CHAPITRE VII
Dans la première enceinte du Vieux Sérail, librement accessible aujourd’hui, s’élève Tchinli-Kiosk, le kiosque aux faïences, que Mahomet II fit construire en l’année 1472. C’est un bijou de l’art ottoman. Un portique aux fines colonnes élancées, auquel on monte par un escalier de marbre, forme sur sa façade une élégante loggia, que borde une balustrade de marbre ajouré, A l’intérieur, deux galeries se coupant à angle droit déterminent un plan cruciforme, qui rappelle celui de la mosquée verte à Brousse, Une coupole centrale le couronne ; quatre chambres rectangulaires occupent les angles entre les branches de la croix ; un salon, que termine une sorte d’abside à pans coupés, se trouve dans l’axe de la galerie principale. Jadis les parois étaient toutes revêtues d’une admirable décoration de faïences vertes ornées d’arabesques dorées ; il n’en subsiste plus que quelques vestiges. Mais sous la loggia et au grand porche en accolade qui encadre la porte d entrée, des mosaïques de faïence mettent un merveilleux décor de tonalité générale bleue, que traverse une belle frise d’inscriptions. Ces faïences ne sont pas inférieures aux plus belles de celles qu’on trouve à Brousse, quoique la tonalité en soit différente, et qu’elles se rattachent
plutôt aux faïences seldjoucides. L’ensemble du monument, construit dans le style persan, est charmant, et on comprend que les historiens ottomans l'aient célébré comme une merveille.
C est dans cet élégant édifice que fut, en 1875, installé le premier musée qu’ait connu Constantinople ottomane. Jusque-là, les antiquités, recueillies un peu au hasard, s'entassaient, sans catalogue, sans inventaire, dans les dépendances de l’église de Sainte-Irène. A partir de 1875, dans l’abri nouveau qui leur tut attribué, et qui allait progressivement s’agrandir, elles devaient être l’objet d’une sollicitude jusque-là inconnue. Sous l’impulsion surtout d'un homme de haut mérite, Hamdy-bey, qui pendant trente années, de 1881 à 1910, présida aux destinées du Musée impérial ottoman, les collections s’enrichirent merveilleusement. Et bientôt Tchinli-Kiosk se trouva trop étroit pour les contenir. En face du kiosque des faïences, un beau bâtiment neuf s’éleva en 1891, successivement agrandi, en 1902 et en 1908, par la construction de deux ailes. Aujourd'hui ce vaste et magnifique édifice est déjà presque insuffisant : il a fallu en 1918 installer dans le local de l’École des Beaux-Arts, devenu le musée des antiquités orientales, les sculptures assyriennes, babyloniennes, hittites, chypriotes, himyarites, et placer dans le jardin qui sépare ce bâtiment de Tchinli-Kiosk et devant la façade du musée nombre de pièces importantes. Et tout permet de croire qu’entre les mains de l’homme très distingué, Halil-bey, qui, depuis la mort d’Hamdy, a succédé à son frère, le développement du musée n’est pas près de s’arrêter.
Il faut se souvenir en effet que, jusqu’à la récente guerre, les sites les plus illustres du monde oriental et près de la moitié du monde grec antique étaient compris dans les limites de l’empire ottoman, que les fouilles faites à Tello, à Ninive, à Babylone, aussi bien que les recherches poursuivies sur l’emplacement des grandes cités d’Ionie, à Milet, à Priène, à Ephèse, à Magnésie du Méandre, à Assos, à Aphrodisias, à Pagina, que les statuettes précieuses recueillies dans la nécropole de Myrina venaient naturellement enrichir le musée de Constantinople, et que, dans la nécropole royale de Sidon, Hamdy-bey lui-même faisait en 1887 des découvertes mémorables. Sans doute une partie des antiquités retrouvées sur le sol ottoman, à Pergame, à Golbaschi, à Tello, s’en est allée vers des musées d’Europe, à Berlin, à Vienne, à Paris. Mais tel qu'il est — et sans cesse des trouvailles nouvelles, à Clazomènes, à Tralles, à Lampsaque, à Cyzique et sur le sol inépuisable de Constantinople byzantine, viennent merveilleusement l’enrichir — - le Musée impérial ottoman est, par le nombre d’œuvres originales de l’art grec qu’il renferme, un des plus intéressants qui existent. Et, parmi ces œuvres, il se trouve quelques chefs-d’œuvre.
On rencontre au musée impérial des choses fort diverses, des antiquités assyriennes et des antiquités babyloniennes, des monuments hittites et des monuments chypriotes, tels que cet Hercule colossal découvert en 1873 à Amathonte, des bas-reliefs qui viennent d’Égypte et des bustes qui viennent de Paimyre, et le « trésor de Priam » trouvé par Schliemann dans les fouilles d’Hissarlik. Toute cette partie du musée n’est point encore, depuis son transfert dans un local nouveau, complètement réorganisée. Mais, dans le musée principal, l’art grec classique, l’art romain, l’art byzantin sont représentés par des monuments d’importance essentielle, et Tchinli-Kiosk abrite de précieuses collections d’art musulman.
Il ne saurait être question d’énumérer ici toutes les richesses que le musée conserve de l’époque grecque classique. Il y a des marbres et des bronzes, des bas-reliefs et des statues, des terres cuites et des vases, des chefs-d’œuvre de ciselure comme la coupe d’argent de Lampsaque, de précieux sarcophages en terre cuite décorés de peintures qui proviennent de Clazomènes, le beau vase de verre, adroitement réparé, qui a été trouvé à Lampsaque, et où des figures en relief sont appliquées sur une couverte d’or. Il y a surtout de grands ensembles, et des œuvres d’art de particulière valeur, sur lesquels il convient d’insister un peu plus longuement. C’est, par exemple, dans la salle archaïque, l’Apollon de Thasos et les statues assises qui proviennent dutemple des Branchides à Didymes, et ces reliefs de style gréco-perse, datant de la seconde moitié du Ve siècle, qui montrent de façon si remarquable l'influence que l’Orient exerça sur l’art hellénique d’Asie Mineure. Ailleurs, ce sont des fragments de la frise du temple d’Assos, dont le Louvre conserve une partie importante, et de beaux morceaux de la plus belle époque de l’art grec, l’admirable bronze représentant un athlète, découvert à Tarse et datant du milieu du Ve siècle, l’élégante statue d’éphèbe trouvée à Tralles, et où, quoique l’œuvre soit probablement du Ier siècle avant Jésus -Christ, quelque chose se retrouve encore de la grâce praxitélienne, et cette Caryatide de Tralles, copie d’une œuvre du VIe siècle, et cette statue d'Hermès qui reproduit, comme une inscription l’atteste, un original célèbre d’Alcamène, et cette figure signée de Philiscos de Rhodes, qui travaillait au III0 siècle avant Jésus-Christ et qui était l’auteur aussi de ces jolies statues de Muses dont des copies, de l’époque romaine, ont été retrouvées à Milet. Mais ce qui fait la gloire du Musée impérial ottoman, ce qui d’un seul coup l’a classé parmi les sanctuaires privilégiés de l’art, c’est la découverte mémorable, une des plus importantes qu’ait vues le dernier quart du xixe siècle, des sarcophages de Sidon, chefs-d’œuvre incomparables de la sculpture grecque à son apogée.
En 1887, à Saïda, non loin de l’endroit où fut autrefois retrouvé
le sarcophage d Eschmounazar qui est au Louvre, on découvrait deux hypogées, au fond desquels il y avait des tombeaux. Les fouilles, dirigées par Hamdy bey lui-même avec une activité passionnée et une méthode scientifique irréprochable, firent retrouver, dans cette nécropole des princes de Sidon, vingt-deux sarcophages. La plupart étaieht des gaines anthropoïdes, les unes de provenance égyptienne, comme le sarcophage du roi Tabnit, père d’Eschmounazar, où, au-dessus d’inscriptions hiéroglyphiques,
Sarcophage des Pleureuses.
est gravée l’épitaphe phénicienne du défunt (commencement du vi° siècle avant Jésus-Christ), les autres de style grec, datant du Ve et du IVe siècle, mais qui continuent à répéter le modèle égyptien. Plusieurs de ces ouvrages sont d’une remarquable élégance, et les têtes en sont d’une singulière beauté. Ce n’est rien pourtant auprès des grands sarcophages où revit, en de merveilleux chefs-d’œuvre, l’art grec du Ve et du IVe siècle.
Le sarcophage du satrape date du milieu du Ve siècle. Sur ses faces, des bas-reliefs, jadis rehaussés de couleur, représentent des scènes de la vie d’un dynaste asiatique, et le montrent tour à tour donnant des ordres, chassant et festoyant. L’art en est fort curieux par le caractère demi-oriental qui y apparaît : vers le milieu du Ve siècle, l’art grec d’Ionie ne subissait encore qu’à peine l’influence de l’art attique. Cette influence au contraire
se manifeste toute puissante dans le sarcophage lycien, dont les basreliefs s'inspirent directement de la frise et des métopes du Parthénon. Au moment où, vers la fin du Ve siècle, travaillait le sculpteur lycien, le rayonnement de l’œuvre de Phidias — on le voit aussi par les sculptures de l’Heroon de Golbàschi, qui sont du même temps — était prodigieux dans tout le monde asiatique : tous ceux qui travaillaient le marbre s inspiraient de lincomparable modèle; et par là, malgré 1 élégance robuste et svelte de ses cavaliers chassant le lion ou le sanglier, malgré la vigueur de
Sarcophage des Pleureuses.
ses centaures luttant, l’auteur du sarcophage, ouvrier excellent, montre en somme assez peu d’originalité. Le sarcophage des Pleureuses, qui, comme le précédent, se nuançait d’une délicate et savante polychromie, est d’un art tout autrement remarquable : il date du milieu du IVe siècle. Sur la frise qui décore le socle, se déroulent des scènes de chasse ; sur le couvercle, des cortèges funèbres sont représentés, d'un caractère assez oriental. Mais la merveille, ce sont, sur la cuve du sarcophage, les dix-huit figures de femmes, debout ou assises entre les colonnes, et qu’on a appelées joliment « des Tanagras de marbre ». Dans ces dix-huit variations sur le même thème, l’artiste a su exprimer toutes les formes de la douleur, et admirablement traduire, par la diversité des gestes et des attitudes, l’intensité du même sentiment. Assurément, l’influence de l’art attique apparaît dans ces figures d’une majesté sereine et touchante, sœurs de celles qui décorent les
stèles du Céramique d’Athènes ; mais en groupant ainsi autour du mort les émouvantes images de celles, femmes ou sœurs, qui l’avaient aimé durant sa vie, le sculpteur ionien a fait une œuvre admirable de noblesse et de pureté.
Pourtant, le joyau de la collection est le précieux sarcophage qu’on a appelé, d un nom retentissant, et d’ailleurs inexact, le sarcophage d Alexandre. Assurément, le roi de Macédoine apparaît deux fois dans les
Sarcophage d’Alexandre : le combat de cavalerie.
bas-reliefs qui décorent l’admirable cuve de marbre : mais ce n’est point lui qui fut ensèveli dans la nécropole royale de Sidon. On a fait bien des hypothèses sur le nom du personnage qui a dormi son dernier sommeil dans le sarcophage d’Alexandre. On l’a donné successivement à Perdiccas et à Parménion, à quelque grand seigneur perse, rallié à la fortune du vainqueur, et, selon une conjecture plus plausible, à Abdalonyme, prince de Sidon, qu’ Alexandre rétablit sur son trône. Au fond, la question n’importe guère. Devant le sarcophage à l’architecture harmonieuse, à la riche décoration,
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devant ces bas-reliefs, d’un réalisme si intense, d’un mouvement si impétueux et si pittoresque, on s’inquiète peu du problème historique, pour ne voir que l’œuvre merveilleuse, et merveilleusement intacte, que nous a
laissée l’art ionien de la fin du IVe siècle. D’un côté, c’est le Combat de cavalerie , œuvre savante, d’une confusion bien régdée et exactement balancée, où la géométrie se mêle au pittoresque ; sur l’autre face, c’est la Chasse au lion, d'une composition plus dispersée, plus aérée, moins chargée de figures. Mais, dans l’une et l’autre scène, et, pareillement dans les épisodes de bataille ou de chasse qui décorent les petits côtés, éclatent une fougue ardente, une verve impétueuse, un souci passionné de la vérité, une science incomparable de l'exécution : et l’œuvre se complète par la grâce fine de ce coloris, un peu pâli <u malheureusement depuis la découverte, qui J donne à ces bas-reliefs une splendeur et une vie inattendues et nous rend, comme ü on l’a dit, « un reflet contemporain et à
a peine affaibli de l’art du divin Apelle ».
M Quiconque, au Musée impérial ottoman, a vu <
le sarcophage d’Alexandre, ne saurait oublier
& les délicates harmonies de cette polychromie g- exquise, la pourpre éclatante des draperies, les
J broderies multicolores des tuniques et des tapis de selle, et, sous le toit triangulaire du couvercle, cette frise délicieuse où des feuilles de vigne sauvage serpentent en élégants rinceaux jaune pâle sur un fond violet.
« Par une bonne fortune vraiment unique, écrit M. Th. Reinach, ces sarcophages s’échelonnent à travers cette période de cent cinquante ans qui est l’âge d’or de la statuaire grecque, de façon à en marquer les diverses étapes ; ils font défiler successivement devant nos yeux l’art du Parthénon, l’art du Céramique d’Athènes et un art voisin de celui du Mausolée d’Halicarnasse, et tout cela non dans des exemplaires frustes et lacérés, où la sagacité des archéologues s’évertue, trop souvent en vain, à reconstituer les groupes dissociés, les membres épars et les
couleurs évanouies, mais dans des compositions presque entières où, sauf quelques rares mutilations dues à d’antiques violateurs ou à l’injure de 1 humidité, tous les corps ont gardé leurs têtes et leurs extrémités, tous les marbres leur poli et leur finesse, parfois même la polychromie des reliefs toute sa fraîcheur. »
A côté des sarcophages de Sidon, tout le reste pâlit un peu, même le célèbre bas-relief de Tralles, où l’on voit un esclave apprêtant un sacrifice, même la charmante danseuse dionysiaque trouvée à Perg'ame, si élégante et si svelte sous ses draperies légères (ces deux œuvres sont du IIIe siècle avant J.-C.), même les beaux bronzes du IIe siècle qui représentent Zeus ou
Sarcophage de Sidamara.
Héraklès, même l’admirable statue de femme, malheureusement fort mutilée, trouvée à Magnésie du Méandre et qui est du même temps. On s’intéressera moins encore, malgré la place qu’elles tiennent, à la frise du temple de Magnésie du Méandre (fin du IIIe siècle) et à ses médiocres combats de Grecs et d’ Amazones, ou à la frise du temple d’Hécate à Lagina (fin du Ier siècle avant J.-C.) où un artiste habile, mais un peu monotone, a glorifié, dans une de ces allégories politico-religieuses, très en faveur à l’époque d’Auguste, la déesse patronne de la Carie et Rome victorieuse et amie. De l’époque romaine aussi datent les sculptures décoratives, fort intéressante^, qui ornaient à Aphrodisias la cour des thermes (IIe siècle après J.-C.). Dans les pilastres sculptés, sur le curieux chapiteau-frise dont les figures couchées s’inspirent d’un original de la fin du IVe siècle avant Jésus-Christ, dans les consoles décorées de têtes colossales de Méduse ou d’Héraclès, on sent l’œuvre d’une école d’excellents décorateurs, moins soucieux assurément d’originalité que de magnificence, et dont l’habileté se manifeste en
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des ouvrages faits pour « l’effet » et d’une richesse parfois un peu chargée.
Le musée de Constantinople est riche en beaux sarcophages — on citera celui qui représente l’histoire de Méleagre et celui qui figure Phèdre et Hippolyte (tous deux sont du IIe siècle après Jésus-Christ) ; parmi eux, le plus intéressant sans doute est le grand sarcophage de Sidamara, qui date du milieu du IIIe siècle après Jésus-Christ. Dans ces bas-reliefs, où les personnages se détachent sur un fond d’architectures, placés alternativement sous une arcade richement sculptée ou dans un entrecolonnement, une technique nouvelle apparaît, qui cherche à obtenir l’effet, non plus par le relief des formes, mais par l’opposition des noirs et des blancs, et qui emploie le trépan pour inciser la pierre et la refouiller minutieusement plus qu’elle ne cherche à la modeler. Cette tendance se retrouve dans toute une série d’autres sarcophages asiatiques, dont plusieurs, provenant de Selefké, de Konia, de Tyr, sont conservés au musée impérial . Elle est caractéristique d’un art nouveau, qui déjà annonce et prépare les formes byzantines. Le sarcophage de Sidamara est étroitement apparenté, quoiqu’il soit encore païen, au beau bas-relief représentant le Christ et les apôtres (IVe ou Ve siècle après Jésus-Christ) qui a été trouvé à Constantinople et est aujourd’hui au musée de Berlin.
L'antique Byzance a naturellement fourni au musée impérial un grand nombre de monuments de l’art byzantin, colonnes sculptées, chapiteaux ciselés, dalles de parapet, etc. : de l’époque de Justinien à l’époque des Paléologues, il n'est pas un siècle qui n’ait laissé au musée quelque spécimen de son art décoratif. Parmi les œuvres les plus remarquables, on signalera les curieux bas-reliefs du Ve siècle, découverts au Stoudion, et les deux ambons provenant de Salonique (VIe siècle), dont le plus célèbre représente l’Adoration des mages. D’autres monuments sont intéressants par les souvenirs d’histoire qu’ils évoquent, par exemple ces deux lions assis qui décoraient le palais du Boucoléon, et surtout, rangés devant la façade du musée, les magnifiques sarcophages de porphyre provenant de l’église des Saints-Apôtres, et où jadis reposèrent des empereurs byzantins. Ils ont été transportés ici en 1916, et deux d’entre eux ont été complétés par les couvercles enfouis sous un platane de la seconde cour du Sérail, et que la Direction des musées a fait dégager. Deux autres sarcophages de la même série sont conservés à Sainte-Irène : il serait souhaitable qu’on les joignit aux autres, pour compléter, devant la façade blanche du musée, cette suite émouvante de monuments, où revit le souvenir des anciens souverains de Byzance et dont le rouge porphyre semble garder comme un reflet de la pourpre impériale.
Depuis que les sculptures antiques ont été transportées dans les nou-
veaux bâtiments du musée, Tchinli-Kiosk a été réservé aux monuments, de 1 art musulman ; et il faut dire tout de suite combien ces monuments, pendant longtemps un peu négligés, ont pris, dans un cadre merveilleusement approprié, toute leur valeur, et combien ils sont heureusement présentés, grâce au g'oût averti et à l’intelligente sollicitude que Halil-bey a apportés à organiser cette partie du musée. On y trouve de fort beaux bois sculptés, plusieurs numbers aux rampes délicatement ajourées, un pupitre à Coran ayant appartenu à un prince seldjoucide du XIIe siècle et d’ad-
Sarcophages impériaux devant la façade du musée. cliché Sebah.
mirables portes, provenant probablement de Konia et datant du xme siècle, dont les panneaux couverts de rosaces, d’entrelacs, d’animaux stylisés, sont rehaussés de vives couleurs. Ailleurs, ce sont des objets de métal, grands chandeliers de cuivre incrustés d’argent qu’on fabriquait à Mossoul, aiguières élégantes, dont l’une appartint à la fondatrice de la Yéni-Validé, cuirasses damasquinées d’or, casques incrustés d’argent. Ce sont encore des reliures, des manuscrits d’une calligraphie admirable, des tapis, parmi lesquels l’un des plus intéressants est un tapis persan du XIVe siècle. Ce sont surtout des céramiques précieuses, lampes de mosquée au décor blanc et bleu, provenant des ateliers de Nicée et datant du XVe siècle, et une autre au décor polychrome relevé de cabochons bleus, qui est du XVIe siècle. Mais la pièce la plus remarquable est le splendide mihrab provenant de la mosquée de Karaman, construite en 1432 et postérieure, par conséquent, d’une
douzaine d’années à la mosquée verte. Cette niche de faïences, à la tonalité générale d’un bleu azur relevé d’or, offre un merveilleux décor de fleurs et d’inscriptions. C’est, comme les faïences de la mosquée verte, un chefd’œuvre de l’art persan, et l'effet qu’il produit dans le cadre charmant du Tchinli-Kiosk est proprement admirable.
Il existe à Constantinople, depuis quelques années, un autre musée d art musulman : c’est le musée de l’Evkaf. On l’appelle ainsi parce qu’il a été fondé par le ministère de l’Evkaf ou des fondations pieuses, qui a commencé à y rassembler les objets d’art conservés — souvent assez négligemment — dans les mosquées, turbés, médressés et autres fondations pieuses de Constantinople et de l’empire. Par cette heureuse initiative, on a certainement sauvé beaucoup de pièces précieuses, dispersées en cent endroits et par là fort exposées à se perdre ou à se détériorer. Il en existe assurément beaucoup d’autres encore, qu’on recueillera, je l’espère, avec la même attentive sollicitude.
C’est dans un imaret tout proche de la Saléimanié qu’est installé le musée de l’Evkaf. Le décor est d’une grâce charmante. Sous les arcades des galeries qui entourent la cour carrée, de beaux tapis aux couleurs éclatantes sont étendus sur le sol ; au centre de la cour, une claire fontaine jaillit au milieu de parterres de verdure, qu’ombragent quelques grands arbres. Et sous la chaude lumière du soleil, tout cela offre un aspect délicieux. Les salles du musée s’ouvrent sur la cour : et dès maintenant, ce qu’elles contiennent est souvent d’une qualité rare et mérite d’être attentivement étudié pour la connaissance de l’art musulman. Il y a là d’admirables travaux d’ébénisterie, des portes en bois sculpté de l’époque seldjoucide, et ces beaux cénotaphes en bois sculpté, qui proviennent d’un turbé d’Ak- Chéhir édifié en 1244 et dont la décoration rappelle celle des faïences du même temps. Il y a des lampes de mosquée, dont l’une, en verre, décorée d’émaux, est comparable aux plus belles que possède le musée d’art arabe au Caire. Plus loin sont exposés, dans de longues suites de vitrines, des reliures magnifiques, de précieux manuscrits du Coran, dont beaucoup datent du XV0 siècle, et dont l’admirable calligraphie est enluminée d’une décoration de couleur et d’or, et d’autres volumes de la même époque, qu’illustrent de charmantes miniatures persanes, chefs-d’œuvre des Écoles de Hératou de Chiraz. Et ce sont encore des tapis, et des étoffes somptueuses qui recouvraient jadis les cénotaphes de quelque turbé, et des aigrettes de turban et des costumes de parade. Tout l’art musulman revit dans ces monuments, depuis le XIIIe jusqu’au xvne siècle, dans sa magnificence et dans son goût passionné de la polychromie. Sans doute il y a quelque monotonie
dans cette splendide décoration ornementale, d’où la figure humaine est d’ordinaire absente et qui, par là, malgré sa richesse, manque de vie et d’émotion. On n’en doit pas moins une vive reconnaissance à ceux qui ont créé ce musée de l’Evkaf et fourni des matériaux jusqu’ici inconnus et souvent admirables à l’étûde de l’art musulman.
Aussi bien ces dernières années ont-elles montré amplement tout ce que, dans tous les domaines de l’art, on peut attendre, pour l’enrichissement des musées, de l'exploration rattentive et méthodique de ,
Constantinople. Tandis que la direction des musées impériaux dégageait et consolidait la colonne de Marcien, raffermissait par une réparation ingénieuse les arcades ébranlées de Tekfour Séraï, transportait au musée les sarcophages impériaux, et rendait accessible, à la suite des fouilles pratiquées dans le voisinage, la jolie colonne qui se dresse à la pointe du Sérail, d’autres recherches remettaient au jour des morceaux importants de Constantinople byzantine. Depuis 1921, sur l’initiative du général Charpy, commandant le'-corps français d’occupation, des fouilles importantes ont été faites dans la région qui s’étend au pied du Vieux Sérail. Là se trouvait jadis le quartier byzantin des Manganes, avec ses églises, ses couvents, ses palais.
Sur une longueur de près de 200 mètres, nos soldats ont dégagé un ensemble de substructions et de citernes, l’un des
plus merveilleux dont Constantinople s’enorgueillisse. Ce ne sont évidemment que des substructions soutenant les terrasses où s’élevaient les édifices ; mais, outre que, par leur disposition, elles permettent aisément de reconnaître le plan des bâtiments qu’elles supportaient, elles sont par elles-mêmes, avec leurs hautes arcades, leurs voûtes, leurs coupoles, d’une solidité puissante et magnifique, d’une habileté technique, qui font grand honneur aux architectes byzantins du Xe et du xiB siècles. D’autres monuments ont été dégagés ou découverts à la surface même du sol : au bord de la mer, l’église du Sauveur, avec sa façade décorée de niches creuses, a été déblayée ; plus récemment on a retrouvé un
La Vierge : bas-relief byzantin du xe siècle.
édifice à plan central, au milieu duquel se creusait une piscine de marbre, et qui peut-être abritait la source miraculeuse placée sous le patronage de la Vierge Hodigitria. On a, au cours de ces fouilles, recueilli de précieux morceaux de sculpture, des chapiteaux à têtes de béliers ou d’animaux fantastiques, d’autres chapiteaux où des figures d’anges se dressent entre les volutes. Et surtout, grâce à ces recherches, le Musée impérial s'est enrichi d’un chef-d’œuvre, un admirable bas-relief de marbre, haut de deux mètres, représentant la Vierge faisant le geste de la prière. Par l’élégante simplicité de l’attitude, par la souplesse des draperies sous lesquelles la forme transparaît, par l’évidente ressemblance qu’elle offre avec les modèles antiques, l’œuvre, qui date du XIe siècle, est tout à fait remarquable. Elle sera la parure de la salle byzantine du musée impérial.
Aujourd’hui, depuis la pointe du Sérail jusqu’au voisinage de la petite Sainte-Sophie, tout un quartier, et l’un des plus illustres de l’ancienne Byzance, a été rendu au jour : et il serait facile, en complétant les travaux entrepris, en reliant l’un à l’autre les différents champs de fouilles, d’en dresser le plan exact, et peut-être d’y retrouver d’autres œuvres d’art dignes d’attention. Je doute, — et j’ai dit pourquoi précédemment — qu’on le fasse : et ce sera grand dommage pour la science. Mais du moins les fouilles entreprises par le corps d’occupation français montrent-elles tout ce qu’on peut retrouver encore dans le sous-sol de Stamboul. De même que, sous la Rome des papes, se conservaient les restes de la Rome impériale, ainsi, sous la Constantinople des sultans, subsistent les restes de Bvzance disparue. L'exploration scientifique de Rome a été une des grandes tâches de l’archéologie du XIXe siècle : l’exploration scientifique de Constantinople pourrait et devrait être une des grandes tâches du XXe siècle. En parcourant les salles du musée impérial, il est aisé de voir tout ce que lui ont apporté des fouilles françaises : il y a plaisir à constater que, pour l’exploration aussi de Constantinople même, la France n’a pas été la dernière à donner l’exemple et à travailler utilement. Comme jadis, en Egypte, les soldats de Bonaparte, comme jadis, en Morée, les soldats du maréchal Maison ou, en .Syrie, les soldats du corps expéditionnaire en 1860, nos soldats ont, à Constantinople, été fidèles à cette tradition française, d’unir au devoir militaire des recherches fécondes pour la science et pour l’histoire de l’art. On en gardera le souvenir, je 1 espère, et on en suivra 1 exemple dans ce musée impérial, où sont rassemblés tant de monuments illustres du double et glorieux passé de la Ville, de son passé byzantin et de son passé ottoman.
Mosquée de Sultan Selim.