‹ ConstantinopleChapitre 2 sur 9 · YORK · texte numérisé non relu

YORK

UNIVERS ITY

Fonds Germain Bazin

Aluiaille maritime et Mosquée d'AlimeJ.

Constantinople ! — Quelles visions magiques évoque ce nom ! Vieilles légendes de la Grèce primitive ; splendeurs du christianisme à l'aurore de son triomphe ; pompes féeriques de la cour des empereurs grecs ; mystérieux cérémonial du sérail des sultans ; un harmonieux mélange des monuments de trois civilisations, dans un décor qui confond des formes empruntées aux arts de l'Occident et de l'Orient, de Rome et de la Grèce ; un défilé tumultueux de processions et de cortèges triomphaux, des jeux, des disputes de théologiens, des massacres, des orgies, des martyres, des héros dont le nom illumine encore l'histoire : Constantin, l'impératrice Hélène, Justinien, Théodora, BéUsaire, Julien l'Apostat, Mahomet II, Godefroi de Bouillon, que d'autres encore ? — Constantinople! Byzance ! Stamboul ! — Ville au triple nom, ville sacrée, joyau du patri-

I. La première édition de cet ouvrage a paru quelques années avant les événements politiques de 1913.

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moine commun de rimmanité et qui, dans la mémoire des hommes, figure au même rang que Rome, Athènes et Jérusalem !...

Géographiquement, l'importance de Constantinople est incalculable...

Du côté de la mer elle domine le détroit qui sépare et réunit l'Asie et l'Europe, dont les côtes se resserrent à ses pieds. Grâce à lui, elle commande la mer Noire et l'Archipel, appelé mer Blanche par les Turcs. En outre, les passes des Dardanelles et du Bosphore, flanquées de châteaux imprenables, que les temps anciens et modernes ont sans cesse fortifiés, la couvrent contre toutes les tentatives de l'ennemi.

A tant d'avantages naturels, à un climat doux et sain, à un territoire fertile, joignez un port immense, propre au mouillage des plus grands navires de guerre, leur permettant de toucher directement aux quais, offrant un asile absolument sûr aux nombreuses embarcations qu'amène chaque vent ou chaque brise ; c'est le fameux Chrysokeras, la Corne d'Or, dont les eaux se maintiennent propres et claires et dont aucune vase ne trouble le fond, quoique l'immense cité y déverse toutes ses immondices : ce qui surnage à la surface est entraîné au loin par le puissant courant qui vient de l'extrême pointe du Sérail, double la Corne d'un bout à l'autre et s'en va ressortir de l'autre côté, près de Top-hané, pour se réunir avec le courant plus puissant encore du Bosphore.

De temps immémorial, Constantinople est le centre du commerce de trois parties du inonde. I^e Nord et l'Est lui envoient les blés et les bois des ports de la Crimée et de l'Asie mineure. Du Sud et de l'Ouest, ses flottilles de l'Archipel et de la ^Méditerranée lui apportent les richesses des îles grecques et de l'Egypte, les produits des côtes de l'Europe et de l'Afrique : une véritable forêt de mâts hérisse ses eaux. De nombreuses caravanes, chargées des produits de l'Orient et de l'Occident, lui arrivaient autrefois à travers la Thrace. Elles sont maintenant remplacées par les chemins de fer, qui relient le Bosphore à Vienne et, par Vienne, à toutes les capitales de l'Europe.

C'est sur la pointe de terre qui s'étend entre la Corne d'Or et la mer de Marmara que s'élève la ville proprement dite. Le sol de cette longue presqu'île forme une chaîne de sept collines, particularité qui permit jadis d'assimiler Constantinople à Rome et qui donne à la ville un attrait particulier, un charme saisissant. Cette beauté magique, aussi bien que sa position géographique, ont valu, de tout temps, à Constantinople, l'admiration de tous les peuples, et ont fait de cette ville l'un des coins les plus enviés de la terre. Aujourd'hui encore, toutes les nations en convoitent la possession. Il semble ([ue l'empire de l'Europe

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doit appartenir à celle qui se rendra maîtresse de la reine du Bosphore. Malheureusement cette ville magnifique repose sur un sol peu sûr. lyC détroit du Bosphore a été creusé par une éruption volcanique qui se j)erd dans la nuit des temps et qui ouvrit une issue aux eaux de la mer Noire. On distingue clairement, sur le haut Bosphore, immédiatement derrière la vallée de Karibdjé, des terrains volcaniques. Des produits volcaniques se rencontrent aussi à l'entrée nord du détroit, dans les formations rocheuses de la côte asiatique, aux environs de la baie et des cavernes basaltiques de Kabakos. La terre est, sans cesse et partout, en travail. I^a chronique de la ville, même jusqu'à nos jours, rappelle d'innombrables tremblements de terre, accompagnés de la famine et de la peste. Sous le règne de Justinien on en compta jusqu'à sept qui anéantirent de nombreux habitants et d'admirables monuments de l'art. Séad-eddin, le jdIus célèbre des historiographes ottomans, raconte (pi'en son temps, par suite d'une catastrophe de ce genre, « le tenqjs et l'espace, les lieux et les heures tremblaient, et que les hommes vacillaient comme une goutte de rosée ». Les humains s'unirent à ces cataclysmes de la nature, pour achever la dévastation de cet Eden. Leur barbarie, jointe à la violence des éléments, ont si souvent ravagé Constantinople, la marche des siècles a si rudement pesé sur elle, qu'on y rencontre des ruines de toutes parts, et c'est vraiment miracle que, de l'antique Byzance, il soit encore resté plus que des vestiges.

Une course rapide en chemin de fer et nous arrivons à la Corne d'Or. Le voyage n'offre pas le même intérêt sur tout le parcours ; mais il présente des aspects saisissants. Au sortir des plaines de la Hongrie, apparaît tout à coup Belgrade et le magnifique point de vue dont on jouit dans le parc de Topdjiléré qui domine le Danube et la Save, puis l'étroit défilé de la Nichava — ensuite Sofia la superbe et, derrière elle, les sombres mais majestueuses montagnes du Vitoch — la haute vallée de la Maritza avec la chaîne du Rhodope, couverte de neige — Philippopoli, aux maisons éparses sur une masse rocheuse, isolée au centre d'une vaste plaine, comme une île au milieu de la mer — Andrinople, la plus orientale des villes de l'Occident, avec sa célèbre mosquée de Sélim — le superbe panorama maritime de Koutchouk-tchekmedjé, et soudain la mer ! la claire Propontide, d'un bleu foncé, ori quelques voiles se balancent au gré des vents.

Mais laissons le chemin de fer, qui nous enlève impitoyablement tout idéal et toute poésie et affaiblit, même ici, notre première impression.

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Prenons, au contraire, la route maritime : c'est ainsi que Byzance apparaîtra sous son plus grandiose aspect. Notre bateau sillonne la mer Egée, la mer des Grecs. A l'Est, au fond de l'horizon, s'élèvent insensiblement, au-dessus des eaux écumantes et dorées, les sommets du fabuleux Ida, et, à ses pieds, les champs d'Illion. Voici les Dardanelles avec leurs remparts que protègent 800 canons de gros calibre ; les nouveaux forts de barrage Sedd-ul-bahar et Koum-kalessi, où les collines des deux rives ne sont plus séparées que par sept stades (1.350 mètres), le vieux Kélidul-pahar (la clef de la mer) et Sultanié (le fort du vSultan) , Sestos et Abydos évoquent à la fois l'histoire et la légende : Héro et lyéandre, Xerxès fouettant la mer, les Osmans touchant le sol de l'Europe. Nous voyons défiler, dans les fissures de falaises rocheuses, Gallipoli, Cyzique, où reste attaché le nom d'Alcibiade.

C'est pendant la luiit ({ue le navire a traversé la mer de Marmara. La lune brille encore tandis que l'aurore commence à colorer l'horizon. L,e soleil apparaît enfin. Autour de nous se montrent San Stefano et ses villas ; puis les Iles des Princes. Au .Sud, les côtes du golfe de Nicomédie, hérissées de collines ; ])lus au loin, sortant d'une large ceinture de nuages, se dressent les crêtes dentelées et neigeuses de l'Olympe bithynien, dont les flancs sont couverts de forêts de pins toujours verts. Voici enfin la Ville qui semble émerger des flots d'azur. « Jamais ligne plus magnifiquement accidentée n'ondula entre le ciel et l'eau : le sol s'élève à partir de la mer, et les constructions s'élèvent en amphithéâtre, les mos(iuées, dépassant cet océan de verdure et des maisons de toutes couleurs, arrondissent leurs coupoles bleuâtres, dardent leurs minarets blancs dans le ciel clair du matin et donnent à la ville une physionomie féerique à laquelle contribue beaucoup la lueur argentée qui baigne leurs contours vaporeux... Cette vue est si étrangement belle que l'on doute de sa réalité... I^'eau argentée de la Corne d'(3r reflète ses splendeurs dans son miroir troublant et ajoute encore à la magie du spectacle ; des vaisseaux à l'ancre, des barques turques carguant leurs voiles, ouvertes comme des ailes d'oiseaux, servent, par leurs tons vigoureux en repoussoir à ce fond de vapeur à travers laquelle s'élance, avec les couleurs du rêve, la ville de Constantinople et de Mahomet II " '.

On nous montre, tout près de la mer, Yédi-koulé, le château aux sept tours ; de là, en suivant le bord, s'étendent les vieilles murailles grises,

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