‹ ConstantinopleChapitre 28 sur 47 · C ON S T A N T I N O P L E · texte numérisé non relu

C ON S T A N T I N O P L E

difTérents services publics est destiné à être absorbé par la fonction administrative, sportule de la race conquérante. Le reste, n'ayant aucune part aux faveurs, est réduit à peiner stérilement, à ramper, à intriguer pour manger un morceau de pain. A l'étranger, le raya est négociant, banquier, spéculateur hardi, artiste, savant. En Turquie, lorsqu'il se met à vouloir faire prospérer une industrie, il doit prendre la précaution de changer de nationalité. Il n'y avait pas à Constantinople dix familles de rayas qui pussent se flatter de vivre largement de leujs rentes. On peut remarquer que l'étranger est la pierre de touche de l'Oriental. Ainsi, on n'a jamais vu un Turc y vivre de son travail ; par contre, tout chrétien qui s'y établit fait fortune neuf fois sur dix.

Le raya s'est assuré, par son activité, le monopole du commerce et de l'industrie en Turquie. Comment donc expliquer son état de misère? C'est que l'administration s'est toujours fait un devoir, soit par la spoliation, soit par des mesures restrictives, de paralyser ses efforts. T)u raya, elle a fait sa vache à lait, mais elle l'a attachée de si près qu'elle n'a jamais pu brouter son herbe en paix. La surveillance exercée sur le travail était d'autant plus active que la caste privilégiée avait perdu toute aptitude à l'imiter par l'habitude qu'elle avait contractée de vivre des faveurs du gouvernement. Le fait caractéristique, c'est que, malgré sa paresse, le Turc est resté maître de la terre, et de la propriété bâtie ;

<(iren (I«'|)il <lo son atlivilf, le chri'ticn n a pu .K-qiicrir ni l'une ni l'autre. Voilà qui n'duit à néant les reproches d'aecaparenient et d'uHure que la malveillance a dirigés contre lui.

C'est parce qu'il n'a jamais compté pour vivre que »<ur ses propres efTorls, que le raya est mano-uvre, iiiaron, menuisier, IxMilanger, meunier, tailleur. Il l'ait toute la besogne. Si les villes d'Orient, malgré la présence du Turc, ont un aspect européen; si elles possèdent des hôtels, deg cafés, des épiceries •I la fr<inc(t, c'est a son initiative qu'on le doit. Son iiuour des nouveautés n'a que trop hien renouvelé la face du pays; mais il faut reconnaître qu'il y a été aidé aussi par la disparition graduelle des vieilles industries locales, ruinées autant par la concurrence européenne que par les réformes dynastiques du sultan Mahmoud 11.

Cha(|ue communauté se distingue par une aptitude s|»éciale. Le tirée monlr»' un penchant tns mar- (jiir pour l'épicerie. Son instinct |)osilif des afl'aires avait flairé tous les avantages d'un trafic qui vit de l'employé turc. L'administration est ainsi faite, que <«'lui-ci n'a jamais pu loucher que six mois sur douze. Le lendemain «lun jour tic paie, il ne s'acquitte vi»à vis du bakal que d'une partie de sa dette, de sorte que celle-ci va grossissant de mois en mois. A ce jeu. !•' bakal se verrait bientôt ruiné, s'il ne s'avisait de se rattraper soit en majorant les prix, soit en rognant sur la (jualitc. «'I m«'n»e sur la quantité des denrées. Le débiteur ferme les yeux sur cet abus, par insou-

ciance naturelle, et aussi par nécessité. La perspective d'une reprise politique l'induit aussi à la patience. C'est ce qui est arrivé. Ainsi a été arbitrairement liquidé tout un gros arriéré de comptes, après que le comité « Union et Progrès » eut déclaré la guerre sainte à tout ce qui n'était pas allemand. D'après M. Venizélos, les confiscations auraient porté sur une population de deux millions de Grecs, et sur une somme évaluée à deux milliards. Les Arméniens partageaient avec les Grecs tout le travail de la main-d'œuvre. Toutefois, ils marquaient une certaine prédilection pour la banque et le courtage. Leur réputation de commerçants avisés n'est plus à faire et j'ajouterai qu'ils ont signé les seules œuvres d'artméritoires que l'Orient ait produites depuis sa décadence. Les Juifs, eux, font ce qu'ils peuvent, mais ne laissent rien perdre. Là, comme ailleurs, répugnant aux travaux pénibles, ils sont banquiers, sarafs, brocanteurs, drogmans au bazar. Les Bulgares ne perdent jamais le contact de la terre, même lorsqu'ils abandonnent leurs champs pour vivre dans la capitale. On leur doit les quelques bons légumes qu'on y consomme. Lorsqu'il daigne faire quelque chose, le Turc choisit les métiers qui requièrent la force physique et le prestige de l'autorité armée. Seul, un Turc peut être gendarme, portefaix, gardien, veilleur de nuit, cavas d'ambassade.

Il suffit de prendre, entre six et dix heures du matin, l'un des bateaux du chirket qui desservent le Bosphore pour se représenter le degré d'activité

déployé respectivement par les confessions diverses. Les promiers pasHa^ors se composent d'artisans et d'einpIoyt'H (!<• magasins, mais il n'y a la que des Grecs, des Arméniens et des Juifs. Vainement essaierait-on de découvrir un seul Turc parmi eux. Ce n'est que bien [»lus lard «pie l'on voit apparaître les premiers spécimens de la race conquérante. Les hauts foni-lionnaires ne se rendent aux bureaux que vers l'hoiirc (If midi Après s'être cérémonieusement salués dans les cabines, ils se renferment dans un silence di^no et prudent. Fn public, le Turc n'est jamais cominniiiratil. (^)ucl(ju<'s-uns lisent le journal, une jambe repliée sous la cuisse ; mais c'est l'exception. De temps en temps, l'un d'eux tire de sa poche un im^nchoir plié dont il frotte ses galoches pour en faire briller le vernis.

En suivant pas à pas la longue épopée de misère <|ue fut sa captivité, l'on s'aperçoit que le raya n'est parvenu h se maintenir (pi'»»» multipliant auprès du Pur»- les actes de servililé ot do complaisance J'ai dit ailleurs quel fut le r«'>le de I Arménien dans le développement de la puissance ottomane. Le Grec n'y aida pas moins de tout Hon pouvoir. Le but du Pure, en oppn.sant les deux n.itions asservies, ne visait pas seulenient à les annuler l'une par l'autre, mais à stimuler leur zèle h le bien servir. La colossale entreprise d'esclavage et de prosélytisme que fut la con<piéte ottomane avait donné tout ce qu'elle pouvait au xvii* siècle. La société musulmane des villes, formée en majeure partie d'éléments venus

de droite et de gauche, se montra assez influente pour revendiquer le monopole des emplois et des charges qui, jusqu'à ce moment, avaient été réservés par le sérail aux seuls enfants du tribut. Ce fut alors, et comme pour suppléer à l'infériorité professionnelle des familles islamisées, que le grandvizir Mehmed Kupruli appela les Grecs à remplir les fonctions de drogmans de la Porte et à l'amirauté. Cette situation faite aux Grecs relégua les Arméniens au second plan. Néanmoins, ils conservèrent le service des poudres, où ils s'étaient spécialisés et le privilège de gérer les finances des pachas. Mais la balance devait encore une fois pencher de leur côté, après les événements de 1821. Les Grecs ayant été massacrés par milliers à Constantinople et dans les îles, les Arméniens les remplacèrent dans une foule de fonctions. Massacrés à leur tour, de 1894 à 1896, les Arméniens tombaient en disgrâce au profit des Juifs, ce qui était une nouveauté. Ceux-ci sont au beau fixe depuis ce moment. Ce jeu de bascule^fut aussitôt signalé par la nomination d'un nouveau premier bijoutier au palais. C'était une charge aussi honorable que lucrative de fournir des bijoux aux dames du harem impérial. Dans les cérémonies du baise-main, le couyoumdj i-bachi portait un uniforme brodé d'or et constellé de grosses décorations. Le jour où un Juif supplanta l'Arménien, l'alarme fut vive dans le camp adverse.

Si l'indolence du Turc lui a valu les sympathies des hommes d'affaires, la pensée qu'il ne tarderait

pas à abdiquer bous la iiros.sion des événements rA<onf«>rl.'iit l'Amo dos rayas. La syphilis, qui ravage les populations d Asio Miiifure, s'ajoulant à se» habitudes do paresse, ne pouvait manquer d'accélérer tinc déchéance commencée par le progrès. Chacun, à part soi, caressaitre réve que, sous la fatale pression de la nécessité, le Turc lui abandonnerait la terre <'t ce qu'elle recèle de richesses inexploitées. C'était la Mrtjiili idea chez les Grecs ; la résurrection du royaume des Pagratidespour l'Arménien. Mais nul ne supposait que l'Israflitc* ruminait sournoisement des idées analogues, l'onrtant de» signes évidents d un rapprochement s'étaient manifestés entre rayas israélites et Turcs au moment même où perçaient les premiers symptômes de l'inflnenie allemande. On les e\pli(|ua d ab<»rd |)ar le besoin qu'avaient les Turcs du concours cb's financiers européens que secondent si activement les agences de publicité, le peuple des boursiers et courtiers, sur lesquels généralement les Juifs ont la haute main. C'était exact; mais ce n et.iit là que le point tle vue turc. S'il en faut croire certaines indiscrétions, le point de vue israélite était bien plus intéressant. On raconte que cette solidarité judéo-ottomane qui commen«;a au moment même où cessa la cam|vagne antisémite en Allemagne — n'aurait été que la préface d'un programme d'absorption méthodique qui eut fait petit à petit de l'empire du Croissant une annexe du royaume de Juda. Ainsi aurait été résolu, dans sa totale complexité, le problème posé par le sionisme berlinois. Les races

évincées auraient été remplacées, à mesure, par les dix ou douze millions de Juifs dispersés à travers le monde. L'Allemagne y aurait gagné de se débarrasser des siens, sans préjudice d'autres avantages d'ordre économique et politique que leur présence en Orient lui aurait assurés.

En attendant ces réalisations, plus ou moins messianiques ou byzantines, les rayas, en bloc, n'auraient pas été fâchés d'améliorer leur situation. Un instant, ils nourrirent l'illusion que ce vœu allait se réaliser. Sur la foides programmes libéraux, ils crurentqu'une ère de solidarité, sinon de justice, allait rapprocher les différentes races. Dans l'exaltation des premiers jours, cet espoir revêtit même les formes d'un patriotisme collectif. Volontiers, ils se seraient unis contre l'étranger privilégié qui occupait à la Dette, à la Banque, et dans les bureaux créés par les entreprises, des situations qui, en toute justice, auraient dû leur revenir. L'idéal eut été que la finance française envoyât dans les caisses du Malié, prêtes à le recevoir, le plus d'argent possible, et que la gérance des capitaux leur fût confiée, au lieu et place d'un certain nombre d'Européens. Ils ne doutaient point que le gouvernement ne se ralliât à cette combinaison qui, du môme coup, l'eût débarrassé et d'un contrôle gênant et de l'immixtion des ambassades. Aussi l'encourageait-on à abolir les capitulations, cause de tout le mal. Assurément les Jeunes-Turcs n'y étaient que trop disposés, et ils l'ont bien fait voir. Mais ces pauvres rayas ne se

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