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CHAPITRE VI

Le Bosphore est vraiment le prolongement de Constantinople, comme il en est la grâce. A l’époque byzantine aussi bien qu’à l’époque turque, les souverains se sont plu à se faire construire sur ses rivages de magnifiques maisons de plaisance, et aujourd’hui encore, les palais impériaux de Dolmabagtebé et de Beylerbey mirent dans ses eaux bleues leurs blanches façades •de marbre. Sur la côte d’Europe comme sur la côte d’Asie, les grands personnages du mondeofficiel musulman et de la société ottomane, les familles -de la haute aristocratie phanariote se sont fait, aux siècles passés, édifier de somptueuses résidences, et plus d’une fois les charmes du Bosphore ont consolé des rois en exil : l’ancien shah de Perse y a un palais aussi bien -que l’ancien khédive d’Égypte. Les ambassades d’Occident ont, à Thérapia et à Bouyoukdéré, des résidences d’été qu’entourent de grands parcs aux arbres centenaires. Et partout, sur les collines élégantes qui bordent le détroit, au débouché des vallées étroites qui se creusent sur ses rives, des yalis somptueux aux terrasses de marbre, des kiosques couronnés de fleurs, de jolis villages que domine la flèche aiguë de quelque minaret ou la cou-

pôle de quelque mosquée, des maisons peintes de couleurs vives se montrent parmi les prairies claires et les sombres verdures, où les arbres de Judée mettent une lumière rose, entre les eaux d un bleu intense et le ciel nuancé d’un éclat tout pareil. Et sans doute, on l’a dit déjà, le Bosphore a perdu quelque chose de sa beauté et de son charme d autrefois : il n en demeure pas moins, aussi bien aux points où il s’épanouit en de grands lacs tranquilles qu’en ceux où ses eaux plus tumultueuses se resserrent en de plus étroits passages, un des plus admirables endroits qu il y ait au monde et l’un des plus charmants par l’infinie variété de ses paysages enchanteurs.

Depuis Dolma-bagtché sur la côte d’Europe, depuis Scutari sur la côte

Tour de Léandre à l’entrée du Bosphore

d’Asie, partout, sur les deux rives, se découvrent des sites délicieux. C’est Ortakeui, avec sa jolie mosquée blanche bâtie dans le style de la Renaissance néo-turque, et ses yalis princiers, entre lesquels la maison d’Enver pacha étale ses façades de marbre et son luxe d’assez mauvais goût ; c’est Bebek, où, entre des maisons turques anciennes, une placette exquise, au bord de l’eau, s’ombrage de platanes touffus, et en face, c’est Candili, dont les hauteurs offrent un des plus beaux panoramas du Bosphore, et auprès duquel s’ouvre la vallée verdoyante qui mène aux Eaux-Douces d’Asie. Voici, au point où le passage s’étrangle, le château d’Europe, Roumilihissar, et ses vieilles tours féodales, qu’éleva en 1452, pour dominer le détroit et couper Byzance de la mer Noire, la volonté puissante de Mahomet II. Entre les murailles ruinées et toujours imposantes, un petit village turc est tapi dans la verdure ; sur le rivage, de vieux cimetières dispersent leurs tombes dans l’ombre des cyprès : et de quelque point qu’on le contemple,

le paysage est admirable, surtout à l’heure où le soleil couchant empourpre de ses derniers rayons les remparts dorés par les siècles. Et maintenant, au delà de Cheitan-bournou, le promontoire du diable, le Bosphore s’élargit aux proportions d’une mer. A la courbe profonde du golfe de Béikos, sur la côte d’Asie, correspond, sur la côte d’Europe, la courbe élégante du golfe de Bouyoukdéré, Yenikeni montre ses jolies villas à l’européenne, que domine, de sa masse sombre escaladant les collines, le parc magnifique de 1 ambassade d Allemagne ; Thérapia est charmant, et de la haute terrasse de 1 ambassade de France, toute plantée d’arbres centenaires, la vue est exquise sur le grand lac bleu qui semble dormir entre les hautes collines.

Le Bosphore vu de Roumili-hissar. Cliché Ludwigsohn.

En face, la vallée d’Unkiar-Skelessi abrite le palais somptueux que fit bâtir jadis Mehemet-Ali, et la montagne du Géant montre, auprès d'un couvent de derviches, le monument où la tradition musulmane veut reconnaître le tombeau de Josué. Sur la côte d’Europe, Bouyoukdéré met une dernière élégance et un dernier sourire, au milieu des prairies que domine le platane de Godefroy de Bouillon, à l’entrée des vallées qui mènent vers la forêt de Belgrade, vers les grands réservoirs d’eau, les bends, que les sultans du XVIIIe siècle ont fait construire ou réparer pour assurer l’alimentation d’eau de la capitale, vers les puissants aqueducs qui amènent l’eau à Constantinople, et entre lesquels le plus ancien, celui de Justinien, est un chef-d'œuvre de l’architecture byzantine du VIe siècle. Mais bientôt la côte se fait plus déserte, plus sauvage : entre Roumili-Kavak et Anatoli Kavak, dont des châteaux en ruine couronnent les promontoires, déjà un vent froid se lève, qui vient de la mer Noire, et sous ce souffle glacé du

Nord, l’eau plus agitée clapote et s’émeut. De hautes falaises abruptes tombent à pic dans la mer; le rivage inhospitalier et solitaire se borde de rochers nus, se creuse de grottes basaltiques ; de chaque côté, un phare marque l’entrée du Bosphore, que défendent de puissantes batteries. Sur la côte d’Europe, les récifs des îles Cyanées dressent leur obstacle jadis redouté -r des aigles planent dans le ciel, et ces oiseaux de mer qui, tout le long du jour, descendent et remontent le détroit en longues troupes blanches, remplissent le ciel et la mer de leur vol et de leurs cris aigus. Et l’on revient volontiers vers le Bosphore bleu, qu’anime 1 incessant mouvement des bateaux et des barques aux voiles claires, vers les paysages délicieux que le soleil

Roumili-hissar et la côte d’Asie. ciicho Ludwipohn.

estompe dans une ardente poussière d’or, vers l’incomparable panorama qui se découvre entre la pointe du Sérail et les maisons peintes de Scutari, au point où, près de la tour de Léandre, le détroit s’achève dans les eaux lumineuses de la Marmara.

Au-dessus du Bosphore, depuis le rivage jusqu’aux premières pentes du mont Boulgourlou, Scutari étage ses façades multicolores, entre une colline boisée qui l’encadre vers le nord et la masse puissante, flanquée de tours comme une forteresse.de la caserne Sélimié. Dès l’époque byzantine — elle se nommait alors Chrysopolis — elle était un faubourg de Constantinople : elle l’est encore aujourd’hui. Mais elle a conservé, bien mieux que Stamboul, sa couleur orientale, et c’est ce qui lui donne un charme particulier. Elle a gardé ses rues étroites et mal pavées, qui escaladent les rampes en lacets tortueux ; elle a gardé ses maisons de bois souvent peintes et égayées de couleurs vives, et aussi, bien plus que Stamboul, les pittoresques cos-

Une rue à Scutari. cuohé sebah.

couvents, de mosquées, et parmi ces dernières, plusieurs, qui sont anciennes, ne sont pas indignes d’attention. La Grande mosquée, Bouyouk djami, date du milieu du XVIU siècle : elle fut construite par la fille de Soliman, la sultane Mihrimah, et elle est d’un plan assez original, par sa disposition en triconque inscrit dans un rectangle. La mosquée d’Atik-Validé djami, qui fut achevée en 1583, est plus remarquable encore par sa décoration de faïence, comparable aux plus beaux ensembles qui nous restent du XVI3 siècle. Enfin Tchinli djami, la mosquée aux faïences, qui fut bâtie en 1640 par la mère du sultan Achmet Iur, celle-là même qui fit commencer à Stamboul la mosquée de Yéni Validé, a pareillement, sur ses façades extérieures et ses murailles intérieures, des revêtements de faïences, du

tûmes d autrefois. Si proche qu’on soit de Péra, on se sent ici très loin de 1 Europe, sur la vieille terre d’Asie, berceau de la race turque ; avec les eaux vives de ses fontaines, la verdure de ses arbres touffus, ses grands espaces inhabités, Scutari ressemble presque encore à quelque grand village d’Anatolie. On a dit déjà la poétique mélancolie de son admirable cimetière couronné de cyprès sombres, l'un des plus beaux qui se rencontre dans 1 Islam tout entier. Mais elle est pleine en outre de médressés, de

même style que ceux de Sultan Achmet et de la Yéni Validé, et qui ne leur sont pas inférieurs. Du même temps, probablement de 1630, date le joli turbé de Halil pacha, qui domine la rue de sa majestueuse façade et s’ouvre d’autre part sur des jardins par un élégant portique. Ainsi, dans l’histoire de l’art musulman, les monuments de Scutari méritent une place et leur étude complète utilement celle des grandes mosquées de Stamboul.

Au sud de Scutari, à l’entrée du golfe d’Ismid, les îles des Princes dressent, au-dessus de la mer de Marmara, la silhouette élégante de leurs collines couronnées de verdure. Elles sont au nombre de neuf, dont cinq ne sont guère que des rochers inhabités. Parmi les quatre autres, Proti et Antigoni ont relativement peu d’importance, mais Halky, avec ses bois de pins qui tranchent sur la terre rougeâtre, ses chênes verts et ses oliviers, avec la molle courbure de ses côtes où les arbres viennent jusqu’au bord des golfes se mirer dans les eaux bleues, avec ses sentiers ombreux et parfumés, est une merveille de fraîcheur et de grâce : et dans ses immenses monastères, les plus célèbres jadis et les plus beaux des Iles, sont installées, au couvent de la Sainte-Trinité, l’école de théologie orthodoxe, et dans celui de la Panagia, que fonda jadis Jean VIII Paléologue, la fameuse École commerciale hellénique. Mais l’île principale de l’archipel est Prinkipo, la station de villégiature à la mode, durant Pété, pour les Grecs et les Arméniens riches de Péra. Aussi est-elle pleine de grands hôtels, de villas somptueuses, d’une vie mondaine et élégante qui, le dimanche surtout, fait l’île un peu trop moderne et assez banale. Mais le climat y est délicieux, la végétation merveilleuse, les pentes des deux montagnes qui la dominent toutes couronnées d’arbres verdoyants, toutes parfumées de myrtes', de térébinthes et de fleurs. Sur le plus haut sommet, non loin d’un somptueux et très moderne hôtel, s’élève le couvent de Saint-Georges, d’où la vue est si belle sur les flots étincelants de la Marmara, sur les sombres forêts qui encadrent le fond lointain de la baie d’Ismid, sur les hautes cimes neigeuses de l’Olympe de Brousse, et plus près, sur les golfes profonds, sertis dans la verdure, où la mer se brise doucement, et sur la route charmante qui s’élève en corniche au-dessus des hauts promontoires.

Jadis, toutes ces îles de l’archipel des Princes étaient plus austères et plus graves. Dans leurs grandes forêts silencieuses, s’élevaient de nombreux monastères, où, plus d’une fois, des empereurs et des impératrices de Byzance, des ministres et des patriarches sont venus, après de tragiques disgrâces, finir dans un triste exil leur aventureuse destinée. Toutes ces îles riantes sont pleines de sombres histoires. Les couvents de Proti ont été le dernier asile de l’empereur Michel Rangabé, de l’empereur Romain Léca-

pêne et de ce Romain Diogène qui fut, au xi° siècle, un des plus énergiques parmi les souverains de Byzance. A Antig'oni, le patriarche Méthode a subi de longues années de dure captivité. Dans le monastère de femmes de Prinkipo ont été enfermées tour à tour l’impératrice Irène, et cette pittoresque Zoé, dont les aventures ont, au XIe siècle, défrayé pendant tant d’années la chronique scandaleuse de la capitale, et Anne Dalassène, la mère des Comnènes. Dans la petite île des Térébinthes a été relégué, après sa chute, le patriarche Ignace, l’adversaire et la victime de Photius. Bien d’autres personnages illustres sont venus languir ou mourir dans les monastères des îles des Princes. Mais de ces monastères d'autrefois, de cette histoire morte, il faut, dans le riant décor d’aujourd’hui, quelque effort pour évoquer le souvenir : tant, dans ce cadre élégant et mondain, en face de ces paysages incomparables, on se sent loin de l’antique Byzance, et loin de l’Orient même.

A l’ouest de Proti et d’Antigoni, deux îlots, isolés au milieu des flots de la Marmara, complètent l’archipel des Princes. Oxya, la pointue, dresse audessus de la mer sa haute pyramide de roches rougeâtres. Plati, plus basse, se couronne d’un édifice singulier, un château moyenâgeux et romantique, qu’édifia, vers le milieu du XIXe siècle, le caprice d’un grand seigneur anglais, sir Henry Bulwer, et qu’un autre caprice laissa inachevé. Entre tant de paysages pittoresques et charmants qu’offrent les environs de Constantinople, ce n’est pas ici un des moins séduisants : il semble que l’embarcation, glissant doucement sur la mer lumineuse, s’en aille vers le château mystérieux de quelque princesse lointaine. Et lorsque au retour, dans la gloire du soleil couchant, se déploie aux yeux le merveilleux panorama de Stamboul, le spectacle n’est pas moins incomparable. La grande ville apparaît toute noyée dans un poudroiement d’or, tandis que la mer se couvre de longues moires de cuivre rouge et d’acier bleu. A mesure que le soir tombe, des lumières s'allument sur la côte d’Asie, sur le rivage d’Europe, sur les bateaux qui mouillent devant Constantinople ; des feux brillent sur la mer ; et c’est une apparition féerique où, comme en un rêve, on perd un peu la notion de la réalité. Et déjà, vers l’est, l’eau tranquille prend des reflets d’argent, et au-dessus de la capitale ottomane, dans le ciel d’un bleu sombre, monte, comme un héraldique emblème de l’Islam, le croissant de la lune nouvelle.

Tchinli-Kiosk.

Cliché Sebali.

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