
11 n'est point pour les cerveaux créateurs de contingences négligeables. Les événements sont les affluents qui alimentent les profonds réservoirs de leur méditation. La commande d'une copie que lui fait, vers 1880, y
l'État, oblige Meunier à partir pour TEspagne. Ce laborieux et ce sédentaire ainsi se trouva déporté dans un courant d'humanité inconnue. 11 vit les musées, il séjourna chez les maîtres. 11 s'assimila l'âme barbare de Ribera, le sombre génie d'autodafé d'un Zurbaran, la fière et taciturne grandeur de Velasquez. Cette Espagne se suscita à lui féroce, nostalgique, fiévreuse, brûlée de feux sourds, inamovibles , l'Espagne arabe puant Talcôve et le tauril, l'Espagne des arènes écarlates, des pourrissoirs royaux fluents de sanies et d'helminthes, des « flamencos » où, au crépitement des castagnettes et au râclement des guitares accélérant le rythme des malaguenas, une danseuse, le sang d'un œillet piqué aux nattes noires de ses cheveux, s'ébrase et à coups de hanches saccadés scande les ollé luxurieux des hommes tapant dans leurs mains.
Meunier n'était pas seul. Son fils Karl raccompagnait, part vive de son cœur paternel, surgeon sorti frémissant de sa souche d'art et de vie. Ardent jeune homme doué, qu une destinée amère devait précocement faucher, il était le camarade qui coupait de gaîté le labeur fatigant d une transcription méticuleuse en de noires chapelles où, comme un œil crevé, larmait un jour malade de vitrail. Ensemble ils se mêlaient aux foules ruées vers les corridas, processionnaient aux .Vendredis saints d or et d émaux où, parmi les mitres, les chasubles, les croix et les ostensoirs, sous le brasier des cierges simulant un volcan de foi et d'adorations votives, défilent les pénitents en cagoule et en san-bénito. Une ferveur inquisitoriale, aux feux
de ces bûchers ambulants, passait, infusant dans les encens comme une odeur vague de viande humaine grillée. Sans nul doute des affinités durent s établir. Aux spectacles d'écorcherie des arènes, aux relents de la mort partout présente, au parcours macabre des processions, , les formes d'un art prochain s'offrirent , conjecturales. Peutêtre il entrevit la boucherie purulente de cette Veillée des morts qu'il devait faire plus tard, avec les souvenirs d'un coup de grisou à l'Agrape, l'homicide charbonnage de Frameries. Du moins il pensa aux creusets en feu des laminoirs, aux torches ardentes des gueulards trouant l'éternelle fumée de canonnade du Borinage, là-bas. Ces images se fondirent avec l'amer génie réaliste et mystique des Espagnes, avec le génie naturiste et pittoresque de sa race. Les lettres que de Séville il envoie à ses amis
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abondent en croquades féroces, mendiants pustuleux et altiers, hidalgos, muletiers, manolas à accroche-cœur, ecclésiastiques, quadriges et quadrilles de tauromachies, marchés, coins de chapelles, flamencos, etc.
Au retour, on admira Timmense copie, ce Kempeneer flamand, débaptisé en Campana, rigide, froid, ponctuel, secondaire. On admira bien mieux les dessins, pastels, aquarelles qu a mesure le peintre terminait d'après ses
études et ses notes de carnet. Un tableau, une grande toile violemment symphonisée, aux gammes jaune soufre, safran et vermillon, avec des cambrements de belles filles adustes, les yeux charbonnés, les bouches aspirantes et rouges, la Fabrique de tabacs^ comme elle est désignée au musée de Bruxelles, enflammée, passionnelle, saturée de muscs, de poivres sexuels et de poussières de havane, couvait les étranges et dangereuses ivresses d'un faune exaspéré d'amour et de mort.
Dès ce moment, Tartiste est mûr pour son œuvre. Les dernières fermentations humaines qu'il a rapportées de son voyage, se mêlent au tressaillement du monde en formation qu'il porte entre les tempes. Il a trouvé un logis spacieux dans un faubourg de Bruxelles : Tatelier y est à la mesure de Tépopée qu'il médite. Sa vie, en apparence
du moins, s'est stabilisée : par une étrange correspondance des lieux avec la fortune, le nom sédatif de cette rue de la Consolation où il vient habiter après avoir quitté son logis de la rue des Secours, aux syllabes grelottantes, évoque une trêve. C'est là qu'il dresse ses selles et se remet à pétrir de la terre.
On apprend tout à coup qu'un peintre s'est souvenu qu'il fut sculpteur. En 1884, il échafaude cette masse humaine, le Marteleur et, un an après, cet autre cyclope, le Puddleur^ qui successivement figurent aux Champs-Elysées et le signalent au monde. Devant cette statuaire neuve, véhémente et séditieuse dans son calme, on sent qu'une force est née. Le génie fraternel d'un Rodin, un des premiers, le devine et le réclame parmi la famille des maîtres contemporains. Une joie alors détend l'âme du grand soucieux pour cette tardive réparation à tant d'injures imméritées. Je le revois étonné, l'œil humide, avec son sourire inexprimablement bon et consolé. « Qu'estce qu'ils peuvent bien trouver de si beau dans mes machines? » me disait-il.
Années fécondes que celles-là ! Il n'avait pas délaissé la peinture :tout en massant, la nuit, à la lumière, ses argiles, (et notamment la Tête de Puddleur au mufle camard d'animal), il peint ses grandes figures des Hiercheuses^ le Pays- Noir et cette furieuse manœuvre du Creuset qu'il appel-
HIERCHEUSE,
BRONZE
lera plus tard V Industrie et qui fut Tun des quatre bas-reliefs du monument qu'il rêva d élever au Travail.
Eh bien ! cet acharné labeur ne conjure pas la malfortune qui de nouveau s'acharne. La clientèle, les marchands se retiraient de ce peintre qui apparaissait surtout un sculpteur, et d'autre part lart du sculpteur, monumental et excessif, ne trouvait point d'acquéreurs. Au cours d'une crise, Constantin Meunier prend une détermination suprême : il résigne la liberté de sa vie ; il sollicite et obtient dans l'enseignement officiel une place qui va l'obliger à quitter Bruxelles et à restreindre le temps qu'il consacre à son travail d art. Mais, par contre, c'est la vie assurée iTœuvre n'aura plus, pour se faire jour, à soulever des blocs d'ennuis, lourds comme une tombe anticipée.
A Louvain, aux confins de la ville, proche de la grande campagne maraîchère, il est un édifice hexagonal en forme de tour et de lanterne, percé à chacune de ses faces de hautes baies cintrées. On continuait dans la ville à l'appeler « lam phi théâtre », commémorant ainsi sa destination primitive. C'était là autrefois que s'entassait, pour les cours universitaires de dissection, la mortalité des hôpitaux. Assis sur des bancs en gradins, les carabins assistaient à la cuisine du dépeçage que de funèbres maîtres-queux, debout devant les tables de marbre, perpétraient sur de lamentables viandes humaines. Le lieu, pour l'eflfroi du voisi-
nage, longtemps avait participé de la morgue. Un fourgon attelé d'une haridelle toutes les nuits arrivait déverser sur les dalles de flasques putrescences. A l'angle de la rue, accroché par une tringle à Tun des pans du pavillon, un réverbère éclaboussait de sa flaque rouge les vantaux lourds de la porte. Un jour, la désaffectation consommée, lamphithéâtre était retombé au silence et à l'abandon. Alors, comme il arrive pour toutes les maisons sur lesquelles la mort a mis son signe, les marmailles d alentour, dans les hasardeux crépuscules, commencèrent à lapider les façades. Borgne, toutes les vitres éclatées, avec ses briques à nu sous Teffritement du plâtre, des lèpres de moisissure à ses soubassements comme le suint corrosif des pourritures antérieures, la tour prit un air dangereux et hanté.
Dans la vie de certains hommes, un ordre quasi providentiel, et qui d abord paraît déconcertant, série les événements pour des fins qu'ignore la généralité des existences. On demeure frappé une fois de plus, avec Constantin Meunier, de l'évidence de la destinée qui le mène et dans laquelle les peines aussi bien que les joies se combinent logiquement, au point qu'il ne semble pas que sans leur accord mystérieux, sa carrière eût pu offrir l'extraordinaire plénitude qui lui donne sa grandeur. Personne n'a subi davantage la vie, sans un geste ou une volonté pour en
T/Accrooliaoo
détourner le cours. Quand il accepte rinvestiturc de premier professeur de peinture, on dirait qu'il a obéi à une injonction secrète, venue d'en dehors de lui. II y cède d une passivité d homme qui ne songe même pas à lutter contre les con-
jonctions des faits. C'est l'exceptionnelle beauté morale
de cette existence d'un prodigieux artiste de n'avoir pas plus fait pour acquérir l'illustration tardive et lespèce d archontat glorieux dont il jouit aujourd'hui, qu'il ne fit pour conjurer les infinies détresses sous lesquelles, en lui, ploya près d'un demi-siècle d art.
11 faut admirer les coïncidences qui déterminèrent Texode à Louvain, le choix d'un logis tout en face de l'ancien amphithéâtre et finalement la cession par l'édilité de cette grande bâtisse hagarde où il avait médité d'installer son atelier. Dans la haute cage sonore et vide, pardessus la cavité tombale où s'opéraient les dissections, un plancher fut établi. On boucha une partie des immenses fenêtres qui lui donnaient l'air d'une lanterne ; on remit des vitres aux autres. Le soir, où pour la première fois, comme un feu à travers les vertèbres d'un squelette, les trois grandes baies s'illuminèrent à la clarté des lampes, les gens du quartier, attardés dans la nuit des portes, eurent l'impression d'une œuvre réprouvée s'élaborant dans l'ancien domicile des morts.
Meunier fut là au cœur profond de son art, dans le drame, 1 humanité triste et le silence. La prédestination, visible dans tous les événements de sa vie, encore une fois s'attesta aux affinités qui presque aussitôt s'établirent entre les ressouvenances funèbres et Théroïsme tragique de son œuvre. Il semble venu à cet ancien charnier pour être plus près des autres, de ceux que maintient ouverts, sous les pas
de Touvrier, réternel suspens des catastrophes. Un sublime ouvrier avec de la terre fit le geste de repétrir la chair que, par larges pans, avaient abattue les dépeçeurs du squelette humain. Quand on put pénétrer dans Timmense vaisseau, aux plafonds perdus dans une altitude de lieu sacré, on resta frappé par 1 amoncellement de la vie qui en tous sens rachetait la mort longtemps souveraine dans cette demeure des ombres.
La monotonie de la vie provinciale, le silence de la rue dans un quartier de séminaires et d'églises où se mourait la circulation, s'accordaient avec le goût d'isolement qui, bien avant dans la nuit, après des jours partagés entre le travail et le devoir professionnel, Tattardait sur ses modelages et les grandes feuilles de papier qu'il teintait d'aquarelles ou balafrait de hachures au fusain. Il devint Tâme solitaire, prolongeant ses veillées fécondes à travers le sommeil de la ville dans la grande nuit muette de la tour où les sons, au recul des voûtes et dans la profondeur des escaliers, s'émoussaient, où la clarté doublée par les réflecteurs ne parvenait pas à atteindre la large zone obscure planant sous la voûte.
Je me souviens d'heures émouvantes passées là, près de lui. On était tenté d'élever la voix sous 1 oppression de l'atmosphère basse et torpide, comme chargée de très vieilles poussières humaines ; et alors, à l'écho qui, dans
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