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CHAPITRE PREMIER

Ceux qui ont visité Constantinople dans les années qui précédèrent la guerre auraient, s’ils y revenaient aujourd’hui, quelque peine à la reconnaître : tant sa figure extérieure s’est transformée, tant son âme a changé davantage encore. Sans doute, pour celui qui y arrive, la capitale ottomane se présente toujours en une vision prestigieuse, soit qu’on l’aborde en traversant ces plaines mélancoliques de la Thrace, au-dessus desquelles se dresse la longue ligne des vieux remparts byzantins, soit qu’elle apparaisse, vue de la mer, couronnée de coupoles et de minarets, entre lesquels le dôme de Sainte-Sophie monte magnifiquement dans le ciel. On a décrit bien des fois, depuis Gautier jusqu’à Loti, la splendeur merveilleuse de cette arrivée, le spectacle incomparable qu’offre la ville, se découvrant aux yeux depuis le château des Sept-Tours jusqu’à la pointe du Sérail, la Corne d’Or cou-

verte de navires, creusant son golfe profond entre Stamboul et Péra, la féerie du Bosphore s’ouvrant entre les palais impériaux de la côte d’Europe et les maisons peintes de Scutari d’Asie, et les îles des Princes enchâssées comme des joyaux dans la mer étincelante, et, au fond de l’horizon lointain, les hautes cimes de l’Olympe de Bithynie couvert de neige. On a dit la beauté des mosquées entrevues au passage, celle de Sultan Achmet et celle de Sultan Soliman, et plus loin, celle de Fatih ou celle de Sultan Selim, de tous ces illustres sanctuaires d’Islam dont la masse puissante se dresse au-dessus de la mer confuse des maisons blanches et des verdures sombres, et qui, depuis les cyprès du Vieux Sérail jusqu’aux cyprès d’Eyoub, semblent former comme un collier de pierreries suspendu au sommet des collines, et dont Sainte-Sophie est le joyau le plus précieux. Tout cela n’a point changé, et le charme en demeure", comme il fut durant tant de siècles, étrangement puissant et émouvant. Et pourtant, il y a quelques mois à peine, quelque chose, dans ce tableau merveilleux, surprenait comme une nouveauté et choquait presque comme une dissonance. A l’entrée du Bosphore, en face de la claire façade de Dolma-Bagtché, en face des collines que couronne le palais impérial d’ 'fldiz, des navires de guerre étaient mouillés, sur lesquels flottaient les pavillons de quatre ou cinq puissances étrangères. Depuis plus de quatre ans, les cuirassés de France, d’Angleterre, d’Italie, des États-Unis montaient leur garde dans les eaux de Stamboul : et si récemment ils les ont quittées, leur longue présence atteste assez cependant tout ce que la guerre a amené, dans la Turquie d’aujourd’hui, de perturbation profonde.

Dès que l’on descend à terre, le changement apparaît plus significatif encore, et chaque année presque y met un trait nouveau. Aux abords du Grand pont qui franchit la Corne d’Or, dans les rues bruyantes de Galata, dans la Grande rue de Péra, toujours grouillante, depuis le tunnel jusqu’au Taxim, de promeneurs oisifs, c’était l'an passé, et c’était tout récemment encore un fourmillement d’uniformes étrangers, français, anglais, grecs, italiens, d’officiers de toute arme, d’autos militaires de toute marque ; d’admirables spahis marocains y coudoyaient de graves cavaliers hindous au teint de bronze ; les matelots des bâtiments de guerre, au grand col bleu, à la vareuse sombre, s’y mêlaient aux soldats casqués, vêtus de bleu horizon oudekhaki clair, qu’avait amenés à Constantinople l’occupation interalliée ; et au-dessus de cette foule, symboliquement, flottaient, à la façade de quelques bâtiments officiels, les drapeaux des puissances occupantes. Mais, dans ce Péra cosmopolite, autre chose peut-être était plus caractéristique encore et plus inattendu. Il semblait, pour qui y revenait après quelques années' écoulées, que brusquement la ville levantine fût devenue une ville

Mosquée d’Achmet et Grand Bazar. uiîché Se.bali.

de la débâcle de Wrangel, cette russification passagère de Constantinople a été plus complète encore. Il y a eu, à ce moment, aux rivages du Bosphore, près de 180000 réfugiés russes, militaires et civils : et ce n’a pas été, pour le dire en passant, une petite affaire — en laquelle, il faut le dire aussi, la France a pris la plus grande part, et la plus désintéressée — d’accueillir et de faire vivre cette foule presque sans ressources. Peu à peu, on a réussi à décongestionner Constantinople, en évacuant ces exilés chez les diverses nations du monde slave. L’an passé pourtant, il restait bien encore 30000 Russes à Constantinople, et leur présence suffisait pour donner à Péra un aspect nouveau et assez déconcertant.

Les événements de ces derniers mois ont, une fois de plus, modifié la physionomie de la ville levantine, assise en face de Stamboul ottoman. La

russe. Tout le long de la Grande rue, à la devanture des magasins, ce n étaient qu enseignes en caractères cyrilliques, ce n’étaient que restaurants, modestes ou fastueux, installés à la mode de Petrograd ou de Moscou. D^ns la foule qui circule les types slaves tenaient grande place; à chaque pas, on croisait des moujiks à la barbe fauve, à la longrne lévite crasseuse et râpée, qui faisaient pour vivre mille petits métiers et avaient même créé ici quelques industries nouvelles, comme celle des fleurs artificielles. Jadis, au lendemain

crainte de catastrophes tragiques, puis, au lendemain de l’armistice de Moudania, l’intransigeance quelque peu xénophobe du nouveau gouvernement tujc ont éloigné de Constantinople beaucoup de résidents étrangers et bonne partie de la population de race grecque, qui, depuis si longtemps, habitait Péra. On a parlé, avec quelque exagération sans doute, de 200 000 départs ; il est certain du moins qu’en des heures de panique, il y a eu un véritable exode : quiconque a pu partir est parti. Par ailleurs les autorités ottomanes s’appliquent, en ce moment même, à débarrasser la ville des derniers réfugiés russes qui y demeurent encore. Et depuis que le retrait des corps d’occupation a fait disparaître l’animation cosmopolite que créait à Constantinople leur présence, il se peut bien que Péra ait pris un aspect plus conforme aux aspirations nationalistes, mais il est probable aussi que la bruyante, la vivante cité levantine d’autrefois en prendra surtout — - pour quelque temps du moins — la figure d’une ville demi-provinciale et demimorte, fort différente de celle à laquelle le lendemain de la guerre avait donné un aspect si original, si pittoresque et si imprévu.

Mais Stamboul peut-être, malgré les apparences, a changé plus encore que Péra.

Tout le monde connaît ce Stamboul exquis dont Loti a dit tant de fois le charme inoubliable, ces vieux quartiers turcs voisins de la mosquée de Fatih ou de celle de Sultan Selim, avec leurs placettes solitaires ombragées de platanes, leurs rues étroites bordées de maisons de bois discrètes et branlantes, leurs cafés paisibles où, sous un auvent tapissé de vigne, de graves musulmans en turban vert semblaient, durant des heures, regarder s’envoler leurs rêves dans la fumée légère de leurs narghilés. Il était charmant, ce Stamboul ottoman, avec ses grands espaces de verdure répandus entre les constructions, avec ses claires fontaines rustiques ou délicieusement ciselées, avec ses cimetières aux tombes couvertes de mousse, où la mort semblait sans tristesse, avec l’animation colorée de ses rues populaires, pleines tout le long du jour de mille métiers ambulants, avec le silence de ses quartiers lointains, à peine interrompu par quelques murmures de voix chantantes, tombant du grillage peint de quelque moucharabié, ou par le passage de quelque femme voilée, fantôme d’Orient à peine entrevu dans l’ombre de la porte vite refermée. Sans doute, dès avant la guerre, quelque chose avait disparu de ce Stamboul d’autrefois. Au voisinage de Sainte- Sophie, aux abords de la Sublime Porte, près de la grande place de l’Atméidan, on sentait s’insinuer lentement l’influence de l’autre rive, de la rive européenne de Péra. Dans les rues moins étroites, des tramways commençaient à circuler : ils s’en vont aujourd’hui, par des voies bien pavées.

très larges, très modernes, jusqu’à la mosquée de Fatih, jusqu’à la porte d Andrinople, jusqu’au château des Sept-Tours, jusqu’au fond même du vieux Stamboul. Le gouvernement jeune-turc, par ailleurs, pour faire sans doute de Constantinople une capitale bien moderne, avait jugé bon de débarrasser la ville — avec des raffinements de cruauté assez lamentables — de la multitude de chiens errants qui, depuis des siècles, donnaient à la fois à la rue de Stamboul une physionomie si particulière et prêtaient un si utile concours au service assez négligent de la voirie. Les années de la guerre ont fait davantage : plus de la moitié de Stamboul a été détruite par l’incendie ;

Le Grand Pont Cliché Ludwigsohn.

et de la ville délicieuse d’autrefois, à peine retrouve-t-on aujourd’hui, en quelques rares quartiers que le feu a épargnés, la physionomie ancienne, pittoresque et charmante.

De la Corne d’Or au rivage de la Marmara, sur une longueur de plus de trois kilomètres, l’incendie a fait rage, dévastant tout sur son passage, depuis la mosquée de Soliman et celle de Fatih jusqu’aux abords du château des Sept-Tours, transformant la charmante vallée du Lycus en un champ de ruines désolé. Le long de la mer, des alentours de la mosquée de Bajazet jusqu’aux jardins de Vlanga, tout a été la proie des flammes : et je laisse les incendies de moindre importance qui, à Péra comme à Stamboul, ont fait disparaître cependant des quartiers tout entiers. Sans doute, de ce désastre, les grandes mosquées illustres sont sorties intactes pour la plupart ; seule, ou presque, la charmante petite église de Boudroum-djami a été fort endommagée par les flammes. Mais, tout autour de ces grands sanctuaires d’Islam,.

ce ne sont que murs calcinés, amas de décombres, entassements de ruines, parmi lesquels on cherche vainement le souvenir et la grâce du Stamboul d’autrefois. Aussi bien, dans ces régions dévastées, tout semble laissé à l’abandon. La misère empêche le plus souvent les propriétaires de rebâtir leurs maisons détruites : de pauvres masures, des campements misérables abritent, parmi les ruines, les habitants anciens. Sans doute, ici et là, on a commencé à reconstruire ; mais le remède peut-être sera pire encore que le mal. On reconstruit au hasard, sans règle, sans plan d’ensemble; et surtout, ce qu’on reconstruit est laid plus qu'on ne saurait dire. Ce sont de grandes casernes rectangulaires, lourds cubes de briques ou de pierre, que couronne une toiture de tuiles rouges éclatantes. Telle de ces bâtisses a déjà rompu, de sa masse disgracieuse et importune, la ligne exquise que dessinaient, au sommet des collines de Stamboul, les monuments qui se succèdent de la pointe du Sérail au fond de la Corne d’Or et elle a gâté l’harmonie d’un des plus beaux panoramas qui soit au monde. D’autres suivront, pareillement édifiées sans goût et sans style, emportant chaque jour quelque chose du charme de jadis. Je n’ignore point assurément que de telles transformations sont inévitables, et je sais aussi que quelques-unes ont été assez heureuses. Le parc aménagé, à la pointe du Sérail, dans une partie des jardins du palais, est, par la majesté de ses arbres centenaires, par les vastes horizons ouverts sur le Bosphore et la côte d’Asie, une promenade admirable. Sur la grande place de l’Atméidan, l’ancien hippodrome byzantin, un beau jardin verdoyant et fleuri se dispose le long de la mosquée d’Achmet, au pied de l’obélisque de Théodose et de la colonne de Constantin VII, à peine gâté par la disgracieuse et monumentale fontaine, dont Stamboul fut doté par la munificence de Guillaume IL Le grand espace vide que délimitent, en face de la colonne brûlée, la rue Pierre Loti et la rue Claude Farrère, deviendra quelque jour peut-être un square d’assez élégante façon, largement ouvert sur les lointains bleus de la Marmara ; et dès maintenant, plus avant dans Stamboul, entre la colonne de Marcien récemment dégagée et les hautes arcades de l’aqueduc de Valens, la place où s’élève le joli bâtiment neuf de la municipalité du quatrième district et où se dresse le monument aux morts fait assez bonne figure. Mais ces nouveautés ne font point oublier tant de choses anciennes et charmantes à jamais disparues ; elles compensent mal ce que chaque jour emporte du passé. Eyoub même où, comme en un lieu d’une particulière sainteté, l’Islam semblait avoir plus fortement que partout mis son empreinte, Eyoub même a perdu quelque chose de sa beauté. Sans doute, la cour de la mosquée, ombragée d’arbres centenaires et toute pleine du roucoulement des pigeons familiers, demeure charmante, surtout lorsque, le vendredi, à l'heure de la prière, la foule des fidèles l’emplit de couleur

et de bruit, et les faïences qui tapissent le mur extérieur du tombeau du saint gardent toujours leur merveilleux éclat. Sans doute la longue avenue, toute bordée de sépultures anciennes magnifiquement peintes et dorées, conserve toujours sa g-râce maniérée et mélancolique, et du haut cimetière qui s’accroche aux pentes de la colline, la vue est toujours admirable sur les Eaux-Douces d’Europe, sur la Corne d’Or étincelante de lumière, sur Constantinople tout entière. Mais les beaux cyprès qui ombrageaient les tombes semblent lentement dépérir et mourir ; le bois sacré, moins touffu qu’autrefois, a moins de poésie et de mystère : ici aussi, un peu de l’âme du passé s’est envolé.

Il en va de même sur le Bosphore. Ici aussi, pendant la guerre, l'incendie plus d'une fois a accumulé les ruines, et les ycil'is que le feu a épargnés semblent pour la plupart assez délabrés et abandonnés. A Kourou-tchesmé, un dépôt de charbon enlaidit le rivage de ses amoncellements noirâtres.

En face de Thérapia, dans un des plus beaux paysages du détroit, des réservoirs dp la Standard Oil étalent insolemment leur masse disgracieuse.

On a établi à Stenia de vastes ateliers de réparation pour les navires et à Béikos un casino, très moderne, où l;on joue, dit-on, fort gros jeu. Assurément, la féerie du Bosphore n’est point tout entière évanouie ; des vieux murs pittoresques de Roumili-Hissar aux ombrages de Bouyoukdéré, des noirs cyprès de Scutari aux collines de Béikos, la côte d’Europe et la côte d’Asie offrent toujours aux yeux la variété de leurs sites enchanteurs. Mais il semble bien que la vie moderne soit entrain d’industrialiser le Bosphore. On n’y voit plus, comme autrefois — et pas davantage au reste dans la Corne d’Or — glisser sur l’eau étincelante les caïques élégants et fins,

Mosquée de Yéni-Validé.

Cliché Ludwigsohn.

rehaussés de peinture et d’or ; seuls, dans les cales délaissées de quelques palais déserts, quelques-uns, qui lentement se désagrègent, évoquent le souvenir du passé. On en conserve un, magnifiquement incrusté de nacre, d’ivoire et d’or, dans le grand salon d’une maison ancienne de Candili. Elle appartint jadis aux grands vizirs Kupruli, et c’est un joyau de l’art turc du XVIIIe siècle, avec ses lambris de bois et sa coupole peinte, où, entre des bandes de fleurs se détachant sur un fond d’or, des bouquets merveilleux jaillissent de grands vases bleu turquoise. Mais la maison des Kupruli est vouée à la ruine : par les vitres brisées, lèvent, la pluie entrent sans obstacle et détruisent chaque jour un peu davantage les belles peintures des panneaux. Les pilotis qui soutiennent l’habitation sont usés, vermoulus ; au premier coup de vent un peu violent, tout s’en ira dans le Bosphore. Et ce palais destiné à disparaître, — et qu'on ne fait rien pour sauver — ce beau caïque exposé comme une curiosité, et qui jamais plus ne glissera sur l'eau limpide, tout cela symbolise assez mélancoliquement — de même que les Eaux- Douces d’Asie toutes proches et pareillement abandonnées — le changement profond qui transforme le Bosphore et lui ôte un peu de sa beauté.

Ainsi les choses ont changé. Les hommes ont changé de même.

Autrefois, le Grand pont de bois qui, par-dessus la Corne d’Or, joint Péra à Stamboul, était plein, tout le long du jour, d'un mouvement tumultueux et affairé. Toutes les races, toutes les religions, toutes les langues, tous les costumes s’y rencontraient et s’y mêlaient en une cohue bariolée et pittoresque. Des femmes voilées, aux tchartehafs multicolores, traînant derrière elles des enfants aux cheveux teints au henné, se pressaient vers l’embarcadère des bateaux du Bosphore ; des soldats indolents, aux uniformes souvent étrangement rapiécés, passaient en bandes flâneuses ; des derviches en longue robe brune, coiffés du haut bonnet de feutre, croisaient les longues files des hammals portant avec aisance des fardeaux formidables. A travers la foule pressée circulaient lentement les singuliers cortèges des chameaux surchargés de ballots, que guidait allègrement un petit âne tout bruissant de sonnailles ; de beaux cavaliers au costume somptueux faisaient piaffer leurs chevaux sur les planches sonores ; des coupés élégants passaient, escortés d’eunuques bouffis, et parfois laissaient entrevoir un fin visage d’odalisque et, sous le yachmak transparent, deux grands yeqx noirs avivés de khôl. Aux côtés de la chaussée, des marchands ambulants offraient leurs éventaires chargés de fruits, de pâtisseries, de boissons fraîches, de fleurs éclatantes ; des mendiants psalmodiaient leur prière monotone. Et sur cette Cosmopolis d’Orient, le soleil mettait une féerie de couleurs et un flamboiement d’or.

CE QU’EST AUJOURD’HUI CONSTANTINOPLE n

Aujourd’hui, tout le long du jour, le même flot tumultueux, affairé, traverse le Grand pont. Mais la foule qui s’y presse a perdu le pittoresque et l’éclat d’autrefois. Les beaux costumes colorés de jadis ont fait place à une terne monotonie ; et c’est chose presque exceptionnelle si quelque note un peu vigoureuse tranche sur l’aspect assez banal de l’ensemble. Sur les planches du pont élargi, modernisé, se croisent des tramways électriques, toujours surchargés de voyageurs; des autos passent en vitesse; sur les trottoirs, plus larges aussi, que bordent des rampes de fer, les passants cir-

Mosquée de Soliman. Cliché sebah.

culent sagement, sans confusion et sans hâte. Et ce qui reste de l’Orient se confond et se noie dans un ton de grisaille générale, où le soleil s’efforce vainement d’allumer des splendeurs d’apothéose.

Il en va de même au Bazar. C’était là jadis une des grandes curiosités, un des attraits les plus charmants de Stamboul, et quiconque y est venu autrefois a conservé le souvenir amusé des marchandages interminables, au fond des petites boutiques obscures, entre une cigarette et une tasse de café. Déjà le tremblement de terre de 1894, en jetant bas une bonne partie du bazar, avait fait perdre à ses magasins reconstruits beaucoup de leur charme passé. Ils sont aujourd’hui devenus plus modernes encore, et de jour en jour se font plus rares les coins écartés et délicieux où revit toute la grâce de l’Orient. Sans doute il s’en rencontre encore sous les voûtes sombres aux mystérieux dédales : sans doute, au centre du Bazar, subsiste toujours ce Bézestein, qui, selon le mot de Théophile Gautier, était « le

cœur même de l’Islam ». Mais il semble aujourd'hui étrangement délaissé; aux étalages que la poussière envahit, les articles de pacotille tiennent la plus grande place. On sent que l’activité est ailleurs, dans ces grandes boutiques d’aspect presque occidental, où de notables commerçants — dont bien peu sont des Turcs — ■ s’appliquent à copier les manières de Vienne ou de Paris.

Mais une chose surtout, plus imprévue, plus significative, atteste l’évolution profonde qui transforme l’actuelle Constantinople. Tout le monde sait de quels voiles épais la loi et les mœurs de l’Islam enveloppaient la femme musulmane, de quelle surveillance jalouse elles l’entouraient. Sans doute, depuis quelque vingt ans, les voiles s’étaient faits plus légers, moins farouches. Dans les grandes villes, à Constantinople, à Salonique, le yachmak s'était réduit, en bien des cas, lorsque la femme était jolie, aux proportions d’une voilette assez transparente : le tchartchaf était devenu une jaquette ornée d’une pèlerine et suffisamment ajustée pourdessiner la taille, lorsque la taille était élégante. Cependant le mot pittoresque et amusant de Théophile Gautier demeurait toujours vrai, qu’il s'agît des cadines élégantes dont la voiture était escortée d’eunuques, ou des femmes du peuple, plus sévèrement encore attachées aux traditions anciennes : dans toutes ces villes d’Orient, on avait l’impression d’assister « à un bal de l’Opéra perpétuel, avec cette différence que les dominos n’ont pas permission de s’y démasquer ».

Aujourd’hui tout cela est changé. Les feredjés aux couleurs éclatantes, qui jadis, dans les rues ou dans les cimetières, mettaient des taches lumineuses, ont fait place à des costumes de couleur presque uniformément sombre ; et Stamboul y a perdu une de ses parures et de ses grâces. Mais, en revanche, tous les visages, ou presque, sont aujourd’hui librement dévoilés, sans que nul musulman y trouve à redire. Et ce n’est point là du tout, comme d’abord on le pourrait croire, le fait de quelques belles dames, férues d’idées modernes et européennes. Dans les quartiers les plus lointains de Stamboul, dans ceux qui sont restés le plus complètement, le plus farouchement turcs, une femme dont le visage est voilé apparaît maintenant comme une exception. Je me souviens d’être entré, un jour de grande cérémonie religieuse, à la mosquée de Fatih : plusieurs centaines de femmes, pour la plupart de condition moyenne, y étaient rassemblées : à peine une vingtaine d’entre elles conservaient-elles le voile. Et cependant la mosquée s’élève au cœur même de Stamboul ottoman.

Mais ce changement dans le costume n’est que le symbole d’un changement plus profond dans les mœurs et dans l’esprit. Loti, jadis, parlait des « désenchantées ». Il ne s’en rencontre plus guère, je crois, à Constanti-

nople aujourd’hui. Dans les rues de Stamboul, aujourd’hui, fréquemment on aperçoit des jeunes filles turques qui s’en vont, seules, marchant d’un pas vif, une serviette sous le bras, assez semblables d'allure à celles qu’on voit à Paris aux abords de l’Université ; et en effet ces jeunes filles sont des étudiantes de l’Université ottomane de Stamboul. Les femmes fréquentent aujourd'hui à la Faculté des lettres, à la Faculté de droit, à la Faculté des sciences ; seule la Faculté de médecine leur est fer mée encore, mais le Conseil de l’Université ne voit nul obstacle à les y admettre ; d'ores et déjà, elles forment un élément important de la population scolaire, soit qu’elles préparent les examens qui donnent accès à l’enseignement dans les lycées de filles, soit qu’elles poursuivent — c’est le cas de plusieurs — des études désintéressées. Même changement dans les habitudes du monde. Beaucoup de femmes turques ont un salon, où elles reçoivent des hommes; elles dînent en ville, elles se décollètent à l’européenne, faisant parfois cette seule concession au passé de

couvrir leurs cheveux d’un tchartchaf léger, et d’ailleurs fort seyant. Mais elles dansent comme des européennes et se risquent aux danses les plus modernes, au tango ou au shimmy. Et je ne parle pas ici seulement des femmes mariées : on concède aux jeunes filles les mêmes libertés, qui, il y a moins d’un quart de siècle, eussent semblé dans tout l’Islam une scandaleuse et intolérable licence. Rien, je crois, ne prouve mieux qu’un esprit nouveau soufile sur la Turquie. Et cette grave évolution peut être grosse de conséquences : car beaucoup de ces jeunes femmes turques sont intelligentes, cultivées ; elles lisent volontiers les livres d'Oc-

Tour de Galata.

cident, non point seulement ceux, populaires dans tout 1 Islam, de Loti ou de Claude Farrère, mais ceux de Barrés et bien d’autres. Elles exercent, dit-on, une grande influence sur leur entourage. Et s'il est assurément prématuré de croire que cette évolution ait atteint tout le monde ottoman, s’il faut admettre qu’à quelques-unes de ces nouveautés l’esprit qui règne à Angora soit un peu hostile peut-être, cependant ce n’est point chose indifférente qu’elles se rencontrent à Constantinople, et que la condition de la femme turque s’y soit si profondément modifiée.

De la transformation qui s’accomplit dans la Turquie d’aujourd’hui, on pourrait noter bien d’autres signes, en particulier le développement qu’a pris en ces dernières années l’Université ottomane de Stamboul. Elle est installée fort convenablement dans un bel immeuble tout proche delà place du Seraskiérat et qui abrite les trois Facultés de droit, des lettres et des sciences. Seule, la Faculté de médecine est logée de l’autre côté du Bosphore, à Haïdar-pacha, où la relégua, lors de sa fondation, l’humeur inquiète et défiante du sultan Abdul-Hamid : et, si satisfaisante qu’en soit l’installation matérielle, elle se trouve ainsi trop éloignée de la capitale et de ses hôpitaux pour que la fréquentation en soit commode aux étudiants et le travail organisé comme il conviendrait. Mais les trois autres Facultés ont une vie fort active : l’enseignement y est donné par des professeurs dont plusieurs semblent de réelle valeur, et le recteur qui préside aux destinées de l’Université est incontestablement un homme de haut mérite, de volonté forte, d'intelligence ouverte, d’esprit libéral et plein d’initiative. Malgré la guerre d’Anatolie, les étudiants étaient en 1922 assez nombreux, et j’ai noté déjà que parmi eux les femmes tenaient une place assez importante. Très ardente, très patriote, cette jeunesse, il faut bien le dire, se laissait aller parfois, même à l’égard de certains de ses maîtres, à des manifestations un peu tumultueuses et assez déplacées, qui ne laissaient au gouvernement d’autre ressource que de fermer momentanément les portes de l’Université. Il n'en demeure pas moins que ce goût de l’activité intellectuelle, de la recherche scientifique comprise selon un esprit tout moderne sont des choses assez nouvelles, assez différentes des traditions de l’Islam d’autrefois. Et 1 on pourrait ailleurs encore, et plus haut, trouver la marque de cet esprit nouveau, par exemple chez le khalife Abdul-Medjid lui-même, qui est peintre et musicien et grand ami des livres, comme le prouvait amplement sa belle bibliothèque au palais de Dolma-Bagtché. Et sans doute il faut se garder de tirer de ces faits des conclusions trop générales, et bien se dire qu’il ne s’agit ici que d’une élite, assez peu nombreuse encore et assez différente de la masse que constituent les Turcs de culture traditionnelle et d'esprit moyen. Mais ce n’est point chose indifférente qu’il existe une telle

élite et que, à Constantinople du moins, la jeunesse — qui fera l’avenir — semble entrer dans ces voies nouvelles.

Ce sontlà, bons ou mauvais, de grands chang-ements, qui ont fort altéré, matériellement et moralement, la figure de la capitale turque. Pourtant il ne faudrait point croire qu elle soit, par cette évolution, devenue une ville quelconque, banale et moderne. Stamboul, heureusement pour nous, n’a point perdu son charme, et les incomparables monuments qu’il garde de son passé en font toujours une des plus belles, une des plus émouvantes cités qu’il y ait en Orient et au monde.

Vue de l’arsenal et de la Corne d’Or. Cliché Ludwigsoim.

Le cadre d’abord est demeuré le même : et ce cadre est merveilleux. Quand, à l’heure où le soleil se couche, on monte sur la tour de Galata pour regarder Stamboul, peu de spectacles sont d’une plus intense beauté. Sur la pointe du Sérail, dernier promontoire de l’Europe, parmi la verdure sombre des platanes et des cyprès, l’antique palais des sultans ottomans montre ses coupoles argentées et ses kiosques aux claires faïences, ville blanche qui semble dormir dans le mystère et le silence des jardins. Puis c’est Sainte-Irène, et Sainte-Sophie dressant son dôme byzantin dans le ciel ; c’est Sultan Achmet, avec l’élégance de ses sveltes minarets, et le grand bazar avec ses coupoles; et c'est, au delà de la Corne d’Or éblouissante de lumière, la ville tout entière, couronnée de coupoles et détours, hérissée de minarets qui montent dans le ciel comme des fers de lance, la ville, mer mouvante ondulant au sommet des collines, par-dessus laquelle le vieil aqueduc de Valens tend, comme un pont gigantesque, ses hautes arches

inébranlées. A mesure que le soir tombe, le spectacle se fait plus émouvant et plus beau. Déjà le fond de la Corne d’Or se couvre de brumes légères, déjà les premiers plans de Stamboul s’enveloppent de vapeurs mauves. Seule, au sommet des collines, sur le ciel pâle et clair, qui, derrière la mosquée de Fatih, se nuance de teintes orangées, la ligne ondulée et capricieuse des monuments se dessine nette et ferme et, depuis la mosquée de Nouri- Osmanié jusqu’à celle de Selim, ils semblent, sur le ciel du couchant, se confondre en un édifice unique, en quelque palais de féerie ou de rêve, irréel et charmant, prêt à s’évanouir dans la lumière mourante du soir. Et

Les Eaux-douces d’Asie. cliché Lodwigsohn.

par-dessus la ville, par-dessus le Bosphore et la mer couverte de navires, ce sont les vastes horizons de la côte d’Asie, Scutari et les ombrages de son grand cimetière, et la pointe de Fanaraki, où se détache sur le ciel une ligne fine d’arbres clairs, et les îles des Princes, et, plus loin, les montagnes neigeuses deBithynie. A mesure que la nuit descend, les couleurs s’estompent et s’effacent; et pendant que la Corne d’Or s’allume aux derniers reflets du soleil, déjà, à la pointe du Sérail, les flots de Marmara s’argentent aux premiers rayons de la lune nouvelle.

Il faut revenir ici pendant les nuits du Ramadan, lorsque tout Stamboul étincelle de feux, que tous les minarets s’environnent de couronnes de lumière, et qu’entre eux des versets du Coran semblent s’inscrire sur le ciel en lettres de flammes. Des hauteurs de Péra, Stamboul apparaît alors, dans la pénombre lumineuse qui l’enveloppe, plus étendu encore, plus féerique et plus mystérieux ; et sans peine l’esprit remonte au temps où, dans ce cadre incomparable, le plus beau peut-être qu'il y ait au monde, vivait

la Turquie pittoresque, somptueuse et charmante des grands sultans d’autrefois.

De cette Constantinople de jadis il subsiste encore, pour qui les veut chercher, bien des coins intacts et délicieux. Sur les pentes qui, de l’extrémité de l’Atméidan, descendent vers la petite Sainte-Sophie et vers la mer, s’étage un quartier ancien qui semble n’avoir pas changé depuis des siècles. De vieilles maisons de bois aux fenêtres garnies de moucharabiés bordent les

rues escarpées, aux pavés disjoints et raboteux ; des enfants turcs jouent

Une rue turque d’autrefois. cache Berggren.

sur le pas des portes, des troupes de chèvres, un ruban bleu au cou, vaguent dans les espaces abandonnés, que traversent de nouveau, comme autrefois, des bandes de chiens errants lancés au galop parmi les décombres. Là où s’étendait naguère l’atrium de l’église, une cour carrée, d’aspect tout oriental, s’entoure sur trois côtés de pauvres maisons, de boutiques obscures, où s’accrochent des treilles; au milieu, de grands arbres centenaires, figuiers, peupliers, grenadiers, encadrent le bassin d’une fontaine ; un petit cimetière, près de l’entrée, s’abrite dans l’ombre de la coupole. Sous les portiques de la mosquée, des hodjas en turban vert passent lentement. Et, dans la grande paix des choses, ce quartier, que le temps semble avoir oublié, est pittoresque et vieillot à souhait.

Il s’en trouve d’autres, non moins exquis, aux abords de la mosquée de Soliman ou de celle de Mahomet II. Autour de ces sanctuaires d’Islam,

s’est édifiée toute une petite ville pieuse, hospitalière et bienfaisante. On y rencontre des écoles et des bibliothèques, des habitations pour les imans, des hôtelleries pour les voyageurs, des cuisines pour 'les pauvres; on y a installé récemment cet admirable musée de l’Evkaf, dont il sera parlé plus loin. De la grande esplanade plantée d’arbres gigantesques, qui borde le côté sud de la mosquée, des rues étroites, aux maisons de bois sévèrement closes, s’en vont jusqu’à la Shah Zadé qui, de l’autre côté de l’aqueduc de Valens, fait pendant à la Suléimanié. A deux pas des régions que l’incendie a dévastés, un quartier subsiste, très turc, paisible et charmant. Et la place qui précède la Shah Zadé n’est guère moins délicieuse. Aux côtés de la mosquée, au fond d’un jardin fleuri, s’élève le turbé — un des monuments les plus exquis de l’art ottoman du XVI0 siècle — où dorment deux fils de Soliman mis à mort par ordre de Roxelane ; de l’autre côté de la place, des bains alignent la suite de leurs coupoles ; vers la mosquée de Fatih, dont les hauts bâtiments couronnent la colline, l’aqueduc de Valens allonge la succession de ses arcades ; des enfants turcs jouant au foot-ball mettent dans le décor l’animation de leur course et de leurs cris. Ici non plus, aucune note trop moderne n’altère l’aspect des choses, et l’on oublie la belle rue neuve, très moderne, très banale, où, de l’autre côté de la mosquée, passe le tramway qui va du Séraskierat à la porte d’Andrinople.

Et pareillement, à chaque pas que l’on fait dans Stamboul, s’évoquent en des monuments admirables les souvenirs du double passé de la ville, du passé byzantin et du passé ottoman. Il importe peu que les Turcs aujourd’hui regardent avec quelque défaveur tout ce qui rappelle Byzance disparue, et que les Grecs inversement voient avec complaisance, dans ces édifices, les titres qui justifient leurs revendications sur Constantinople II y a quelque puérilité, de part et d’autre, à mettre des œuvres d’art au service d’ambitions politiques. Il est incontestable que pendant onze siècles — exactement de 330 à 1453 — Constantinople a été une capitale chrétienne, une des plus riches, des plus belles, des plus florissantes cités du monde civilisé d’autrefois. Il est certain que, depuis le jour où Mahomet II la conquit, elle est une capitale ottomane, et que celle-là aussi fut, sous les grands sultans d’autrefois, singulièrement prospère, magnifique et pittoresque. De l’une et de l’autre, dans l’actuelle Constantinople, se rencontrent à chaque pas les monuments et les souvenirs; et c’est ce qui fait l’intérêt incomparable delà grande cité du Bosphore, d’y rechercher successivement ce qui reste de Byzance disparue, ce qui subsiste de Constantinople ottomane.

La Grande Muraille : enceinte de Théodose II. Cliché sebah.

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