‹ ConstantineChapitre 1 sur 3 · Constantine · texte numérisé non relu

Constantine

;oNSTAXTiNn, la « cité aérienne », la « cité du ravin » — « Bclad-cl-IIaoua », ainsi qu'El Bekri la surnomme.

QlicI formidable coup de cimeterre, tailla dans le roc à vit ce grandiose nid d'aigle et le poussa menaçant sur la plaine ? Couverte de ses maisons comme des pans d'un burnous, dont la Kasba serait le capuchon ■ — (c'est la comparaison arabe) — l'énorme pierre plate, aux rebords escarpés, semble dresser vers l'horizon comme une immuable menace. Et de tous temps, vautours et bandits se sont disputés ce repaire. Et Numides, Berbères, Arabes, Turcs, tout ce que l'humanité a produit de races violentes, de races avides de pillage et de sang — se sont batailles pour la possession de cette roche. Constantine a vu plus de sièges qu'aucune ville au monde — peut-être jusqu'à 80. Et à toutes ces révolutions, à tous ces assauts, elle a survécu, toujours fiére, dressant pour guetter l'horizon ses tours, ses minarets et ses remparts massifs, recouvrant sans cesse ses ruines de maisons nouvelles qui se serrent comme des écailles sur un dos géant.

De trois points on la domine : du Coudiat à l'Ouest, du Mansoura à l'Est et au Nord de la croupe de Sidi Mçid. Mais s'il est aisé de la contempler du dehors et de l'envier, s'en emparer est une autre affaire. De toutes parts elle est inaccessible, sauf à l'Ouest, où, comme un pont levis tombé de ses fortifications séculaires, une chaussée naturelle la joint au contrefort du Coudiat Aty. Ailleurs

clic surplombe la plaine et les ravins ou se sépare des plateaux qui l'avoisinent par les gorges sauvages du Rhummcl.

On a comparé la torme de Constantinc à un trapèze dont les angles regarderaient les quatre points cardinaux. Au Sud-Est, du côté de la grande base, si l'on se place sur les hauteurs du Mansoura, au dessus de la ligne du chemin de fer de Bône et de Sétif, on voit, au-delà du ravin, la ville s'étaler sur le plat du rocher. Et tout cet amas de maisons, petits cubes blancs, coiffés de briques grossières, semblent glisser sur la pente d'un rebord à l'autre, du sommet de la Kasba, au Xord, jusqu'à la pointe de Sidi Rached au Sud, entraînant pêle-mêle, dans leur dégringolade, les gros édifices publics. Mais à Sidi Rached, la coulée s'arrête et, devant l'abîme à pic, les maisonnettes arabes se retiennent et s'accrochent; et pressées, amoncelées en désordre, elles semblent reculer devant le gouffre béant.

A cet endroit, le Rhummel grossi du Bou Merzoug, vient buter contre le coin de falaise et ne pouvant ni l'entamer, ni reculer, ni se jeter a gauche, s'engage à droite en bouillonnant dans la fissure étroite, aux parois déchiquetées. Jusque-là, en approchant de la ville, la rivière promène assez paisiblement — sauf pendant la saison des pluies — son eau claire entre des bouquets de verdure noirâtre ; elle coulait sans grand bruit sur un lit semé de galets énormes, émergeant par endroits et qu'on dirait lancés du haut de la ville pour lapider un géant. Maintenant emprisonnée dans ces inébranlables murailles, la rivière se fait torrent : elle saute, éclabousse la pierre, se tord en des remous écumeux ; mais elle suit la longue et profonde crevasse, lui arrachant à peine quelques débris.

De loin, on remarque difficilement la fente. De près, on ne peut y plonger le regard sans un frisson de vertige; et l'on évoque, le cœur serré, toutes les vies humaines englouties dans ce gouffre. Aventuriers audacieux, grimpant la nuit aux aspérités de la roche et tentant de prendre par surprise l'imprenable cité ; condamnés innocents ou coupables, femmes accusées d'adultère, esclaves de harem cousues la nuit dans un sac sur un signe du maître irrité; amoureux incompris, désespérés de la vie... combien ont tournoyé dans le vide, les cheveux au vent, les bras rejetés en arriére ! et les beaux corps souples, à la peau blanche, aux harmonieux contours, et les bras musculcux et les poitrines velues, se sont également brisés dans l'ombre humide du fond. N'est-ce pas leur sang qui donne à la pierre ces reflets rougeâtres ? N'est-ce pas leur chair qui pend en lambeaux aux aspérités du roc ? N'entend-on pas monter leur plainte dans le bruit sourd du torrent ?

Deux ponts franchissent aujourd'hui le Rhummel : il y en eut autrefois bien davantage dont on retrouve encore les amorces sur la crête des gorges. Au bas de la pointe de Sidi Rached, l'unique arche en pierre du « Pont du Diable » joignant deux chemins à flanc de falaise. Celui de droite remonte au Mansoura en

c.oxs r.wiiNi'

longeant une source thermale : il en est tant dans ces rochers ! L'eau jaillit dans une chamhre voûtée pour retomber dans un bassin carré; et l'indigène qui a la " .- n

propreté de sa religion plutôt que la religion de la propreté, y vient sans cesse baigner son corps maigre.

« El Kantara » « le Pont » par excellence, relie la gare sur le plateau du Mansoura à la rue

Nationale, grande artère centrale de la ville. La gigantesque arche en fer a remplacé les piliers d'origine romaine reconstruits par Salah Bey ; ils s'étaient écroulés en i8)7, avec la conduite d'aqueduc, pour la plus grande satisfaction de notre fierté nationale. L'ancien pont n'illustrait point, en effet, une page bien brillante de

l'histoire de notre conquête. Nos troupes s'v >.^ engagèrent sous le feu de l'ennemi et durent

battre en retraite, en 1836, lors de cette première attaque si malheureusement dirigée contre Constantinepar le maréchal Clauzel. La ville ne devait pas braver impunément nos armes ni avoir bien longtemps raison de nos soldats. C'est ce que devaient lui apprendre l'année suivante, de leur grosse voix brutale, les canons du lieutenant-général Valée.

Depuis El Kantara jusqu'à sa sortie des gorges au Nord, le Rhummel disparaît successivement sous trois voûtes.

On dirait des ponts naturels, aux arches grossières mais puissantes, au large tablier rocheux de 50 à 100 mètres — des ponts que le torrent se serait édifiés à lui-même.

mn

impérissables, pour narguer ceux des hommes dont il a si souvent charrié les débris. Le soleil, en plein midi, visite ces cavités d'ombre, y promène ses traînées lumineuses, y plaque de grands reflets clairs.

Enfin, le torrent débouche dans la plaine. Les murailles de Titan s'écartent devant lui. Vue du Mansoura à travers l'entrebâillement formé par le Mçid à droite, la Kasba à gauche, l'étendue vaporeuse et bleuâtre donne l'illusion d'une mer. Et le Rhummel s'v précipite en cascades échelonnées, sautant les rocailles, remplissant les bassins et semblant entraîner dans le bouillonnement de son eau furieuse la coulée de pierre sur laquelle il débouche. On le traverse alors sur une passerelle en bois; et ce large plancher où deux chevaux peuvent marcher de front paraît, des remparts de la ville, la paille jetée sur un filet d'eau par la colombe de la fable, pour le salut d'une fourmi.

Au delà du pont, à droite, une route en corniche, taillée dans le roc par la main-d'œuvre militaire, monte dans les hauteurs du Mçid. A 400 métrés, les trois sources de l'établissement thermal sourdent à 3 3 degrés dans des grottes ; ces eaux sont sulfureuses, alcahnes, ferrugineuses et tout ce que l'on voudra. Comment tant de vertus ne les rendraient-elles pas efficaces ? Aussi dans toute la population leur vogue n'est-clle point contestée.

Les indigènes se trempent dans des bassins naturels où le grouillement de leurs épaules et de leurs crânes tout ras produit l'effet de morceaux de chocolat fondant dans une énorme marmite. Le mercredi, jour réservé aux femmes, sur la route se croisent des bandes de Mauresques, empaquetées dans leurs « haïcks », ne découvrant que l'œil, leur œnl noir de gazelle si bête et si grand. liassent aussi des groupes de Juives, raides cians leur cuirasse brodée d'or, avec ces manches de gaze à travers lesquelles on voit le bras qui palpite; le bras est de satin, rond et ferme : la Juive a 15 ans; la Juive en a 30 : c'est une informe masse de chair blafarde, monstrueuse à l'épaule. Et les Juives se causent en miaulant, et les Mauresques rient aux éclats ou lancent des « you-you » sonores ; et tout ce monde téminin s'ébat loin du regard des mâles avec l'entrain bruyant de prisonnières auxquelles on viendrait de donner la clet des champs.

C'est une mode aussi pour les Européens de venir de temps à autre en partie fine à l'établissement thermal de Sidi Mçid. On y prend son bain, le matin, dans les immenses piscines aménagées pour éviter à « l'infidèle » le contact assez malpropre du « vrai crovant. » Puis on déjeune dans un jardin d'une exquise fraîcheur, où le grenadier pousse avec l'oranger dans un sol gras, fertilisé sans doute par le voisinage des sources.

Au-dessus de l'établissement thermal la route, par un lacet gracieux gravit la pente et gagne la pépinière après l'hôpital civil. On monte, on monte toujours. A ces hauteurs le vent souffle sans relâche, froissant la bruyère et sifflant dans les branches de sapins. Encore quelques minutes d'ascension ; la route débouche à

S()n dernier lournanl tlevanl des nuiniilles massives : une sorte de fort où loge la compagnie de discipline du 3'-' régiment de tirailleurs. Ce point culminant des environs de Constantine l'orme un étroit plateau, s'avançant en promontoire à gauche sur la plaine, qu'il surplombe à pic d'une immense hauteur. Au bout du rocher, sur une sorte de rond-point, le regard plonge de dessous une tonnelle et se promène ébloui sur l'horizon sans iin. En bas les choses sont toutes petites, estompées par la vapeur. Est-ce le Rhummel ce serpent qui se promène dans les prés, reluit au bas des jardins et s'éloigne des gorges, tranquille, comme s'il avait épuisé ses forces à les ronger inutilement ? Dans le lointain les montagnes font à la plaine un collier bleu et le soleil inonde le paysage de son implacable lumière. Le petit plateau battu des vents que rien n'anime maintenant, sauf quelque veste bleue de tirailleur tlànant dans le potager du capitaine, se transforme au printemps à la léte des vautours. Alors y viennent camper pendant deux jours des hordes de négros accourus des environs et même de bien loin dans la province. Tous ces corps d'ébéne où la sueur met, des couches de laque, vont s'accroupir sur l'herbe drue de la roche dans une indescriptible promiscuité. Par famille on s'établit, entassés, amoncelés dans cet étroit espace. Les hommes causent entre eux bruyamment en secouant leur coiflFure de fête, longue « chéchia » toute cousue de coquillages, ou bien grimaçant, et grine:ant leurs dents blanches ils dansent sur un pied des rythmes lents. Les femmes hideuses sous leurs cotonnades à rayures de ton criard, cuisent dans des marmites en terre, entre deux cailloux, d'innommables fricots, des beignets jaunâtres qui nagent dans une huile puante, des piments cramoisis qui brûlent comme le feu. Les cnfltnts presque nus gambadent, s'égratignent, se roulent par terre avec des cris stridents. Les moutons et les chevreaux attendent, en bêlant, qu'on les égorge la tête tournée vers le levant, qu'on les force à regarder pour mourir. Et sous ce ciel d'un bleu dur, dans le miroitement de l'air baigné de lumière, le rouge et le jaune des étoffes, le noir des peaux, le blanc sale des toisons étalées sur l'herbe dans la plume éparse des volailles, les pelures de légumes et les écorces de fruits font des bariolages heurtés où l'cvil se débauche.

\'ers le soir, quand la plaine se teint de violet, quand le soleil s'abaisse en des nuages de nacre, hommes, femmes et enfants se rapprochent des rebords du rocher. Alors commence un charivari effroyable : le son des larges tambourins se mêle au choc aigu du fer des castagnettes. Ceux qui n'ont pas d'instruments trappent sur ce qui est à leur portée avec une pierre, avec un bâton. Les femmes hurlent la tête renversée et les yeux mi-clos avec des tremblements du gosier qui semblent des râles de fauves.

... Et de riuirizon, dans la pourpre du couchant on voit monter des choses noires : cela sort de partout, s'èlevant isolément dans le ciel avec des courbes lentes. Le point grossit, on distingue des ailes. Enfin les premiers vautours vien-

CONSTANTIXE

lient en tournoyant s'abattre sur la crête. Par centaines, par milliers il en vient il en vient toujours, qui se posent à côté des autres. D'abord ils hésitent, frémissant sur leurs pattes courtes, le bec en avant, secouant leurs plumes. Puis ils s'avancent en voletant, se poussent, se bousculent et s'établissent enfin sur les débris empestés du testin.

Avec des gloussements rauques ils se battent, s'arrachant les

morceaux et traînent dans l'herbe les entrailles. Longtemps ils savourent avec des ondulations de leur cou pelé ce repas de charognes que les négros leur offrent. Sur le rebord du rocher, ils digèrent, en se lissant les plumes du bec où pendent des lambeaux saignants... Puis le ciel s'assombrissant, un à yn ils s'envolent ; un instant ils prennent le vent, les ailes étendues, planant en rond au dessus de la

Page 1