‹ Constantinople et la mer NoireChapitre 1 sur 38 · M AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

M AVANT-PROPOS

une histoire personnelle , qui se détache des grandes choses faites en son nom sur les trois parties du monde connu.

Toutefois, il serait impossible d'écrire l'histoire d'une cité illustre, en la dégageant complètement des faits extérieurs et lointains dont elle fut l'âme et le centre: on ne peut pas peindre l'astre et supprimer les rayons; mais celui qui appliquerait aux villes le procédé de Plutarque, devrait concentrer sur elles un intérêt local si émouvant, qu'elles se représenteraient toujours actives et vivantes à l'imagination du lecteur, même dans les pays lointains où elles semblent avoir voyagé avec leurs drapeaux et leurs enfants.

Pour expliquer mieux ce procédé de personnification abstraite appliqué aux villes, et rendre plus sensible l'intérêt qui en résulte, nous citerons un passage de l'historien Ducas. cf II se trouvait là, dit-il, le prince Nicomède, l'aïeul de l'ami du grand Jules, et voyant, devant le palais de Pruse, un homme assis qui soutenait sa tête avec ses mains, il dit en le désignant : Cet homme est le Carthaginois Annibal; toutes les fois que je passe devant cette ruine vivante, son glorieux passé roule devant mes yeux. Quand ce vieillard est immobile et pensif, je le A'ois radieux de jeunesse et de gloire, franchissant la mer, l'Espagne, les Pyrénées, les Gaules, les Alpes, vainqueur à la Trébia, au Tésin, à Trasimène, à Cannes, vaincu à Capoue et à Zama, aussi grand par ses défaites que par ses victoires, et je me plais ainsi à le suivre dans son vol à travers le monde, ce lion ailé qui ne peut pas même soumettre aujourd'hui le brin d'herbe qu'il lient sous ses pieds. »

Les cités illustres, ainsi pittoresquement animées par le tra-

AVANT-PROPOS. vu

Vail d'un biographe, offriraient le même genre d'intérêt à ces passants qu'on appelle des voyageurs. Le contraire a été fait jusqu'à nos jours. Nous avons eu, par exemple, beaucoup à'Histoires romaines, mais pas une Histoire de Rome. La plus considérable est celle de Catrou et Rouille; lorsqu'on a lu ses vingt volumes in-4°, on connaît le plan de toutes les batailles consulaires, depuis Régille jusqu'à Actium, mais la ville de Rome reste une grande inconnue pour le lecteur.

Pour compléter l'intérêt analogique entre la ville illustre et le grand homme, un plan est aussi nécessaire qu'un portrait; non point un plan linéaire et problématique comme le devis d'un architecte, mais un vrai portrait de ville, un plan en relief, une vue à vol d'oiseau, une vue daguerréotypée sous la nacelle d'un aérostat. On ne saurait prendre trop de précautions pour séduire le lecteur, l'attacher à la lecture d'une histoire et lui en laisser autant que possible dans le souvenir. Si, en général, l'histoire est peu connue, si ceux qui l'ont connue l'ont oubliée, c'est que le vieux procédé des historiens est répulsif au lecteur; c'est qu'ils n'écrivent pas assez pour les yeux et pour l'imagination, qu'ils négligent le côté pittoresque du récit, et prennent la sécheresse pour la gravité.

En écrivant la vie de Constantinople, avec l'auxiliaire des portraits et des vues, nous avons essayé de faire un livre selon le procédé dont nous parlons. Prendre cette ville à son berceau byzantin et conduire son histoire jusqu'à nos jours, c'est entasser plus de faits, de noms et de guerres qu'il n'en faut pour donner le vertige au lecteur, faire tomber le livre de sa main ou l'interdire à sa mémoire. Les hisloires les plus vantées ne sont pas

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