I. Théophile Gautier ; Con%tantiiiopU
CONSTANTINOPLF.
dont la masse inmiense miroite dans les eaux d'un bleu vert. Dans le fond, sur la colline, la mosquée de Mahomet ; au second plan, Chah-zadé et Laléli- Ujami, la mosquée des^tulipes ; puis, la célèbre tour du vSéraskiérat, et, derrière, l'imposante mosquée de Soliman le Magnifique avec ses quatre hauts minarets ; au i)renuer plan la Bajazidié et la Nouri-( )smanié, ainsi (|ue la colonne de Constantin. Mais un monument éclipse tous les autres : c'est vSainte-Sophie, l'une des merveilles du monde. Malheureusement la ^■ue en est masquée par les bâtiments du palais de justice. A côté, presque dans l'eau, s'élève la mosquée d'Ahmed, flancpée de six minarets. Sur la plage, le phare. A droite, vis-à-vis, les côtes asiatiques, que nous touchons presque, semblables à un paradis. Au fond de l'horizon, apparaît la presqu'île verdoj-ante de Fénerbagtché, avec son phare blanc. Plus près de nous, est située la vieille Chalcédoine, lavée par les eaux de la mer. En face, sur une rive escarpée, s'élève ,Scutari : maisons colorées, minarets blancs, rochers bruns, arbres verts ; cette ville bariolée et un peu massive s'étend en amphithéâtre tout le long du coteau jusqu'au mont Boulgourlou. Puis, la sombre forêt des cyprès, le cimetière de la ville, ombre funèbre sur un tableau plein de joie et de vie. Au-dessus, le majestueux niont Aidos. Près du bord, sur un rocher, la tour de I^éandre. Notre vaisseau, ([ui a viré de bord, continue maintenant sa course le long de la rive gauche, Nous voici au-dessous du vieux Sérail, bercé par le murmure des flots,
L'escalier de Yuksek Kaldiiim.
avec ses jardins d'un vert clair et ses kiosques multicolores ; nous en doublons maintenant la pointe pour contempler, dans toute sa splendeur, le dernier tableau de la féerie. Devant nous, avec ses milliers de mâts, s'ouvre et s'enfonce bien avant dans les terres la Corne d'Or ; à gauche, Stamboul, niasse immense de maisons enchevêtrées, de coupoles étincelantes, coupées de bosquets de cyprès.
A la hauteur du grand pont c^ui relie Stamboul aux faubourgs de Galata et de Péra, se trouve la mosquée de la Validé (de la Sultane mère), semblable à une pyramide de dômes. Du côté nord du port, les faubourgs s'élèvent en forme de terrasses, sur cette large bande de terre qu'entourent les eaux du Bosphore et de la Corne d'Or et que surmonte la tour massive de Galata. Jetons à la hâte un dernier coup d'œil sur les côtes du Bosphore. Du côté de l'Europe, comme faisant suite à Galata, la fonderie de canons de Top-hané ainsi que la mosquée de Mahomet ; plus haut, de notre côté, Djéhanghir ; plus sur la côte, les palais de marbre de Dolma-bagtché et de Tcheragan, et, vis-à-vis, celui de Beylerbey. Mais déjà retentit la -\-oix de Byzance : sourd murmure du flux et du reflux de ses nombreux habitants. I,e navire jette son ancre. Déjà nous nous trouvons assaillis par un essaim de barques et de nacelles de toutes grandeurs. I^es bateleurs nous abordent à grands cris. I^e navire est pris d'assaut. Une nuée de commissionnaires se jette sur les voyageurs et sur les bagages pour s'emparer si possible et des uns et des autres. Cris incompréhensibles et .assourdissants ! On nous aborde en toutes les langues, on nous bouscule ; nous devons nous ouvrir un passage à coups de coudes et à coups de poings. A peine débarqués, nous constatons à chaque pas que le fatal bakchich est le mot essentiel de la langue turque, le lien de toutes les relations.
Nous sommes en Orient.
Autant, vue du dehors, la ville nous est apparue belle et imposante, autant, à mesure que nous y pénétrons, elle se montre laide et mesquine. Des rues étroites, tortueuses et lugubres, sans pavé, sans lumière et sans air, un désordre de misérables maisons de bois et de terre glaiseuse, des bâtisses écroulées, décombres et pans de nmrs calcinés qu'on a laissés tels quels par négligence ou par fatalisme. On ne voit qu'immondices, ruines, friperies, guenilles. On serait presque tenté de s'écrier : n'exaimnez pas les détails, restez à l'impression de l'ensemble, à la première impression. Aucune ville, vue de loin, ne provoque l'imagination à un si haut degré — aucune ne lui cause une telle déception. Il faudra passer des jours et des jours, contempler des merveilles et des merveilles, pour
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re\'enir a un jugciiieiit jiliis étiuitable et retrouver ensuite l'admiration première.
Car, en somme, la ville, même à l'intérieur, a ses beautés et ses attraits pour celui qui sait et qui veut surmonter certaines répugnances.
Les ruines ont aussi leur poésie, le désordre — un certain désordre — a ses grâces imprévues et originales. Ici, rien de symétrique : aucun plan,
Compagnie des pompiers irréguliers turcs.
aucune ordonnance, aucun effet voulu. Mais ce charme qui résulte du pittoresque des perspectives, de l'imprévu des détails, du jeu des couleurs, des lumières et des ombres. Partout des plantes grimpantes, des herbes folles sur les vieux pans de murs, sur les terrasses, au flanc des palais comme des masures, dans le bassin desséché des fontaines, où l'eau ne coule jamais plus ; des arbres poussent leurs sarments tordus dans les crevasses des clôtures, aux appuis délabrés des fenêtres béantes. Constantinople est une ville à part, pleine de contradictions — on peut s'y perdre dans les remous de la foule comme dans les profondeurs de la solitude.
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Assurément, cette antique cité a perdu quelque chose de son originalité, mais elle offre encore une matière surabondante aux études historiques et rehgieuses, aux recherches intéressant la linguistique et l'ethnologie. N'oublions pas que c'est ici le point de contact entre l'Occident et l'Orient, que deux mondes se choquent ici sans se confondre, et que ce choc accentue même des contrastes plus instructifs que partout ailleurs. Toutes les races, toutes les religions, toutes les langues sont représentées dans cette moderne Babylone. Chacune d'elles cependant domine dans un quartier qui lui est plus particulièrement affecté.
Péra, située sur le sommet de la colline, est, tout naturellement, la première étape de chaque touriste. On y trouve, dans de vastes hôtels, tous les raffinements du confort et de l'hygiène moderne. C'est, en somme, la ville des étrangers, sans rien d'original. On se croirait presque dans une \-ille d'Italie, très fréquentée par les touristes.
Pour redescendre, nous prenons l'escalier de Yuksek Kaldirim qui compte cent marches de pierre et qui conduit à Palata. Ce n'est pas dans ce faubourg qu'il faut chercher de fortes impressions, à moins qu'on les cherche dans un grand mouvement d'affaires. Cependant on peut commencer à prendre contact avec les types et les caractères orientaux. Galata — qui semble vouloir se précipiter vers le port — est bâtie sans règle, sans symétrie aucune : sauf queh^ues rues nouvelles, à x^eu près rectilignes, c'est un enchevêtrement de petites rues étroites et anguleuses, obscures et puantes, de vrais casse-cous ; les toits se touchent parfois d'un côté à l'autre. Agences commerciales, boutiques et magasins fort bas, ateliers, cafés, restaurairts d'aspect peu ragoûtant, ouverts sur la voie publique, une vie de négoce jusque dans la rue : bouchers, boulangers, marchands de tabac, de poissons, de fruits, de confiserie ; ici des tables de changeurs, là des barbiers ; au milieu de ce décor grouille une populace basse et abjecte, adonnée aux passions les plus viles. N'insistons pas. Bien entendu, Galata est, pour les ethnographes, le quartier le plus curieux, le plus intéressant. Et quel mouvement sur le port ! Un roulis continuel de masse humaine, un flot qui ne s'apaise guère qu'avec la nuit, un tumulte, une mêlée indescriptible, qu'on ne retrouve nulle part. Petits marchands, débitants ou boutiquiers crient, vantent et offrent leurs marchandises en sautant et en gesticulant comme des forcenés ; les uns achètent ou marchandent, les autres se disputent ou se querellent. A chaque instant on entend le cri d'alerte ou d'alarme — varda ! varda ! — jeté aux passants par les cochers de louage, muletiers ou âniers, qui s'en vont au pas de leurs bêtes, transportant de l'eau, de la viande, des gravois ou des
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déblais, éboulis ou pierres de toutes sortes. I^e camelot et le marchand de fruits font leur partie en cet étrange concert. Persans austères, Nègres taillés en Hercule, Turques voilées. Roumaines effrontées, Grecs escamoteurs et voleurs sans pareils, Levantins, Arabes, Indous, moines romains, traficants francs (c'est-à-dire européens), matelots, mendiants qui rôdent en attendant leur proie ; touristes des deux sexes ; joueurs d'orgue de barbarie,
Quartier turc.
toujours deux à deux, l'un portant l'instrument sur le dos, l'autre tournant la manivelle. I,e hamal (portefaix) arménien, lourdement chargé, se précipite en quête de corvées. Son dos ploie sous la lourde charge qu'il porte solidement fixée à un coussinet en cuir rembourré. Admirez sa beauté virile, sa force indomptable, son pas pesant mais allongé défiant toute concurrence ; les veines de sa jambe saillent vigoureusement, le sang lui afflue au visage. De nombreux mendiants marmottent leur boniment le long des chemins, des Derviches de Bokliara vont hardiment de masure en masure, leur bourse à la main ; là-bas, un élégant se fraie un passage à travers la foule ; le
Kavas (garde du corps) en livrée richement galonnée, avec son sabre recourbé, ses fontes de pistolet magnifiquement brodées, fait place au seigneur qui le suit, Telle est Galata, vrai Capliarnaiim : coups de poings, coups de coudes, bousculades, pêle-mêle de nations, de tj'pes et de costumes, vacarme à rendre sourd, murmure continu, doublé de cris aigus, tohu-boliu inextricable dans ces misérables et pourtant pittoresques échoppes qui forment l'entassement de ces ruelles du haut en bas de la colline. Ce n'est qu'avec peine que le tramway se faufile à travers cette cohue. Dans les cafés, le récitateur des contes, le Madaf, intéresse un public nombreux par ses histoires épiques ou burlesques tirées du fonds commun, dont les Mille ci une Nttits sont le type . Au moment le plus captivant, il s'interrompt pour faire le tour de l'assistance et solliciter la générosité des auditeurs. C'est là que se fait effrontément le commerce des femmes destinées au harem. Dans la taverne voisine, au son des flûtes et des cymbales, les danseurs et les danseuses exécutent des danses folles, parfois gracieuses et toujours lascives, au sein d'un image opaque formé par la fumée du tabac.
Mais entendez-vous ce cri d'angoisse : Yanghen var ! Au feu ! Au feu ! Ce sont les pompiers, les Touloumbadjis, qui jouissent ici de toutes sortes de privilèges et qui, lorsqu'un incendie éclate, se rassemblent autour de leur pompe pour courir sur la place du sinistre et souvent à quelques heures de distance. Ce sont gens de sac et de corde, craints comme la peste lorsqu'ils interviennent au milieu d'une rixe. Entendez-vous ce bruit sourd ? Au coin de la rue ce rugissement ? Voyez cette horde de sauvages à moitié ims ([ui débouchent sur la place ! nu-pieds, les poings pressés sur la poitrine, la pompe à main sur l'épaule, haches, cordes, crocs à feu. Faites place si vous le pouvez, sans quoi vous serez écharpé.
Le tramway nous amène enfin sur l'esplanade de Top-hané, au bord du Bosphore, avec son arsenal bâti par Kialil Pacha. C'est là, qu'à côté de vieilles pièces de canons, de couleuvrines, on peut admirer de magnifiques pièces conquises dans les expéditions de .Suléïman.
Devant la tour de l'Horloge du côté de la mer, sont disposés les canons qui annoncent le jeûne de Ramazan ainsi que le joyeux Baïram ; car, dans la ville où presque aucune cloche ne tinte, le canon annonce les grands événements du jour et du temps. Dans la cour de la mosquée, un Turc, l'air sérieux, se servant de son genou comme d'un pupitre, tenant parchemin et plume de bambou, fait le métier d'écrivain ; les femmes qui l'entourent viennent avec de grands gestes présenter leur supplique ; celui-ci écrit ce qu'on lui demande, plie soigneusement le morceau de papier, l'enveloppe
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dans un lambeau de nuiusseline, y appose un cachet de cire rouge empoche son salaire pour bon ou pour mauvais message. Au dehors, les vagues en furie viennent se briser contre les quais et rejaillissent dans la direction des grilles. C'est là que le pauvre hère, le Grec, vient ramasser les huîtres (jue les flots nmgissants jettent à ses pieds.
I<a y'Me occupe une surface de terrain énorme. I^es vieux quartiers sont formés de pâtés de maisons écrasées et, pour la plupart, à un seul étage; çà et là, des jardins, des. cimetières, des terrains vagues. I^es places sont excessivement rares. De temps en temps, on rencontre pourtant de solides bâtisses, mais, en général, les maisons sont construites en planches recouvertes d'une légère couche de mortier ; elles sont élevées en quelques jours et, de même, lorsque le feu é'y met, elles sont, en quelques minutes, la proie des flammes. Pour la plupart, elles sont couvertes de tuiles rouges. vSur le devant, une sorte de barrière, tressée de lianes ou de fleurs, sert d'abri contre la chaleur ou de paravent contre l'œil indiscret. Les caves sont rares, les citernes par contre se rencontrent partout. Les appartements des femmes se trouvent séparés par un long corridor de la salle de réception qui est sur le devant. Le Turc aime les demeures claires et aérées : ceci prête souvent un certain cachet aux maisons même les plus simples. Le balcon y est surtout fort estimé. Les corridors sont couverts de nattes comme les planchers de tapis. L'ameublement des demeures turques ne contient, d'après notre manière de voir, que le strict nécessaire. Les Orientaux n'aiment pas les meubles. Tout autour des murs, des divans, un bahut, au-dessus quelques horloges à support, ({ui ne marchent presque jamais, de gentils tabourets pour tasses et cendriers. Il n'y a pas de harem comme il faut sans l'inséparable et traditionnel piano. Quant au froid, on n'y est nullement préparé ; s'il vient, on s'enveloppe dans trois ou quatre fourrures et à la guerre comme à la guerre. S'il est intense, on place un brasero au milieu de la pièce, ce qui n'est pas sans danger et pour l'habitant et pour la demeure. Au surplus, c'est un mode de chauffage aussi malsain ([ue curieux. Figurez-vous une table placée au milieu de la ]iièce et recouverte d'une longue couverture ; sous cette table, un réchaud plein de charbons ardents, et, tout autour, une dizaine de personnes relevant chacune une partie de la couverture jusque sous le menton, pour en mieux laisser monter la chaleur. Pour l'éclairage, on procède non moins primitivement : on pose tout simplement de grosses bougies sur le plancher.
Lorscj^u'on considère avec quelle légèreté on bâtit les maisons, et avec ([uelle insouciance on joue avec le feu, on ne saurait plus s'étonner des
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dégâts immenses causés par l'incendie qui, en quelques heures, réduit en cendres des quartiers tout entiers. C'est là qu'on peut dire chaque jour : étincelle devient flamme, et flamme devient feu. Comme une traînée de poudre, le feu se communique de maison en maison, rien ne saurait résister à l'impétuosité des flammes, pas même les bâtisses les mieux construites, rien ne peut plus arrêter cet élément déchaîné, il faut abattre en hâte des rues entières pour que la matière combustible manque à l'élément furieux. Un fort coup de vent fait des dévastations énormes.
C'est ainsi que Constantinople nous présente le pour et le contre, un contraste de joie et de tristesse, d'admiration et de dégoût. Mais qu'importe, la ville nous offre partout de l'originalité, même là où elle choque le plus nos préjugés européens. Voulez-vous connaître ma pensée dans toute sa sincérité ? I^a voici énoncée brièvement mais énergi(iuenient : gare aux chiens et aux veilleurs de nuit ! Le chien, c'est pour le Turc un véritable fétiche ; et quels chiens 1 mon Dieu, quelle race !... la pire de toutes... la plus sale ! Et malgré tout, ils sont en quelque sorte les balayeurs de la ville ! Comme vous le savez, on jette tout sur le pavé ou à la voirie publique, tout, même l'innomable. Toute charogne se trouve jetée au premier coin de rue ou traînée jusque sur le terrain vague le plus proche. Pour le reste, c'est l'affaire des chiens. Mais la nuit, lorsque énervé, vous croyez pouvoir goûter un instant de repos, ce sont les clûens rôdeurs de nuit qui commencent leur saturnale, se disputant les carcasses et les autres immondices ! Pour nous achever, le garde de nuit descend la rue, et fait feu à chaque pas, sur le pavé, de son long bâton ferré.
Lorsque l'hiver est terminé et que la crête argentée des montagnes commence à reverdir, lorsque le vent du Sud se joue dans les branches des cyprès et des oliviers, lorsque la nature prend son manteau d'un beau \'ert tendre, alors les filles grecques — au premier mai — sortent de la \'ille avant le lever du soleil et s'en vont aux prairies cueillir la primevère dans la rosée du matin. I^a journée et une partie de la soirée se passent ainsi. Le printemps est enfin descendu sur la terre, les arbres sont tout fleuris, les platanes se couvrent de feuilles, un parfum déhcieux de fleurs d'amandier se dégage au loin dans la plaine. Si le cœur vous en dit, guidez vos pas — un vendredi — vers la vallée de Kiahathané-sou, la vallée des Eaux Douces, c'est là que vous pourrez observer au naturel la \ie du Turc, ses mœurs et ses coutumes. A l'extrémité du port, au delà des bas-fonds parsemés de petites îles se trouve le char-
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niant site que les sultans ont embelli et transformé en une vallée enchantée. Des bancs de pierre y ont été installés sous les arbres, de larges rigoles y ont été creusées pour recevoir les eaux pluviales et autres qui s'écoulent ensuite dans des bassins ou citernes disposés à cet effet. Plus loin, des plaines délicieuses, des groupes de grands arbres et, tout au fond, de petites collines qui ferment l'horizon ; au milieu un château de plaisance de Mahmoud II, avec parc et mosquée. A côté, la rivière passe silencieuse et va se perdre au loin sous de grossiers
Le Bosphoro aux environs de Kaiilijda.
ponts de bois qui en relient les deux rives. Alentour, tout est vie, tout est couleur, une idylle de l'Orient, Caïques et nacelles se balancent au gré des vents ; là-bas, de l'autre côté, s'arrêtent les équipages, l'antique Araba turque attelée de plusieurs bœufs, le toit recouvert d'un drap rouge aux franges d'or, puis les carrosses du monde élégant. vSur la pelouse, une joyeuse foule prend ses ébats, chante ou danse au son de la guitare, de jeunes garçons, moitié nus, sautent et voltigent en faisant claquer leurs castagnettes, des Bohémiennes aux cheveux d'un noir d'ébène, vêtues des plus vives couleurs, percent la foule au son des tambourins, et la foule bat des mains pour marquer la mesure. Plus loin, se promènent lentement, lentement les belles du harem : comme elles étincellent sous leurs parures de pierres précieuses et de diamants ! Le léger voile qui ne leur cache le
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visage qu'à demi, semble n'être fait que pour rehausser l'éclat du regard qu'elles jettent au cavalier qui passe au grand trot de son coursier. I,a foule augmente toujours et toujours, si bien qu'une orange en tombant n'arriverait pas au sol. Et cependant, des barques, encore des barques, des voitures, des cavaliers, des piétons arrivent toujours, comme une rivière intarissable. Nulle part, une tente où l'on puisse se reposer ; nous trouvons enfin un cafetier entouré de vendeurs de pâtisseries, de sucreries, de marmelades de miel, crème de chèvre, gelée de raisin, limonade de fruits, etc. Mais le moment du retour approche. L'œil jouit encore un moment de l'air pur, du ciel si bleu, de la magniiicence de la lumière. Le soleil réfléchit ses derniers rayons dans l'immense nappe d'eau, le ciel s'embrase d'une lueur intense, la cime des arbres et des monts se colore des plus vives couleurs, l'àme s'arrête pleine d'admiration !... et le ciel et la terre accompagnent l'inoubliable tableau qu'aucun pinceau ne saurait rendre ! La ville se profile dans la splend-eur du couchant... Les dernières lueurs du soleil dessinent encore les voûtes gigantesques de l'Aqueduc de Valens.
Ecoutez maintenant l'appel à la prière ! le regard se tourne du côté des hauts minarets : Allah hou akbar! s'écrie une voix profonde et mélancolique ; le Muezzin franchit la galerie, et aussitôt, de toutes parts, le même écho est renvoyé de tous les minarets. Le crépuscule ne dure que peu d'instant ; la nuit tombe, le bleu du ciel se confond au bleu de la mer. Il y a nouvelle lune, et cependant, grâce à la clarté des étoiles, je distingue parfaitement l'ombre des cognassiers ainsi que la silhouette de l'ancienne ville des califes. Tout prend des proportions énormes ! la mer à nos pieds murnmre le chant du soir...
Là, de blancs minarets dont l'aiguille s'élance Tels que des mâts d'ivoire armés d'un fer de lance ; Là, des kiosques peints ; là, des fanaux changeants Et, sur le vieux sérail, que ces hauts murs décèlent, Cent coupoles d'étain, qui dans l'ombre étincellent Comme des casques de géants' !
Plus grandiose encore est le coup d'œil jeté sur la prairie ombragée de frênes, de platanes, de sycomores, située dans la charmante vallée de Gueuk-sou près des Eaux Douces d'Asie, là où s'élève le gracieux kiosque du Sultan.
Mais rien n'est comparable aux parties de gondole, à Bouyouk, par une douce nuit de pleine lune, avec accompagnement de sérénades et de
i. V. Huço: Lc's Onenlû/t-s. Les Fîtes du Sérail.
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feux d'artifice ; là-haut, la lueur vacillante des étoiles, en bas, les lumières phosphorescentes de la mer ; les palais de marbre brillent fièrement le long des quais, sous le vert argenté de la lune ; derrière s'élève la montagne boisée ; les vagues viennent se briser doucement sur la grève ; la musique retentit sur les flots, \-ous charme et vous enivre ; le long des rives glissent les nacehes du chanteur et du cithariste grec ; la brise caressante de la nuit envoie de la terre à la mer les plus douces mélodies ioniques, le chant du rossignol domine le son de la mandoline et de la fhite ; les caï(iues glissent rapidement sur la face des eaux, semblables, avec
Guérites de pêcheurs sur le haut Bosphore.
leurs grosses lanternes rouges, à des vers luisants ; plus loin, une barque de femmes grecques qui s'en vont à la pêche : elles chantent et se réjouissent comme en un jour de fête.
Il y a certes une grande différence entre les baraques de bois de l'intérieur de la ville et le Yali, villégiature des classes aisées, où fort souvent les chambres donnent ou ouvrent de plain-pied sur un jardin de roses, de citronniers et de lauriers. Au miheu, un jet d'eau ; par les grillages de jonc des fenêtres, la fraîcheur du Bosphore se fait sentir, et la flûte se marie au son de la Romaïka que l'on entend au fond du jardin.
Qu'on veuille bien ne pas s'étonner si notre voyage à Constantinople nous entraîne souvent assez loin des murs de cette grande cité. Qui visite Paris ne manque pas de pousser jusqu'à Versailles ; on ne quitte pas Rome sans avoir admiré Tivoli et Frascati. De même, nous parcourons les
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faubourgs de Stamboul et ses euvirons sur les deux rives du Bosphore jusqu'à son embouchure au Nord, vScutari, les Iles des Princes, Brousse, ainsi que les pays situés sur la ligne du chemin de fer d'Anatolie jusqu'aux environs d'Eski-chéhir.
Quiconque séjourne à Constantinople doit faire l'excursion du Bosphore. Rien n'égale la beauté et la variété des tableaux qu'on aura sous les veux. Des collines, aux élégantes silhouettes, en forment les rives ; çà et là, un entassement de rochers s'avance dans la mer, rétrécissant ainsi le passage des eaux qui viennent se briser à sa base, puis écumantes et furieuses, passent à droite ou à gauche avec un sourd mugissement. Plus loin, s'ouvrent d'étroites mais profondes vallées en pleine végétation, ombragées d'acacias, de mimosas, de vieux châtaigniers, de lauriers et de chênes. Partout, dans les prairies, des sources, des eaux jaillissantes. De nombreuses mouettes croisent d'une rive à l'autre en poussant de petits cris plaintifs. Au-dessous, le poisson se joue dans les eaux : des bandes de dauphins sautent et voltigent sur les flots. Sur chaque rive, une suite ininterrompue de châteaux, de ruines, de kiosques couronnés de fleurs, de villages, de villas avec jardins-terrasses sur le devant, chauriiières, nios(|uées, cafés ornés de vérandas : ici, les batteries de côte, là, à l'embouchure de chaque rivière, une petite colonie, des allées de roses, des haies de myrthes. Les trois-mâts à l'ancre se balancent au gré des flots, des barques à voiles les saluent en leur passage rapide, des embarcations de toutes sortes se croisent en tout sens. Voici Bébek, caché dans sa haie toujours verte, Kandili, Emirghian, Yéni-Keuï, Beïcos, Thérapia, où l'on se réfugie pendant les grandes chaleurs de l'été, asile tempéré par un vent frais de la mer Noire ; de superbes promenades à travers les vignes et les bosquets de pins, ou, le long de la mer, à travers les broussailles. Une succession d'enchantements jusqu'au point oîi la côte devient inhabitable, où les rives hérissées de rochers ne laissent plus place au moindre sentier. Alors, par un chemin de ronces et d'épines, on parvient sur la crête du rocher, sur l'emplacement du phare, dernier monument de ces ri^ es. TicL brise souffle plus fort et vient joyeusement enfler les voiles de notre barque qui s'agite follement. Sauf quelques aigles et quelques pétrels qui voltigent d'une roche à l'autre, rien ne vient troubler le silence de cette solitude. La muraille de rocher tombe maintenant à pic, ses sombres parois semblent suspendues sur le niveau des eaux ; de larges crevasses sillonnent ses flancs : vrais repaires des oiseaux de proie. Une fois encore le voyage nous conduit dans un port : Beuyuk-liman ; puis, plus qu'une rive aride, d'un romantisme sauvage, par-ci par-là, une ou deux cabanes
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<le ])(Jclieurs avec leurs filets, enfin la côte solitaire et inhospitalière du Pont-lùixin qui nous saisit d'effroi ; à l'embouchure aux eaux mugissantes les Cyanées forment l' avant-garde.
Passons aux Iles des Princes. Ces îlots, situés à l'emboucliure du golfe de Nicomédie, furent appelés Iles des Moines par les Byzantins, à cause du grand nombre de monastères qui y étaient établis, ou Iles des Princes, parce qu'elles servaient de lieu de bannissement pour les princes de la maison impériale, les généraux et les patriarches tombés en disgrâce. Aujourd'hui,
Source sur la route de Ghemlek.
ces îles servent de villégiature aux riches Grecs. Notre bateau cingle maintenant le long des plus grandes de ces neuf petites îles : elles semblent sortir des flots, toutes couvertes de montagnes à la cime dentelée et d'épaisses forêts. La région riveraine offre tous les charmes d'une nature méridionale. Couvertes de prairies et de bois et couronnées de monastères à leurs sommets, entourées par la mer bleue et parfumée, saluées au loin par les hautes montagnes d'Asie, ces îles forment une résidence d'été délicieuse pour les amateurs de jarniente et de rêverie.
La plus grande, Prinkipo, surpasse en beauté toutes ses sœurs. C'est un enchantement que de la parcourir. A travers des buissons de lauriers, de myrthes et de térébinthes, nous parvenons au sommet de la montagne qui la domine et où se trouve le cloître Saint-George, bâti sur quelques rochers sauvages. Le paysage a ici un caractère d'austérité : les rochers
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tombent à pic dans la mer, partout, au milieu des broussailles, se dressent des blocs de pierre dénudées. L,a vue s'étend de la mer de Marmara aux passes de la mer Noire. C'est un spectacle inoubliable...
Après les Iles des Princes, quiconque visite Stamboul doit sacrifier quelques jours à Brousse. C'est une des villes les plus intéressantes de la Turquie, la vieille ville des Osmans. La mer fait tout le charme de la nouvelle capitale — l'ancienne attire surtout par la beauté des sites qui l'entourent. La nature y est vraiment prodigue de ses beautés. La traversée de la mer est presque toujours tranquille. Le bateau nous transporte à Moudania, village qui s'étend le long de la rive au milieu d'oliviers semblables à des saules aux branches tordues et noueuses. Le chemin qui contourne le golfe coupe à travers des bosquets d'oliviers et des plantations de mûriers, monte ensuite vers l'intérieur, à travers des terres fécondes mais incultes ; des troupeaux de chameaux, de vaches, de buffles et de moutons paissent dans les taillis voisins. Brousse apparaît déjà dans le lointain, comme dans un bain de verdure : la Grenade asiatique, avec ses minarets et coupoles étincelants, surmontée de l'Olympe. La plaine resplendit en son exubérante fécondité.
L'abondance des eaux de la montagne créa ici un immense et unique jardin. La vigne grimpe le long d'énormes tiges d'arbres, se suspend aux branches et retombe vers la terre. La fleur du raisin remplit les airs d'une odeur de réséda. Les plantes grimpantes, le chèvrefeuille y foisonnent partout. On y cultive le raisin de Corinthe, l'abricot ainsi que le mûrier. Le climat est doux. Le commerce était autrefois très actif; aujourd'hui, quoique en décadence, la fabrication des burnous de soie et le travail du coton garde encore une réelle importance. La ville avec ses maisons neuves, ses charmants balcons, ses rues propres, tantôt bordées d'arbres, tantôt tapissées de vignes en espalier, laisse une impression de paix et de repos. Tout autour, le paysage est d'une beauté romantique. Une rivière serpente à travers les champs. En suivant le chemin de l'Est, qui s'enfonce dans une sombre forêt de chênes et de pins, on parvient a une belle cascade. Au Sud, la large crête de l'Olympe à trois cimes se dresse majestueusement. La neige couronne son énorme tête, elle ne se fond que dans les mois d'été et subsiste même toute l'année dans les gorges crevassées. Pour en faire l'ascension, il faut partir avant le coucher du soleil, car le chemin est long et fatigant. L^n sentier pierreux nous conduit sur les premiers versants, puis, à travers un bois ombreux, à la lisière des précipices ; plus haut, de riants pâturages et des cabanes de bergers. Nous arrivons enfin sur un plateau ; les ruisseaux pullulent de truites.
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Nous montons toujours ; la végétation disparaît totalement ; le cheval doit arrêter sa course, et c'est désormais à pied qu'il faut gravir le sommet du mont.
Personne non plus n'oubliera de faire la traversée de Haïdar-pacha. Une excursion sur le chemin de fer d'Anatolie laisse à l'ami de la nature des impressions réellement saisissantes, car elle lui ouvre un coin de pays autrefois presque inaccessible, berceau d'une antique civilisation. Tout
Panorama de la vallée de Gueuk-sou. près de Brousse.
d'abord, le golfe d'Ismidt aux rives solitaires. Sur la face sombre du bassin se balancent une nuée de voihers ; les mouettes les rasent de leurs ailes, pendant que dans les airs tournoient l'aigle et le vautour. Sur la grève, les bizarres observatoires du pêcheur. Celui-ci est assis sur une sorte d'échafaudage dressé bien avant dans la mer, y surveille l'arrivée du poisson et la signale aussitôt à ses aides ({ui attendent au-dessous, lyà-bas, sur le penchant du coteau, les villages sont situés à côté les uns des autres. Tout autour, des vergers où fleurissent le cerisier, le pommier, le poirier, le noisetier, la tomate ; des champs de blé, des jardins d'oliviers, des vignes superbes, des buissons de grenades en fleurs, des néfliers, des figuiers qui ploient sous le poids de leurs fruits, des rosiers, des plates-
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bandes, de gentilles villas ; une chaîne de montagnes couronne ce tableau. Derrière l'ancienne ville impériale, se trouvent d'immenses forêts vierges, au sol marécageux. Enfin le lac de Sabandja, animé par d'innombrables oiseaux aquatiques. La rive est bordée de roseaux dont certains atteignent une taille extraordinaire. Des bandes de cygnes et de canards s'envolent effarouchés à notre passage et vont plus loin se replonger dans les roseaux. Le chemin de fer longe maintenant la rive, au miheu de somptueux jardins, puis traverse une gorge ori le Sakaria se fraie un passage. I,e torrent roule dans un lit de rochers fort étroit. Les parois de cette vallée sont couvertes de futaies de hêtres, de chênes, de frênes et de sycomores ; dans les clairières, on aperçoit de misérables cabanes, collées aux rochers comme le serait un nid d'hirondelles. La vue s'élargit peu à peu et l'on défile sous une voûte de noyers qui bordent la rive. Nous nous trouvons plongés à nouveau dans une luxuriante végétation. La rivière suit son cours dans les fissures d'un rocher, tandis que nous prenons une vallée contiguë, sorte de gorge sauvage dont les parois sont en partie de chaux blanche et de rocs recouverts d'herbe et de mousse. Le paysage devient vraiment sublime. Ce ne sont que collines couvertes de vignobles, viaducs, tunnels, ponts, ruines, vieux couvents, châteaux forts et mosquées, habitations creusées dans les rochers, jusqu'à ce que le chemin de fer arrive aux hauts plateaux de l'Asie Mineure. La contrée s'aplanit. Nous sommes dans la plaine du Poursak, qui roule ses eaux sales au milieu de saules d'un gris argenté. Ces hauteurs étaient autrefois le grenier de Byzance : des champs de blé les couvraient à perte de vue ; aujourd'hui, c'est la misère et la stérilité, les terres sont négligées, la désolation se fait partout sentir. Nous approchons de notre but, Eski-chéir, riche en chromite de fer et en ruines datant des Croisés. Un vent froid du Nord souffie sur le plateau. C'est près de cette ville que l'on tire l'écume de mer qui se trouve dans les couches de terre glaise. Ce produit passe dans les ateliers de l'ancienne ville ori on le nettoie. Il est ensuite séché, poli à la cire et enfin expédié dans de la ouate pour être travaillé par les fabricants de pipes de toutes les nations. D'Eskichéir on se rend à Angora situé autour d'un vieux château fort, célèbre par le temple d'Auguste.
Aux Mégariens qui, vers le vii"^ siècle avant Jésus-Christ, le consultèrent sur l'emplacement à choisir pour une nouvelle colonie sur le Bosphore, l'oracle de Delphes répondit, d'après Strabon : « En face des
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aveugles. » Aveugles furent, en effet, ces fondateurs de cité (|ui ne conilirirent pas les avantages inappréciables de la Corne d'Or et qui lui préférèrent l'emplacement où s'éleva Clialcédoine. Byzance, cependant, élevée sur la pointe du sérail, ne par\-int pas d'abord à prendre un rang prépondérant parmi les villes grecciues. Située aux portes de l'Asie, elle souffrit beaucoup des guerres médiiiues. Elle fut ensuite impliquée dans toutes les (luerelles et les combats que les principaux Etats de la Grèce eurent à soutenir pour leur hégémonie. C'est dans l'Hellespont que Lysandre détruisit la flotte d'Athènes. Lorsque, plus tard, Philippe de Macédoine devint le maître de la Grèce, Byzance trouva moyen de lui résister deux ans, grâce à ses fortes murailles. Et, dans la suite, elle réussit à conserver son indépendance en combattant avec les Romains qui, pour récompense, la déclarèrent ville alliée avec droit de douane sur le Bosphore. Ea ville pro.spéra jusqu'à Septime Sévère (196 ans après Jésus-Christ) qui, après trois ans de siège, la rasa au niveau du sol parce qu'elle avait pris parti pour son adversaire Pescennius Niger [et lui avait offert un asile. Les habitants furent passés au fil de l'épée, tout fut livré aux flammes, et Périnthe fut déclarée capitale de la province. Il est vrai que l'empereur, touché par les prières de son fils Caracalla, se repentit bientôt de sa monstrueuse résolution et chercha à rétablir la ville sous le nom d'Antonnia. Mais ce ne fut qu'après que Constantin eut défait les armées de I^icinius dans les plaines d'Haïdar-pacha et établi à la Corne d'Or sa Nouvelle Rome, que la ville s'agrandit, s'embellit de palais, de thermes, de statues et s'entoura de murs. Ees nombreux privilèges dont furent gratifiés les nouveaux habitants ne contribuèrent pas peu à lui donner son essor et à lui assurer la prépondérance. Et c'est alors que la Ville de Constantin devint rapidement l'une des reines de l'univers.
La nouvelle capitale devait égaler Rome, oui, Rome elle-même, et la surpasser au besoin. Les sept collines se divisèrent en quatorze quartiers. On bâtit un Capitole, des forums, des cirques, des portiques, tout comme dans la Rome occidentale. De toutes les provinces de l'immense empire les monuments les plus grandioses et les plus réputés furent transportés ici. C'est alors qu'on érigea les premières églises, ou plutôt qu'on désaffecta les anciens temples. Ceux de Diane, Hécate, Vénus furent consacrés au Dieu de l'Evangile ; la Panaghia, la Toute-Sainte poliouchos (Protectrice de la Cité), remplaça, sur les remparts, la Pallas poliouchos; au génie ailé de Sténia fut substitué l'archange vSaint Michel. Ce fut une singulière adaptation des choses existantes au nouveau culte. La religion officielle était le christianisme. Mais les mœurs, les habitudes, les goûts restaient païens. La croix de Jésus
et la verge de Moïse furent les joyaux les plus vénérés de l'empire. On conservait la colonne de la flagellation et les langes du Sauveur, on montra même le lait de la sainte Vrer-ge. On vénérait -da«s une ég4ise 4e manteau de la Mère de Dieu, une autre possédait sa tunique. On conserva, en outre, sans la moindre inquiétude, les statues des divinités mythologiques. Ainsi celle qui était considérée comme le Palladium et le Bonheur de la ville fut portée en procestion sur le char du Soleil. Il est vrai qu'on lui avait mis une croix sur le front. Elle fut adorée jusqu'au jour oîi Julien fit jeter la statue dans un fossé, à l'endroit où Arius avait été précipité, afin que les fanatiques qui, en passant, se plaisaient à souiller le fossé, fussent obligés d'épargner le mort ou de profaner la croix en même temps que lui.
Lorsque, le 17 janvier 395, Théodose le Grand partagea son empire entre ses fils, l'Orient échut à l'aîné, Arcadius. Ce prince inaugura aussitôt le règne funeste des favoris et des prétoriens. Leur règne ne devait finir qu'avec l'empire grec. Quelques mots suffiront à caractériser cet empire. Un mélange de mollesse et de magnificence, de cérémonies ; une étiquette minutieuse, des titres compliciués et futiles, une étroite superposition de castes, une chaîne d'intrigues, de conspirations, de détrônements, d'usurpations, d'assassinats et d'infamies ; l'Empire entre les mains d'enfants de quatre ans et de femmes folles d'ambition et de luxure ; des despotes sans principes politiques et moraux, prenant leurs femmes dans le cabanon des esclaves ou mettant leurs maîtresses au même rang que l'épouse. Il n'est question que de mariages d'enfants, d'adultères publics, d'incestes monstrueux, de cruautés sans nom, de parricides, de fratricides ; les règnes durent à peine quelques années, parfois quelques semaines. La misère, la famine, les incendies, les révolutions, les invasions étrangères sont lieux communs dans les annales byzantines ; les querelles théologiques s'éternisent dans des subtilités ridicules et meurtrières. Et c'est ainsi que se perdent les provinces les unes après les autres. Les meilleurs empereurs ne sont que d'impuissants comédiens : Léon le Grand, enlevé à l'étal d'un boucher, ne fut qu'un tribun militaire sans grandeur : à la place même où il hachait la viande, Vérina, son épouse, avait tressé de la corde ; Théodora, l'épouse de Justinien, c^ui partagea la gloire de ses travaux publics, comme en témoignent fastueusement les inscriptions, comme le dit l'empereur luimême dans son Corpus juris, Théodora n'était qu'une misérable Paphlagonienne, fille d'un montreur d'ours, née dans un cirque. Jeune fille, elle vendait de la laine au marché en même tenijDs que ses charmes. Plus tard, sa beauté fut fêtée au théâtre et sa danse séduisit Justinien au
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point qu'il en fit une impératrice. Une fois sur le trône, elle est maîtresse absolue de tout l'Empire. Fonctions publiques, revenus, églises, plaisirs, tout est en son pouvoir. Elle ne permettait pas même aux plus nobles de lui baiser les pieds. Ivorsciu'enfin sa beauté commença à se flétrir, elle forma au palais une école de courtisanes, afin de conserver par des complaisances infâmes toute son influence sur l'Empereur.
Ives annales du Bas-Empire grec ne sont qu'un inextricable enchevêtrement d'intrigues abjectes où apparaissent à peine, çà et là, quelques figures dignes de l'histoire. Quel intérêt présentent Rufin ou Eutrope qui gouvernèrent sous le nom d'Arcadius ? Accorderons-nous un souvenir à ces impératrices fameuses en leur temps, Eudoxie, qui se fit élever une statue d'argent ; Pulchérie, qui fit empereur le général Marcien ? Mentionnons cependant le foudroyant passage d'Attila, qui soumit toute la Thrace à ses armes victorieuses, menaça de ruine la nouvelle comme l'ancienne Rome et ne consentit à se retirer qu'après paiement d'une indemnité de guerre de 60.000 livres d'or. Après lui, Constantinople tremble devant Théodoric et devant les Bulgares, contre lesquels Anastase fit bâtir le grand mur de Sélimbria, large de 6 mètres, et qui s'étend à travers la Thrace jusqu'au lac Derkos. A l'Est, les Perses attaquèrent la ville qui fut ébranlée jusqu'à sa base. Peut-être allait-elle périr, quand Justinien parvint à l'empire. Chrosroës de Perse fut repoussé, les généraux de l'empereur reconquirent l'Itahe et l'Afrique. Mais, à l'intérieur, quelle impuissance ! Ee mélange incohérent de peuples que Constantin avait attirés dans sa ville dégénérait de plus en plus : paiiciii et circoi SCS ! A Rome existaient déjà des clubs ou sociétés de courses aristocratiques, distingués par les couleurs de la livrée que portait !e conducteur du char de course. Constantinople adopta cette mode avec fureur. Ees Bleus et les Verts étaient des corporations en quelque sorte ofticielles. Elles avaient leurs statuts, leurs chefs et leurs fonctionnaires. Sans but politique, ces corporations, qui se vouaient une haine impitoj'able, n'eu exerçaient pas moins une influence prépondérante : l'empereur, la cour, le clergé et les citoyens s'affilièrent à l'une ou l'autre faction. E'opposition avait choisi la couleur verte ; la cour tenait pour les Bleus. La grande révolution de Nika faillit coûter à Justinien son trône et sa vie. Exaspérés par les cruautés de l'empereur, les Verts proclamèrent Hypatius — ■ mais Bélisaire sauva Justinien et le vengea par un épouvantable massacre qui coûta la vie à plus de 40.000 Byzantins, et par un incendie qui détruisit presque toute la ville.
Justinien la fit d'ailleurs reconstruire avec une somptuosité incomparable.
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Nous nous sommes arrêtés un instant à cet épisode caractéristique. Mais à quoi bon nous perdre dans les détails ? Qu'importent Pliocas et Héraclius ? Le siège tenté par les Avares ? Les menaces sans cesse renouvelées des Arabes ? Pourquoi suivre le démembrement qui dépèce l'empire grec province par province et en resserre de jour en jour les limites autour de Constantinople ? Nommons cependant l'impératrice Irène qui conçut le fantastique projet d'épouser Charlemagne et de ressusciter ainsi l'empire romain dans son intégrité — ce qui ne l'empêcha pas de finir à lyesbos, détrônée, dans une atroce misère.
N'oublions pas le passage de Godefroi de Bouillon et de son armée, et signalons qu'on montre encore, dans une prairie, un vieux platane sous lequel il aurait abrité sa tente !... Il faut aussi citer pour son horreur tragique, l'affreux supplice du dernier Comnène, Andronic. Détrôné par Isaac l'Ange, il s'enfuit à ïScutari, pour gagner de là les côtes de la mer Noire en compagnie de son épouse Anne et de la joueuse de flûte Maraptika. Il tomba enfin entre les mains des sbires qui le livrèrent à Isaac. Il fut alors terrassé, souffleté, piétiné, on lui arracha les cheveux et les dents , on le laboura de coups de poings. On lui arracha ensuite un œil pour le laisser durant quelques jours saiis boire ni manger. Alors on lui arracha l'autre œil, puis on le conduisit sur un chameau à travers la ville au milieu d'une populace abjecte et hostile. Les uns lui brisaient un bâton sur le crâne, d'autres l'arrosaient d'immondices, lui bouchaient le nez avec de la boue, lui enfonçaient dans le gosier une éponge imbibée d'ordure, une prostituée lui jeta de l'eau bouillante au visage. A l'hippodrome, on le pendit par les pieds à côté de la statue de la hyène et de la lionne qui s'apprêtent à s'entre-dévorer. Il soupira enfin : « Seigneur, ayez pitié de moi ! Pourquoi brisez-vous un si faible roseau ? » On lui déchira ensuite ses habits, une main lui fut coupée, un assistant lui traversa la gorge d'une broche. Deux Génois s'escrimaient sur son corps avec leur épée pour voir qui des deux porterait le plus beau coup. Puis, il rendit l'esprit en portant à sa bouche le moignon de son bras comme pour en sucer le sang ! On se sent rempli d'effroi en lisant ces sombres chroniques !
Et pendant ce temps, les Russes, les Bulgares croissaient en puissance, les Serbes s'emparaient du nord du pays, une colonie normande s'établissait à Thessalonique ; Amalfi, Gênes, Pise, Venise établissaient leurs comptoirs et leur cour de justice à Galata. On comptait, en 1180, 60.000 étrangers à Péra. Enfin Venise crut le moment venu de détruire l'empire grec.
I,e (loge Diimlolo, presc^ue aveugle, entreprit, ù l'âge de (quatre-vingtdix ans, avec le concours des Français alliés sous le commandement du comte Baudoin, la soi-disant IV-' croisade (1204). Le Grec Nicétas a décrit ce siège avec tout l'amour et toute la haine dont il était animé ; par contre, le Français Villehardouin l'a raconté le plus simplement et le plus tranquillement du monde ; tous deux en furent témoins oculaires.
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Ruines du Palais de Dioclétien, à Nicomédie.
La lutte dura neuf mois autour de la \-ille. Trois cents galères se trouvaient devant la Corne d'Or. L'ennemi, sous Conrad de Montferrat, avait débarqué à portée de voix du port. Un incendie éclata dans l'intérieur de la ville aux environs du palais. Le 13 avril, on donna un assaut général, l'armée pénétra dans l'enceinte de Constantinople, et la ville tomba aux mains des Latins. Les palais et les églises furent mis au pillage, l'autel de vSainte-Sophie, recouvert d'émail et de pierres précieuses, fut brisé par les soldats qui s'en partagèrent les morceaux, l'Ambon et l'Iconostase furent dépouillés de leur parure d'or et d'argent, les hommes de guerre chargèrent leurs mulets de butin dans les temples mêmes, prenant les
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chasubles pour en faire des caparaçons à leurs chevaux, les calices pour des coupes, les bassins pour des auges ou des casseroles dans lesquels ils faisaient ^uire leur boeuf, mélangé de haricots «t d'ail, le rideau de l'église Sainte-Sophie, évalué à plusieurs milliers de mines d'argent, fut déchiré en morceaux, les images du Sauveur et des saints furent brisés à coups de pied, pendant qu'une femme publique chantait des chansons obscènes sur le trône du patriarche. Profanations monstrueuses. Ils ouvrirent les tombeaux des empereurs pour s'en approprier les trésors qu'on y avait renfermés. C'est ainsi que les restes de Justinien, qui reposaient depuis sept cents ans dans les caveaux de l'église des Apôtres, furent dépouillés des bijoux avec lesquels on l'avait inhumé. Les plus grands monuments de l'art ancien et moderne qui faisaient la gloire de la ville ne trouvèrent pas grâce devant ces vandales. Qui saurait dire combien cette dévastation, qui surpasse celle des Osmans, nous a enlevé d'œuvres d'art ! Les cinquante-sept années de la domination latine mirent la ville à deux doigts de sa ruine. Le palais des Blaquernes s'écroulait, le monastère du Pantocrator, sur les hauteurs, fut transformé en un château fort à cause de sa brillante position stratégique. « O ville ! favorite de toutes les villes, célèbre sur la terre, mère de toutes les églises, centre des sciences et des arts ! )) s'écrie Nicétas en maudissant les Latins, « toi qui toujours fus revêtue du manteau de pourpre impériale, tu te trouves aujourd'hui couverte de guenilles, et tes enfants ne sont plus ! Sur un trône élevé tu siégeais autrefois, fiière était ta démarche, majestueux ton visage, imposante ta contenance ; mais, maintenant, dégradée, profanée et abattue, tes atours réduits en lambeaux, la clarté de tes yeux éteinte. » Ces accents de lamentation n'ont-ils pas une grandeur homérique ?
Tout l'empire fut partagé. Les vainqueurs organisèrent partout le système féodal. Royaumes, duchés, comtés naissaient sur tous les points du territoire. Pendant ce temps, Théodore Laskaris fondait à Nicée un nouvel empire grec et attendait que les Latins se détruisissent euxmêmes par leur intolérance et leur orgueil.
Un coup de main audacieux permit aux Grecs de Nicée de rentrer dans Constantinople. En 1261, le jour de l'Assomption de la sainte Vierge, Michel Paléologue rentra dans l'héritage de ses ancêtres et crut rétablir l'empire grec ! Du règne des Latins il subsiste encore une dalle de marbre qui se trouve couchée sur le sol dans le gynécée de Sainte-Sophie non loin d'une fenêtre. Elle porte cette inscription : « Henricus Uandolo. » Le doge, qui mourut le i'^'' juin 1205, fut inhumé dans la cathédrale, de même que Marie, épouse de Baudouin I*'r. La tablette provient sans doute du tombeau c]ui n'existe plus.
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I/enipire des Paléologues ne fut ([u'un fantôme ; il ne maintint (|ue péniblement sa misérable existence en mendiant force et secours des princes d'0€<:ideat. Déjà les Osmanlis apparaissent comme les ennemis ([ui, sans miséricorde, porteront le dernier coup. Brousse, ([ui fut prise par eux après dix ans de siège, devint enfin la résidence du sultanat. Orkhan s'empara de Nicée et de Nicomédie ; cette dernière, par suite du siège, tomba dans un état de décadence dont elle ne se releva jamais. Puis, les Osmanlis passent en Europe appelés par les Génois. Gallipoli est leur première conquête. Peu à peu, ils s'établissent en maîtres sur tous les points de l'Hellespont et du Bosphore. Maintenant, l'empire grec est réduit à la seule enceinte de Constantinople. Quelques années encore de répit, et voici que Mahomet II monte sur le trône des vSultans. C'est lui qui détrônera Constantin XI !
Le 23 mars 1453 il sort d'Andrinople, sa capitale, et le 6 avril, il commence le siège par terre et par mer.
L,a flotte turque prit position devant Béchik-tach, mais la grande chaîne lui barrait l'entrée du port. L,e sultan fit mettre des roues aux petits bateaux à deux rames et les fit amener à l'autre extrémité du port en passant par les vallées situées derrière Galata. La panique fut grande dans la ville lorsque les embarcations, vis-à-vis d'Eyoub, furent jetées à l'eau pour couvrir en un instant le port tout entier. La ville fut sommée de capituler volontairement sous garantie des honneurs de la guerre. Mais l'empereur refusa courageusement. 5.000 Grecs et 3.000 Génois, restés fidèles, opposèrent pendant sept semaines une résistance héroïque à une armée bien supérieure en nombre. Au Fanar, le grand-duc Lukas Notaras aA-ait le conunandement eu chef; les archers et les frondeurs étaient disposés dans le port. L'empereur se trouvait sur les murs avec le général Giustiniani. Près du Lycus oh l'ancienne canalisation de Justinien aljoutit dans la ville, se trouvait le point le plus faible jusqu'à la porte de vSaint- Romain, aujourd'hui Topkapou, la Porte du Canon. C'est contre cette porte que Mahomet dirigea tous ses efforts. Il se servit en cette occasion de canons gigantesques, fabriqués par le Hongrois Orban et capables de projeter des fragments de rocher d'un poids de trois quintaux et demi. Le sultan avait dressé sa tente près de Topdjilar, sur le plateau de la colline, vis-à-vis de ladite porte, et d'où il pouvait épier tous les mouvements de l'ennemi. Le 29 mai, il fit donner l'assaut. Les Osmans furent victorieux, mais ne purent cependant entrer dans la ville, car les Grecs combattirent avec un sauvage désespoir ; deux fois de suite, les janissaires furent repoussés. Le courage des Osmans fut relevé par la vision d'un
imam qui prétendait avoir découvert la tombe d'Eyoub, compagnon d'armes du prophète. Ils furent enthousiasmés comme autrefois les Croisés après avoir trouvé la sainte Lance près d'Antioche. 1,'ennemi se jeta de nouveau à la brèche. Une cinquantaine de Turcs entrèrent dans la ville par un souterrain qui aboutissait au port et dont les Grecs avaient négligé de refermer les portes, lors d'une sortie. L,es assiégés, ne se doutant nullement de cette entrée, restèrent bravement à leurs postes jusqu'à ce que la mort vînt les frapper par derrière. Ils restèrent comme paralysés. L'ennemi, profitant de cette diversion, escalada les murailles. Giustiniani, couvert de blessures et de gloire, fut mortellement atteint d'une balle et transporté dans son vaisseau, où il rendit aussitôt le dernier soupir. L'empereur, entraîné et piétiné par ses propres gens, mourut en héros au milieu du carnage pour l'héritage de ses ancêtres. L'ennemi, que rien ne pouvait plus arrêter, pilla et saccagea toute la ville. Il y avait une fois un moine — ainsi commence la légende — qui était justement en train de faire frire un plat de poissons. On vint lui dire cpe la ville était prise. Le père répondit simplement : « Je ne te crois pas, non plus que ces poissons ne sauraient revenir à la vie. ii A peine eut-îl prononcé ces mots que les petits poissons, à moitié frits, sautèrent hors de la poêle et retombèrent à l'eau, où ils nagent encore. Aujourd'hui, on peut voir encore ces poissons miraculeux dans l'Ayasma d'une chapelle souterraine au Couvent de Notre-Dame des Poissons qui rappelle cette légende. Il est situé à Balekli, près de la porte de Sélimbria.
Mahomet pénétra dans la ville à la tête des Osmanlis. Le carnage dura trois jours. Une grande foule s'était réfugiée dans l'église Sainte-Sophie, où elle se barricada : des milliers de citoyens de toutes conditions attendaient épouvantés et inactifs la fin des événements. Le clergé, ainsi qu'un grand nombre de femmes croyantes, imploraient Dieu par des prières et des chants d'adoration. Les vainqueurs enfoncèrent les portes et l'église fut, en un instant, le théâtre d'un massacre inouï. Trois mille persomies furent égorgées. Les cavaliers qui venaient ensuite étaient déjà dans la place. Mahomet à cheval se fraya péniblement un chemin à travers cette foule en pleurs et éperdue, et pénétra, par les Portes Saintes, jusc^ue dans le vSanctuaire. Arrivé devant l'autel, d'un coup de bride, il fit cabrer son cheval, qui sauta dessus tandis qu'il jetait au peuple épouvanté sa profession de foi : « Il n'y a d'autre Dieu que Dieu seul et Mahomet est son prophète. » Cette profanation fut le signal du vandalisme. Images et crucifix furent brisés et hachés, les vases sacrés devinrent la proie des conquérants. En face de la fenêtre dénommée la Froide, on \-oit encore dans la nef latérale sud l'empreinte d'une main
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à côté d'une colonne de porphyre. lUle fut, dit-on, laissée par Mahomet au moment oii il prit possession de la basilique ! I^a sainte Croix fut précipitée du liaul de la coupole sur le sol ; Sainte-vSophie ([ui, depuis neuf cents ans, rassemblait les fidèles du Christ, fut entièrement mise à nu et forcée de passer à l'Islam. vSelon une légende populaire grecque, un prêtre célébrait la grand'messe .'lU moment où les Turcs pénétraient dans la ville. II quitta l'autel.
Vue générale de Sainte-Sophie.
emportant avec lui le calice consacré, et disparut par la porte d'une galerie c^ui se referma immédiatement derrière lui. Le jour oîi la croix remplacera de nouveau le croissant, la porte se rouvrira et la prêtre continuera sa messe.
Ce ne fut pas sans peine qu'on retrouva le dernier des Paléologues enseveli sous un monceau de cadavres ; il ne fut reconnu que grâce à ses chaussures sur lesquelles était brodé l'aigle impérial. Sa tête fut apportée au sultan, et, lorsque le grand-duc confirma que c'était la tête de son empereur, il l'exposa publiquement jus(iu'au soir tandis qu'il fit inhumer son
corps avec tous les honneurs qui lui étaient dus. C'est là-bas, au nord de la ville, dans un coin de la place du Véfa, derrière quelques baraques d'artisans, que repose en paix celui qui, pour le peuple grec, est toujours l'empereur.
I^a plus grande partie de la jeunesse, espoir de la patrie, fut fauchée en sa fleur ; les autres périrent soit dans l'exil, soit dans l'esclavage. Pour repeupler cette cité rendue déserte par tant de meurtres, Mahomet accorda aux habitants la liberté du culte, et un firman fixa d'une manière précise les relations réciproques entre Galata et Constantinople. Destin bizarre : Mahomet mourut aux bords du golfe de Nicomédie, à l'endroit même où Constantin, le fondateur de la ville, avait fini ses jours dans sa villa située près des ruines du château d'Ankyron.
Nous n'avons pas à dire ici quelle fut l'influence de la chute de Constantinople sur la civilisation occidentale. Nous ne voulons pas non plus faire l'histoire de Stamboul. Enclavés dans le monde chrétien, les Turcs ont été pendant longtemps un danger menaçant pour les autres pays de l'Europe. Toutefois, leur décadence fut rapide et, aujourd'hui, leur empire expire comme a expiré l'empire grec. Depuis longtemps, le danger turc n'existe plus et les tem^js sont passés où l'Europe implorait le secours divin pour le conjurer. Ce pays, voisin de la caducité, s'estime ou peut s'estimer conteht qu'on lui soit indulgent et qu'on le laisse vivre un tant soit peu.
Ees Turcs ne se maintiennent à Constantinople que grâce aux rivahtés et à l'ambition des puissances européennes. Si, d'un côté, les institutions intérieures semblent s'être améliorées ces derniers temps à Constantinople, le commerce et les finances, par contre, s'amoindrissent de plus en plus. La ville pourrait reconquérir son importance intérieure si des capitaux étrangers venaient, par la construction de nouveaux réseaux de chemins de fer, faire revivre le commerce du pays. Goethe a dit quelque part qu'on ne parviendrait jamais à chasser les Turcs de l'Europe sans mettre le feu aux poudres du continent. Cela est-il encore vrai ? Constantinople est-elle toujours la clef qui peut donner l'empire du monde ? C'est une question que les diplomates peuvent examiner à loisir et qui n'est pas de notre ressort.
De toutes les villes ayant un long passé historique, Constantinople est peut-être celle qui a le plus souffert des outrages du temps. A Rome, il reste des ruines : à Constantinople, on ne trouve plus que des décombres.
Ce que l'homme n'a point dévasté, la nature l'a miné par un travail -latent. Les maîtres de Byzance, quels qu'ils fussent, n'ont jamais songé à restaurer un édifice. S'écroulait-il ? On le reconstruisait sur le même emplacement et avec les mêmes matériaux. Quelques monuments ont toutefois survécu ; mais aucun ne remonte aux premiers temps de la ville grecciue.
Sainte-Sophie. Côté est.
Du côté de Gallipoli, on montre encore les tombeaux des rois Thraces. Aux Symplégades, un autel avec cette inscription : Divo Cœsari Augusto. Citons encore le socle d'une colonne attribuée à Pompée à tort ou à raison.
Sur la côte asiatique, à Libyssa, on prétend montrer le tombeau d'Annibal. Du temps de Pline, ce monument existait encore ; ce qu'on désigne aujourd'hui sous ce nom, n'est qu'une colline où se dressent deux cyprès antédiluviens.
Les trois premiers siècles "du christianisme ont laissé quelques empreintes plus visibles à Nicomédie. Toutefois, la résidence de Dioclétien
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a disparu. La domination romaine n'est rappelée que par quelques pans de mur en brique, étayés de distance en distance par des piliers entre lesquels, par la bouche de quelques canaux murés, on entrevoit un cloaque d'eau vaseuse. Sur les sommets de la ville haute s'étend une longue suite de murs et de tours, restes de l'acropole de l'ancienne capitale de la Bithynie. Le couvent grec de Haghios Pantéleimon est également remarquable par sa coupole et ses façades oii sont peintes des icônes de saints. LTn escalier de pierre conduit à la source sacrée et à la crypte consacrée au martyr de la persécution maximienne. Dans le voisinage, l'ancienne ville des morts et les magnifiques bains d'Antonin (^ui furent restaurés par Trajan et Dioclétien. Ces antiques constructions s'émiettent de jour en jour et les matériaux servent à l'édification d'autres bâtiments des environs. La voie en contre-bas du chemin de fer a été construite aussi avec les débris de ces bains romains.
Les créations de l'art bj-zantin ont eu une destinée moins éphémère, surtout à Constantinople. Il existe encore bon nombre d'églises qui ont été converties en mosquées et, en outre, les fortifications et les aqueducs qui ont été conservés dans l'intérêt de tous.
Les empereurs byzantins ont consacré tout particulièrement leurs efforts à la construction des églises. Non multuni inter se dificrunt saccrdotiuni et im péri nui, comme dit quelque part Justinien. Ces mots ont un sens profond. L'Eglise fut le premier facteur de l'Etat, l'empereur en était le protecteur, mais aussi le maître incontesté. Le premier soin de l'Etat, ce fut le soin de l'Eglise.
Né au point de jonction de l'Orient et de l'Occident, l'art bj-zantin frappe avant tout par son caractère mixte. Les influences orientales s'y révèlent par la recherche de la magnificence et de l'effet. Il produit une impression saisissante. Mais que de mesquinerie sous cet apparat ! Que de pauvreté souvent dans les moyens employés ! Rien de naturel, rien de spontané ! C'est un art savant dès ses premières manifestations. Les architectes byzantins furent, cependant, incomparables en tant ({u'hommes de métier. Ils surent bâtir pour les siècles futurs. Constantinople, en créant un art à son usage, a éternisé cet usage. Ajoutons que cet art a profondément frappé l'imagination des peuples et qu'il a fait sentir son influence jusque dans les parties les plus lointaines de l'ancien monde. Sainte-Sophie est un monument type, dont les variantes se retrouvent un peu partout.
C'est surtout dans les édifices religieux qu'il faut étudier l'art byzantin. Tandis que le temple du Paganisme, très simple à l'intérieur, sacrifiait tout à la beauté, à l'harmonie des formes extérieures, l'église chrétienne,
CONSTAXTINOPLE
lieu de réunion, destinée à contenir des foules sans cesse grandissantes, rechercha tout ce t^ui pouvait élever et frapper l'âme des fidèles. L'architecte byzantin, trouvant a priori la formule de l'art chrétien, s'appliqua à produire des effets nouveaux par le renouvellement de la structure intérieure, par le prolongement indéfini de fa perspective en hauteur comme en profondeur, par la richesse de la décoration des parois et des voûtes.
Tandis qu'à Rome, les constructeurs s'obstinaient à conserver, pour les églises.
le type de la vieille basilique latine ; à Constantinople, les coupoles s'arcboutaient les unes contre les autres, les arcades s'évidaient de manière à laisser pénétrer partout l'air et la lumière, un art naissait enfin d'une inspiration réellement et purement chrétienne. C'est sous Justinien que cet art trouva la formule définitive et produisit son chef-d'œuvre :
la basihque de vSainte- Sophie.
Sainte-Sophie est évidemment l'expression suprême de l'architecture
byzantine. Vénérable témoin d'une grandeur passée, ce merveilleux monument, qui fut pendant des siècles l'orgueil du Christianisme oriental et
Sainte-Sophie. V^intail de l.i porte du Nartliex.
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qui, depuis bientôt cinq siècles, est le sanctuaire sacré de l'Islam, SaintevSopliie, disons-nous, offre au point de vue de l'histoire et des arts, une source inépuisable d'inspirations.
On en posa les premières assises vers l'an de grâce 325, le xx<' du règne de Constantin, en même temps que les fondements des nouveaux murs de la ville et des palais impériaux, au moment de l'ouverture du concile de Nicée. Conformément à la tradition romaine, ce ne fut d'abord qu'une longue basilique avec toiture en bois. On reconnut bientôt l'insuffisance de cet édifice, qui dut être agrandi dans la suite. Il fut la proie des flammes sous le règne d'Arcadius (en 404), lorsque Chrysostome fut envoyé en exil et que les partisans de cet homme vénéré se soulevèrent pour sa cause. Théodose le Jeune la fit relever en 415. Elle fut de nouveau réduite en cendres sous Justinien, lors des troubles soulevés par les cperelles des \'erts et des Bleus. C'était en janvier 532. L'Empereur conçut immédiatement l'idée de le réédifier sur une place plus vaste et avec une somptuosité inconnue auparavant. Justinien voulait un monument auquel nul autre ne pût être . comparé. On se mit aussitôt à l'œuvre et, le 23 février, quarante jours seulement après l'incendie, dès la première heure du jour, on procéda à la pose de la première pierre.
Parmi les architectes qui collaborèrent à ce chef-d'œuvre, on cite Anthemius de Tralles et Isidore de Milet. ly'Enipereur surveillait lui-même les tra\-aux et les activait par sa présence ; au lieu de faire sa sieste, il visitait les chantiers vêtu d'un habit de toile unie, la tête simplement couverte d'un mouchoir, une badine à la main. Il stimulait le zèle de chacun par un présent ou par une parole flatteuse.
Toute une série d'anecdotes se rattachent à l'achat du terrain sur lequel fut bâtie Sainte-Sophie. Ea partie droite de la nef appartenait à un eunuque, la partie gauche à un cordonnier. Ee premier abandonna volontairement sa propriété, le second exigea le double de sa valeur et, en outre, le privilège d'être applaudi comme l'Empereur à l'hippodrome les jours de grandes courses. E'Empereur le lui accorda. Ee terrain où fut placé l'autel appartenait au portier Antiochus, cjui ne pensait pas non plus à le vendre. Mais, comme il adorait les courses, Stratégius, l'homme de confiance de l'Empereur, l'enferma peu avant l'ouverture des jeux et l'Empereur ne consentit à le laisser aller qu'après qu'il eut signé le contrat de vente en présence de tous les spectateurs réunis sur les gradins de l'hippodrome.
Sur l'emplacement du baptistère, se trouvait la maison d'une veuve nommée Anne. Cette maison était estimée au prix de 85 livres ; mais la
CONSTANT INOPLK 35
veuve répondit que sa maison n'était pas à vendre, même si on lui offrait cinquante quintaux d'or. I/Empereur alla lui-même' la trouver, l'implorant de bien vouloir lui céder son terrain. I<a veuve, touchée jusqu'aux larmes d'une telle condescendance, tomba à ses genoux, déclarant qu'elle céderait gratuitement sa propriété, à condition d'être enterrée à côté de
Sainte-Sujiiic. r.:;vis intérieur.
l'église, afin de recevoir son paiement au dernier jour dans le ciel ! et l'Empereur le lui promit.
D'autres légendes se rapportent à quelques détails de la construction. Le plan aurait été donné à l'Empereur par un ange, durant son sommeil. Une autre fois, un messager du ciel, sous forme d'un eunuque, apparut à un enfant qui gardait les outils des artisans en leur absence, lui ordonnant d'appeler au travail les ouvriers, qui se ralentissaient ; comme le jeune garçon refusait d'abandonner sa place, il lui jura par l'éternelle
Sagesse qu'il garderait les outils just^u'à son retour. I/enfaut fut amené devant l'Empereur, les eunuques du palais furent tous appelés ; l'enfant ne retrouva point son inconnu parmi eux. L'Empereur crut à l'intervention d'un ange et renvoya l'enfant comblé de présents, mais il lui ordonna de se retirer hors de son empire, afin que l'ange tînt sa promesse à tout jamais. Et c'est à cet événement que l'église dut le nom de la Sagesse Divine. Au moment d'élever la vorite qui domine le maître-autel, un différend s'éleva entre Justinien et ses architectes, à savoir si la lumière devait tomber par une ou deux fenêtres. Un ange apparut de nouveau, vêtu cette fois de la pourpre impériale, et commanda trois fenêtres en l'honneur de la sainte Trinité. E'édifice étant achevé jusqu'à la coupole, on manquait d'or pour la recouvrir. E'auge revint de nouveau, conduisit les mulets du trésor dans un souterrain et les chargea de 80 quintaux du précieux métal. Ces récits sont un témoignage de la forte impression produite sur l'imagination de la foule.
Les travaux de construction et l'édifice lui-même ont été décrits dans un curieux poème dû à Paul le vSilentiaire, conseiller intime de Justinien.
Murs et voûtes furent bâtis en briques, les piliers en pierres calcaires ; marbre précieux, granit, porphyre furent partout employés à profusion. Les images du Christ, de la sainte Vierge, des Apôtres et des Evangélistes en mosa'ique de verre coloré sur un fond d'or. .Sur la croix on lisait ces mots : 'Kv tojt(o v.xà, " Tu vaincras par ce signe >\ .Sous le porche des guerriers, l'archange ]\Iichel, en mosa'ique, l'épée au clair, monte la garde.
Pour la voûte de la coupole dont la légèreté et la hardiesse tenaient du merveilleux, on s'était servi, vu la longueur du diamètre, de briques blanches si légères qu'une tuile ordinaire équivalait à douze d'entre elles. Ces briques portaient un renvoi au verset 6 du psaume 45 : « Dieu est au milieu d'elle ; elle est inébranlable. '> Après chaque couche de douze briques, on emmura des reliques, pendant que les prêtres entonnaient des hymnes et demandaient à Dieu l'achèvement et la durée de l'église.
Les témoignages des contemporains sur l'incomparable magnificence de la décoration intérieure défient l'imagination la plus exaltée. Justinien, comme enivré de puissance et de richesse, avait orné le temple avec une profusion fabuleuse. Pour l'autel, l'or n'étant point sufiisamment précieux, on avait employé un almagame d'or, d'argent, de perles et de pierres précieuses pilées, des incrustations de camées et de gemmes. Au-dessus s'élevait un tabernacle en forme de tour, le Ciborium, dont le toit d'or massif reposait sur des colonnes d'or et d'argent incrustées de perles et de diamants et ornées de lys entre lesquels se trouvaient des boules avec croix en or mas-
CONSTANTINOPI.E 37
sif, d'un poids de 75 livres et égaleiueut ornées de pierreries. Sous le dôme, la colombe du Saint-Esprit se trouvait suspendue. C'est dans son corps qu'on renfermait et conservait les hosties. D'après le rite grec, l'autel était séparé du peuple par une cloison ornée des images des saints en relief ; elle reposait sur douze colonnes d'or. Trois portes fermées de rideaux formaient l'entrée du sanctuaire ou Saint des .Saints. Au milieu de l'église s'élevait
S.iinte-Sophie. — La grande iiel.
l'Ambon, en forme circulaire et entouré de barrières. Il était surmonté d'un baldaquin de métal précieux, monté sur huit colonnes de marbre fin, avec une croix d'or d'un poids de 100 livres, parsemé de grenats et de perles ; des escaliers de marbre conduisaient à l'estrade. Les parois de l'escalier et le toit du lieu saint étincelaient de marbre et d'or. C'est là que s'assemblait le clergé pour les grandes fêtes officielles et que se dressait la tribune de la cour. Patènes, clefs, vases, bassins, vaisseaux, tout était de l'or le plus pur, tout ruisselait de pierres précieuses; les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament pesaient, avec leurs appliques et leurs montures d'or, chacun
3» COXSTAXTIXOPLE
deux quintaux ; d'or étaient également les ustensiles sacrés et les objets de luxe servant au cérémonial de la cour, aux couronnements et aux autres fêtes : 7 croix pesant chacune un quintal, six mille candélabres en forme de grappes de raisins, pour le sanctuaire, l'ambon, le gynécée et le narthex, autant de porte-candélabres pesant chacun m livres. I,a voûte de la coupole rayonnait sous le reflet des candélabres ; partout des lampes d'argent étaient accrochées à des chaînes de bronze ; sur toutes les moulures couraient des guirlandes de lumière qui se nmltipliaient à l'infini dans les facettes des mosaïques et des pierreries.
IvCS portes étaient en ivoire, en ambre et en bois de cèdre, le portail en argent doré. Justinien voulait même tout d'abord faire paver l'église de plaques d'or, mais il en fut dissuadé ; il se servit de marbre multicolore dont les lignes ondoyantes devaient rappeler les flots orageux des quatre fleuves du paradis. Dans le parvis, se voyait un bassin de jaspe, a^■ec des lions crachant l'eau, le tout recouvert d'une magnifique toiture : on ne devait entrer dans la maison du vSeigneur qu'après s'être lavé les pieds. Pour la purification des prêtres, douze coquilles étaient disposées à l'intérieur du temple, à proximité de la galerie des femmes (le lyéontarium) , pour recevoir les eaux pluviales, et 12 lions, 12 panthères et 12 biches les rejetaient dans un bassin. Un vaisseau de marbre, autrefois placé dans l'église Sainte-Sophie et dans lequel les fidèles se lavaient les mains et le visage, portait cette inscription : v.'iov avo^j.r, ;j.a-:a 'j:r, wii.'i (i^vi — qui, lue de droite à gauche ou de gauche à droite, donne les mêmes mots et le même sens, à savoir : k I^ave tes péchés et non seulement ton visage. » On peut lire la même devise sur la fontaine de la cour de l'église de la Trinité, à la place du Taxini à Péra, édifice érigé vers 1881 en style byzantin.
Tous les revenus de l'empire furent employés à la construction de Sainte-Sophie sans y suffire. Le terrain seul représentait des sommes immenses. Lorsque les murs eurent atteint un mètre au-dessus du sol, on avait déjà employé 452 quintaux d'or ; l'Ambon et la vSolea seuls coûtèrent les revenus de l'Egypte pendant une année. Ces dépenses pesèrent durement sur le peuple. Les impôts prirent des proportions écrasantes, les appointements des fonctionnaires furent rognés ou supprimés tout à fait.
Après six ans de travail, cette œuvre gigantesque fut en état d'être inaugurée. Ce fut à la ^•eille de Noël 537 que l'Empereur sortit du palais pour se rendre à l'église dans un équipage à quatre chevaux. Il y fit son entrée conduit par le patriarche Eutychius, s'avança à jDas rapides, le cœur palpitant d'émotion, jusqu'au lutrin et s'écria, les deux mains levées au ciel :
« Béni soit Dieu (jui m'a clioisi pour exécuter une telle œu\Te. Je t'ai surpassé, ô Salonion ! » Pendant ce temps, on distribuait du grain et de l'or dans les rues. I^e lendemain, grand jour de fête, les portes furent ouvertes pour la première fois au service divin, I^es fêtes de la Dédicace furent célébrées
Sainte-Sophie. — Une colonnade latérale.
avec éclat et se continuèrent, après la consécration, pendant quatorze jours, jusqu'à l'Epiphanie. De Grand Temple de la Nouvelle Alliance était érigé.
Ce fut a\-ec le même faste que l'Empereur fit organiser le service di\-in et pourvut à l'entretien de l'église même. Plusieurs centaines de prêtres, diacres, sous-diacres, lecteurs, psalmistes, portiers, sacristains étaient pré-
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posés aux offices. L,'église reçut de nombreuses dotations : 365 fonds de terre lui furent attribués dans les environs de la ville.
La précipitation apportée à la construction de cet édifice entraîna bientôt de graves conséquences. I,e grand tremblement de terre qui eut lieu vingt ans après ébranla ses murs, détruisit toute la partie Est du dôme, brisa la table sacrée, le Ciborium, l'Ambon, les objets les plus précieux. 1,3. légende de l'Islam fait coïncider ce tremblement de terre avec la nuit de naissance du prophète.
L,a coupole de Sainte-Sophie repose sur des terrains de formations diverses : de l'autel à la coupole le sol est pierreux, de la coupole au parvis les fondements durent être jetés dans un terrain marécageux, ce qui devait amener des suites fâcheuses. Quoi qu'il en soit l'église fut restaurée avec beaucouj) plus de soins et surtout beaucoup plus de prudence ; Justinien fit donner à l'église plus de solidité eu chargeant Isidore le Jeune de renforcer les aboutissements, arcs-boutants et contreforts, et rehausser la coupole de 25 pieds ; elle fut couverte également de tuiles en terre de Rhodes. I,es échafaudages furent maintenus pendant une année entière, puis, on fit pénétrer plusieurs pieds d'eau sur le dallage de l'église pour que les pièces de bois en tombant ne pussent ébranler les nouvelles constructions. Cinq ans après, en 568, à la veille de Noël encore, eut lieu la deuxième inauguration.
Ce n'est pas sans orages que ce vieil édifice est demeuré debout jusqu'à nos jours. Le sort s'est acharné sur lui. Incendies, tremblements de terre, sièges, révolutions, vandalismes ont ébranlé ses murs sans le renverser.
Au ix*^ siècle, l'une des archivoltes de la coupole se trouvant endommagée, Basile I*^^ le Macédonien la fit refaire et profita de ce travail pour y placer des images en mosaïque de la sainte Vierge, de saint Pierre et de saint Paul. En 987, elle s'écroula de nouveau et fut restaurée par Basile II Bulgaroctone. On voit que la coupole actuelle est l'œuvre de plusieurs générations. L'édifice eut beaucoup à souffrir de l'incurie des empereurs latins. Ce ne fut qu'au xiv*' siècle qu'on songea à le consohder. Ainsi Andronic Paléologue l'aîné fit élever du côté Est de forts murs d'appui. Mais ce fut l'appropriation aux exigences des rites de l'Islamisme qui entraîna pour Sainte-Sophie les plus profondes modifications : les Turcs s'ingénièrent à détruire l'admirable décoration intérieure de cette basilique convertie par force à l'Islam. LTn badigeonnage à la chaux couvrit sans miséricorde toutes les surfaces : l'Islam défendant par principe toute figure ou représentation d'être vivant. Les ornements précieux enlevés ou volés furent remplacés par des passages du Coran en écriture géante.
CONSTANTINOPLK
Ceci excepté, l'intérieur resta tel (^u'il était au point de vue architectural. Mais, à l'extérieur, rien ou presque rien ne subsiste du caractère byzantin. Les amiexes qui se trouvaient groupées autour du principal corps d'édifice furent ou détruites ou enclavées dans d'autres constructions. I,e Skeuo-
Sainte-Sophie. — La nef vue à travers les colonnades.
phylakion, pièce particulière située au coin nord-est de l'église et où se trouvaient conservés les objets du culte, sert maintenant de garde- manger pour la cuisine des pauvres. Au côté sud du nartliex, l'ancien baptistère était relié à l'église par une porte aujourd'hui murée ; c'était une chapelle à coupole, octogone à l'intérieur, quadrangulaire à l'extérieur, avec une abside à angle droit et un narthex placé à l'Ouest. Il servit de magasin à huile
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jusqu'au jour où ou s'avisa d'y inhumer Moustafa I''"" qui venait de mourir subitement. Pour remplacer les parties extérieures dénaturées ou détruites, Mahomet le Conquérant dota l'église de deux arches lourdes et informes, situées du côté sud-est de la mer. I,à-dessus on éleva un minaret. Sélini II en fit construire un deuxième, à côté, mais moins élevé ; son successeur JMourad III, deux autres encore. Ces quatre tours érigées à différentes époques n'ont tout naturellement aucun caractère d'unité. Sur la pointe des minarets, le croissant brille maintenant dans toute sa splendeur. Il surmonte encore, en bronze cette fois, le sommet de la grande coupole qui semble s'incliner légèrement. Cette coupole mesure 25 mètres de diamètre environ ; Mourad II employa, dit-on, 50.000 ducats pour la dorer. Cent kilomètres à la ronde et, du côté de la mer, jusqu'à la pointe de l'Olympe bithynien, on la voit étinceler sous les rayons du soleil. Différentes constructions vinrent se grouper tout autour de Sainte-Sophie : turbés, écoles, établissements de bienfaisance. Dans le parvis sud, Mourad III fit bâtir son tombeau ; près de lui reposent les cercueils de ses 17 fils que Mahomet III frère aîné et successeur fit décapiter et inhumer auprès de leur père le jour de son avènement au trône. Neuf ans plus tard, la mort l'amena lui-même à côté de Sélim II : c'est là que se trouvent également les restes du prince Mahmoud et de sa mère (^u'il fit égorger injustement. Ces tombes résument l'histoire, les malheurs et les crimes de cette horrible famille.
Au milieu du siècle dernier, l'immense édifice menaçant ruine, Abdul- Medjid ordonna de le restaurer d'une façon définitive. Il fit appeler le célèbre italien Fossati. Celui-ci abattit d'abord tous les contreforts superflus et chercha à réparer un peu l'ancien extérieur ; puis, les murs de la mosquée furent recrépis et agrémentés de raies transversales d'un rouge de garance, revêtement qui ressemble fort à l'habit d'un forçat ou à la robe d'une esclave. L'intérieur, après quatre cents ans d'attente, retrouva en partie ses anciennes couleurs, sa magnificence d'autrefois, lycs précieuses tables de marbre, les mosaïques à fonds d'or furent découvertes, la madone et les saints se réveillèrent de leur long sommeil. Il est vrai que des pièces manquaient, les unes détruites en tout ou en parties, les autres ne valant guère mieux. Un grand nombre d'images montraient néanmoins encore toute la beauté de leur coloris. La mosquée conserve aujourd'hui ces restes de beauté autant que le permettent les préceptes de l'islamisme. Les représentations d'êtres vivants, nullement tolérées par le prophète, furent tout naturellement passées à la chaux. Il est vrai que, pour ce tra\-ail, on prit toutes les mesures de précaution nécessaires: on recouvrait tout d'abord les figures d'une toile, puis une légère couche de cou-
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leur était passée par-dessus. Toutes les têtes eureut le même sort ; cependant quehiues-unes percent encore le badigeonnage. Fossati aussi bien tpie Salzenberg envoyé par Frédéric-Guillaume IV à cette occasion unique ont tiré ipielques copies précieuses et complètes des détails de ce monument reniarciuable. Fossati retrouva la porte secrète par la([uelle, au moment du carnage du 2g mai 145,;, le ijrétre devait avoir disi)aru en emportant calices et hosties avec lui ; elle fut ouverte et après qu'on eut
Sainte-Sophie. Détail d'un cliapiteati.
reconnu qu'elle domiait dans une petite chapelle voûtée, on la referma aussitôt.
ly'église Sainte-Sophie est orientée du côté de Jérusalem. Devant l'entrée principale située à l'Ouest, se trouve un parvis ouvert, de forme ovale, large de 50 mètres sur 30 de profondeur ; autrefois cet Atrium était entouré de tous côtés d'un cloître à coupoles, reposant sur des colonnes et formant des arcades. De cette disposition première il n'a été conservé ([u'une petite partie. Un simple bassin en marbre avec fontaine. Derrière, les deux narthex couverts; c'est ici que pénitents et catéchumènes prenaient place, ceux-ci en attendant que le baptême les introduisît au sein de
l'Eglise, ceux-là que la pénitence les y rappelât. Le premier de ces portiques est des plus simples : les murs sont en briques polies, le sol pavé de gros carreaux, les voûtes en arête. Il se trouve limité au dehors par une fenêtre de séparation, les neuf portes qui reliaient autrefois le parvis au péristj'le sont maintenant murées, les portes des deux extrémités conduisent aux minarets de l'Ouest. Les quatre piliers situés devant l'éxonarthex pourraient avoir servi de socle à quelques statues d'empereurs.
Cinq portes introduisent les fidèles de l'éxonarthex dans l'esonarthex. L'une d'elles qui pourrait compter pour une des plus belles parties de l'église est en bronze et située à l'aile sud du portique. Elle semble l'œuvre de plusieurs époques. Les panneaux modelés de main de maître, les ornements d'une exécution merveilleuse, dénotent l'apogée de l'art grec ; les cadres avec boutons, feuilles et rosettes, ainsi que les tablettes à monogrammme des quatre grands panneaux sont de style byzantin. Au haut d'un des battants on lit sur une plaque d'argent cette inscription : MIXAHA iNIKUTQN; au point de vue grammatical il faut ajouter devant : WEO<ItlÂOr KAI. Plus loin les monogrammes également sur argent font de même allusion à Théodora, épouse de Théophile, et à son fils Michel qui vécurent dans la seconde moitié du ix"-^ siècle.
L'esonarthex, long de 60 mètres sur 10 de profondeur, est plus large, plus haut et plus orné que le premier parvis. Les murs sont couverts de plaques en marbre multicolores, la voûte garde encore quelques traces de travaux en mosaïque. Il reçoit sa lumière par des fenêtres qui donnent sur le toit du premier parvis. Deux portes ouvrent de chaque côté sur un vestibule aboutissant d'une part à l'escalier en pentes douces des galeries et d'autre part à l'escalier de la sortie à l'extérieur. Ces vestibules aux voûtes en berceaux, contigus au narthex, datent de l'ère byzantine; celui du Nord où l'on parvient par un escalier de 14 marches forme l'entrée des Giaours qui ne doivent pénétrer dans le temple que par la porte gracieusement surnommée des pourceaux. Salzenberg tient celui du Sud pour le portitjue des guerriers, par lequel l'empereur et sa suite faisaient leur entrée de l'Augustéon au narthex ; c'est là qu'on déposait les armes avant de passer dans l'église. Des deux autres portails conduisant encore au gynécée et qui étaient situés à l'angle Est, il n'y a plus aujourd'hui que celui du Nord. Entre ces deux portails se trouvait une rangée de cabinets ou de dépendances où, selon les écrivains byzantins, le patriarche donnait la bénédiction avant le service divin et où les conciles d'église étaient tenus ; une pièce était réservée à l'Empereur, et d'autres servaient de prison pour le clergé.
CONSTA\'ri\r)l>I. F.
Deux de ces pièces seulement ont été eonserx-ées, mais elles sont murées et remplies de gravois.
Neuf portes disposées à l'est de l'ésonarthex conduisent à l'intérieur
Sainte Sopliie. Détail des arcades
de l'église. Toutes ces portes sont en airain et étaient autrefois ornées de croix, malheureusement détruites aujourd'hui. Elles se développent dans une embrasure de marbre, les intervalles en sont aussi revêtus de marbre ; au-dessus se trouvent quelques tableaux en mosaïque.
Trois portes conduisent dans la grande nef, celle du milieu, la porte
46 CONSTAXTIN'ÛPLE
principale, jjlus grande et plus ornée que les autres, était la porte royale. L'encadrement en est de bronze, tandis que celui des autres est en marbre poli.
vSur le tympan d'arcade, on pouvait admirer autrefois une mosaïque représentant l'adoration du Christ par l'Empereur. Le Sauveur, assis sur un trône magnifique, dans toute la puissance de sa gloire, reçoit les fidèles ; de la main droite légèrement levée, il les bénit ; dans la gauche, il tient l'évangile. Devant le trône, un empereur byzantin, richement vêtu du manteau et du diadème, l'implore agenouillé ; à côté, des médaillons avec les bustes de la sainte Vierge et de l'archange Michel. Aujourd'hui cette mosaïque est recouverte de toiles. Immédiatement au-dessus du linteau de la porte, la colombe du Saint-Esprit prend son essor, idIus bas l'évangile avec ces mots tirés de saint Jean : Jésus dit : En vérité, en vérité, je vous dit que je suis la porte des brebis ; si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé : il entrera et sortira, et trouvera de la pâture. (Év. sel. saint Jean X, 7, 9). Les battants du portail existant encore semblent appartenir à une époque moins reculée.
L'extérieur de cet édifice, même si nous le rétablissons, par la pensée, dans son état primitif, n'est pas à l'abri de la critique ; la coupole elle-même semble quelque peu écrasée. Mais combien l'intérieur s'impose à l'admiration ! Tout le vaisseau est visible, dès qu'on y pénètre, et l'on se trouve, dès le premier pas, sous une puissante impression d'originalité et de splendeur. Le regard s'envole au loin à travers la nef, plonge ensuite dans les parties latérales pour revenir aussitôt se reposer vers les hauteurs sublimes des voûtes. Le tableau semble un peu chargé au premier coup d'œil, mais ne tarde pas à s'éclaircir et à s'harmoniser — c'est la majesté même. Tout démontre une merveilleuse entente des conditions de l'art monumental, en même temps qu'une hardiesse inouïe de conception et d'exécution. Il est rare de rencontrer un ensemble d'un caractère si imposant. Peut-être même un effet semblable n'a-t-il été réalisé nulle part ailleurs.
Si l'on en excepte l'abside orientale, l'église est renfermée dans un e.space rectangulaire de -/y mètres de longueur sur 76'", 70 de largeur, y compris l'épaisseur des murs. Cet intérieur est divisé en une partie centrale, la nef, et deux parties latérales. Au centre de l'édifice s'élève une coupole de 31 mètres de diamètre, inscrite dans un carré. Elle s'appuie sur quatre grands arcs, d'une ouverture égale à son diamètre, lesquels reposent sur (juatre gros pihers. D'immenses pendentifs sphériques se projettent dans le vide, remplissent l'espace entre les grands arcs et viennent saisir la coupole. Sur les deux arcs perpendiculaires à la nef, l'arc oriental et l'arc occidental, s'appuient deux demi-
COXSTANTINOFLIî 47
coupoles ; au contraire, au nord et au midi de la grande coupole, les grands arcs sont fermés par un mur ])leiii (lue soutiennent des colonnades. Autour de l'hémicycle que recouvre la grande demi-coupole orientale, s'ouvrent trois absides, au centre, l'abside principale, qui se prolonge à l'orient et se termine par une voûte en cul-dc-four, et deux absides
Sainte-Sophie. L'abside et la chaire.
secondaires à droite et à gauche de l'abside principale. Le fond des deux absides secondaires est ouvert sur les bas côtés et leur votite est soutenue, dans cette partie, par deux colonnes. Le pourtour de l'hémicycle occidental est pénétré de la même manière, mais l'arcade centrale n'est pas terminée en cul-de-four ; la voûte se prolonge jusqu'au mur de face dans lequel sont percées les trois portes qui communiquent avec le narthex '.
I. Labarte, Le Palais de Coiis/a ntiiiople Aiigustèon et l' Hippodrome, Paris. 18O1.
!'/ Si'i abords, Sainte-Sopliie. le Foriiiii,
Des deux côtés , entre le vaisseau central et les murs extérieurs, s'étend une rangée de pièces basses et quadrangulaires qui forment comme des bas côtés. Divisés en trois parties par les maîtres piliers et leurs contreforts, elles diffèrent de forme et de grandeur. Cette combinaison atteste avec é\'idence l'intention de combiner le principe de la basilique latine avec le système de l'édifice à coupole, issu de l'art byzantin.
A droite et à gauche la nef est séparée des bas côtés jDar quatre magnifiques colonnes, hautes de ii mètres, taillées dans des blocs de marbre vert et provenant du temple de Diane, à Ephèse ; sur leurs cinq arcs, six petites colonnes semblables s'élèvent à la hauteur des hautesceuvres et sont reliées par sept arceaux. En arrière des cinq arcades du rez-de-chaussée, se dressent deux grandes colonnes à trois arcs, en porphyre rouge et provenant du temple du vSoleil, à Baalbeck. Aurélien les avait fait transporter à Rome et Justinien les fit venir à Byzance. Audessus, se trouvent six colonnes plus petites, reliées par sept arcades. Vingtquatre autres colonnes de granit égyptien, qui servent d'appui aux galeries des ■deux côtés, sont réparties en quatre dans chacune des six divisions des nefs latérales. Le même nombre dans les hautes-œuvres, toutes de granit ou de marbre multicolore. L'étage supérieur est occupé par le (jvnécée (ou partie réservée aux femmes), qui s'étend également au-dessus du narthex proprement dit. L,e narthex s'ouvre, du côté de la nef, par trois grandes arches reposant chacune sur une colonne double ; sur ces arches se trouve disposée la grande fenêtre demi-circulaire qui clôt l'arcade ouest du milieu. En comptant encore les trois petites colonnes des portails, le chiffre total de toutes les colonnes de Sainte-Sophie se monte à 107, nombre mystique : 100 de plus que n'en comptait la maison de la Sagesse (Prov. IX. i). Les colonnes du rez-de-chaussée sont au nombre de quarante, nombre révéré chez les Orientaux. Les Byzantins donnaient même à leurs plus belles colonnes des noms de patriarches, par exemple Grégoire Thaumatourgos ou Basile.
La coupole de Sainte-Sophie est sans contredit un des chefs-d'œuvre -de l'art architectural. Du sol de l'église à la clef de voûte, sa hauteur verticale est de 56 mètres. Il est vrai que la coupole du panthéon d'Agrippa ^ 43°'. 50 de diamètre, mais elle se trouve appuyée de toutes parts de solides murs d'appui et ses murs extérieurs reposent sur le sol, tandis -que la coupole de Sainte-Sopliie plane sur des piliers et repose sur le point vertical d'arcs à grand circuit ; de même la courbe de la coupole n'est pas exactement semi-circulaire, comme au Panthéon ; car la hauteur
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n'atteint qu'un sixième du diamètre et encore senible-t-elle avoir été sensiblement plus aplatie dans le plan primitif. I^a coupole de l'église Saint-Pierre, sur i'",5 de moins de diamètre que celle du Panthéon, a une
Sainte-Sophie. — Colonnes de porpliyre provenant U'Héliopolis. Urne de Pergame.
hauteur de 123 mètres, mais ce n'est que de très près c[u'il nous est donné de bien pouvoir nous rendre compte de ces dimensions extraordinaires ; celle de Sainte-.Sophie, au contraire, est visible dans presque toute sa totalité dès la porte d'entrée. Les plans d'appui de l'éghse Saint-Pierre embrassent la moitié de l'espace libre ; à Sainte-Sophie, seulement un tiers.
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Ainsi, d'après les comparaisons que nous venons de faire, l'imposante et inoubliable impression n'est point exclusivement provoquée par les grandes dimensions de la coupole ou même par sa hauteur, mais bien plutôt par sa position qui lui donne l'air de planer au-dessus de constructions hardiment reliées, et d'un effet grandiose, combinant les deux formes essentielles de toute architecture : le carré et le cercle.
C'est la distribution de la lumière qui contribue aussi pour beaucoup à l'effet magique de cet intérieur. Les pièces latérales ont des fenêtres cintrées rondes, 40 ouvertures cintrées se trouvent également pratiquées dans la couronne inférieure de la grande coupole, et jettent par le haut dans le centre intérieur un flot immense de lumière ; de semblables fenêtres percent aussi les voussures des coupoles secondaires, comme les murs qui ferment les grands arcs pleins à droite et à gauche de la coupole centrale. C'est ainsi que chaque recoin de cet espace reçoit la lumière dans une proportion mesurée à son importance. Clarté partout, mais une clarté douce et harmonieuse. Les rayons jaillissent à flots sur ces murs de marbre et de niosa'ique sans éblouir jamais.
Ce qui attire principalement notre attention, ce n'est pas seulement la matière et le coloris différents de cette forêt de colonnes qui nous entoure, c'est surtout la variété dans les formes des chapiteaux et des ornements, c'est encore l'ingéniosité des détails. On ne s'est point préoccupé ici des cinq ordres de Vitruve. C'est le triomphe de l'art byzantin. Les corniches surplombent avec une saillie très marquée ; la jointure des fûts et des chapiteaux est dissimulée par un anneau de bronze de 11 pouces de haut ; les chapiteaux cubiques et bombés offrent également des ornements de feuillages découpés ; sur chaque chapiteau, devant et derrière, on lit un monogramme presque toujours différent.
Mais, nous ne saurions as.sez le répéter, l'intérieur de Sainte-Sophie doit surtout l'effet saisissant qu'il produit à la décoration polychrome dont il est revêtu et qui a cependant perdu en partie sa splendeur primitive.
Chaque pouce d'espace entre le sol et le sommet de la coupole était autrefois richement orné. Le narthex même annonçait la magnificence de l'intérieur. I^e marbre revêtait tout le sol et toute la hauteur des murs jusqu'à la naissance des arceaux et des voûtes. Ces arceaux et ces voûtes resplendissaient de mosaïque. Le marbre employé est de beaucoup plus riche cj^ue celui du Panthéon d'Agrippa. Les mosaïques, avant les profanations des Turcs, formaient une décoration bien plus éclatante que celle de Saint- Pierre de Rome.
Le sol est maintenant recouvert d'un dallage de marbre gris. Paul le
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Silentiaire compare le dallage primitif, dont une toute petite partie se voit encore sous la coupole, au sud-est de la nef, h « une prairie en fleurs ».
I,es murs des deux étages, avec leur revêtement de marbre, harmonisent admirablement toutes les autres parties de l'édifice. Des lignes claires partagent la surface des nmrs en plusieurs sections, celles-ci sont à leur tour di\'isés en segments par des lignes verticales. Chacune de ces sec-
Sainte-Sophie. Entrée du Turbé de Sélim II.
tions rivalise en beauté et en magnificence. C'est une profusion de tons rouges, violets, blancs, jaunes et verts. Les nuances de marbre gagnent encore en splendeur vers le haut, la matière en est plus riche et plus fine.
Notons tout particulièrement la beauté des tablettes de marbre (jui ornent le devant de la galerie située au-dessus du narthex, sur une longueur de 5'",50 et une largeur de i'",5o.
La mosaïque recouvrant les parties supérieures de l'église connnençait -au-dessus de la moulure, sur un fond d'or et d'un bleu très foncé.
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« Tandis que, depuis le moyen âge, on a multiplié les tons, afin de se rapprocher de l'aspect de la fresque, les mosaïstes byzantins ne les employèrent qu'en petit nombre, juxtaposant les couleurs tranchées, négligeant les nuances intermédiaires. Comme la mosaïque est faite pour être vue de loin, la dureté de ces oppositions se perd dans l'harmonie générale de l'œuvre ; mais, en revanche, tout se détache avec une vigueur et un éclat incomparables. Les figures s'enlèvent sur un fond bleu ou d'un or intense ; les tons vifs et nets des vêtements forment avec ce ton uniforme un contraste puissant ; souvent, pour mieux accuser le dessin, une ligne noire indicée les contours du corps et les traits du visage. Tout, dans l'exécution, contribue donc à donner à l'œuvre ce caractère d'une décoration bien comprise, où le regard est saisi par la recherche des grands effets fortement accusés '. )
lyCS ornements sont empruntés à l'art hellénique, souvent aussi au règne végétal ou à la combinaison des figures géométriques. I,es personnages, tous immobiles, sont alignés sur le même plan. Au reste, les compositions à personnages sont réservées aux emplacements principaux et les plus en vue.
I,es mosaïques de Sainte-Sophie forment un incomparable décor. L'imagination peut sans peine suppléer aux parties que le vandalisme des Turcs a cachées ou détruites. Dès son entrée, le visiteur apercevra, à l'archivolte ouest de la coupole, la sainte Vierge entre saint Pierre et saint Paul ; à l'est, sur la table d'or, le livre de l'Evangile avec saint Jean et la sainte Vierge ; au-dessous, le portrait de Jean Paléologue qui, vers le milieu du xiv<^ siècle, restaura l'église et y fit également exécuter des travaux de mosaïque. Les tableaux en mosaïque qui couvrent le grand mur des arches sud et nord s'étalent avec une majestueuse ampleur, c'est là que se trouvaient, dans des niches à fond d'or, les plus anciens évêques et martyrs de l'église, plus haut les seize prophètes ayant deux anges au-dessus, mais dont on ne voit plus que les parties inférieures. Leurs robes sont d'un blanc éclatant, leurs étoles blanches sont semées de croix de différentes couleurs. La main droite est levée en signe de bénédiction, ou placée sur la poitrine, la main gauche tient le livre ; un nimbe coloré encadre les visages barbus, d'une expression sévère et triste. Dans les compartiments, des deux côtés, s'étalent les noms de Grégoire le Théologue, Denys, Nicolas... Les voûtes supérieures semblent avoir été ornées de scènes tirées du Nouveau Testament. Le tableau du miheu de la coupole