‹ Constantinople, Jerusalem et Rome (volume 2)Chapitre 10 sur 79 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Les YsUées Sultania et Tekibaucklû — Hospitalité turque. — Le syndicat mooicipal. — Les trois repos de la semaine. — La Yallée des roses. — Boyuck-Déré. — Le champ des morts de Tiendfk-Sngn. — La maxime da Croissant. — Quelles sont les contrées qui réclament des émigrants ? — L'amiral Lyons et le Royal-Albert, — Visite à bord. — L'hélice. — Les Rosses et les Anglais. — L'escalier blanc de Sébastopol. — Les Eaux doueei d'Asie. — Les talikss et les promeneuses. — Mœurs curieuses. — Les deui fils du Sultan. -^ Étranglement et succession.

il est temps de laisser là toutes ces considérations. Comme je ne suis point venu dans l'empire turc pour le réformer , et que surtout j'ai hâte de bien employer le temps que j'ai à y passer, tous les jours, à mesure qu'ils se présentent, sont aussitôt employés à visiter et à étudier quelque chose de nouveau aux environs. Ici le temps, constamment beau, ne vient pas, comme dans nos régions tempérées, contrarier à toute heure les projets d'un touriste. On peut être plus ou moins allègre par le vent de la mer Noire, plus ou moins lourd par les bouffées chaudes qui soufflent de la Méditérannée , le Bosphore n'en est pas moins un chemin toujours attrayant, toujours facile pour toute espèce d'excursions.

Tantôt je m'aventure seul à travers les collines qui entourent Théraphia et ses environs, et alors je ne rencontre dans ces solitudes que les bandes errantes et effrayées de ces malheureux chiens roux, jadis chargés

en toute liberté des fonctions d'agents voyers de la sdubrité publique dans les rues de Gonstantinople , et aujourd'liui dégoûtés de ce séjour à la suite des mauvais traitements que leur ont fait essuyer les armées européennes. Qui sait si la peste , que les Turcs sont , par mdolence et par fierté, impuissants à prévenir, ne viendra pas bientôt faire regretter leurs nous offices? Tantôt je partage mes promenades avec mes aimables hôtes qui me transportent sur la côte d'Asie, et nous parcourons ensemble ou les ravins et les cavernes de la vallée de Tchibouckli, ou les ravissantes promenades, les-

t)ins d'Italie, les platanes de la vallée StUtama. Souvent 'hospitalité nous est offerte par un Turc ; il nous invite à entrer , nous ouvre sa porte , et nous acceptons ; alors le Turc se retire et nous laisse seuls dans la pièce du rez-de-chaussée qu'il nous a ouverte. Est-ce frayeur, estce gracieuseté? Dans nos mœurs, cela ne nous semblerait peut-être point aimable et en rapport avec nos usages; mais je crois que dans la pensée du Turc c'est uûe défé*rence à notre égard.

La méfiance entre assez volontiers dans les habitudes turques. Dans un village ou dans un quartier, les habitants se réunissent pour nommer un syndic qui exerce les fonctions de la police et devient le maître absolu de tous les règlements à prendre et à observer. Sa vigilance, sous le rapport des mœurs, est telle qu'il va jusqu'à expulser sans pitié tous les célibataires , afin de prévenir par cette mesure les conflits et les scandales qui pourraient troubler la sécurité des harems.

Les différentes nationahtés qui peuplent les rives du Bosphore y ont donné heu à une série bizarre de jours de fête qui amènent jusqu'à trois jours de repos par semaine. Chez un peuple déjà ennemi du travail, cela ne contribue pas peu à l'en éloigner encore davantage. Les Turcs célèbrent leur septième jour et, par consé^ quent , leur repos hebdomaire le vendredi ; e- est en ce jour que le sultan quitte son palais, au bruit du

canon, en présence des dignitaires de l'empire, et s'achemine, au milieu de tous ses fonctionnaires à cheval et de la foule de son peuple , vers la mosquée qu'il a daigné choisir pour y fau*e ce jour-là sa prière. Le sultan ne saurait manquer à cet usage sans causer dans son peuple un trouble qui ressemblerait fort à une émeute, peut-être à une révolution. On raconte que le dernier sultan dut se conformer à cet usage, même trois jours avant sa mort. C'est aussi dans ce jour que la population se rend en hiver aux Eaux douces du Cydaris et du Barbyzès, au fond de la Corne-d'Or, sur la côte d'Europe, et aux E(mx> douces d'Asie en été ; c'est là que viennent se promener les principaux harems et la famille du sultan, et la foule xles curieux que ce spectacle y attire. Le samedi étant le jour férié des juifs , depuis le premier sabbat du monde créé, toute négociation, tout commerce devient impossible encore en ce jour , attendu que ce peuple, né pour les transactions, profite de l'indolence des Turcs ; et tient entre ses mains une grande partie des affaires. Enfin, le troisième jour qui suit étant le Dimanche , fêté par les chrétiens de toutes les communions et observé , par conséquent , par une très-grande partie de la population, cela donne régulièrement toutes les semaines une série de trois jours, durant lesquels tout travail, tout commerce est interrompu.

Gomme si ces trois jours ne suffisaient point encore, une quatrième fête est établie au nord de Théraphia et de Buyuk-Déré , dans un vallon assez joli et nommé la Vallée des Roses j à cause d'une réunion assez bizarre qui s'y fait tous les lundis, ainsi que je vais le dire. • Le lundi, 45 septembre, je fus invité par M. Bertemy, secrétaire de S. E., à me rendre dans la Vallée des Roses y à qui cette fleur n'a certes pas donné ce joli nom, car il me fut impossible d'y apercevoir un seul rosier dans toute son étendue. Nous arrivâmes à Buyuk-Déré, à une lieue au nord de Thérapia, au pied des collines qui descendent au sud jusquau bord de la mer. Ce

bourg, assez considérable, a des allures tout à' fait européennes ,. surtout depuis la guerre de Crimée, pendant laquelle il est devenu un point de ravitaillement assez important, à Ventrée de la mer Noire, à cause de sa rade à peu près abritée contre tous les vents. On y admire les palais et les jardins de l'ambassadeur russe, la plus belle résidence sans contredit de tout le Bosphore. A peu de distance de là , et en entrant dans une gorge qui forme l'entrée de la vallée, on traverse un village turc, du nom de Tiendek-Sugu , suivi de son Champ-des-Morts , que vient couper le grand chemin de la vallée. Quoîqull fût environ trois heures de l'après-midi, ce village, où il h'y a que des Turcs, présentait un contraste fràppattt avec l'animation de Buyuk-Déré. Il était impossible dy voir aucun être vivant, d'y surprendre aucune trace, aucun bruit, aucun signe de vie: il me semblait que je traversais une nécropole, et je ne pus me défendi'e, en èomparàht les habitants du village avec ceux du Champ^e&^Morts, de donner la préférence à ceux-ci, qui étaient au nloins dans leur rôle en ne donnant aucun signe de vie; "

Je ne connais rien de triste et de désolant cdmmè un pays fertile, mais sans culture; un pays que deâ eaux vivifiantes arrosent et qui se montre partout désert et sans habitants ; un pays sans villes ni villages, où !é pied ne heurte que de nombreux et vastes champs des morts, couverts de fragments de pierre, de croissants (4); de ronces et de grandes herbes. Le nombre et l'étendue de ces cimetières démontre d'une façon trop évidente, ainsi que les ruines des aqueducs, des monumentè, des canaux que le voyageur foule aux pieds, qu'il faut chàngjer la prétentieuse maxime du Croissant : Crescit éundo (Il croît à mesure qu'il marché), en celle-ci qui est beiaûcoup plus vraie : Destruit eundo (Il détruit à mesure qu'il avance) ; e't que , si le Croissant est devenu partotit le

(1) Le croissant sur une tombe indique la sépulture d^un hooime ; son absence continue rhumiliation de la femme , même ajfrès sa mon.

g^idiea da méuÊL^ A ae ùa/i fk^ neat attaokli^ de âi»

cimeteire par le Iwinhii ■ et rk/miÊamàé. Li siixl doit

régner lâaiiâl <B sûui^raÙK dans on foiisaù ctefan ^

Gommaiide 2e àeri de son pMivQir poiff t^^

YaiUairs, poir établir Taibîtraire €t n^nre de ^polùAioïKL

Kaos enioiïMis à grands frab dK ciclo^

dans les ooniiées les plK elo^giiêes de rAnKnpie» el

nous ne su^seons pK à peupler et i mdre i la cutbms

les terres noadbrenàes et ferâodes que la Turfine laisse

dépésir.

Toot en t mettant le pîed, me voilà bian kw de la Voilée des rmes, et il &nt inen me le paidooner. paite que c'est la prenière fois <pie je pa^e à travers une population esdusîfement luniae. Un peu plus loin la vallée se rKserre; des cultures dauber^^înes, de rii^ de légumes, annimoeiA la présence de quelques Grecs de Bcqfuk-4)éré;'le pavsage prend un aspect moios désolé, et Fmi perfîeaL» sur la gaucbe, à une fontaine abondante qui tombe en cascade enti« daix rocbers recouverts par de magnifiques cmibra^iies. Cn restaurant est au pied, i coté d'un réservoir où se reci^tUe cette eau Ûmpide, et im étroit s^itier, qui sapente sur le flanc du rociier» conduit dans les fourrés qui recouvrent le tout de leurs ombrages. Dans s<m parcours, co chemin se replie trois fois sur luinaaème en forme d'estrade, et ses IxNrds sont di^iosés ea bancs de pierre et de gazon. C'est sur ces murs en étag^ que viennent se reposer, à peu près comme dans nos promaïades puUiques , une quantité de feimnes grecques, arméniennes, et même turques, plus ou moins roses, qui forment la curieuse exhibition qui a donné ce nom à la vallée. Les hommes se tiennent i^i bas, près des restaurants, ou parcourent le sentier sans s y asseoir. On sert de tous côtés des glaces, des rafraîchissements , des confitures et de Feau de la fontaine. On y voit peu de liqueurs ; on sait que Tivi^esse, ce scandale abrutissant de nos rues , est un spectacle inconnu chez les peuples de l'Orient.

En vertu des stipulations du traité de Paris, la terre et les eaux de Gonstantinople avaient été abandonnées, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer, par toutes les parties belligérantes, au point que, en y afrivant au mois de septembre, il ne me fut plus possible d'y trouver un seul Français de l'armée de terre ou de mer. Les Anglais étant par habitude au-dessus d'un tel scrupule; un de leurs plus magnifiques vaisseaux de guerre, le Ro^al- Albert ^ se trouvait dans les eaux de Buyuk-Déré à mon arrivée , et je l'y laissai encore à mon départ. C'était une belle occasion pour visiter un navire de ce genre, et je n'eus garde d'y manquer. .^

 l'occasion d'un diner donné par l'ambassadeur de France à tous les diplomates du Bosphore, j'eus i'hoiir neur d'être présenté à l'amiral Lyons, qui m'invila gracieusement à venir visiter son vaisseau le lendemain» Je m'y rendis à l'heure convenue, accompagné p^/Jë capitame A^YAjaccio^ et l'amiral me reçut daais un salon ou petit appartement très-confortable et parfaitenaent aéré, installé à l'arrière du vaisseau. Sa conversation fut des plus aimables, et je me sentais pénétré de respect en présence de ce vieillard, venu de si loin faire à? sa patrie le sacrifice d'un fils tendrement aimé, qu^une bombe russe vint lui ravir. Ses cheveux blancs, sa taille peu élevée, un sourire toujours constant sur ses lèvres, faisaient dans ma pensée un étrange contraste avec ce que mon imagination m'avait toujours représenté 'd'un vieux loup de mer anglais. . •

Quand je pris congé de lui, il appela un de ses officiers à qui il donna l'ordre de me montrer tout ce qui Îouvait m'intéresser dans l'installation du Royat^Alimt. 'assistai d'abord sur le pont à une longue série dé manœuvres, très-dignes d'attention et exécutées avec autant de vigueur que de ponctualité par des matelots dont les plus faibles pouvaient encore passer pour de rudes boxeurs. On me dit qu'il y en avait douze cents de cette taille à bord. De là je descendis dans leMjatfc^

ries, où je vis la manceuvre des pièces dont je remarquai le calibre qui Ta toujours croissant, à mesure que l'on pénètre dans les batteries basses. iS8 canons de c^te forme monstrueuse garnissaient les sabords et se mouvaient avec la plus grande facilité. Un marteau, gros comme le pouce, et qui s'abaisse vivement à l'aide d'une tirasse, communique le feu de Tétoupille à l'âme de la pi^, dont le recul a été prévu et se trouve garanti contre tous les mouvements de la mer. L'o£Bcier voulut me faire tirer un de ces énormes obusiers qu'il croyait chargé seulement à poudre , et je me préparais à lui obéir, quand le matelot de garde nous prévînt ^e la charge était complète. Il était temps; j'allais signaler mon passage dans le Bosphore par une imprudmce aussi grande qu'involontaire, et lancer un obus mooDStrueux sur la population inoffensive de Buyukr-Déré. .

J'«ntm de là dans les appartements consacrés à l'instraction^^ à l'ameublement 4es jeunes midshipmans, que je ^trouvai au nombre de vingt-cinq environ, occupés en ce moment de leur déjeuner. Tous ces jeunes gens étaient de fort bonne mine, et ce séjour à bord remplace pour eux, sous la direction des maîtres et professeurs à" qui ils sont confiés , ce que nous appelons chez nous l'école navale. J'acceptai, ainsi que le capitaine de msuine français qui m'accompagnait, un verre de leur fameux porter, et je bus, sinon à la santé de la marine anglaise, au moins à la prospérité de ces frais ^ages.

Je visitai les magasins, les cuisines; j'assistai au repas des matelots et même je goûtai de leur pudding blanc, au moment où le cuisinier le sortait du grand sac où on enferme cette pâte pour la cuire. J'allai aussi à l'infirmerie , à la bibliothèque et chez l'aumônier que je trouvai- misérablement installé dans une cainne sans air et sans autre lumière que celle que peut donner un hublot fermé. Quoique ma soutane

révélât à ce ministre anglican un prêtre de la Babylone tant méprisée, je n*en fus pas moins J)ien accueilli. -Le ministre se leva du ht où il était assis, mais il ne m'accompagna nulle part , et il ne me parut point qu'il y eût entre lui et les officiers du bord cette courtoisie de bons rapports qu'on remarque chez les marins français.

Arrivés à fond de cale, à Tarbre de l'hélice , et par conséquent dans les régions les plus basses de ce monde si nouveau pour moi, on me fit remarquer que j'avais vingt-huit pieds d'eau sur la tête, c'est^-à-dire que j*élais descendu d autant au-dessous de la ligne de flottaison. Après m'avoir expliqué le mouvement de l'héhce et de son arbre conducteur, l'officier anglais jugea à propos de terminer sa mission de politesse à mon égard par le récit d'un drame arrivé tout récemment à bord du Royal'Albert et que je transcris ici.

Cet énorme matériel de fer et de fonte , ces masses d'hommes, ces magasins, ces approvisionnements que je viens de voir, nécessitent dans un tel vaisseau la présence de deux fortes machines capables tie mouvoir et d'entraîner un tel poids. Plus la machine est puissante, plus aussi doit être abondante son alimentation, sa provision de combustible. De là la forme peu gra^ cieuse du Royal-Albert, très-renflé à Sa %ne de flottaison et resserré à sa partie supérieure. L'héUce, cette vis énorme qui, en se mom'ant dans l'eau, y opère une pression capable de pousser en avant cette masse flottante, reçoit son mouvement de rotation à l'aide d'un gros arbre horizontal, couché dans la partie la plus basse du navire. Entre l'hélice et Tarbre, le navire est donc percé par une' ouverture qui transmet la commu-* nication du dedans au dehors, ouverture rigoureu-* sèment exacte qui doit permettre la transmission du mouvement et refuser l'entrée de l'eau.

Or, il arriva, dans les derniers temps de la guerre de Crimée, qu'une rupture fort grave éclata dans cette ouverture dont- je parle et que l'eau se précipita dans te'

vaisseau avec une telle abondance que les pompes mises en mouvement ne purent la vaincre. De plus , le jeu de ces pompe§ ne se faisant qu'au moyen de la machine qui mettait l'hélice elle-même en mouvement, le mat survenu à l'ouverture allait toujours croissant à mesure

Sue l'on travaillait à l'épuisement, et la force des pompes evenait par conséquent toujours plus insuffisante. Déjà on pouvait calculer, la montre à la main, l'heure fatale où l'invasio^i de l'eau, devait éteindre les feux des machines et faire sombrer ce magnifique vaisseau. Il ne fallait plus que douze heures pour arriver à la mort, quand le capitaiiie prit soudain la résolution d'employer ce tepips S courir sur le banc de sable de Sea, où le Rmjfd'Mbjsrt^ échoué à temps, fut sauvé à l'heure môme où il devfdt périr. Aujourd'hui l'anneau de cette ouver-' ture dangereuse est fait d'un bois d'Afrique dur et huileux r. :^quei les marins ont donné le nom de lignum vitos^ fhm de la viej.

Cette per^stance des Anglais à rester seuls, dans le Bosphore, on dépit des conclusions de la paix, déplaisait plus encore aux Russes qu'à toute autre puissance, et je sxyçfris un joui' le représentant des. intérêts de la Russie dans les Principautés danubiennes, animé d'une façon extraordinaire et disant de son air le plus malin à notre amb^adeur: « Les Anglais ne. veulent donc pas s'en aller? Je vous en prie: que la France noiis donne la pfrmissimi de les chasser. i> Pour tempérer l'ardeur belliqueuse de M.. Ba..., je proposai à ce diplomate si ajfdent de laisser là son café et de venir dans les jardins; uous arrivâmes bientôt au grand et fameux escalier blanc de Sébastopol, que Son Excellence M. Thouvenel a fait trîuisporter, depuis la chute de cette ville, dans le jardin de l'ambassade de France.

Le 19 septembre, à l'heure où le canon annonçait à tous les fidèles que le sultan se rendait à la mosquée , nous montâmes dans le plus grand caïque de l'ambassade, Son Excellence et moi, en compagnie de M^"® Thouvenel,

do M^ L. de Melfoil, une de ses parentes^ venue de France avec nous pour passer quelques mois à Gonstan* tinople. Le temps était magnifique et notre course, déli-? cieuse et rapide , se dirigea vers cette partie de la côte d'Asie où se réunissent tous les vendredis, pendant la saison d'été , tous les promeneurs venus pour jouir du coup-d'œil oriental appelé les Eauœ douces d'Asie.

Bientôt nous eûmes dépassé les châteaux de Mahomet et nous commençâmes à distinguer la petite plaine où nous allions nous rendre, déjà toute couverte et étincélante de la foule des curieux. Au nord de ce tapis de verdure, au milieu duquel domine une fontaine en forme de kiosque et d'une architecture pittoresque, on eouFS d'eau de peu d'étendue, d'un mouvement presque inseo* sible et empêché par une grande quantité de joncs, aboutit à urt petit pont très-élevé, qui termine le fond de ce tableau sous de magnifiques ombrages. C'est à l'aide de ce pont que tous les promeneurs d'Asie franchissent ce cours d'eau' douce qui dqscend en^ ligne droite dans le Bosphore, et qui a donné son nom à la promonade. ; :.

Rien n'est plus varié , plus pittoresque , plus édatsDot que le coup-d'œil offert à tous ceux qui viennent sur les eaux du Bosphore, par les talikas, par les équipages, par les montures et par les arabats des riches promeneuses , qui passent sur ce pont et y font resplendir l'or et *les couleurs sous les feux du soleil. Des bœufs ornés de festons et de glands rouges, des chevaux richement harnachésconduisent ces voitures aux différents points de cette promenade où elles doivent stationner, ou bien leur font parcourir le chemin circulaire qui enveloppe ce champ de verdure. On dirait que la Turquie réunit en ce jour ses plus riches trésors de beautés et de parures. Des eunuques noirs , ventrus , à triple rang de mentons , dune figure blafarde et repoussante, marchent à pied » devant les portières et les rideaux des talikas, armés d'affreux gourdins destinés à châtier sur-le-champ tes

regards des curieux et même des curieuses. Le respect inspiré par les cawas de notre ambassadeur nous met à l'abri de leurs insolentes admonestations, que nous tenons bî^i d'ailleurs à ne point mériter.

Dans l'intérieur de ces élégants véhicules, ornés de couleurs riches et variées , des femmes de la cour du sultan, des donnes sorties des harems des pachas et des principatii seigneurs, à demi-voilées par leur yachmach transparent^ s- étendent avec nonchalance au fond de leur volttore to bie» se dressent avec curiosité, au grand déplaisir' de, leurs ignobles gardiens. -A travers une mousseline transparente comme l'air, les yeux de ces fenmaies< entraînées par le goût du luxe et même par le désir si rarement satisfait de se ' montrer , sont éveillés comme ceux de l'enfant <ïu'un rien peut amuser. Leurs regards sont évidemment occupés de M^ae Thouvenel , de sa cdmpagne et de leur toilette; de leur côté, cellesci se liem^nt à l'écart avec une grande réserve, pendant que Son Excellence nous fait à merveille les honneurs de cette fête et s'empresse de nous faire parvenir les sorbets, les gâteaux, les radloukoums, les confitures et toutes les friandises dont la promenade abonde.

Lady Stradford de Redcliffe, venue avec les secrétaires et les cavaliers de l'ambassade anglaise, tous montés sur leurs^ cbeyaux, et confiante sans doute dans la haute influence de son mari, fait preuve d'une plus grande audace. Gemme elle a déjà pénétré, à l'aide des relations de son mari, dans quelques-uns de ces intérieurs, elle s'approche , en *dé|Mt des eunuques , de plusieurs de ces dames qu^elle reconnaît, et va jusqu'à oser, ainsi qu'un de ses cavaliers, les saluer. Cette énormité, qui est chez nous une politesse, eut un grand retentissement dans le 'Bosphore, et on parla tant de cette scandaleuse familiarité, de cette atteinte portée aux mœurs musulmanes, que le sultan dut intervenir et défendre pour quelque temps aux principaux pachas de laisser paraître leurs ïemme&d^xiEaux douces d'Asie. On crut sage de réprimer

ce trop d'extension accoixlé aux goûts et à la curiosité des pi'omeneuses turques, dont quelques-unes s'étaieet oubliées au point de manger en public.

Avec nos idées européennes, nous ne voyons pas toùa les dangers que peuvent courir ces femmes, imprudents comme des enfants, et habituées à être conduites parla volonté d'un maître. J'en ai déjà parlé à l'occasion des millions dépensés en frivolités par les sultanes, et un drame sanglant qui vint, à quelques jours de là , épouvanter Constantinople , en frappant dans l'ombrç un jeune commerçant européen de Péra, fit comprendre à tous que la vigilance des eunuques n'est pas facilement mise en défaut, tandis qu'il est au» contraire trèsaisé de rendre impuissantes les recherches de la police, même la plus habile;

Une chose me fit aussi impression dans cette journée, ce fut la vue de deux jeunes fils du sultan, venus à cheval à cette promenade, et entourés de leurs maîtres, de leurs oflîciers et de leurs gardes. Ces deux enfants pouvaient être âgés de huit à neuf ans, et leur figure enfantine respirait une grande joie de se trouver à pareille fête. Ils ne paraissaient pas soupçonner qu'un droit d'étouffement, à peine oublié aujourd'hui, peut les priver, comme tant d'autres princes avant eux, de cette vie heureuse et souriante, et ils n'étaient pas encore d'âge à comprendre le mérite qu'a leur père d'avoir été le premier à mettre ses enfants à l'abri d'un tel malheur.

C'est déjà beaucoup sans doute, pour le sultan Abdul- Medjid, que d'avoir empêché un crime et un horrible crime de cette nature; mais, hélas! à quoi serviront les lois les plus belles à propos de la succession au trône, les questions de li^ne collatérale on de ligne directe, s'il est vrai, ainsi que les événements semblent le prédire ^ que ce trône va tomber et ne sera jamais un héritage? En vain j'ai vu les regards se tourner vers un vassal du sultan , le vice-roi d'Egypte, pour lui demander de prendre sous sa tutelle cet empire d'Orient qui appelle

un maître. On n'a déjà que trop bien réussi à donner à ce Tassai un profond dédain pour ce maître qu'il méprise , mais on ne rendra point viable un Etat condamné à périr pour avoir méprisé les lois de la religion et de la famille. Qu'il s'appelle le roi d'Egypte ou le sultan de Constantinople, le msutre à venir sera chrétien, ou bien il feudra le reléguer dans quelque coin de l'Asie, avec les vrais, enfants du Prophète, les- fanatiques de Djeddah.

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