‹ ConstantineChapitre 3 sur 3 · LE RHUMMEL A SIDI M CID · texte numérisé non relu

LE RHUMMEL A SIDI M CID

COXSTAN'lIXi:

de Kl brèche qui, dhcurc en liciire grandissante, allait bientôt livrer passage à l'irrésistible élan de nos soldats. Sur son corps tiède encore, le général Perrégaux, penché pour un suprême adieu, roulait bientôt lui-même, frappé d'une balle au front. Une pyramide rappelle maintenant au passant cette mort trouvée, par une ironie du sort, au seuil même de la victoire.

Le général Valée, auquel avait aussitôt passé le commandement, reçut en même temps des propositions d'Hadj Ahmed pour la reprise des négociations si brutalement interrompues. Le bey tenait la campagne avec une partie de ses troupes, mieux assuré hors de la ville d'une fuite que la haine de ses sujets pouvait, en cas de défaite, rendre plus nécessaire encore que l'emportement de nos soldats. Il lui fut répondu par le général qu'il lui fallait la ville ou qu'il donnerait l'assaut.

Cette proposition n'eut pas de suite et l'assaut eut Heu le lendemain. Le 13, à sept heures du matin, la première colonne, le colonel Lamoriciére en tête, s'élançait sur la brèche. La fusillade éclata, déchirante, puis s'éteignit rapidement ; et dans la fumée, au bruit du râle des mourants, du coup mat des crosses s'abattant sur les crânes, le capitaine Gardereus planta au sommet du mur le drapeau tricolore. A travers les rues tortueuses et sombres, sur les pavés pointus où l'on glissait dans le sang, ce fut alors une lutte d'homme à homme, et, sous le feu des « moukalas » dont les canons minces s'allongeaient par tous les trous et toutes les fentes, le duel de la bayonnette et du yatagan. Les détachements se suivaient, des troupes fraîches venant sans cesse soutenir les premiers combattants; et l'on se disséminait par groupes dans les ruelles, sautant les marches d'escalier, enjambant les poutres et les pavés, enlevant une à une les barricades improvisées, clouant d'un coup de sabre au bois massit des portes des paquets de linges sanglants d'où s'échappaient des râles. Par les barreaux des fenêtres des faces convulsées regardaient, suant d'épouvante; et dans l'intérieur, à travers les murs épais on entendait le hurlement aigu des femmes répondre à chaque coup de crosse donné dans les panneaux.

Il y eut des scènes horribles et des épisodes sublimes. Un pan de mur s'écroula, écrasant un morceau de compagnie. Une explosion retentit terrible, faisant trembler le sol : c'était la poudrière qui sautait, lançant dans un nuage épais, pêle-mêle avec des pierres des débris humains pantelants : le colonel Lamoriciére faillit y perdre la vie et fut brûlé horriblement. — Un trait de romain : le duc de Nemours, entouré de son état-major, attendait au Coudiat, des nouvelles. Un officier arrive, calme, un peu pâle : c'est le colonel Combes qui brièvement, fait le récit du combat et décrit le mouvement de nos troupes dans la ville. Il s'arrête, puis avec un tremblement dans la voix : « Ceux qui ne sont pas blessés mortelle- » ment, ajoute-t-il, jouiront de cette belle victoire. » Il chancelle. On se précipite, on le soutient, on l'examine : d'un trou qu'il avait â la poitrine, coulait un mince filet de sang. Il rapportait cette balle de la brèche et n'avait pas voulu tomber avant d'avoir rempli sa mission. Il vécut quelques heures encore.

Constantinc était domptée. Une lettre des autorités de la ville apportait bientôt au général Rulliéres, nommé commandant supérieur de la place, l'entière soumission des habitants.

La Kasba fut aussitôt occupée. En se penchant sur le vide, au dessus des parapets, on voyait des grappes humaines qui pendaient sur le gouffre : c'étaient des vieillards, des femmes, des enfants, affolés, pris de cette terreur panique qui déraisonne. Ils avaient voulu fuir par les rochers en s'accrochant à de longues cordes. Mais les cordes étaient trop courtes et les balançaient très haut, ou bien elles cassaient une à une sous les poids trop lourds et les corps allaient s'écraser tout en bas sur les pierres.

Qu'elle ait augmenté ou diminué depuis la conquête, la population de Constantine s'est toujours trouvée à l'étroit. Ce qu'on s'est entassé de tous temps sur le dos de cette pierre ! Tanneurs et selliers, tisseurs et forgerons, sans compter le juif qui brocante, tout ce qui travaillait les cuirs, les métaux et les soies, comme tout ce qui naquit pour guetter au tond d'une échoppe, ainsi que l'araignée au fond de sa toile, le passant naïf dont la poche est gonflée de « douros » — venaient se fixer à Constantine. Aujourd'hui encore, malgré la concurrence des européens, c'est par milliers qu'artisans et boutiquiers indigènes vivent des industries locales et inondent de ces produits primitifs les tribus de l'intérieur. Ils amassent de jolis pécules à cacher les femmes sous le fin tissu des « haïcks », à draper les hommes dans les pans des épais « burnous », à les chausser de savates plates

CONSTAXTIXI-:

ou de holWs nmllcs cii cuir i'ouj;i, ;i harnacher leurs clicvaux, à batcr leurs mules, à étendre sous la tente des caïds les tapis moelleux où le pied s'enfonce. C/est par millions que se compte le chiffre de leurs affliircs. Et la rumeur mélangée de toutes ces activités semble le Lx)urdonnemcnt d'une grosse ruche sur le haut du roc.

Dans les 45,000 habitants que renferme aujourd'hui Constantine, les européens figurent pour plus de la moitié. La ville est à eux en très grande partie, tout l'énorme morceau que limite au Sud la rue Nationale, démarcation nettement tracée entre les quartiers civilisés, où régne la monotonie, et les quartiers musulmans où la saleté même est pittoresque. Le flot humain suit cette artère, de la « Brèche » du Coudiat au pont « El Kantara » ; sur une étroite chaussée il coule entre les façades des maisons, comme l'eau du Rhummel entre les parois de ses gorges. De part et d'autre, chez les chrétiens comme chez les disciples du prophète, c'est le va-et-vient d'une fourmilière en pente où chacun monte ou bien descend. On n'y remarque que deux allures : le pas pressé qui se retient, le pas pesant qui grimpe.

Les quartiers européens n'ont d'ailleurs aucun caractère d'originalité, sinon ce mouvement incliné de toutes choses et, à l'extrémité des rues, aux quatre points cardinaux, des entailles sur la verdure, des échappées vaporeuses, ou la profondeur d'un horizon plongeant. L'espace y manque partout, les places sont étriquées ; le resserrement forcé des êtres et des objets crée dans les maisons la superposition exagérée des étages, la vie se développant en hauteur faute des autres dimensions.

Tout en haut, dans l'angle Nord, dominant le Rhummel et ses cascades, la Kasba étale ses nombreux bâtiments. Elle s'allonge et, sans gêne, prend de la place en quantité. Jamais la lui aurait-on marchandée ? N'a-t-elle pas toujours été l'âme même de la ville, abritant dans d'épaisses .bâtisses les soldats pour sa défense, et dans des citernes aux voûtes énormes l'eau qui la désaltérait ? Sur les ruines de la domination turque s'élèvent actuellement trois casernes, la manutention et l'arsenal où les canons datant du siège, de leur gueule de cuivre verdâtre, baillent à terre lamentablement.

Un monument d'une simplicité toute militaire abrite, sur l'esplanade, tout prés du parapet, les restes des braves tombés dans nos rangs pour la conquête de la cité. Dans cette Kasba, qu'ils regardaient d'en bas avec un œil d'envie, au milieu du tourbillon de l'assaut, ils dorment maintenant du sommeil sans trouble que la victoire elle-même ne peut donner.

Le croirait-on ? C'est par le côté du précipice, auquel sont adossées les casernes, que les soldats déjouent le plus souvent la vigilance des postes et la surveillance des rondes. Le soir, quand ils veulent découcher, « partir en bombe », comme on dit au régiment, ils tentent alors l'escapade dangereuse. Passant par dessus la muraille, derrière laquelle un étroit sentier longe la crête de la pente, ils se rendent en ville en contournant le quartier. Puis ils rentrent plus ou moins ivres, par la même voie. Le dieu des ivrognes leur vient le plus souvent en aide et les garde des faux pas. Mais il en est parfois aussi, qui trop pris de vin, trop enfiévrés d'absinthe, sentent le pied buter tout à coup et le terrain manquer brusquement sous leurs pas : c'est le précipice qui absorbe sa proie.... Un juron vite étouffé, puis une pensée pour sa mère, puis le malheureux s'abandonne les yeux fermés; et la glissade de mort commence. D'abord cela roule lentement, ne perdant pas un des frottements de la roche, laissant aux ronces les boutons de cuivre de la veste ou le gland de la « chéchia », éclaboussant chaque aspérité de goutelettes tièdes. Le mouvement s'accélère et la masse franchit les obstacles en rebondissant. Un dernier saut, par dessus la dernière roche, et le corps, tourn03^ant sur luimême, les bras allongés, s'aplatit sur un escarpement. Le visage baise la terre dans une pose d'indicible douleur ; une jambe pend dans le vide, nonchalante, et les oiseaux de nuit en passant la trôlent de l'aile. Là haut sonne l'extinction des feux ; et le clairon traîne ses notes hautes, au clair de lune, lugubrement.

Parmi tous les monuments que renferme encore la ville européenne, l'ancien palais du bey Ahmed, mérite une mention spéciale.

Au fond d'une place d'assez fade figure, ni spacieuse, ni bien ombragée sous ses rangées d'acacias, et que flanque à droite la cathédrale, se dresse une façade jaunâtre, percée de quelques rares fenêtres, de portes basses, et triste comme un

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nuir de cou\cnl. (lui dir.iit i.|iic ckirièrc celle paroi l\eil ébloui tiécouvre des merveilles, un rêve des Mille ei une \uits ? Toujours ainsi l'Orient cache sa vie intime et déroule savamment les curiosités du deiiors.

Ce palais, de date relativement récente, n"a pas encore de léj^endc, mais bien une histoire et dii;ne d'un roman. El Hadj Ahmed, le dernier et le plus forban des beys de Constantine, accomplissant son pèlerinage à la Mecque, avait admiré l'ampleur et le luxe des palais orientaux. De retour à Constantine il songea bientôt à échanger sa modeste habitation « Dar-oun-en-Noun » qu'il devait laisser à sa vieille mère, contre une demeure somptueuse qui répondit â son orgueil. Il fallait

du terrain ? Il déposséda ses voisins sans scrupules. Il fallait des matériaux ? Le génois Schiaffino lui en fit parvenir des cargaisons d'Italie. Les marbres, les faïences et les bois durs, débarqués à Bône, puis chargés à dos de chameaux et à dos de mulets, étaient péniblement escortés par les indigènes à travers un pays, souvent montueux, et sans chemins. Les cavaliers du bey, espacés dans la direction des convois, employaient des arguments frappants pour faire franchir les obstacles.

La construction commença bientôt, sans plan d'ensemble, sans idée nette, toujours augmentée, modifiée, enrichie au gré des caprices du maître. Deux maçons, l'un de Constantine, l'autre kabyle, formés tous deux à Alexandrie et à Tunis, dirigeaient les ouvriers, tous indigènes, recrutés sur place ou dans les environs par le « Kaïd-ed-Dar », le majordome du bey.

D'abord, tout autour d'un bouquet d'orangers toujours verts, dans la traîchcur des eaux de fontaines, s'éleva, comme une dentelle légère, un péristyle où s'enroulaient, dans les colonnades, les vignes vierges et les volubilis. Au centre du jardin, sous un petit kiosque de bois enfoui dans le jasmin et les roses, le bey, le soir, s'asseyait pour fumer. Alors défilaient devant lui, parées comme des châsses, les plus belles d'entre toutes les femmes du harem. Elles passaient une à une, effarées, sans tourner les yeux, les bras en croix sur la poitrine; et la terreur qu'inspirait le tyran était telle, qu'on voyait trembler leurs longs cils noirs au bout de leurs paupières et, sous le poids des colliers, les seins se soulever comme du satin blanc sous les sequins d'or et sous les perles. Malheur à celle qui trahissait la moindre hardiesse ! Toute nouvelle au sérail, l'une d'elle, pendant le défilé, voulut cueillir en passant une orange : bientôt, accroupie dans son sang, elle gémissait au même endroit, la main clouée au pied de l'arbre.

Momentanément interrompue par l'intervention du pacha d'Alger, que les plaintes de Constantine contre son bey avaient ému, la construction reprit de plus belle en 1830, après notre débarquement. El Hadj Ahmed était dès lors maître absolu de Constantine. Rien ne devait plus l'arrêter. L'espace manquait : on jeta bas les maisons par douzaines, faisant place nette sur une superficie de 5,600 mètres carrés. Les matériaux expédiés à deux reprises d'Italie étaient insuffisants : le bey pénétra dans les plus riches demeures, arrachant à sa guise les carreaux vernissés et les boiseries, enlevant les portes, déracinant les colonnes, chargeant ses ouvriers des glaces et des panneaux sculptés. A ceux qui subissaient cette spoliation sans prendre un air de joie, il faisait donner la bastonnade. Il envoyait en exil les influents qui murmuraient. Quant aux plus récalcitrants, ils allaient bientôt du haut de la Kasba porter leurs protestations dans les cascades du Rhummel.

Et les galeries du palais s'allongeaient en des perspectives lointaines ; les murailles se chargeaient de faïences, mélangées en des mosaïques capricieuses aux dessins étincelants; les marbres polis dallaient les couloirs où l'air frais circulait sous les arcades à fresques. Dans l'encadrement des ogives, contre les parois intérieures des cours, au dessus des fenêtres et des corniches, c'étaient des peintures fantastiques, dans l'esprit du Koran, sans rien qui eut la vie : des forteresses dressant, menaçantes, plusieurs étages de canons, des tours pavoisées de drapeaux flottants, et des tartanes aux mâtures enchevêtrées, voguant de travers sur la pointe des lames et laissant pendre des ancres et des cordages qu'on

distinguait trop bien dans une eau trop transparente; des paysages enchantés, des arbres cliargés de fruits étranges; et des cités imaginaires couchées au bord de l'eau. Quel peintre naïf reproduisit ces images ? On parle d'un indigène d'Alger, formé à son art en Egypte, et qui aurait voulu reproduire ainsi, en souvenir de son pèlerinage à la Mecque, tous les sites qu'il avait visités. On raconte encore l'anecdoctc suivante : le majordome cherchant un peintre décorateur pensa tout à coup qu'un chrétien, depuis longtemps dans les prisons du bey, ferait sans doute son affaire. Il le fit aussitôt amener au palais. Là, lui mettant à la main des pinceaux, poussant devant lui des pots de couleur et le campant devant les murailles nues : « Maintenant, lui dit-il, fais-moi des tableaux là dessus. » Vainement le malheureux se récrie, jurant ses grands dieux qu'il est cordonnier de son état. Le majordome ne veut rien entendre : « Tu sais peindre! Le prix de » ton travail sera la liberté; la punition de ton mauvais vouloir vingt-cinq coups » de fouet par chaque jour d'inaction. Allons, travaille ! »

Longtemps le condamné ahuri se tordit les mains de désespoir, pleurant dans ses pots et mouillant ses pinceaux de ses larmes. Le troisième jour, las de la bastonnade quotidienne, il se souvint subitement des bonshommes, qu'étant entant, il crayonnait sur les murailles ; et il se mit aussitôt à aligner des barbouillages fiévreusement. Puis il attendit, avec une anxiété difficile à peindre celle-là, la visite quotidienne. Quand le majordome parut, il faillit, d'étonnement, tomber à la renverse, et tout le palais accourut à ses cris d'admiration. « Je savais bien, » disait-il triomphant, que tu mentais, chien de chrétien, et que tous les Français » savent peindre. » Le cordonnier, son œuvre terminée, revint en France chargé de présents. On ne dit point si l'un de ses fils remporta plus tard le prix de Rome.

Au centre du vaste édifice, au milieu d'une longue galerie à triple colonnade, où le soleil se joue dans les arceaux, entre les deux jardins clos, et séparé du plus proche par une balustrade en bois ouvragé, s'élève le kiosque du bey. De là, comme d'un observatoire, El Hadj Ahmed, allongé dans le duvet épais des tapis, surveillait tout dans le palais par douze grandes fenêtres, ouvertes au niveau du sol. Il fouillait, de son regard d'oiseau de proie, les moindres recoins des plus lointains couloirs. Rien ne devait lui échapper dans son harem; la moindre cachoterie était un crime ; il défendait même que l'on chuchotât. A portée de sa voix, dans un réduit ouvrant sur un angle obscur de la galerie, un eunuque nègre lui préparait son café. A son appel l'ennuque poussait une petite porte en noyer toute sculptée, toute ciselée comme une pièce d'orfèvrerie, portant sur un des panneaux cette inscription arabe :

« Au nom de Dieu clément et miséricordieux ! Pour le maître de ce palais paix » et félicité; une \ie qui se prolonge tant que roucoulera la colombe, une gloire » exempte d'a\anie, et des joies sans fin jusqu'au jour de la résurrection. »

L'ennuquc pénétrant dans le kiosque, on ôtant ses sandales, venait déposer devant son maître, sur la nacre incrustée de la « meïda », la tasse et la cafetière mignonne. Et le bey, enveloppé dans le tuyau de son narguileh buvait à petits coups la purée noire et parfumée qui entretenait sa cruauté par la danse de ses nerfs.

Ce qu'il était mauvais, ce fliuvc, dans ces colères ! Trois négrillonnes, fraîchement arrachées à leur désert, se traînaient dans les escaliers, tout ahuries : elles ne parlaient point, ne se pouvant faire entendre, mais se serraient sans cesse les unes contre les autres, en roulant leurs yeux blancs. On les accuse de méditer une évasion. Le bey les fait amener, attacher devant lui sur les dalles, et à coups de sabre il les hache en morceaux.

Un jour quelques femmes du sérail s'amusaient à grand bruit dans une chambre. Le maître entendant les rires et les éclats de voix, s'avance à pas de loujp, guettant derrière une porte. C'était bien innocent : on jouait au bey; et l'une des petites odalisques, une pipe d'El Hadj Ahmed aux lèvres, rendait des sentences gravement; et l'on appliquait aux coupables d'emprunt des bastonnades pour rire. Tout à coup le faux bey poussait un cri de terreur : le vrai venait de faire son entrée. La malheureuse eut d'abord la bouche cousue pour y avoir porté le bouquin d'ambre du souverain. Puis on l'emporta derrière le Coudiat; on l'égorgea comme un chevreau sur la terre et on l'ensevelit en piétinant dessus.

Souvent à l'aube, au sommet de la Kasba, du « Rocher du Sac », trois pierres

posées lx)ui à boni au bord de l'abîme, deux formes humaines apparaissaient. L'une posait en travers une sorte d'auge en bois aux extrémités ouvertes; l'autre allongeait dans cette auge un sac qui se contractait avec des râles. L'auge s'inclinait sur le vide et le sac v glissait pesamment. Les deux hommes se penchaient alors au dessus du gouffre. A deux cents métrés au dessous roulait l'écume du torrent. Au bord de l'eau, sur l'arête d'une roche, le sac s'était aplati, et le courant faisait de petits remous irrités autour de cette chose informe, duelques heures après, par la rampe de la '< Porte Neuve », des gardes du sérail descendaient : et de loin les femmes les regardaient en tremblant s'approcher du lit de la rivière, ou\ rir le sac, en retirer une masse sanglante, la traîner par ses membres brisés dont ils enlevaient précipitamment quelque bracelet sans valeur oublié par un eunuque.

Le bey farouche avait pourtant ses moments de gaieté. Alors dans les cours du palais il faisait venir des aimées : les esclaves servaient le café dans des tasses en filigrane d'or, les odalisques sur le sol se taquinaient comme des chattes ; et les aimées se balançaient en des ondulations lascives du ventre. Chacune recevait un présent. Ou bien on s'amusait en rond avec les jouets de la petite Fathma, la fille du bev, et l'on traînait les gens graves, les khalifes et les ministres dans des attelages mignons, les versant avec de grands rires dans les fleurs des parterres. D'autres fois, le bev faisait une revue de santé, tâtant les femmes, voulant voir les dents, et il distribuait dans des mouchoirs brodés des partums et des remèdes. ^

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Un jour, pour donner à tous le spectacle de son courage, El Hadj Ahmed, après avoir terme toutes les issues et s'être rétugié avec son harem dans les hauteurs du premier étage, fit lâcher dans les cours deux lions. Les bêtes bondissaient furieuses sur le marbre des galeries, franchissaient les fontaines d'un saut. Quand elles curent assez rugi le long des arcades, en êventrant d'un coup de griffe tous les dogues du palais, le bey à coup de fusil les fusilla du balcon, riant de la terreur des femmes.

C'était en 1835 qu'on avait solennellement inauguré la résidence. Le harem sûrement cadenassé dans les bâtiments du tond, pendant trois jours et trois nuits, la foule put à l'aise envahir les cours et les jardins. Des tapis moelleux s'étalaient dans les galeries; les eunuques noirs versaient à flot du café, ou passaient des gâteaux et des sorbets sur lesquels se ruait la populace. Dans les bosquets, des musiciens alternaient des airs de cithare avec les airs de flûte en suivant le rythme des tambourins. Par milliers, sous chaque arcade, contre chaque colonne, dans chaque recoin des voûtes, des lanternes en cuivre balançaient leurs verres de couleur, et les reflets très doux se fondaient en des nuances d'opale sur les boiseries zébrées du plafond. Dans l'air partumé de jasmin montait l'admiration contenue de la foule, avec des silences subits comme un reproche muet. Et tout au fond, derrière le grillage serré des lucarnes, des ombres se penchaient avec des soupirs de regret, pour voir se dérouler la féerie.

Deux ans après, notre drapeau flottait sur ces terrasses, et les portes du sérail s'ouvraient comme devant des gazelles captives. El Hadj Ahmed, le sanguinaire, fuvait devant nos soldats comme un gueux pour ne pas tarder à se livrer luimême. On le ramenait captif dans son beau palais de jadis, et passant devant son kiosque, sur la porte ciselée du « kaouedji », il pouvait lire encore l'inscription ironique :

« Au nom de Dieu clément et miséricordieux ! Pour le maître de ce palais, paix » et félicité ; une vie qui se prolonge tant que roucoulera la colombe, une gloire » exempte d'avanie et des joies sans fin jusqu'au jour de la résurrection. »

Dire qu'à ce gredin maudit qui méritait pour tombe le ventre d'un vautour, nous avons fait des rentes ! Il est mort en les mangeant, dans sa villa d'Alger, sous ce ciel éternellement bleu, devant cette mer éternellement tiède, et son corps repose à l'ombre d'une mosquée, dans un terrain béni !

Au dehors des quartiers bas, livrés encore aux indigènes, tout dans Constantine devient la proie de la civilisation. Ne s'attaque-t-elle pas jusqu'au sol lui-même pour en changer la configuration ? Bientêit déraciné, enlevé à sa base, le Coudiat ira combler les fossés de chaque côté de la brèche, livrant passage, par l'élargisse-

RlI: Al<l).\I.L\H-l?hY. - CoXSTANrlNU.

L'Al^irii- Aitiitiqiu & 7'

ment de la chaussée, au ir()|i plein de la (lopulalion ; et IV)!! fera un faubourg sur reiiiplaceiiieiit Je la montagne, l^ientot aussi, dans le liane même des gorges, une route longera le lit du Rhuniniel, au niveau des eaux d'hiver, et l'homme suivra le torrent dans la pénombre Iraiche et moussue, comme le dompteur suit pas à pas le tauve qu'il a maté. Bientôt enfin disparaîtront les derniers monuments des races vaincues. Il y avait autrelois 95 mosquées dans la ville. Beaucoup se sont écroulées sous la pioche du démolisseur. Beaucoup aussi ne subsistent que mutilées. Il en est ainsi pour celle de « Souk-el-Rezel », bâtie il y a deux siècles, travestie maintenant en cathédrale : de jolies arabesques fouillées capricieusement sur les murailles et le lin travail de marqueterie du « minbar », la chaire où le curé a remplacé Fiman, c'est tout ce qu'y remarque aujourd'hui le touriste. De même « Djama-el-Kebir », que la rue Nationale a amputé de son minaret : très vieil édifice, sucesseur d'un temple païen, dont il a même utilisé des piliers avec leurs inscriptions en latin. Cinq nefs y sont formées par 47 colonnes, différant toutes entre elles de torme et d'épaisseur ; les plus minces, pour égaler les autres, sont enveloppées de cordes, enroulées sur le fût et crépies à la chaux; les plus basses s'exhaussent sur des tronçons ou sur des blocs informes. A citer encore l'escalier d'accès, en marbre mi-partie de blanc et de noir de « Djama-Sidi-el-Kettani n ; en entrant, les fidèles, couverts encore de leur souillure, montent la bande noire des marches ; purifiés par les ablutions et la prière, ils redescendent le coté blanc.

Passé la rue Nationale, en descendant, dès l'entrée des quartiers arabes, on flaire son Orient et ses mélanges d'odeurs. Il y a de tout dans ce parfum composite : musc et benjoin qui dans les appartements brûlent en des soucoupes de cuivre, pour purifier les tentures; essences de fleurs coulant dans les chevelures de lemmes; fumet des gargottes où les quartiers d'agneau mijotent dans des sauces à l'eau de fleur d'oranger; émanation pénétrante des cuirs que l'on déplie et découpe sur des nattes ; et surtout la buée tiède des débris qui pourisscnt, et dans le fond des boucheries la vapeur des charniers. Tout se fond en une sensation de rance qui aftadit et tourne, une nausée vague qui monte avec une imperceptible griserie. Partout on glisse sur des choses louches, filant, gluantes, sous le pied ; les bourricots qui montent et descendent lentement en secouant les mouches sur leurs oreilles, laissent un peu de leur chargement d'ordure contre chaque mur en s'y frottant ; on dirait qu'ils désespèrent de jamais emporter toute cette putréfaction qui fermente.

Et cependant pour ses seuls quartiers indigènes, Constantine mériterait le voyage. Les pentes y sont très raides, entaillées d'escaliers ; et les maisons les recouvrent d'une ombre humide, d'une ombre de moisissure, en s'inclinant pour se toucher. C'est toujours la maison arabe, sans fenêtres, percée dans l'épaisse muraille de trous plaqués de grillages qui se serrent très rouilles contre la pierre;

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les portes massives se hérissent de leurs clous à tête de cuivre devant l'audacieux qui vient trop près. Que de mystères dissimulés derrière ces parois muettes !

Souvent d'ailleurs l'austère silence n'est qu'un trompeux aspect; et les demeures les plus graves renferment les plus rieuses « houris. »

Des rues entières, le jour sans mouvement et sans vie, regorgent le soir de ces lilles de joie : sur le seuil des corridors bleus, laissant deviner leurs poitrines sous le tissu des « gandouras », elles chantonnent du nez des notes traînantes. A l'intérieur, dans les cours, contre les piliers en plâtre mal équarris, elles s'accroupissent autour des plateaux de

cuivre et versent, la cigarette aux lèvres, le café fumant. Puis, se levant, nues jusqu'à la ceinture, elles secouent leurs seins très bruns en des contractions de reins très lentes, et, les bras levés, balancent la tête sous des branches de jasmin. Quand c'est fini, elles s'affaissent sous les coussins, et l'illusion disparaît avec la fin des danses. Alors on remarque qu'elles sont peintes comme celles de chez nous. Elles se sont fait les lèvres rouges avec du carmin, avec la racine du « souak », les dents d'un blanc laiteux, avec le « khôl » leus yeux cerclés de noir et leurs mains frottées de « henné » semblent trempées dans le safran. Une odeur de mouton les enveloppe ; et quand elles vous font des propositions brusquement, avec cette crudité des mots imparfaitement compris, on part d'un éclat de rire. Alors elles détachent leurs bijoux pour vous les vendre. Il en est de toutes jeunes pourtant, à peine nubiles, qui font rêver...

Les Juives de Constantine surtout sont célèbres. Là s'est conservé leur tvpe si pur, si gracieux dans l'adolescence. Très blanches avec des traits très purs, sous les cheveux de jais aplatis en bandeau sur le front, des yeux qui flamboient, des épaules et des bras d'un contour moelleux, elles font pourtant présager déjà, par la précoce épaisseur de la taille, et ce balancement sur les hanches en marchant, l'embonpoint difforme qu'elles devront porter un jour. Le Juif veut les femmes grasses. Par groupes on les voit assises en plein air, filant la laine pour les burnous ou tissant les cordes de chameaux.

Quelle animation! quel vacarme continu dans ces ruelles! Aux glapissements des vendeurs ambulants, adossés aux coins des voûtes, répondent les hurlements

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rauqucs des « biskris », les porteurs d'eau, aux cruches de cuivre, qui semblent s'égorger en se disputant pour un sou ; le marteau chez le forgeron cadence le ronronnement de l'archet chez le tourneur de corne. On se bouscule, on s'interpelle, on s'aborde en marmottant des souhaits. C'est la vie qui coule à flot du haut en bas, inondant la ville.

A « Bab-el-Djabia » le spectacle change brusquement. De toutes les portes que comprenait l'ancienne enceinte, c'est la seule encore debout. Très basse et masquée, elle s'ouvre sur le Sud, du côté où le Khummel rencontre la pointe du rocher. Au dehors, sur une esplanade, dominant le creu\ du torrent, les <' Bcni Ramassés » ont aligné leurs huttes. C'est infect, ce groupement de la tribu des pouilleux ! Sous des baraques en planches vermoulues, couvertes avec des plaques de bidon en zinc ou des morceaux de toile qui baillent la misère, ils campent dans la crasse et dans la boue jamais séchée, au milieu de détritus à moitié pourris. Ils sont chiffonniers, revendeurs de débris et de loques, alignant le jour, dans le marais croupissant de leur seuil, des morceaux de métal, des bouteilles mal lavées, un tas d'horreurs que l'on achète au kilog. Dans des fritures qui empoisonnent le rancc, ils rôtissent des moutons ramassés aux ordures. C'est la gueuserie des races qui crèvent, qui se décomposent, gangrenées, et tombent en lambeaux.

Devant ces êtres dégradés, roulés dans l'immondice, on songe à l'écrasement lent de la civilisation. Eux aussi dominèrent le monde !... Ils parcoururent les continents, laissant derrière eux la traînée lumineuse du progrés. On disait alors : « Les Arabes sont nos maîtres ! Ils sont instruits, laborieux et forts, l'avenir est à eux! » Aujourd'hui c'est le rebut, la chose usée qui s'émiette.

Et pendant que les « Béni Ramassés », acculés au bord de la falaise, inertes, grignottent leurs immondes fritures, semblant attendre qu'on les jette au torrent, là bas, de l'autre côté, en hcc de la plaine lumineuse et des horizons bleus, l'image du progrès moderne se montre en plein milieu de la solennelle fixçade ; et dominant l'immensité, dans l'encadrement de la fenêtre d'honneur, le prètet

chamarré d'argent chauffe au soleil son uniforme.

R. Rev.

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