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plus belle. Hélas ! elle a suivi la destinée de ces maguifiques contrées. La ville des Constantins s'est déclarée la rivale de Rome , et , à la voix de Photius , elle a élevé un siège contre celui que le Christ a donné au Souverain Pontife, chef de son Eghse. rivale insensée de Rome, qu'es-tu devenue à côté des destinées de celle dont tu prétendais effacer la gloire? Comme elle avait aspiré à être la maîtresse du monde , cette capitale de l'Orient en a aussi rêyé la domination spirituelle. Un terrible châtiment de Dieu est tombé sur elle , et son temple de la sagesse , encore debout, demeure couvert d'un voile de deuil que Dieu seul pourra soulever au jour de la régénération et de la miséricorde.
En entrant dans le temple , on voit sur la muraille, contre un de ses premiers piliers, à une hauteur de quatre à cinq mètres, la trace d'une main gigantesque, qui rappelle l'effrayante vision de l'impie Balthazar. Cette main est une tache de sang. On raconte que le jour où Constantin Dracosès, successeur de Jean Paléologue, se fit tuer sur la brèche et sous les coups de son vainqueur , Mahomet II , celui-ci , voulant mettre fin à un carnage qui épouvantait depuis plusieurs jours les Musulmans eux-mêmes , monta sur un monceau de cadavres accumulés dans cette église, et, de sa main nue et sanglante, frappa en cet endroit la muraille en s'écriant : Assez de sang ! Le carnage cessa en effet ; mais Jésus-Christ, divin Sauveur des hommes, s'était retiré de son. temple, et depuis ce jour ces voûtes infortunées n'ont plus retenti de l'écho des chants et des prières du véritable sacrifice. L'Iman seul y a proclamé le nom et la prière du faux-prophète. Qu'il sera heureux le prêtre chrétien qui viendra un jour en ouvrir les portes, comme il m'a été donné de faire ouvrir celles de Sain te- Anne, à Jérusalem. Que de larmes de reconnaissance couleront en ce temple rendu à Jésus-Christ , la sagesse incréée !
Cette église n'est ni saint Pierre de Rome, ni saint Paul de Londres ; mais , de l'aveu de tous , elle les sur-
passe en beauté, en magnificence, en proportions. C'est une vaste rotonde surmontée par des galeries et terminée par un dôme à facettes extérieures, qui en fait la partie principale. Deux moitiés de dômes, composées chacune de trois petites coupoles et appuyées au dôme principal, indiquent, à l'est et à l'ouest, la direction delà croix grecque dessinée à l'intérieur par les piliers et les colonnes. L'autel est placé sous la demi-coupole de l'est. La hauteur du dôme principal n'est que le dixième de son diamètre, qui est allongé sous la forme d'ellipse v dans la direction de l'ouest à l'est où se trouve l'autel. Chaque dôme et demi-dôme étant formé de trois coupoles, la toiture du temple est donc formée de neuf coupoles élevées graduellement; les unes au-dessu$ des autres. Quatre énormes piliers supportent la voûte du dôme , et quatre autres , plus petits , supportent les six coupoles demi-circulaires. Entre ces piliers s'élèvent huit colonnes de porphyre avec piédestal et chapiteau de marbre blanc; ces magnifiques colonnes proviennent du temple du soleil, bâti à Rome par l'empereur Aurélien.
Les superbes galeries , qui forment un premier étage à 4a naissance des coupoles, sont soutenues des dem côtes de la croix grecque par huit admirables colonitôs de serpentine, et par vingt-quatre colonnes de granit égyptien. La galerie compte soixante piliers, non compris ceux qui sont au-dessus des portes et d'autres encore. Le total des piliers et des colonnes est, dit-on, de cent septi Les fenêtres sont ménagées partout avec art et élégance, et la forme en est on ne peut plus gracieuse. La voûte du dômc^compte vingt-quatre de ces ouver- . tures.
L'effet combiné de ces jours, de ces courbes, de ces lignes ; la majesté de toutes ces colonnes ; l'éclat doux et calme de tous ces marbres, où le vert et le jaune dominent; l'admirable détail des voûtes, des nefs, des galeries, produisent sur l'âme un de ces effets magiques que je n'ai ressentis plus grands nulle autre part. En
voyant le monde chrétien privé de cet admirable chefd'œuvre, je me sentis ému jusqu'au fond des entrailles; et au moment où notre ambassadeur, au cœur si fiançais , se retournait vers moi pour me dire : c Eh bien ! mon cher abbé, qu'en dites-vous? c je ne pus répondre que par des larmes. Oh! s'il m'était donné, sur cet autel qui est là encore, de revoir Jésus-Christ dans son temple, et puis mourir! Quel heureux JVtiftc dimUtisI Je ne puis me défendre de penser et de croire à ces paroles prophétiques de Joseph de Maistre : c Le dix-neuvième siècle verra célébrer le saint sacrifice de la messe à Sainte- Sophie de Constantinople et à Saint-Paul de Londres. »
Deux choses défigurait horriblement ce temple magnifique. C'est d'abord la direction intérieure de tout le mobilier consao^ à la prière, depuis le mUirab jusqu'aux nattes sur lesquelles se prost^nent les croyants. Le kiblay ou sainte maison de la Mecque , se trouvant au sud-est de Constantinople , tout ce mobilier fait l'effet de grandes ratures transversales appliquées sur un dessin régulier et magnifique. Cela permet pourtant de supposer que, le mobilier parti, le tout rentrera facilement dans l'ordre, quand Dieu le voudra, par la puissance du Chrijst, vainqueur de Photius et de Mahomet.
La seconde chose qui souille cette noble architecture, c'est le badigeon dont les Turcs ont cru devoir recouvrir les admirables mosaïques placées près des fenêtres du dôme, et qui représentent, dans des proportions gigantesques, Jésus-Christ entouré de sa sainte mère et du prince des apôtres, et quatre séraphins admirables. Il n'a jamais suffi au génie du mal d'être en dehors de l'EgUse, il faut encore qu'il soit iconoclaste et ennemi de l'art qu'il détruit dans ses plus beaux monuments. Â la place des mosaïques qu'ils ont anéanties, les Turcs ont peint des inscriptions colossales, telles que ce verset du Coran qu'on lit près de la grande coupole : « Dieu est la lumière du ciel et de la terre. » Rendons pourtant justice au sultan actuel qui, ayant fait venir le
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célèbre Fossati pour consolider l'édifice de Sainte^ Sophie et y appliquer des contreforts dans le genre de ceux qu'on voit à Notre-Dame de Paris, profita de la présence de cet homme habile pour faire poser sur les &esques de Fintérieur une couche légère qu'un 8iin{de lavage pourra enlever un jour très-facilement, donnant ainsi satisfaction au fanatisme musulman dans son horreur des images et au respect que l'on doit à des choses aussi belles. Je ne puis supposer qu'Abdul-Medjid pense ou croie à la prophétie que je viens de citer ; mais cette couche est tellement transparente que : les contours du Christ et des séraphins sont parfaitement visibles.
Pour mieux en juger, on nous invita à monter dans les galeries, en nous faisant passer par l'intérieur d'une tour carrée, d'un très grand périmètre, et qui se trûme près de la grande porte. Au lieu d'escalier, cette tour a une rampe large et à pente tellement douce^ qu'<)a peut facilement y monter à cheval. L'histoire même racoste que, pendant l'assaut donné par Mahomet II, l'iafoitôi^ Constantin, le dernier des patéologues, y monta:à ob^si pour entendre la dernière messe catholique qui. ait été dite dans cette église. . : .
On affirme que, dans la construction des portes de ce monument, on avait employé ce qui restait encore des épaves de. l'arche de Noé , et qu'on y conservait aussi avec un très-grand respect une bannière de la Vierge, peinte par l'évangéUste saint Luc, Aujourd'hui, hélasl deux étendards, qui annoncent la conquête de l'Islam' sur l'ancien et sur le nouveau Testament, sont fixés aux deux parois latérales de la chaire du Vendredi, appelle le minber.
Et pourtant ce fut dans cette église, ainsi que le raconte l'historien Michaud (III, 285), que Baudouin, élevé sur un bouclier et porté en triomphe, fut cooronoà empereur par le légat du Pape; ces murailles ont vu us guerrier français monté sur un trône d'or, entouré des
barons, du clergé et d'une cour brillante. Le jour de l'élection , l'évêque de Soissons la proclama en ces termes, l'an 1205, le jour de Noël : « Cette heure de la nuit qui vit naUre le Sauveur du monde, dorme naissance à un nouvel empire, sous la protection du Tout-Puissant. Vous avez pour empereur Baudouin, comte de Flandre et de Hainaut. )^ A côté de ces hommages ^ les Grecs, selon l'usage, offiirent au nouvel empereur un petit vase rempli d'ossements et de poussière et un flocon d'étoupes enflammées, symbole du néant des grandeurs humâmes. Le présent des Grecs fut un vrai présage : Ddnaos et dma ferentes; ce n'était pas la première fois que leurs présents portaient malheur. Je dirai plus tard, à l'occasion des améliorations possibles et réclamées dans la Palestine, pourquoi les efforts qui tendent à implants en Orient un royaume latin, et même une église latine, ne doivent pas réussir.
Sainte-Sophie est 'entourée, à l'ouest et au sud, par la place et les mm^s du sérail ; au nord et au sud par les mblissements religieux et par les tombeaux des sultans. A l'ouest un vestibule , appelé harem, se compose de trois rangs de colonnes, surmontés de coupoles, au centre desquelles une fontaine, destinée aux ablutions des croyants , remplace le grand bassin d'autrefois. Ce vestibule sert de premier portique à l'église et conduit aux trois portes d'airain. Quatre minarets s'élèvent aux angles de la croix. Le sol de l'église est très*bas, et pour y arriver nous descendîmes douze marches du côté du nudi.
En quittant ce temple , qui a fait sur moi une si vive impression, je mentionne encore une industrie qui travaille à sa ruine et que l'incapacité de la police turc^ue n'arrêtera certes pas. Des Turcs, invisibles à cette police ou peut-être de connivence avec elle, détachent des mosaïques les petites pierres précieuses de toute couleur qui les composent , et viennent ensuite les ofirir, pour quelques piastres, aux visiteurs ou aux amateurs à qui ils
supposent qu'elles doivent plaire. Comme un désintéressement mal entendu de ma part ne pouvait en rien arrêter la destruction dont je parle, et que je déplore, je ne fis point acte de scrupule, et aujourd'hui une petite croix d'argent, dans laquelle ces bijoux sont enchâssés et soutenus par quatre projectiles recueillis dans les tranchées de Sébastopol , me rappelle les émotions de cette belle journée et de cette grande visite.