‹ ConstantinopleChapitre 5 sur 18 · LE PALAIS. — L’HIPPODROME · texte numérisé non relu

LE PALAIS. — L’HIPPODROME

Lorsque, le 1 1 mai 330, l’empereur Constantin inaugura solennellement la capitale nouvelle qu’il venait de fonder aux rivages du Bosphore - — et que, de son nom, on appela Constantinople — depuis longtemps une cité prospère s’élevait en ce site incomparable. Assise au point où l’Europe et l’Asie se rencontrent, commandant les détroits qui unissent la mer Noire à la Méditerranée, ajoutant aux avantages de cette situation géographique la possession de l’admirable port naturel que forme la Corne d’Or, Byzance, fondée par les Mégariens au milieu du VIIe siècle avant J ésus-Christ, réunissait tout ce qu’il fallait pour devenir un des grands marchés du monde oriental. Mêlée, au Ve et au iv° siècle, à tous les grands événements de l’histoire grecque, intermédiaire du commerce du blé entre la mer Noire et Athènes, la ville s’enrichit magnifiquement, et elle vécut ainsi, puissante et prospère, jusqu’au jour où, en 196 de l’ère chrétienne, Septime-Sévère, pour la punir d’avoir soutenu la cause de son rival Pescennius Niger, la détruisit de fond

en comble. De la cité ruinée, Constantin fit une très grande ville. Il en étendit l’enceinte, il la couvrit de constructions magnifiques, ii dépouilla pour l’embellir les plus illustres sanctuaires du paganisme de leurs chefsd’œuvre les plus fameux, il voulut qu’en toutes choses elle fût la rivale et l’égale de Rome. Bâtie comme l’ancienne capitale de l’empire sur sept collines, partagée comme elle en quatorze régions, elle eut, comme elle, son Capitole, édifié à l’endroit où s’élève aujourd’hui le Séraskiérat, et son Sénat, qui fut construit sur la grande place de l’Augustéon, tout près de Sainte- Sophie ; en face de l’ancienne Rome, elle fut « la nouvelle Rome » et, aussi longtemps que dura l’empire, les Byzantins, fièrement, continuèrent à s’appeler officiellement « les Romains » ('Puaaïoi).

Pendant onze siècles la ville fondée par Constantin a été, par sa richesse, par sa magnificence, par ses goûts intellectuels, un foyer prodigieux de culture et d’art. Alors que les grandes capitales de l’Europe moderne n’étaient pour la plupart que de médiocres et tristes villages, elle a été la reine des élégances et, comme on l’a dit ingénieusement, « le Paris du moyen âge ». Elle a été, pour tout le monde oriental, « la ville » par excellence, d’où la civilisâtion s’est répandue chez tous les peuples qui habitent aujourd’hui la péninsule balkanique, et au delà même, en Roumanie, en Hongrie, en Russie. L’Occident, qui a pareillement subi son influence, a rêvé d’elle comme d’une cité merveilleuse, entrevue dans un flamboiement d’or; et ceux qui l’ont visitée l’ont trouvée plus riche encore et plus belle que sa renommée. « Il n’y a point, à l’exception de Bagdad, écrit un voyageur du XIIe siècle, de ville qui lui soit comparable dans tout l’univers. » On disait, rapporte un autre, « que les deux tiers de l’avoir du monde étaient en Constantinople, et la tierce était éparse par le monde ». Et on a bien des fois cité le passage célèbre de Villehardouin, où le vieux chroniqueur déclare « qu’on ne pouvait croire que si riche ville pût être dans tout le monde » et proclame la prestigieuse beauté de la cité « qui de toutes les autres était souveraine ».

Aujourd’hui encore, ce passé glorieux met autour d’elle comme une auréole. A son nom s’associent invinciblement quelques-uns des plus grandsnoms de l’histoire, depuis Constantin et Théodose, depuis Justinien et Théodora jusqu’aux Comnènes et aux Paléologues, depuis les compagnons de Godefroy de Bouillon jusqu’aux barons de la quatrième croisade, qui, dans Constantinople prise, installèrent en 1204 un empereur latin. Autour de ses monuments flottent les souvenirs d’une magnifique histoire, où, durant de longs siècles, Byzance apparaît comme le champion de la chrétienté contre l’Islam, comme le représentant de la civilisation en face de toutes les barbaries. Bien des fois, sans doute, sous la lourde tâche, elle a semblé faiblir

CE QUI RESTE DE BYZANCE DISPARUE

marque encore la place, par la place du Tauros, l’actuelle place du Séraskiérat, par d’autres places encore telles que celle du Bous (Ak-Sérai) ou le forum d’Arcadius (Avret-tach), s’en (allait, en longeant le monastère de Stoudion, jusqu’aux murs et à la Porte d’Or, qu’on voit aujourd’hui encore emmurée dans 1 enceinte du Château des Sept-Tours. Sur cette voie triomphale, par où les empereurs faisaient dans la capitale leurs entrées solennelles, d’autres rues s’embranchaient : au Philadelphion, non loin de la mosquée de Shah Zadé, celle qui montait vers les Saints-Apôtres, là où se dresse aujourd’hui la mosquée de Fatih, et vers la porte d’Andrinople ; au

La Grande Muraille et le château des Sept-Tours. duché Berggren.

Bous, celle qui menait à la porte de Saint-Romain (Top-Kapou) ; plus loin, celle qui allait vers Saint-Mocius et vers la porte de Sélymbrie. Sur toutes ces places s’élevaient des édifices magnifiques, aux façades décorées de marbre, de plaques de métaux précieux et de mosaïques ; devant eux, sous les portiques, s’alignaient les chefs-d’œuvre de l’art antique; de hautes colonnes les dominaient, servant de piédestal à des effigies impériales, et dont le fût portait parfois — c’était le cas de la colonne de Théodose et de celle d’Arcadius — - des bas-reliefs enroulés en spirale qui, comme sur la colonne Trajane, racontaient les victoires et les gloires du règne. Le long des rues, des galeries s’étendaient, assez semblables à celles qu’on voit dans certaines villes italiennes ou encore dans notre rue de Rivoli ; là aussi des statues innombrables se dressaient « pour l’ornement de la cité » et contribuaient à faire de Constantinople, toute pleine des merveilles de la Grèce, le plus admirable des musées.

Dans les rues, tout le long du jour, se pressait une foule bigarrée et cosmopolite. Constantinople était une grande ville industrielle et commerciale. Dans le quartier compris entre la place de l’Augustéon et celle du Tauros, et dont aujourd’hui encore le Grand Bazar couvre une partie, c’était un incessant mouvement d’affaires. Aux parfumeurs, dont les étalages répandaient devant l’entrée du palais leurs senteurs délicieuses, succédaient tout le long de la Mésè les tables des orfèvres travaillant et vendant en plein vent, et les boutiques des boulangers, et celles des peaussiers, et celles des marchands de cire ; plus loin c’était la « maison des lampes », assez analogue au Bézestein actuel, et le marché aux esclaves, et « le long portique », où étaient installés les négociants en soieries, et les représentants de toutes ces industries de luxe dont les produits donnaient à Byzance, dans le monde entier, un prestige sans égal. Ailleurs, c’était le marché aux porcs, et celui aux moutons, et celui aux chevaux; sur les quais de la Corne d’Or, les marchands de marée vendaient le poisson frais ; et partout, sur les places et dans les carrefours, les épiciers débitaient, comme aujourd'hui encore, la viande, la farine, le fromage, le miel, le beurre, l’huile, les légumes, et les changeurs installaient leurs tables couvertes de pièces d’argent et d’or. Sur le port, et dans les quartiers qui leur étaient spécialement assignés, se pressaient des gens de toute race, de toute langue, de toute religion, Syriens et Arabes, Asiatiques du Pont et de Trébizonde, Arméniens, Russes, Bulgares, Amalfitains, Vénitiens et Pisans. Et c’était, comme tout récemment encore sur le Grand' pont de Stamboul, une prodigieuse variété de types, de costumes, de conditions et de dialectes. Les Asiatiques au nez busqué, aux yeux en amande sous des sourcils épais, à la barbe pointue, aux longs cheveux noirs tombant sur les épaules, croisaient les Bulgares à la tête rasée,

à la tunique sale ceinte d’une chaîne de fer, les Russes vêtus de fourrures,

à la longue moustache blonde, les Khazars, les Petchenègues, tout éblouis de la splendeur de la ville. Les aventuriers Scandinaves ou arméniens qui cherchaient fortune dans la grande cité coudoyaient les musulmans enturbannés de Bagdad ou de Syrie et les négociants des villes commerçantes d’Italie. Des marchands ambulants emplissaient la rue de leurs mille cris de métiers : des femmes passaient à pied ou en litière, élégantes, parées et fardées, et généralement aussi sévèrement voilées que les femmes musulmanes ; des soldats aux uniformes éclatants, ceux surtout des « hétairies » barbares, ou bien les Varègues de la garde, « hauts comme des palmiers », frappaient les yeux par leur belle prestance. De pompeux cortèges traversaient la ville, soit que, par les rues tendues de tapisseries, étincelantes de lumières, jonchées de fleurs, l’empereur célébrât en un triomphe éclatant les victoires remportées sur les barbares, soit qu’en grand appareil il se rendît,

CE QUI RESTE DE BYZANCE DISPARUE

en une solennelle et magnifique procession, dans un des grands sanctuaires de la cité. D un bout à l’autre de l’année, Constantinople était pleine de pompes, de fêtes, de réceptions, de curiosités et d’amusements, et nulle part peut-être la rue n’offrait un spectacle plus animé et plus pittoresque.

Mais Byzance n’était pas seulement une ville aux constructions magnifiques, à la prodigieuse activité industrielle et commerciale. A côté des quartiers riches, à côté des beaux palais de l’aristocratie, on trouvait des rues couvertes de voûtes sombres, des rues puantes et sales, pleines de fon-

La Grande Muraille : enceinte des Comnènes. Cliché Bergen.

drières que la pluie transformait en marécages, des rues mal éclairées et peu sûres pendant la nuit, abandonnées qu’elles étaient aux voleurs et aux chiens errants, qui dès ce temps lointain pullulaient à Constantinople. C’était une vraie ville d’Orient, dans les bas-fonds de laquelle grouillait une population pauvre et misérable, que sa misère induisait à toutes les tentations. On y trouvait, dit un Français du XIIe siècle, « presque autant de voleurs que de pauvres » ; et si Constantinople était, selon le même écrivain, « supérieure à toutes les autres villes en richesse, elle leur était supérieure en vices aussi », et elle apparaissait aux gens d’Occident assez inquiétante, perfide et corrompue, « redoutant tous les hommes à cause de ses richesses, et redoutable à tous pour ses artifices et ses infidélités ».

Enfin, et comme dans toute ville d Orient, à côté des rues encombrées

de foule, il y avait à Constantinople des quartiers paisibles, couverts de jardins, où, loin du bruit et du monde, s’élevaient de nombreux monastères» Toute la région comprise entre l’ancienne enceinte de Constantin et le mur de Théodose était, au Xe siècle, encore assez peu habitée; de grandes citernes à ciel ouvert, telles que celle dontTcnoukour-bostan marque encore la place, y étendaient le miroir de leurs eaux tranquilles ; la vallée du Lycos y formait une oasis de verdure ; et sur les pentes escarpées de la cinquième colline, le Petrion était une petite cité monastique solitaire et calme. Le quartier des Blachernes, au fond de la Corne d’Or, était à peu près désert, et seul, son sanctuaire fameux de la Vierge y attirait les fidèles. Toute cette région de Byzance ne devait se peupler que plus tard, lorsque, au XIIe siècle, les empereurs de la famille des Comnènes abandonnèrent le Grand Palais et les rivages de la Marmara pour transporter leur résidence aux Blachernes, au fond de la Corne d’Or et tout près de la Grande muraille. A la suite du prince, les hauts fonctionnaires, les grands seigneurs de l’aristocratie byzantine édifièrent leurs palais dans ce quartier nouveau ; les souverains et leurs familiers y firent construire de belles églises, le Pantocrator, le Pantepopte, la Pammakaristos, et celle du Christ de Chora, qui subsistent, à peine transformées, dans les mosquées de Zeirek-djami, d’Eski-imaret, de Fetijé-djami et de Kahrié. Mais, au Xe siècle, le centre de la vie et de l’activité était ailleurs.

Dans la grande ville mondaine, cosmopolite et pittoresque qu’était Constantinople byzantine, ' bien d’autres traits caractéristiques seraient à signaler. Capitale d’un empire chrétien, elle était toute pleine d’églises, de reliques, de couvents, et la vie religieuse y était singulièrement active et puissante. Il y avait à Constantinople, dit un voyageur du XIIe siècle, « autant d’églises qu’il y a de jours dans l’année » et, parmi elles, Sainte-Sophie et les Saints- Apôtres bâtis par Justinien, ou la Nouvelle-Eglise basilique, édifiée par Basile Ier à la fin du IXe siècle, étaient des chefs-d’œuvre de l’architecture byzantine. Les couvents n’étaient pas moins nombreux. La foi ardente, souvent superstitieuse, des Byzantins se plaisait à multiplier ces fondations pieuses, auxquelles souvent des hôpitaux étaient joints. Dans la vie morale des Byzantins, les moines tenaient grande place, et pour ces hommes, dont les prières rachetaient les péchés de l’humanité et assuraient le salut de l’empire, tous avaient une particulière vénération.

Résidence de l’empereur et capitale de la monarchie, Constantinople était aussi une grande cité politique. Plus d’une fois, au cours du moyen âge, au VIe siècle, au x°, au xn° encore, elle a été le lieu où aboutissaient toutes les grandes affaires du monde civilisé, où s’entre-croisaient les fils de toutes les grandes négociations diplomatiques. Le luxe du palais, le fastueux cérémo-

CE QUI RESTE DE BYZANCE DISPARUE

niai dont s’entourait la vie impériale, l’élégance et la splendeur d’une cour magnifique entre toutes, donnaient par ailleurs à la cité une grâce et une beauté incomparables. Sans doute, dans ce Palais Sacré, où tout dépendait de la faveur du maître, l’intrigue tenait grande place ; dans l’entourage de cet empereur oisif et tout-puissant, autour duquel les femmes et les eunuques jouaient un rôle si important, la moralité était faible et les caractères souvent médiocres.

Dans les casernes de la garde comme dans les appartements du gynécée, s’agitaient bien des ambitions, se préparaient bien des complots. Peu de capitales ont vu plus de séditions populaires , plus de soulèvements militaires , plus de révolutions, que n’en a vus Byzance pendant les onze siècles de son existence : et on a pu dire justement que l’autorité impériale y était un pouvoir absolu tempéré par l’assassinat.

' Constantinople était enfin une grande cité intellectuelle. Son Université, fondée par Théodose II au milieu du Ve siècle, reconstituée au courant du ix° et

magnifiquement dotée par les empereurs, attirait les étudiants du monde entier aux leçons où Psellos et Jean Italos exposaient la doctrine de Platon, où Eustathe de Thessalonique commentait Homère et Pindare, où les grands professeurs de l’époque des Paléologues préludaient à la renaissance de l’humanisme. A ce grand mouvement intellectuel, tout pénétré encore de l’esprit de la Grèce antique, correspondait un développement non moins actif de la vie artistique. Par les chefs-d’œuvre qui marquent au VIe siècle son premier âge d’or, par ceux qui, au Xe et au XIe illustrent ce

Plan du Palais des Blachernes.

qu’on a nommé son second âge d’or, par la renaissance enfin qui à l’empire mourant des Paléologues a donné, au XIVe et au XVe siècle, un éclat inattendu, l’art byzantin tient dans l’histoire une place éminente, et Constantinople en a été, par la beauté des modèles qu’elle offrait, par la splendeur de ses édifices, par le luxe précieux et raffiné de ses industries, par le grand élan que donnaient à l’art des princes magnifiques et riches, un des centres les plus admirables. Par elle surtout, l’art byzantin a exercé en Orient comme en Occident une influence puissante. C'est de Constantinople que venaient les belles étoffes de soie, teintes de pourpre et historiées de broderies, les portes de bronze niellées d’argent, les orfèvreries précieuses et les émaux éclatants ; c’est à Constantinople qu’on cherchait des modèles pour construire des églises somptueuses, et c’est de là qu’on appelait les mosaïstes chargés de les décorer. Et par là encore Byzance apparaissait comme la cité reine, dont le monde entier admirait et enviait les trésors.

Et Constantinople était encore une grande ville de plaisir. Ceux-là même qui ignorent tout de Byzance savent la place qu’y tenaient les jeux du cirque, ces jeux sans lesquels, comme l’écrit un grave historien du VIe siècle, « la vie eût été proprement sans joie ». Bien d’autres spectacles s’y rencontraient pour amuser cette plèbe de la capitale, oisive et tumultueuse et si passionnément éprise de fêtes, de pompes et de cérémonies. Ce n’était pas une petite affaire de nourrir et de divertir cette population énorme — on compte que Constantinople, entre le Xe et le XIIe siècle, avait bien près d’un million d’habitants — qui, toujours agitée et frondeuse, passait si aisément des applaudissements à l’injure et de l’enthousiasme à l’émeute ou à la révolu^tion. Et le préfet de la ville avait quelque peine à maintenir l’ordre dans la grande cité.

De cette Byzance disparue, qui se vantait de posséder à elle seule sept merveilles — autant que le monde antique tout entier en avait connues — et qui, selon le mot d’un poète du Xe siècle, « s’en parait comme d’autant d’étoiles », que reste-t-il aujourd’hui?

Depuis la mer de Marmara jusqu’au fond de la Corne d’Or, sur une longueur de près de sept kilomètres, s’étend aujourd’hui encore la grande muraille qui défendait Constantinople du côté de la terre. Bâtie vers le milieu du Ve siècle par ordre de Théodose II, et depuis lors, comme l’attestent les inscriptions dont elle est couverte, sans cesse restaurée, remaniée, complétée, elle est, aussi bien par ses ingénieuses et savantes dispositions que par les souvenirs d’histoire qu’elle évoque, un des monuments les plus imposants de Constantinople et un des plus émouvants.

Une triple série de défenses constituait ce chef-d’œuvre de l’architecture

CE QUI RESTE DE BYZANCE DISPARUE

militaire byzantine. Un mur intérieur, construit en pierres de taille coupées de rangs de briques, épais de 4 à 5 mètres, haut de 11, formait une première ligne, que renforçaient 96 tours espacées de 50 en 50 mètres et hautes de 20 mètres. En avant de ce rempart, et séparé de lui par un large glacis de 17 mètres, un mur extérieur, haut de 8m,5o, épais de 2, était flanqué de tours plus petites, disposées de façon à correspondre au milieu de la courtine supérieure et à couvrir l’espace laissé vide entre les tours de celle-ci. Enfin, en avant d’un autre glacis, un fossé, large de 15 à 20 mètres, se creu-

La Tour de marbre. Cliché sebati.

sait entre une escarpe haute de 7 mètres et une contrescarpe de maçonnerie. Et ces trois lignes de remparts étagés les uns au-dessus des autres composaient un ensemble vraiment imprenable.

L’enceinte de Théodose, que complétait, du côté de la mer et de la Corne d’Or, un mur unique, aujourd’hui en grande partie détruit, se conserve assez intacte depuis la mer de Marmara jusqu’à la hauteur où s’élève Tekfour-Séraï. A partir de ce point, la muraille présente un aspect tout différent. Lorsque, au VIIe siècle, on voulut comprendre dans la ville le riche faubourg des Blachernes et son sanctuaire fameux, Héraclius substitua au rempart théodosien un tracé et des ouvrages nouveaux, que renforcèrent après lui Léon V l’Arménien et Michel II, et plus tard Manuel Comnène. Ce fut un mur unique, qu’aucun fossé ne borda, mais dont les hautes èt

massives courtines furent flanquées d’une sérié de vingt tours formidables. Peu d’endroits de la Grande muraille sont d’une plus impressionnante beauté. Sur une long'ueur d’un kilomètre environ, les tours rondes ou pentagonales se dessinent, robustes et pittoresques, sur la pente qui monte de la Corne d’Or. A la façade de quelques-unes d’entre elles des balcons s’accrochent, ouverts sur la campagne : au rempart, en effet, s’adossait le palais impérial des Blachernes, et l’on voit encore, à 1 endroit qu’on appelle les cinq tours (Pentapyrgion), la cour verdoyante, dominée par une double ligne de remparts, par où la double porte des Blachernes donnait accès au quartier impérial. L’endroit, dont un vieux cimetière turc ombragé d’arbres touffus occupe la plus grande partie, est étrangement émouvant : vers la campagne, le mur de Léon l’Arménien dessine ses créneaux sur le ciel : vers la ville, des tours pentagonales, où se lit le nom de Michel II, flanquent la courtine et gardent la porte intérieure. Du haut du rempart extérieur la vue s’étend sur l’ancien parc impérial du Philopation, sur les minarets d’Eyoub et les sombres cyprès de son grand cimetière, sur le fond de la Corne d’Or, « l’étang d’argent », comme le nommaient les Byzantins, sur tout ce vaste horizon que contemplèrent jadis tant de fois tant d’yeux fermés aujourd'hui pour jamais. C’est au pied de ces murailles que campèrent les Latins de Godefroy de Bouillon et les Turcs de Mahomet II, et du haut de ces remparts ou de ces balcons, de la tour d’Isaac ou de la tour d’Anémas, plus d’un empereur, Comnène ou Paléologue, a regardé, non sans émotion, le péril qui menaçait la capitale et s’est demandé, non sans inquiétude, si les derniers jours étaient venus pour la cité « gardée de Dieu ».

Peu de choses au monde sont, je crois, plus belles que cette longue ligne de remparts formidables qui s’en va à perte de vue, descendant la pente des vallées, escaladant les collines ; peu de spectacles sont d’une grandeur comparable à celui qu’offrent ces murailles, ces tours crénelées, dorées par les siècles, se détachant sur le ciel bleu. La Grande muraille est aujourd’hui encore telle, ou à peu près, que la laissa l’assaut de 1453. Aujourd’hui encore, on voit les brèches que fit le canon ottoman aux points où la résistance fut la plus tenace, les hautes tours à demi écroulées et les bastions restés intacts. Jadis, sur tout cet admirable amas de ruines, était répandue une végétation vigoureuse de lierre, de vigne sauvage, d’arbres de Judée qui mettaient sur les remparts de lumineuses taches violettes — comme si la nature avait voulu masquer et voiler les blessures de la pierre. De grands arbres se dressaient, comme des étendards, au sommet des tours. On a élagué, à bonne intention sans doute, une grande partie de cette végétation dont les racines disjoignaient les pierres. Mais le mur nu en apparaît plus branlant et plus délabré.

CE QUI RESTE DE BYZANCE DISPARUE

Au pied de la muraille, une vieille route, dallée de pierres énormes, s’en va, pendant près de deux lieues, entre le rempart en ruines et les grands cimetières qui le bordent. Peu de promenades assurément sont plus mélancoliques et plus belles. Il est à peine besoin de rappeler — tant le souvenir en est présent à tous — les pages admirables que ces cimetières d'Islam ont inspirées à l’auteur d ' A^iyadé ou à l’auteur de L'homme qui assassina. Mais il faut dire tout ce que, à chaque pas, ce paysag'e évoque d’histoire tragique ou glorieuse. Ici, au bord du rivage de Marmara, c’est la belle tour

Tekfour-Séraï : façade. cliché Bersgren.

de marbre, dont l’inscription évoque le nom du grand empereur Basile II. Plus loin, c’est la porte triomphale, la Porte d’Or, par où les empereurs victorieux rentraient dans Constantinople, Basile Ier après avoir battu les Arabes, Tzimitzès après avoir vaincu les Russes, Basile II après avoir écrasé les Bulgares, Michel Paléologue après avoir repris Constantinople sur les Latins. Ici, c’est un reste du palais impérial des Blachernes, le joli pavillon qui semble dater du XIe ou du XIIe siècle et qu’on nomme Tekfour- Sérai. Sa façade a deux étages, joliment égayée par la combinaison des briques et des marbres de couleur, montre une élégante application de la polychromie à la décoration extérieure des édifices, et du balcon suspendu à la muraille extérieure la vue est charmante sur la triple ligne fuyante de l’enceinte théodosienne. Ailleurs, ce sont d’autres souvenirs qui rappellent le passage des croisés ou les épisodes du grand siège, et c’est surtout l’endroit le plus tragique sans doute de cette promenade le long des murs, la

porte de Saint-Romain, où, sur la brèche encore visible, tomba, le 29 mai 1453, l’épée à la main, le dernier des empereurs byzantins.

Plus imposante qu’ Aigues- Mortes et que Carcassonne, plus poétique qu Avignon, plus grandiose que Rome, la vieille muraille de Théodose II est une des merveilles de Constantinople. Et c’est vraiment chose incroyable

Tekfour-Séraï : intérieur. Cliché Sebah.

qu’on ait pu songer parfois à la démolir sur une partie de sa longueur — comme si Stamboul manquait d’espace pour s’agrandir — et c’est chose lamentable aussi qu’on en laisse trop négligemment enlever, en bien des endroits, les pierres — comme si une muraille byzantine ne méritait qu’indifférence de la part des Ottomans.

Des dix portes qui s’ouvraient dans la Grande muraille, la plus intéressante est la Porte d’Or, engagée aujourd’hui dans le mur extérieur du Château des Sept Tours, et qui donnait accès à la grande rue de Mésè. Aux côtés de l’arc triomphal, bâti à la fin du IVe siècle, en dehors de la ville,

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en l’honneur de Théodose le Grand, Théodose II fit construire, quand on édifia l’enceinte nouvelle, deux lourds pylônes tout en marbre de Proconnèse, dont la masse puissante encadre encore les baies à demi murées de l’arc. En avant, sur le mur extérieur, des propylées s’élevèrent : le centre en était formé par une grande arcade flanquée de deux colonnes de marbre vert, et à droite et à gauche, un mur s’étendait, partagé en deux étages de compartiments rectangulaires, où, selon la mode alexandrine, étaient placés des bas-reliefs antiques et des incrustations de marbre. Des statues couronnaient cette façade, dont l’éclat devait être merveilleux. Aujourd’hui tout ce magnifique décor a disparu ; le pont qui, par-dessus le fossé, menait aux

La Porte d’Or. .<* ciiché Sobai., |

propylées, s’est écroulé ; la porte est murée, parce que par là, dit la croyance populaire, doit entrer le vainqueur qui enlèvera Constantinople aux Turcs. Mais l’ensemble n’en reste pas moins imposant, et sur le pilier à gauche de l’entrée, l’acclamation triomphale : « Longue vie aux empereurs », qui y est inscrite, semble l’écho de celles qui saluèrent ici autrefois tant de cortèges impériaux, tant de retours triomphants.

Pour assurer à la capitale l’alimentation d’eau potable qui lui était nécessaire, l’empereur Valens, vers le milieu du IVe siècle, avait fait construire l’aqueduc, dont un tronçon, long de 625 mètres, subsiste encore audessus de la vallée profonde qui sépare la mosquée de Mahomet II de celle de Shah-Zadé. Jadis le double étage de ses hautes arcades se voyait assez incomplètement entre la masse des maisons turques qui l’enserraient étroitement. L’incendie qui a dévasté toute cette région a dégagé la construction, et elle fait aujourd’hui fort imposante figure, dominant de ses 23 mètres de hauteur les espaces déserts qui l’avoisinent. Mais de l’étroit sentier qui en occupe la partie supérieure, on ne peut plus, comme autrefois, jeter dans

l’intérieur des maisons turques adossées jadis à l'aqueduc des regards indiscrets et amusés. Et si la vue demeure admirable sur la vaste étendue de la ville, le pittoresque, il faut l’avouer, y a perdu un peu.

A côté de l’aqueduc, on aménagea de bonne heure, à Constantinople, de grands réservoirs à ciel ouvert, construits à l’imitation des citernes syriennes. Plusieurs subsistent encore, transformées aujourd’hui en jardins, dont le plus grand, la citerne de Saint-Mocius (Tchoukour-bostan au quartier d’Exi-Marmara) a une surface de près de 25000 mètres carrés. Mais bientôt

Aqueduc de Valens. Cliché z H.

le manque d’espace dans la grande capitale surpeuplée amena l’établissement de citernes souterraines, sur le modèle de ce qui se faisait à Alexandrie. Tout le sous-sol de Constantinople est plein de ces constructions, dont les plus anciennes, celles du Ve siècle, n’eurent d’ordinaire qu'un étage. Les architectes de Justinien apportèrent dans la construction une hardiesse plus grande. Les magnifiques réservoirs de Jérébatan-Séraï (citerne du portique royal) et de Bin-bir-direk (citerne de la basilique d’Illos) eurent des proportions colossales, 10300 mètres carrés de superficie pour le premier, 3 500 pour le second. Et si Jérébatan-Séraï, par son étage unique de colonnes et ses chapiteaux théodosiens, se rattache encore à l’école plus timide du Ve siècle, Bin-bir-Direk égale en audace la construction de Sainte -Sophie ellemême. Comme dans les citernes alexandrines, on y trouve deux étages de minces colonnes superposées, ayant chacun une hauteur d’environ 4 mètres.

CE QUI RESTE DE BYZANCE DISPARUE

et sur le frêle appui de ces 212 colonnes l’architecte, avec une hardiesse inouïe, a posé les voûtes massives de ses coupoles à pendentifs. Par l’habileté technique et le génie créateur qu’on y observe, Bin-bir-Direk est assurément le chef-d’œuvre de ce genre de monuments : et comme Sainte- Sophie, à laquelle elle ressemble par l’audace de la conception — on a supposé qu’elle est, comme Sainte-Sophie, l’œuvre d’Anthémius de Tralles — elle offre ce caractère que jamais, depuis le VIe siècle, on ne se risqua à en répéter les savantes et audacieuses dispositions.

Citerne des Mille et une Colonnes. cliché Sebati.

La plupart de ces citernes sont aujourd'hui à sec et partiellement comblées. Mais l’impression qu’elles produisent n’en est pas moins majestueuse et imposante. Rien n’égale la beauté de l’énorme ensemble de réservoirs que les fouilles récentes du corps d’occupation français ont fait découvrir dans les substructions colossales de l’église et du palais des Manganes : encore que, selon toute vraisemblance, elles ne datent que du IXe ou Xe siècle, elles sont un fort beau monument de l’architecture byzantine. Le nom seul que les Turcs ont donné à la citerne de Bin-bir-Direk — les mille et une colonnes — suffit à dire l’effet que produisent ces longues galeries s’enfonçant mystérieusement dans l’obscurité froide. Mais, de tous ces réservoirs, Jérébatan-Séraï — ce qui veut dire le palais englouti — est sans doute le plus pittoresque. Seul, en effet, il est encore plein d’eau, et on peut se promener en bateau sur le lac sombre qui s’étend entre la forêt des

hautes colonnes, et dans lequel les lampes électriques suspendues aux voûtes allument des reflets de lumière. Ce n’est là sans doute qu’une curiosité, d’ailleurs fort pittoresque : mais elle fait puissamment sentir la hardiesse de ces architectes byzantins, qui, sous le sol de Constantinople, ont bâti presque

autant qu’a la surface et assis sur ces substructions magnifiques les édifices qu’ils construisaient.

Des hautes colonnes qui dominaient Byzance, comme aujourd’hui les minarets dominent Constantinople, et que les Grecs du moyen âge rangeaient parmi les merveilles de la ville, la plupart ont disparu. On ne connaît plus que par des dessins la colonne, encore debout au début du XVIe siècle, qui, sur la place de l’Augustéon, portait la statue de Justinien, et les bas-reliefs qui décoraient les colonnes de Théodose et d’Arcadius, dont la première subsista jusqu’au commencement du XVIe siècle et l’autre jusqu’en 1720. Mais on voit toujours, près du tombeau du sultan Mahmoud, le fût de porphyre, cerclé de frettes de fer, qui jadis, sur le Forum de Constantin, soutenait la statue de l’empereur : on l’appelle aujourd’hui la colonne brûlée. A la pointe du Sérail, la colonne élevée par l’empereur Claude en souvenir de sa victoire sur les Goths est un des rares monuments que Constantinople conserve de l’époque antérieure à Constantin. Tout près de la mosquée de Fatih, la haute colonne de Marcien, récemment dégagée, dresse sur un piédestal cantonné d’aigles son haut monolithe de syénite, que surmontait autrefois l’effigie de l’empereur. Mais de ces hautes colonnes, « dressées dans les airs », qui étaient la gloire de Byzance, la place de l’Atméidan, qui occupe l’emplacement de l’ancien hippodrome, a conservé assurément les plus remarquables.

On a dit joliment, et de façon fort exacte, que « à Constantinople, Dieu avait Sainte-Sophie, l’empereur le Palais Sacré, et le peuple l’hippodrome ». Le palais impérial, le grand cirque, Sainte Sophie, ce sont en effet les trois monuments symboliques, les trois pôles autour desquels tournait l’essentiel

Colonne brûlée.

Cliché Sebah.

CE QUI RESTE DE BYZANCE DISPARUE

de la vie byzantine, et qui résument en quelque manière les aspects caractéristiques de la capitale disparue.

Sur les pentes qui descendent de la place de l’Atméidan vers la mer, tout près de Sainte-Sophie, s’étageaient les édifices innombrables qui formaient le palais des empereurs. Il ne faut point se le figurer à l’image de nos palais modernes, comme un Louvre ou un Versailles allongeant au-dessus des flots de la Marmara une symétrique et magnifique façade : si l’on veut s’en faire une idée, c’est au Kremlin des tsars ou au Vieux Sérail des sultans qu’il

Plan du Palais impérial.

I. Mèsé ''rue centrale de Constantinople, bordée de portiques). — 2 Milion (porte d’honneur). — 3 Augustèon .

— 4. Sainte-Sophie . — 5. Palais du Sénat. — 6. Chalce (vestibule). — 7. Quartier des Sckolaires de la garde impériale. — 8 Porte des Excubites. — 9. Cour, avec les quartiers des Excubites et des Candidats de la Garde — IO. Le Tribunal { terrasse) — i5 .Grand Consistoire. — 16 Porte Onopous ou Onopodion. — 17 iq. Palais de Daphné.

— 17. Augusteus. — 18. Octogone (vestiaire impérial). — iq. Galerie — 20. Passage et escalier montant à la tribune

impériale. — 21. Accès à la tribune impériale. ■^-• 22. Kathisma (tribune impériale au-dessus de l’entrée du grand cirque). — 23. Le grand cirque. t

(D’après Ebersolt et Thiers, Le Palais impérial de Constantinople .)

faut penser plutôt. Selon l’usage des monarchies orientales, auxquelles Byzance par tant de points ressemblait, chaque empereur avait mis sa coquetterie et sa gloire à embellir de quelques constructions nouvelles la résidence impériale. Au Palais-vieux bâti par Constantin, Justinien avait ajouté le vestibule de la Chalcé, magnifiquement reconstruit après la grande émeute de 532 ; Justin II avait fait bâtir la somptueuse salle du trône qu’on nommait le Triclinium d’or ; entre cette salle et le palais de Daphné, Théophile avait édifié le palais du Triconque, que précédait la terrasse du Sigma, et tout autour, dans l’ombre fraîche des jardins, il avait fait élever, pour abriter la vie intime des souverains, toute une suite de pavillons charmants, qui s’appelaient la salle de l’Amour, le triclinium de la Perle ou la salle de l’Harmonie. Auprès du Chrysotriclinium, Basile Ier édifia le Cénourgion

ou Palais-neuf et plus loin l’admirable bâtiment de la Nouvelle-Eglise-basilique ; Léon VI fit construire l’égdise de Saint-Démétrius ; Nicéphore Phocas transforma en un solide château fort le palais maritime du Boucoléon, et entoura d’une enceinte de murs les édifices du palais. Au XIIe siècle encore, on bâtissait « la maison persane » sur le modèle des édifices sel djoucides.

Le palais impérial présentait donc, grâce à l’œuvre des générations

Ruines du Grand Palais. Pavillon de l’escalier. Façade est.

Cliché Sebah.

successives, un ensemble assez compliqué de constructions de toute sorte, salles d’audience et appartements privés, longues galeries et salles des gardes, bains et bibliothèques, églises et prisons, casernes et hippodromes, sans compter huit palais particuliers bâtis dans l’enceinte du grand palais. Des cours, des terrasses, des escaliers montant et descendant, de vastes jardins pleins d’eaux courantes et de verdure séparaient ces divers bâtiments, répartis sans aucun plan, sans aucun souci de la symétrie, sur une surface énorme de iooooo mètres carrés. L’ensemble n’en était pas moins d’une beauté merveilleuse, et c’était un spectacle incomparable qu'offraient,

CE QUI RESTE DE BYZANCE DISPARUE

Maison de Justinien. cliché Berggren.

quelques débris des constructions impériales : ici, un robuste pavillon, haut de deux étages, dans l'intérieur duquel montait un grand escalier, menant à une vaste terrasse; plus loin, les restes d’une façade s’ouvrant vers la mer par cinq fenêtres et masquant des substructions puissantes qui rachetaient la pente du terrain et soutenaient les terrasses où s’élevaient les édifices. Plus bas, au bord de la mer, à côté de la pittoresque façade du bâtiment qu’on nomme la maison de Justinien, on a découvert la porte maritime, le quai qui précédait le palais de Boucoléon, et les restes du grand escalier qui montait à la demeure impériale ; il y a un demi-siècle environ on voyait encore, non loin de là, une loggia à trois arcades, avec deux statues de lions, aujourd’hui conservées au musée impérial. Il serait facile assurément, par

s’étageant sur les terrasses successives, les monuments étincelants de marbre, et les hautes coupoles d’or brillant dans la fraîche verdure des jardins.

De ce palais admirable, qui formait comme une ville dans la ville, il ne reste aujourd’hui que des ruines éparses. Sur une partie de l’emplacement qu il occupait s’élève la mosquée de Sultan Achmet; au-dessous d’elle, on retrouve, parmi les maisons d’un quartier turc, à demi détruit par l’incendie,

des fouilles méthodiques, de relier ces découvertes et de retrouver, comme on a fait à Rome au Palatin, les dispositions essentielles du palais. On n’a jusqu'ici fait que des sondages partiels et incomplets : et comme malheureusement on ne prend aucun souci de ces ruines, comme on bâtit sans cesse, sur l’emplacement du palais, des constructions nouvelles, soit la prison neuve, soit des maisons particulières, comme on laisse négligemment détruire le peu qui a été découvert, avant peu toute occasion sera perdue de retrouver les débris d'un des édifices les plus illustres et les plus magnifiques de Byzance disparue.

Il se trouve, par bonne fortune, que les récits des historiens byzantins, de ce Livre des Cérémonies surtout qu’écrivit’au Xe siècle l’empereur Constantin VII Porphyrogénète, nous permettent d’entrevoir les splendeurs de ce palais impérial, le faste prodigieux, l’éblouissante magnificence qui y étaient déployés, les cérémonies et les pompes dont il était plein : et ce tableau n’est point indifférent pour comprendre un des aspects de la vie byzantine.

Au Palais Sacré, tout était calculé pour rehausser la majesté du prince, le luxe des costumes et le luxe des appartements, la beauté des cérémonies et la complication du cérémonial, et toute cette mise en scène féerique, digne vraiment des Mille et une nuits. D’un bout à l’autre de l’année, dans cette résidence impériale, ce ne sont que processions magnifiques, réceptions splendides, audiences solennelles, dîners d’apparat, fêtes étranges et somptueuses, où chacun des actes, chacun des gestes de la vie impériale s'environne comme d’une auréole, où tout apparaît comme noyé dans un ruissellement d’orfèvreries, de pierreries et d’or. On a dit bien souvent — et il n’est point nécessaire de le rappeler — le luxe prestigieux de ces cérémonies, les longues galeries du palais tendues de soie et de tapisseries, les pavés de marbre couverts de tapis d’Orient et jonchés de feuilles de roses, la haie éclatante que formaient, dans les salles étincelantes de mosaïques, les soldats des gardes et les dignitaires du palais, et les joyaux du trésor impérial exposés dans la salle d’audience, et la merveilleuse splendeur du trône d’or de l’empereur. On a dit l'éblouissante beauté de l’audience impériale et les inventions aussi, parfois assez puériles, par où les Byzantins se flattaient de frapper de stupeur les ambassadeurs étrangers en qui, orgueilleusement, ils ne voulaient voir que des barbares. Et si, dans les descriptions de ce luxe éclatant, il y a peut-être une part d’exagération volontaire, si, pour rappeler un proverbe connu, tout ce qui brille n’est pas or, il se dégage cependant de ce palais impérial une prodigieuse impression de richesse, de puissance et de magnificence. C’est cette impression que Byzance a voulu donner au monde, de splendeur incomparable et de luxe éblouissant.

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Et par là le faste de cette vie impériale, «. vie représentative et pontificale », comme on l’a dit, et singulièrement vide, et tout ce flamboiement d’or, dont la profusion finit par sembler monotone, ne sont point chose indifférente dans l’histoire de l’empire byzantin.

A Ravenne, dans l’église de Saint-Vital, au fond de l’abside solitaire, deux grands tableaux de mosaïque montrent encore tout l’éclat de cette pompe impériale. En face de l’empereur Justinien, entouré de ses conseil-

Hippodrome et mosquée de Sultan Achmet. Cliché Sebah.

lers et de ses gardes, l’impératrice Théodora, en magnifique costume, apparaît au milieu des femmes de sa cour. Nulle image n’est plus évocatrice des cortèges qui jadis passèrent dans les longues galeries dorées du Palais Sacré ; et rien non plus ne rend mieux l’image de la décoration qui ornait les murailles de la Chalcé de Justinien ou du Cénourgion de Basile Ier. Du Palais impérial de Byzance, il ne nous reste guère que le souvenir, mais c’est un souvenir éblouissant et merveilleux.

De l’hippodrome il reste un peu davantage. Devant la mosquée de Sultan Achmet, la grande place de l’Atméidan, c’est-à-dire la place du marché aux chevaux, rappelle par son nom l’antique hippodrome, et de même on retrouve dans sa forme elliptique le dessin du vieux cirque byzantin.

A son extrémité méridionale, on aperçoit encore, lorsqu’on descend les pentes qui vont vers la mer, la courbe puissante des galeries à deux ou trois étages qui formaient, de ce côté, les substructions de l’immense cirque. Mais surtout, sur la place de l’Atméidan, trois monuments s’alignent, qui décoraient jadis ce qu’on appelait la spina , « l’épine dorsale », du cirque, la plate-

Bas-reliefs du piédestal de l’obélisque de Théodose.

Cliché Berggren.'

forme étroite et basse qui séparait 1 arène en deux pistes. A une extrémité c est un obélisque d Egypte, que 1 empereur Théodose le Grand fit dresser dans 1 hippodrome. Sur son piédestal d’intéressants bas-reliefs montrent le prince, assis, avec ses fils, dans la loge impériale, au milieu de hauts dignitaires et de gardes, présidant aux jeux, ou tenant en main la couronne dont il va orner la tête du cocher victorieux, ou encore accueillant les hommages et les dons des barbares vaincus prosternés à ses pieds. Au-dessous de la tribune, sur la terrasse inférieure qu’on appelait le Pi, sont figurés des soldats, des musiciens et des danseuses. Tout en bas, enfin, d’autres sculptures

CE QUI RESTE DE BYZANCE DISPARUE

rappellent la mise en place de l’obélisque, et une longue inscription rapporte qu il fallut trente-deux jours pour exécuter le travail, sous la haute direction du préfet Proclus. Assurément, du point de vue artistique, ces basreliefs sont de valeur médiocre : mais ils prennent, à l’endroit où on les contemple, un intérêt tout particulier. Ils nous montrent en effet quelques-uns des aspects de ce cirque, où les courses de char et les intermèdes de toute

Bas-reliefs du piédestal de l’obélisque de Théodose.

# Cliché Berggren.

sorte alternaient avec les triomphes solennels et les défilés des prisonniers vaincus. Ils nous montrent cette tribune impériale, le Cathisma, dont l’emplacement était voisin de la fontaine de Guillaume II, et au-dessous de laquelle se trouvaient les loges d’où sortaient les cochers et les chars. C’est dans cette haute tribune que l’empereur, au lendemain de son avènement, prenait contact pour la première fois avec le peuple rassemblé dans l’hippodrome; et plus d’une fois, entre la foule surexcitée et les augustes occupants de la loge impériale, des dialogues tragiques s’engageaient, comme en ce jour de janvier 532 où l’émeute, commencée au cirque par des invectives, s’étendit à la ville entière et faillit renverser le trône de Justinien.

A l’autre extrémité de l’hippodrome s’élève une autre pyramide, dont les pierres sont aujourd’hui terriblement disjointes et branlantes. Cette colonne, qui n’a pas moins de 25 mètres de haut, était jadis toute revêtue de plaques de bronze doré, et on la considérait, lorsqu’au Xe siècle Constantin Porphyrogénète l’eutfait restaurer, comme une des merveilles de Constantinople : « Le colosse, dit l’inscription gravée sur la base, était l’orgueil de Rhodes; ce bronze est l’orgueil d’ici. »

Enfin, entre les deux obélisques, un monument , vénérable entre tous, est

La colonne Serpentine. cliché Bergen.

à demi enfoui dans le sol. C’est la colonne de bronze, formée de trois corps de serpents enroulés, dont les têtes supportaient un trépied d’or, et que les Grecs, vainqueurs des Perses à Platées, avaient, en souvenir de leur victoire, consacrée au sanctuaire de Delphes. Le trépied d’or a disparu ; les têtes des serpents ont été abattues : mais, sur les spirales de bronze, on lit encore, non sans émotion, les noms des trente et un peuples grecs qui participèrent à la bataille et à l’offrande. Lorsque Constantin, pour embellir sa capitale, dépouilla les sanctuaires païens de leurs chefs-d’œuvre, avec les chevaux de bronze de Lysippe qui décorent aujourd’hui la façade de Saint-Marc et qui couronnaient la tribune impériale, avec les statues fameuses qui vinrent d’Olympieou d’Athènes, d’Ephèseoude Pergame, avec l’Hercule de Lysippe, l’Hélène inspirant l’amour, l’âne d’Actium, bien d’autres statues, l’empereur

CE QUI RESTE DE BYZANCE DISPARUE

fit apporter de Delphes le trépied de Platées, et de ce monument illustre on fit une fontaine dont l’eau jaillissante monta au-dessus de la spina du grand cirque byzantin.

Tout le monde sait ce qu’était l’hippodrome dans la vie publique de

Byzance et la place que tinrent dans son histoire les factions du cirque, les Verts et les Bleus. Mais l’hippodrome était autre chose encore que le lieu favori des divertissements populaires : c’était, dans Byzance monarchique, le dernier asile des libertés publiques, l’endroit où le peuple, se souvenant parfois qu’il était l’héritier du peuple romain, revendiquait et exerçait le droit de manifester ses sentiments, même à l’égard de l’empereur. Plus d’une révolution byzantine a commencé ou fini à l’hippodrome, et le sang a coulé plus d’une fois sur cette place qu’occupe aujourd’hui, autour de la colonne de Platées et des deux obélisques, un jardin élégant, soigné et fleuri, que dominent les six minarets de la mosquée de Sultan Achmet.

-Après le palais impérial, après l’hippodrome, il faut venir à Sainte- Sophie. La Grande Eglise heureusement subsiste à peu près intacte et elle est le chef-d’œuvre de l’art byzantin. Tout autour d’elle, se sont conservées une foule de petites églises charmantes, aujourd’hui transformées en mosquées, mais qui permettent de suivre, depuis le Ve, jusqu’au XIVe siècle, toute l’histoire de l’art byzantin dans sa complexe et infinie variété. Sans doute quelques-uns des chefs-d’œuvre d’architecture qui ornaient Constantinople ont péri : de l’église des Saints-Apôtres, que Mahomet II fit abattre pour construire à la place la mosquée qui porte le nom du conquérant, de la fameuse Nouvelle Eglise, nous n’avons gardé que le souvenir par quelques descriptions assez détaillées au reste. On n’en retrouve pas moins ici un des traits les plus caractéristiques de Byzance, la place qu’y occupait la vie religieuse, et dans cette série encore imposante de monuments remarquables apparaît un des plus beaux aspects de la capitale chrétienne.

Sainte-Sophie : intérieur vu de la galerie supérieure.

Cliché Berggren.

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