CL
travers Têtre entier. 11 contraint la vie à ne point se localiser et à déborder dans lamplitude des manœuvres successives par lesquelles s accomplit la tâche.
Le travail est la forme sacrée de la gymnique. Qu'il se magnifie de mythe et de symbole, Tart, chez les anciens, n'en est pas moins avant tout, sous ses significations religieuses, un déploiement d'action en vue de manifester le merveilleux mécanisme humain. Meunier partit de la nature et finit par les rejoindre dans la région des grandes plastiques sereines. Le poids des monts fait plier les épaules d'Atlas et ne convulsé pas son masque, non plus que chez le maître moderne, la souflfrance ne perce à travers la brute splendide qui éventre les anthracites et jongle avec les fontes. Le Puddleur^ dans sa masse assommée, garde le souffle large d'un titan invaincu que ploie une lassitude momentanée, mais qu'épargne la douleur morale.
Le rythme, la vie évolutive et cadencée suivie dans les ressauts de ses flexuosités, c'est bien là ce qui s'avère ici primordial et contribue à ce don de constructivité qui, chez Meunier, totalise tous les autres. Aucun art n'est plus sobre, avec des indications plus fortes. Aucun n'établit avec plus de netteté la relation des dessous avec la charpente et la correspondance des mobilités de la forme avec l'action. 11 est puissant, concret et, comme il a la force, il a, quand il le faut, la grâce.
On se rappelle le type de hiercheuse qu'il multiplia, de la belle fille noire, râblée et trapue, les seins brefs, les cuisses musculeuses, sensuelle et virile, fleur aux acres relents de la nuit éternelle. On se souvient aussi de ces corps potelés d'enfants, ourlés de plis gras comme les anges de Duquesnoy. C est là, dans l'héroïsme mâle de Tœuvre, la détente d'une émotion attendrie pour le charme de la chair nuptiale et filiale. Mais, même dans la minute d amour et de grâce, il ne s'amollit pas et garde la simplicité rude qui, à ses moindres travaux, assure un caractère décoratif et monumental.
L'œuvre de Constantin Meunier, par sa plénitude simpliste et pittoresque, a, en effet, une prédestination toute monumentale. Ses lignes, en concentrant le regard sur une masse dense et centrale, appellent la large coulée des métaux et les hauts emplacements dans un cadre architectonique ou les horizons profonds des paysages. 11 semble extraordinaire que son pays natal ajt si peu utilisé de tels éléments de beauté ornementale. Les ports, les gares de chemin de fer, les palais publics, les grandes voiries auraient assorti un décor naturel à ces spectacles de vie et ces représentations des multiples activités générales. Je songe au suggestif relief que darderaient dans un pan de mûries deux Têtes de puddleurs géminées, taillées dans
ïo8
HIHKCHEUSHS
un granit bleu des Ecaussines ; à la vision forte du hautrelief de ïlndustrie incrusté en bronze clair au soubassement d'un édifice national. Je songe encore aux mansuétudes humiliées et à l'infinie beauté de cette grande figure de la douleur et du pardon, ÏEcce homo saignant sous sa couronne d épines. Ce sont là d'émotives et populaires figures qui s'accommoderaient des emplacements de la rue, si aptes à faire entrer la vie de l'œuvre dans la vie des masses. Les anciens maîtres ne s'en faisaient pas faute. 11 y a à Nurenberg un chemin de croix d'Adam Kraft, rongé par les intempéries et qui, par la campagne, au bord des routes poudreuses, développe les stations lamentables de la Passion. La Flandre non plus ne manque de calvaires aux pieds de ses églises, humbles monuments de piété et de souffrance devant lesquels s'agenouille la dévotion publique. Toute l'âme religieuse du pays flamand, sa mysticité matérielle et qui aime les apparences réalistes, souffre en l' Homme-Dieu de Meunier. Pourtant je ne sache pas que personne jamais ait pensé à lui trouver une place derrière un massif de cyprès, entre les contreforts moussus d'une vieille cathédrale.
Nous sommes ici dans un autre aspect de la pensée du puissant artiste. L'humanité plastique qu'il modela selon un rythme de force, l'indemne brute humaine brandie dans son geste .souple et machinal fait place à une huma-
nité pitoyable, trempée aux eaux vives de la sensibilité chrétienne. Au rituel physique exaltant les puissances de travail se substitue une charité évangélique qui se penche sur les défaillances et les afflictions de la créature. D'intimes effusions jaillissent de cette communion d'un génie simple avec les élémentaires, broyés par les meules de l'existence et qui coulent à la mort des charniers et des morgues sans desceller la bouche.
Le monde obscur des âmes muettes alors s'entre-bâille ; à peine on croit entendre, aux racines de la vie, comme une morne mer sans houles, le bruit des larmes qui ne peuvent déborder. La mère, debout devant le torse écartelé de son fils (le Grisou) tord l'imploration et l'agonie de ses mains. Toute sa détresse se casse en une tourmente sèche, intérieure, qui meurt sans grimace aux longues lignes rigides de son visage. La maison vide hurle au dedans de ses silences. La fosse homicide, l'ogre regoulé d'entrailles humaines lui demeure coagulé aux doigts dont elle touche les sanies glacées. Et elle est sans révolte : on n'entend pas ses sanglots. Elle apparaît la sœur de cette autre muette, de cette Femme du peuple aux yeux mordus par tous les acides de la douleur, mués en le dessin de deux lumières humides qui, avec le globe débordé des cornées , intarissablement ruissellent sur le trou funèbre des joues et ne pleurent pas. Celle-là aussi offre
Qk^4t^
LE GRISOU. X Dessin.
rholocauste de son cœur martyrisé aux nonnes funestes. Toutes deux sont consentantes à la vie, à 1 égal du Vieux Cheval de mine^ de la bête aveugle et squalide nourrie de 1 haleine en feu des ténèbres, aux côtes en cercle de douve défoncée, à Téchine rouvieuse et déchiquetée, comme dépecée déjà par le couteau de Téquarrisseur.
Ce jour-là, 1 artiste humain étendit sa pitié à Tanimal, à ce frère victime de 1 homme. L'un et Tautre il les confondit dans une camaraderie d affection taciturne, épaves anonymes d'une môme destinée. Et avec la carne macabre, il recommence le chef-d'œuvre du pardon des outrages que déjà il avait fait avec VEcce Homo. Bien plus que la révolte qu'on y voulut voir, c'est le sens ultime de son œuvre, le grand pardon éployé qui de la créature s'étend à la bête et sur ses embrassements referme le monde.
Constantin Meunier, par un labeur sans trêve, avec les puissances presque surhumaines d'une volonté tranquille, s'est acheminé lentement vers l'expression multiple de sa pensée. Sa vie s'écoule dans le silence de latelier comme celle d'un patriarche. Le soir le retrouve parmi ses argiles, dans l'attitude où le vit la clarté matinale passant par la haute verrière. Il ne se plaint que de la brièveté des jours et de la fuite des ans en considérant ce qu'il lui reste à accomplir.
Trois hauts-reliefs, de véhémentes ébauches, des
cahiers emplis d indications au fusain avec ce trait large et
CHAUFFEUR DE VERRERIE. X Dessin.
appuyé qui fait de lui un rare et substantiel dessinateur, sont là, à la portée de sa main, dans le cercle de sa méditation. C'est Tceuvre sur laquelle l'ouvrier infatigable rêve de concentrer les suprêmes énergies de sa création. Elle résume les étapes de sa carrière, elle évoque ses rythmes héroïques, elle groupe dans une ordonnance majestueuse les émouvantes manœuvres d'un peuple. Comme pour affirmer par un gage testimonial ses constantes visées d'art monumental, elle se propose, dans son ensemble, un monument élevé à la gloire du Travail.
Quatre amples dalles, aux quatre pans d un soubassement, déroulent sous des formes d'allégories réelles, les forces élémentaires.
Voici, extrayant du four le creuset aux matières en fusion, Téquipe ardente des hommes du Feu. Voici sous les chaleurs d'août, dans le champ à mesure tranché par les faucilles sonores, les fructifications accomplies de la Terre. Voici ouvert comme un porche aux quatre vents du monde, avec ses transatlantiques, ses théories de débardeurs, ses grondants attelages, un port maritime, c'est-àdire l'Eau. Voici, expiré aux parois du verre dans l'orbe agile et délicat que trace le geste du souffleur, l'Air,
C'était la première idée : il la modifiera peu sensiblement.
Les quatre motifs ensemble concertent un schéma des
activités industrielles en corrélation avec les forces du monde ; il est admirable que, divers par l'agencement et Texpression, ils se coordonnent dans lunité du concept et de TefFet. Le symbole dû travail, loi des races, s'en déduit, subtil, pathétique et harmonieux. Chaque élément s'y rapporte à une forme de l'industrie humaine ; celle-ci se série en types, en gymniques, en arabesques qui varient d'un sujet à l'autre. C'est bien là le signe d!un cerveau qui pense en décor et réalise monumentalement.
Toute statuaire, étudiée en elle-même et dans ses rapports avec la vie, a une couleur propre. Elle s'équationne à un mode coloriste qui révèle son intime psychologie et l'associe à une expression déterminée. La Terre ici se déroule avec planitude sur des surfaces à peine creusées et que renfle uniquement le relief d'une figure de moissonneur à la partie antérieure et centrale. Elle participe ainsi des molles ondulations du champ et des blondeurs tranquilles de la moisson. Le Feu, au contraire, cabossé de saillies, troué d'ombres, symphonise, en une polychromie violente, le jeu des formes sous l'éclaboussement des flammes et la trépidation des atmosphères. Il ne faudra plus ensuite qu'une figure ou un groupe pour couronner ces aspects combinés du travail et des forces éternelles. Ils résulteront logiquement des significations de la masse entière, palpitante comme un bloc d'humanité.
ii6
On souhaiterait voir érigé, aux abords d'une grande ville, dans le brouillard des sueurs et des fumées monté des denses agglomérations, un tel édifice spirituel, comme d'héroïques propylées magnifiant l'homme vainqueur des résistances de la matière, comme un monument expiatoire à la mémoire des innombrables générations de travailleurs englouties sous la pompe des civilisations.
Le monument au Travail- domine cette grande carrière féconde : il est laboutissement de tout reflfort antérieur pour exprimer un idéal d'art concret, duquel se dégage un sens d'humanité à la fois transitoire et éternelle.
Tel qu'il s'offre, il n'a pas raccablement tragique de certaines figures isolées, semblables à des cariatides supportant l'entablement d'une société de fer et d'argent. II exprime plutôt, à travers un large aspect tranquille, les fatalités consenties, accordées au grand œuvre des réalisations industrielles. Une harmonie d'héroïsme en soude les parties et en exalte les personnages, représentatifs de la lutte des êtres aux prises avec les résistances telluriques. Les forces élémentaires s'y heurtent aux puissances humaines dans une synthèse qui résume avec grandeur quelques formes principales du travail des âges. Une vie frémissante et glorieuse, à travers l'humilité des conditions, y triomphe des périls et de la mort. L'eau gronde, les vents soufflent, le feu halète et se tord, la faucille verse le sang vermeil des blés, cependant que là-haut le Semeur, d'un endain immense, s'avance aux champs de l'avenir, préparant la moisson pour les races futures.
Le concept d'art et de vie s'achève en un rite qui, cette fois encore, sans viser au symbole, suggère, à travers une apparence symbolique, une des activités permanentes du monde. C'est la part d'éternité définie qui résulte de la vie infiniment transmise, et ici s'applique à un rythme de travail où de tout temps, se vérifia une analogie avec les fins de la destinée des hommes.
On sent bien que l'artiste, parvenu à la maturité de