CHAPITRE IX
Invitation chei le Sultan. — Les résidences de S. M. — Le kiosque impérial.
— Réception. — Respectaenses cérémonies. — Repas. — Usages turcs. — L'eau du Prophète. — La musique orientale du Sultab. — Système musical inconnu. — L'orchestre et ses instruments. — Le ténor. — Théorie à chercher. — Jugement d'un chef arabe sur cette matière. — Singulier effet de l'audition. — Visite des appartements. — Le palais des miroirs et le plafond de cristal. — Un tombeau dans les plis de l'onde. — Les recluses du Coran. — Le palais des trésors. — Richesses vraies et richesses fausses.
— La salle du trône. — Orta Kapussi, la Sublime'Porte,
Le samedi 27 avait été choisi par l'ambassadeur pour accepter une gracieuse invitation faite, au nom du sultan, par le pacha préposé à la garde du trésor. Il s'agissait d'un dîner lurc que l'on voulait nous donner dans la résidence et dans les jardins du vieux sérail. On m'invita aussi et on insista pour que je fusse de la partie ; comme l'occasion était séduisante et unique, et qu'il s'agissait d'ailleurs d'une résidence à peu près abandonnée, je consentis pour la première fois, ainsi que je le fis encore plus tard, lors de mon entrée dans là mosquée d'Omar à Jérusalem , à quitter mon costume de prêtre , c'est-àdire à changer ma soutane en soutanelle , afin de iie pas humilier les enfants du Prophète qui allaient nous recevoir.
A l'heure convenue, le vaisseau de guerre de l'ambassade nous déposa à l'entrée des jardins du Vieux-Sérail,
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OnVjfi «^ ne!p>rte aux temps de h pio? grande nu^nî- Utfct^r. An CrobâAnt , à ces joars terriUes de Tan 4466 *fi% Xk\fh: de Mahomet, aosd bien que rcffirmaUe comète ^k la mhmk année^ népandaient la terrenr dans toute XyMt(f\th'^ alors c^ maîtres du monde se rqiosaient au ^rin dé la irolupCé^ «or ces pbteaox au she enchanteur, d/jfit radrniraMe position ne craint pas de rrrale sur la t/;rre. Aujourd bui, hélas! le sultan a, comme le derni/rr de «^5S sujets, une demeure sur un quai> sans jari)mh et ^aos ombrages.
(>;» voitures impériales nous déposèrent au pied d'une imtuumf'Àt ombragée, au haut de laquelle nous devions nom ren(\u% I>à, nous fiâmes reçus par le gardicsu des irhAtv% et conduits en face d^un kiosque ou palais, sur une \H*\o\wt d'où le regard embrassait la côte d'»e, H<'.ulari , les lies des Princes , la mer de Marmara et Tentré/î du Bosphore, le tout surmonté par l'Olympe et leH lointains horizons du golfe de Nieomédie* En un instant une nuée de serviteurs, tous jeunes gens de seiae dx vingt ans , revAtus de la lévite noire et coiffés de la calotte rouge , nous entourent et commencent à s*oc-
cuper de nous. On apporte des {Hpes, du café, des lavabos, des rafiraichîssements , des sucreries de toute sorte; les plateaux d'or et d'ai^nt se succèdent sans interruption.
Au moment même où je remarquai que nos serviteurs, boutonnés jusqu'au menton, avaient une tournure tout à fait cléricate, Tarrivée solennelle d'un groupe de plusieurs de ces jeunes gens me fit croire à une cérémonie religieuse. L'un d'eux, couvert d'une écharpe à fi^anges d'or, et entouré de plusieurs serviteurs et compagnons , fit tout à coup une entrée solennelle , portant nvec majesté sur l'épaule un grand vase d'argent, de la forme d'un encensoir, duquel s'échappaient de tous côtés des glands d'or et de diamants , des chaînettes et des pendeloques de tout genre. C'était l'inévitable , l'interminable café qui , pour tromper l'œil aussi bien que l'appétit, reparaissait sous cette forme majesfueiiise et iK)uvelle.
Je remarquai avec quel respect ces jeunes gens s'approchaient et s'éloignaient de nous pour nous servir. Ils se présentaient à pas lents, les yeux modestement baissés et, après nous avoir seni le café ou le tchibouck, attendaient à distance qu'un geste leur fil comprendre qu'on avait besoin d'eux; puis, recevant dans ta main gauche une filjane vide ou inutile, ils la couvraient immédiatement de la main droite , faisaient une inclination profonde, et se retiraient, marchant à reculons et sans oser lever les yeux, jusqu'à la distance de quatre ou cinq pas , avant de se retourner.
Tout d'ailleurs est nouveau et surprenant pour moi dans' le festin homérique ou quasi-céleste qui nous est servi par' la Sublime-Porte. Nous n'en sommes point assurément réduits à accepter toutes les désagréables céréntionies de l'Orient, comme à nous ranger en cercle, assis par terre, ainsi qu'on me le proposera plus tard en bien des occasions, et surtout dans mes campements de -bédouins ; il ne s'agit pas non plus d'avaler glouton-
nement des boulettes de pilau , roulées dans les mains et ingurgitées comme une pierre au fond d'un entonnoir ; mais on va voir si ma surprise fut moins grande.
En un instant on apporte de petites tables rondes autour desquelles trois ou quatre personnes , munies de tabourets, peuvent s'asseoir. Le pacha, chargé des honneurs du dîner, ne prend place à aucune de ces tables. Il est là pour représenter son maître le sultan , à qui l'étiquette ottomane ne permet pas de s'asseoir à aucun festin sur la terre. Le chef suprême des croyants, l'ombre de Dieu, le calife du Prophète, ne saui^t coudoyer aucun mortel. En moins d'une heure, phis de soixante plats paraissent sur la table à laquelle je m'étais assis, et bon nombre de ces ragoûts trouveraient difficilement un nom dans notre langue. Quelques plats sucrés, d'autres^ tels que le riz et les poulets, se ressemblent beaucoup dans tous les pays du monde.
Nous ne f)ûmes éviter pourtant de causer un peu d'hilarité à nos dépens, en révélant notre gaucherie et nos embarras. Pour faire honneur à notre invitation, nous avions demandé ou consenti à être servi à ta turque. Il fallait, pour nous conformer à ces usages, manger avec les doigts. Quand il s'agit de pilau, cesl^ à-dire de poulets^entiers, enfermés dans un riz à peine concassé et sans sauce , il est encore possible de s'en tirer et de commencer, chacun devant soi, un petit tunnel plus ou moins régulier que la politesse défend de prolonger jusqu'aux antipodes; alors le poulet qui, comme une roche sous la sape des mineurs , vient faire obstacle, est saisi de la main droite par deux voisins co-paitageants , assez délicats pour ne plus exposer et remettre dans de nouvelles fouilles, des morceaux déjà utihsés et qui ne seraient plus dignes de l'être. Tout cela peut se tenter, sinon se faiœ avec plus ou moins d'adresse et de propreté; mais, quand il faut aborder des plats liquides avec ses doigts, ou avec les petites cuillei^s plates d'ivoire et de corne, seuls ustensiles
tolérés sûr la table des Turcs, alors commence un pro^ Uème à peu près insoluble. Une chose au besoin prou*verait que les Turcs ne sont pas beaucoup plus adroits que nous: c'est que les tables, sur lesquelles on ne met pas de linge, sont munies dans leur pourtour d'un rebord qui protège les convives contre les liquides qui y sont forcément répandus. Lorsque chacun a placé devant sm les os et les restes qu'il ne veut plus, on comprend ce que la vue d'un tel margouillis opère sur le plus robuste appétit. Odf eut bientôt pitié de notre inexpérience, et on nous apporta un service complet d'argenterie. ^
Un paki quasi-européen nous fut également servi, avec une eau £^he et délicieuse prise aux fontaines dont les oasmdes nmnmmtient à nos oreilles. En savourant les délices d'une eau sî pure, on ne peut qu'applaudir à la
Srascrîption de Mahomet , qui condamne le vin et en éfend l'usage; prescription que les Mahométans soidisant civilisés ne se font pas faute de mépriser. Or, et j'en. fi& souvent la remarque, le musulman qui boit du vin 9 ainsi que le juif qui mange du lard, m'ont toujours paru des êtres fort dangereux, quand ils n'ont emprunté que cette grimace d'émancipation aux peuples civilisés. On nous avait donné, pour notre usage particulier, des serviettes en toile de Brousse, fort renommée 4ans le pays ; mais elles étaient tellement dépourvues d'apprêt, que nos vêtements noirs ne purent s'en séparer et. m portèrent longtemps le duvet.
Pendant le repas , les serviteurs apportèrent à l'extrémité de la pelouse, au pied d'un grand arbre, un imoieiise tapis sur lequel vinrent s'asseoir une vingtaine de musiciens. C'était la musique orientale du sultan. Au premier instant je fus heureux de cette rencontre. Je savais que le sultan, grâce au frère de l'illustre et r^etté Donizetti, possède une. musique européenne exécutant tous nos airs d'opéras. Celle-là, qui doit singulièrement ressembler à toutes les nôtreç , peut-être à 90$ plus mauvaises, je n'avais aucun désir de Ventendre.
Mais je désirais beaucoup en revanche ni'enquérir d'une certaine musique, ancienne sans doute, mais toute nouvelle pour moi, dont je conimençais à soupçonner l'existence, depuis mon arrivée dans le Bosphore, et qui me tenait en éveil, voici à quelle occasion.
Un matin , en effet, j'avais entendu un chanteur passer sous mes fenêtres : il poussait des cris qui avaient moins l'air d'une chanson que de l'effort naturel fait ordinairement par une personne prise de bâillement, quand elle veut arrêter le cri qui s'échappe de ISon gosier. Il n'y avait là aucun son appréciable à mon oreille, aucun intervalle que l'on pût comparer à notre système de gamme moderne; c'étaient des quarts de tons, des commas presque insaisissables. Je ne pouvais croire à la présence d'un homme ivre , à cette heure du jour, et dans un pays où l'usage du vin est prohibé. Je courus à la fenêtre et je vis un kaidji qui chantait pour alléger et charmer son travail de rameur.
J'en étais encore à chercher la solution de ce problème curieux, lorque le lendemain, à la même heure, le même air, car il faut bien l'appeler ainsi, reparut tout à fait semblable à celui de la veille. A partir de ce moment-je fus convaincu , et je me suis confirmé de plus en plus dans cette idée, qu'il y a eu, et qu'il y a encore en Orient, un système musical, entièrement en dehors de notre échelle, dont l'accord parfait mineur fait la base principale et qui divise, non pas en sept notes, comme nou« le faisons, les intervalles compris dans une octave, mais les partage dans une quantité de fractions que nous ne pouvons pas ou que nous ne savons pas apprécier. Qu'on ne prétende pas que, en dehors de notre système moderne, il n'y ait rien d'agréable à l'oreille. Le chant des oiseaux est loin d'être désagréable , et pourtant il n'est en rien conforme à nos théorie^. Peut-être nos relations avec l'Orient nous donneront-elles bientôt le mot de cette énigme. Or , malgré le vif désir de m'instruire , il me suffisait de regarder l'orchestre et de voir la figure faite'
par chacun des concertants qui étaient là sous nos yeux, pour comprendre qu'il ne fallait demander à aucun d'eux une explication de cette nature.
La forme de leurs instruments avait quelque chose de véritablement étrange et qui doit remonter aux temps d'Homère et de Moïse. Il me semblait voir la cithare et le psaltérion de David. C'était un santir ou table de clavecin, couvert d'une quantité de cordes d'acier assez fines et très-rapprochées ; celui qui en joue passe rapidement le doigt médium de la main droite sur la surface de ces cordes, et, pour n'avoir pas à souffrir de ce frottement continuel, aussi bien que pour donner plus d'éclat aux sons qu'il en tiie , il porte au doigt une petite cuirasse de métal qui ressemble assez à un dé de tailleur; c'étaient le kébir^ Yéoud, espèces, de guitares et de mandolines ;: c'était le zoukarah^ très-longue cornemuse dans te genre de l'instrument des bergers d'Appenzell; c'étaient des hautbois, des flûtes peu différentes des nôtres; c'étaient la vielle^ la viole, la lyre des Arabes dont je n'ai poiût retenu les noms. J'y remarquai aussi plusieurs petits violons se jouant à l'épaule et avec l'archet comme Us nètresi
; Un chanteur, à la voix de ténor, accroupi au pied de l'arbre^ fit entendre en arabe des odyssées tout entières, auxquelles il me fallut renoncer à rien comprendre. Il chantait presque toujours accompagné eîn la mineur^ et ses chants étaient à peu près . tolérables , tant que ses notes ne dépassaient point la dominante de ce mode; mais une fois qu'il lui en fallait sortir, il poussait alors des cunards et des miaulements qu'il accompagnait des poses et des gestes les plus étranges et les plus prétenlieuXi. S'il me fallait deviner la musique des anciens à travers ce charivari et remonter par ce moyen jusqu'aux înspiratîons et aux miracles du divin Orphée , j'avoue que la chose me serait impossible. Le temps, le mauvais goût et l'ignorance des Arabes ont tellement défiguré tout chant et toute harmonie, que je renonçai à y cher-
cher aucune méthode y aucun principe, aucun élément. Cela me rappela qu'un chef arabe ayant été conduit, il y a quelques années, d'Alger à Paris, et amené dans un concert public qu'on pensait devoir l'intéresser, étonna beaucoup ceux qui lui avaient procuré ce plaisir, quand il leur déclara que le morceau le plus ravissant de ce concert était le premier de tous: or, il voulait parler de l'instant où tous les instrumentistes se mettaient d'accord. Quand on a entendu un concert arabe, ou la danse des aimées , ou l'accompagnement des der« viches hurleurs, on trouve en effet que rien nç se ressemble davantage.
En très peu de temps toutes ces dissonances aga* çantes, les contorsions inspirées du premier téinor, ses quarts de tons, ses yeux roulant dans leur orbite, ses cris désespérés et la persistance aussi infatigable que monotone de tous ces instruments, avaient produit sur ipoi tout juste l'effet contraire de la harpe de David sur le roi Saûl ; et si la troupe de ces musiciens n'avait y de gueire lasse , pris le soin de s'en aller , je ne sais à quelles extrémités ma patience allait recourir. Je défie les oreilles les plus tolérantes de supporter une heure de ce supplice. •
Après le déjeuner et les cérémonies d'usage, nous commençâmes la visite des appartements intérieurs du Vieux-Sérail, peu connus jusqu'ici des ambassadeurs euxmêmes, à qui on refusait toute pei mission d'en approcher. Nos architectes lés plus habiles auraient à profiter et à prendre des leçons de goût et de confortable dans une telle demeure. Il est impossible de rêver une entente plus accomplie de toutes les choses de la vie matérielle, telle que le comprenaient les sultans. On n'attendra pas de moi le détail des salons, des boudoirs, des doubles fenêti'es, des portes, des couloirs, que je n'ai pu rétenir, et que je ne saurais ni dessiner ni raconter. Ces appartements, réser\és aux femmes, sont petits en général ^ quoique très-élevés; ils sont tous en marbre, inaccessibles aux
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froids de Thiver tout aussi bien qu'au soleil de rété. Les tentures, qui y sont encore, indiquent un luxe grandiose et parfaitement entendu. Ce ne fut pas sans une grande jsuiprise que nous y trouvâmes une bibliothèque enfermée en deux magnifiques armoires et contenant encore un grand nombre de volumes écrits en turc et en arabe. Des cheminées ravissantes et spacieuses, des glaces d'une grandeur, d'une pureté, d'un éclat remarquables y des soldas moelleux encadrés dans l'embrasure des fenê* très d'où le regard, à travers des glaces sans tain, plonge dans l'azur des flots ou va sans obstacle contempler les astres du ciel; des terrasses de marbre blanc, des jardins, des jets d'eau, des bassins, des fontaines, des bains, des reposoirs, tout dans ce séjour, que le ciel seul domine, respire la volupté et vient changer eu réaUlés les plus brillants rêves de la fée Schéhérazade. On n^attendra pas de moi que je m'arrête à raconter avec quelque détail ces appartements sans fin, ces péristyles , ces colonne^,- ces marbres blancs et rouges , la saJle de porcelaine bleue dorée, le palais des miroirs, le plafond de érîstal, le jardin des Hyacinthes, la demeure des odalisques, tous ces lieux jadis si bruyants, aujourd'hui si déserts.
Hélas 1 ce luxe fut la perte de l'empire. En vain le maréchal Sébastiani , bravant toute étiquette , vint faire retentir ces dalles de marbre du bruit de son sabre et de ses éperons, il ne put réveiller Sélim III de son apathie. Dans ces palais peuplés d'esclaws, le premier escl^cve de tous est le sultan lui-même.
' Airtofur de ces lieux enchanteurs s'élèvent des galeries' ttîodemês destinées à les relier aux autres palais ; mais, toujours pour les mêmes causes que j'ai déjà dites, elles ^ùoi restées inachevées ; et, afin d'en donner une raison plus 'digne, on nous dit que le sultan Abdul-Medjid a féiioncé à ces lieux à cause des épisodes et des souvenirs sanglants qu'ils rappellent. Je l'avoue, les idées de sang et de cruauté donnent en effet un frisson de glace au visi-
tcui% qui sent sous ses pas ces dalles de marbre s'animer de leurs souvenirs. Qui saura jamais les drames accom* plis entre un maître orgueilleux et brutal et de malheureuses esclaves souillées de passions et de mépris ! On s'imagine facilement entendre les acx^nls de déses-
Eoir et les cris de rage de tant de femmes , jeunes et elles, qui ne devaient point mourir avec la résignation de Marie Stuart. Dans ces palais de glace et de marbre, les remords, qui parfois troublaient le sommeil d'Henri VIII, ne pouvaient arriver jusqu'à des tyrans pour qui la fenmie n'a jamais été qu'un jouet facile à remplacer. Du fond de leurs jardins, nous disent les chroniqueurs , ils Toyaient sans sourciller le pli de Tonde recouvrir de ses clapote-i» ments monotones la malheureuse femme glissant , enfermée dans un sac , sous leau du Bosphore , où elte allait rejoindre d'autres compagnes ensevelies comme elle dans le même tombeau.
Avant d'entrer dans ces palais remplis de si cmels souvenirs, j'avais remarqué, à gauche sur notre chemid^ mais en dehors des cours et de l'intérieur des harems, un bâtiment solitaire dont je n'ai point parlé: c'est* tin grand édifice carré, de fort simple apparence et qui n'eût point attiré mes regards si Ton ne m'eût appris qu'il était habité par les anciennes femmes des sultans, enfermées dans cet asile pour le reste de leurs jours^Dlui^ nos sociétés chrétiennes la femme s'entoure, avec l'âge, d'une auréole de respect, et l'amour de sa famille lui fait une couronne de ses cheveux blancs. Ici, dans ce singulier asile, la femme qui a touché les marches du trône en est peut-être réduite à regretter de n'avoir pas péri de mort violente. Voilà ce que peut et ce que mit pour la femme la loi du Coran : elles ont perdu toute valeuv^ ces infortunées; elles sont devenues inutiles, et lair maître, qu'elles ne verront plus, ne leur a laissé d'autre droit que celui d'être prisonnières et pensionnaires de cet Etat, dont elles ont amusé pendant quelques heures le souverain maître. Ma pensée et mes regards se dé^
tournent avec horreur d'une telle communauté , et j'ai hâte de sortir de ces lieux impurs et ensanglantés, pour entrer dans le palais où sont renfermés les trésors de la Sublime-Porte, qu'on voulut bien nous montrer.
En entrant dans ce palais, je vis avec regret que tout y est empilé en désordre, sans aucun art, et abandonné aux ravages de la poussière et de la négligence. Sans qu'on y ait prétendu , un tel désordre devient la cause d'un grand nombre de surprises, quand, d'un fouillis en appareace stérile, on voit surgir tout à coup une trouvaille ravissante. Là, les pierreries sont entassées en grand nombre et appliquées à tous les usages : elles remplissent des cassettes^ recouvrent des armures, s'appliquent aux draps d'or , aux flacons , serpentent dans tes aigrettes, et rayonnent à travers une foule de bijoux. On croit avoir tout vu, quand, dans un coin qui a échappé à tous les regards , les yeux sont frappés tout à coup de l'éclat d'une pierre de la grosseur d'un œuf de de poule r Est-ce oubh , est-ce mépris affecté? Peut-on croire le maître de ce domaine assez grand, assez riche pour être- indifférent à tous ces trésors? Plus vous regardez, plus cette mine féconde devient inépuisable: ici toutes les couleurs de l'arc-en-ciel ont leurs rivales et se répètent sous toutes les formes. On voit ruisseler le long des murs, sur les tables et à travers les vêtements, les éventails, les cassettes, les colliers de perles, les émeraudes, les topazes, jadis portés avec orgueil ou destinés à humiher une compagne d'esclavage. Qui saura jamais les intrigues , les haines , les crimes dont ces bijoux ont été le prix? Au miUeu de ces choses délicates, apparaissent les clefs des villes conquises, des annures , des cimeterres , des chaînes , des trophées de guerre.
Toutes ces richesses ne sont point enfermées dans la même demeure, mais disséminées en différentes pièces et ^galeries c[ui communiquent entre elles. On m'avait promis que je verrais dans ce trésor la fameuse chaîne du
Bosphore , avec laquelle le vainqueur des Paléologues enferma jadis les Grecs et leurs vaisseaux; mais je ne l'y vis point. Des choses plus modernes frappèrent mes regards : j'y vis des armes données au sultan par Fempereur Napoléon III et par d'autres princes chrétiens. Parfois la naïveté, si naturelle aux peuples de TOrient, vient présider à ces collections ; je . vis accroché à la muraille, à côté de vieilles armures, un de ces tableaux que nous appelons pendules à musique. Cela me rappela la fameuse horloge du sultan Âaroun-al-Raschid et {de Charlemagne. On peut y admirer aussi des vieilleries comme les cages et les oiseaux artificiels du sultan Sélim.
Il y a dans ce trésor une assez grande quantité de livres et de manuscrits; mais aucune table ou nomen* clature, aucune liste n'en ^st dressée , et pas un des officiers turcs qui nous accompagnaient ne se trouvai capable de nous donner à cet égard un renseignement utile. Le seul drogman autorisé à nous suivre ne pouvait suffire à toutes nos questions, et d'ailleurs le temps nous pressait pour une infinité de choses. Nous vîmes là un tableau représentant tout l'Islam et tous les digni-^ taires de l'Empire à la cérémonie du Beïram. Un autre tableau contenait vingt-six portraits de sultans ; on en avait arraché le premier, sans qu'on pût nous en dire le motif. Bien des personnes affirment que Abdul-Medjid est le premier sultan qui se soit laissé peindre.
De là on nous conduisit -dans une salle vaste et spacieuse, qui est l'ancienne salle du trône. Un lit carré et immense, entouré d'une grille, occupe la place principale de cet appartement. C'est là que le Grand Seigneur d'autrefois, caché à tous les regards , pouvait assister, sans se faire voir, aux délibérations de son divan ; c'est là que plusieurs fois, ainsi que le constate l'histoire de ce pays, on lui présentait, amenés par les épaules, les ambassadeurs des grandes puissances; c'est là, derrière cette grille, qu'il les faisait attendre, gardés comme des
criminels, et que, en daignant se retourner, il donnait l'ordre de lés jeter dans les fers.
Jamais aucun mortel, excepté le sultan , n'approchait à cheval de la cour qui conduit à ce palais ni de la porte du Salut {Orta Kapussî) qui précède cette salle du trône. Dans la prévision d'un dénouement fatal, pour ceux qui venaient porter aux pieds du sultan un hommage ou une requête, il avait fallu imposer l'obligation de franchir à pied cette porte et cette dernière cour : souvent, eh effet, dans le dernier couloir de cette salle du trône, les exécuteurs et les bourreaux du sultan attendaient celui qu'ils savaient d'avance condamné à mourir, et faisaient leur office avant même que la victime pût se reconnaître. Les têtes ainsi coupées étaient exposes au-dessus d'une muraille contiguë à cette Sublime-Porte. On montre encore là un bassin ou mortier dans leKiuel on broyait , dit-on , les corps des ulémas et des muphtis reconnus coupables de quelque crime. Ces choses- là étaient bonnes du temps que le pape Callixte III appelait l'Europe à se soulever contre les Turcs, et que la Hongrie n'avait plus qu'une ressource, celle de Jean Hunyade enfermé dans les murs de BelgradjB.
Je laisse à penser quelles jouissances ces récits, ces sanglants souvenirs et ces doux propos procurent aux visiteurs.