‹ Constantin Meunier, sculpteur et peintreChapitre 12 sur 19 · CL · texte numérisé non relu

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son art et de sa pensée, dépasse en cette œuvre Tunique souci plastique. Comme d'une cime, il regarde 1 immense arène parcourue par les stades de révolution humaine : il est frappé par la solennité émouvante du mystère des palingénésies, dans la conformité des causes et des effets à travers la durée. Du flot ininterrompu des mers, les races viennent après les races, sans cesse vouées à œuvrer et à disparaître pour d'autres qui les continuent avec les outils tombés parmi leurs ossements en poudre.

Ces grandes images le frappent, et à son tour il veut en frapper le temps qu'il associe à ses pensées. Sous les pas du Semeur entré aux guérets blonds. Taire fructifie : il est aussi Touvrier prophétique tourné vers les portes du jour où déjà apparaît le visage voilé de Demain et qui, d'un talon vainqueur, foule le sol où germeront les épis avec lesquels sera pétri le froment des âmes.

Il semble que, d'une vision émerveillée, avec les clartés que les grandes fins d'existence mettent dans l'esprit, Constantin Meunier ait voulu exprimer ses suprêmes espérances dans les miracles de la vie et du travail réconciliés. Peut-être, c'est là la raison de ces autres figures graves, emblématiques et belles, qu'il assit aux marches du soubassement comme les aspects complémentaires de la fonction sacrée du Semeur. Un Ancêtre, les mains sur les genoux, dans l'attitude d'un corps qui s'incline vers le

définitif repos, perpétue la survivance méditative du passé devant la vie qui, là-bas, sous les traits de la Mère fécoiide, entourée de ses enfants, abreuve au' lait de ses: mamelles le jeune avenir.

Le monument au Travail devient ainsi un cantique à la durée et à l'affranchissement des races : il rhagnifie rhomme dans le flux vivant jailli de lui, et cette exaltation de la vie a la beauté d'un acte de charité, d'amour et de foi.

Ce sont là les figures les plus récentes de son œuvre : il insista particulièrement sur celle qu'il appela lui-même la Maternité.

On a pu voir dans son atelier le petit bronze qui donna naissance au groupe monumental : la mère y apparaissait dans un abandon de nature, le giron ouvert en berceau, d'une beauté saine et forte de jeune paysanne, allaitant un enfant potelé comme ceux de Duquesnoy. C'est encore elle, c'est la génitrice et l'éleveuse des races qui se reverra dans l'une des figures du monument Zola, accordée toutefois à la ligne architectonique. Là, conime dans le monument au Travail, elle attestera la persistance dû culte de la vie chez l'artiste, et par quelle pente naturelle il y est ramené chaque fois qu'il lui est permis d'exprimer une vérité humaine essentielle.

Remarquez,' au surplus, combien, dans ces sortes

MATERNITÉ. Bronze.

d'ordonnances, il demeure adéquat à sa nature; il ne cherche pas à inventer en dehors de la logique et des inclinations de son cerveau. Rien de compliqué, mais un arrangement simple comme sa vie et comme sa pensée. Une grâce forte et tendre s'en déduit, un accord des masses balancées et qui aboutit à ce rythme classique dont il a été parlé ici. A voir la grande Maternité avec son giron distendu à la mesure d'une famille, ses flancs pareils au creuset où bouillonne le métal, son large dos semblable aux assises du monde social, on croit se trouver en présence d'une sœur des nobles, harmonieuses et fières filles de la statuaire antique.

Au moment où s'achève cette monographie, Constantin Meunier a soixante-douze ans ; il jouit avec sérénité de 1 OSuvre accompli; il ne cesse pas de travailler et de créer : l'outil est aussi jeune et aussi souple dans ses doigts qu'à l'époque où il commença à ductiliser le solide métal idéal. Voici, de ces derniers temps, un Moissonneur ^ avec tout l'été dans le geste dont il embrasse d'une main la^gerbe ardente et de Tautre semble, au-dessus de lui, conjurer les feux roux de la canicule. Voici le Haleur^ l'homme de la mer de Katwyk, qui, assis droit sur sa haute monture, dans ses énormes bottes, comme un reître sur son quacheor, s'en va chercher l'amarre des bateaux en pleine houle, une sculpture étrange, massive et fruste, campée dans une

intrépidité tranquille. Voici un Af/nei/r accroupi dans la fosse, et un Lamineur debout, son ringard aux mains. Voici des bustes encore, Tadmirable paysagiste belge Heymans, une tête labourée et frémissante, le peintre français Cottet, volontaire, nerveux et concentré. Voici des aquarelles, des pastels, des fusains sabrés de hachures grasses, violentes, coloristes, fonds d'usine, silhouettes d'ouvriers, musculatures de bêtes, têtes d'enfants, toute la constante observation d'un esprit extraordinairement attentif aux phénomènes de la vie.

C'est là la famille spirituelle dans laquelle vit ce sage et ce patriarche, parmi les grands moulages pâles dont se peuple son vaste atelier, sous la calme lumière versée par les hauts vitrages. Le maître y descend dès les premières heures du jour, fourgonnant lui-même l'énorme fonte à combustion continue qui, l'hiver, doit réchaufferie modèle. Debout devant la selle, avec cette cassure des reins sur laquelle pèse le fléchissement lourd de l'épaule gauche, il achève sans hâte le modelé de ses terres, les pétrissant d'une main amoureuse comme une pâte de vie où gra-

duellement affleure le mouvement sinueux de la forme. Ses gestes se nouent, harmoniques et précis comme le déroulement égal de sa volonté ; il ne brusque rien et sait attendre, certain que 1 heure vient toujours au travailleur ponctuel. Son labeur est actif, continu, chaleureux, presque sans reprises; il est peut-être, des grands sculpteurs de ce temps, le plus rapide en même temps que le moins pressé. Rarement une défaillance ; il est inquiet, mais avec assurance ; son art est fait de certitude et ignore Torgueil ; il parle de ses œuvres avec la modestie tranquille de quelqu'un qui ne travaille ni pour largent ni pour le succès. Son art est pareil à sa propre vie décantée heure par heure. Et la journée s'avance : au dehors, c'est la solitude provinciale d'une pointe de faubourg; les oiseaux ramagent dans les jardins verdoyés de hautes essences ; des pigeons roucoulent sur . les toits ; un chant de femme mollement expire au bord d'un berceau. Le silence et le temps coulent sans bruit comme la poussière fine d'une clepsydre. Quand l'ombre rose, comme un nocturne rival, à son tour commence de modeler les plâtres du vaste hall, l'infatigable ouvrier sait que le moment est venu où une épouse, des filles, des petits-enfants réclament sa présence sous la lampe familiale. 11 arrose alors les argiles, trempe les linges, les enroule autour du travail de la journée ; et ensuite il redescend l'escalier par lequel il est descendu

au matin, par lequel il continuera à descendre tous les jours de sa vie. Chaque geste d'un homme comme celuilà a sa beauté utile et qui est une leçon pour les autres hommes.

L'État belge s'est honoré en décidant d'honorer par un hommage national une telle carrière. Une salle du prochain musée, au Mont des Arts, à Bruxelles, portera le nom glorieux du maître et transmettra aux postérités l'illusion matérielle de sa présence éternisée. On y verra réunis fragmentairement, outre de nombreux bronzes et moulages, les grands morceaux du monument au Travail. Ce seront là comme les tables d'airain où l'avenir lira la charte des sociétés nouvelles basées sur le travail. Et, tandis que le Semeur ouvrira la main par-dessus le sillon, l'Ancêtre, assis sur les marges du passé, regardera sortir à rinfini de la Mère féconde le trésor renouvelé des races.

C'est la leçon même de 1 Humanité.

ni

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