‹ Constantinople, Jerusalem et Rome (volume 2)Chapitre 14 sur 79 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Les mosquées. -* La sauvegarde des pèlerins. — Le ekapelet d'Allah. — L'heure du muezzin. — Course à* travers Stamboul. — La place de TAtmeîdan et les janissaires. — Les richesses de rHippodrome, — Détails superflus. — Les dix-huit tombeaux. — Pressentiments turcs. — La fête des Roses, — > La moisson et les ouvriers. — Clergé de Constantinople. — Quelques oasis catholiques. — Nouveau Pritchard. — Philippopoli. — Les catholiques de Constantinople. — La eloche turque — Les sœurs de N.-D. de Sion. — Les espérances de l'avenir. — Fâcheuse susprise. — Les embarras de Constantinople. — Misères plus sérieuses.

En quittant Sainte-Sophie, on voulut nous montrer les principales et les plus belles de toutes les autres mosquées. Construites sur d'autres plans, elles sont tout à fait en rapport avec le culte qu'elles représentent; mais quelle différence avec Sainte-Sophie ! En entrant sous leurs minarets , on sent le froid et le vide , comme dans un temple protestant où n'a jamais paru le vrai Dieu , et où il n'y a vraiment un peu de vie que quand des masses d'hommes y sont réunis pour la prière.- Nous entrâmes d'abord dans la mosquée d'Ahmet III, appelée aussi la mosquée aux Six-Minarets. Jusqu'ici il n'avait été permis à aucune mosquée d'être ornée d'autant de minarets. Celle de la Mecque seule possède ce nombre, et les autres doivent en avoir cinq au plus. Pour mettre les prétentions de Stamboul d'accord avec la foi des

croyants , on est convenu d'en élever un septième à la sainte Kasba de la Mecque.

Le dôme de cette mosquée est soutenu- par quatre piliers énormes, qui ont bien une trentaine de mètres ae tour. La grande coupole est entourée de quatre demisphères et de petites coupoles qui reposent sur les piliers. Dans cette immense enceinte on ne voit que quelques reliques de la Mecque, et, chose assez bizarre, quelques mobiliers, comme armoires et literies serrées avec soin ou négligemment jetées contre les murailles. Ce sont les effets de quelques pèlerins partis pour la Mecque, qui les ont placés là jusqu'à leur retour, sous la protection de leurs frères et sous la garde du grand Allah , pendant qu'ils voyagent par dévouement à son culte.

Rien n'est touchant comme la piété de ces pauvres infidèles. Dans les rues et sur les places publiques , au grand étonnement des Européens, ils portent tous un grand chapelet qu'ils roulent dans leurs doigts et avec lequel ils semblent prier, quoiqu'on même temps ils vaquent à mille distractions qui ne leur permettent guère de compter les quatre-vingt-dix-neuf attributs d'Allah , dont les grains du chapelet sont l'emblème. Dans les mosquées, leur attitude, sauf quelques balancements du corps selon la coutume des juifs, est vraiment celle de la prière. Deux entre autres attirèrent mes regards dans la mosquée de Sainte-Sophie : placés à genoux l'un vis-à-vis de l'autre , ils alternaient à demivoix des chants et des prières entremêlés de prostrations faites avec beaucoup de respect. Ces deux hommes, entièrement occupés de cet acte religieux, n'eurent aucune distraction , et malgré notre costume d'étrangers , malgré le bruit de nos conversations et de nos pas, ils ne nous virent point.

A l'heure du muezzin, chantée du haut des minarets, le croyant suspend toute causerie, toute affaire, et.se prosterne, le front sur la poussière, dans la direction de

la Mecque , sans prendre aucun souci de ceux qui Tentourent. Le musulman ne connaît pas cette fausse honte, qu'on appelle chez nous le respect humain. Demandez aux chrétiens de nos jours pourquoi ils ne se tournent pas, à YAngeluSy vers les champs de Nazareth !

En sortant dé là nous parcourûmes, dans nos voitures, la place de rAt'meïdan, les rues et les carrefours de Stamboul, cette partie de la ville que les Turcs ont seuls le droit d'habiter, pour visiter encore des tombeaux, des mosquées. Les écuyers qui nous précédaient à cheval, nos cawas, le bruit de nos voitures et de notre caravane, parurent mettre en émoi et troubler singulièrement la monotonie du vieux Stamboul; plus d'un Turc, oubliant sa dignité, mit la tête à la fenêtre ,. pour voir la cause de ce tapage inusité.

Pour en finir avec ce que j'ai vu des Turcs et du culte de Mahomet dans le vieux Stamboul, je parlerai seulement des monuments que voici. La .place de l'At'meïdan ou Hippodrome, près de Sainte-Sophie, est surtout remarquable par le massacre des janissaires. Cette milice, appelée jadis à rendre des services, avait singulièrement changé de rôle depuis le XlVe siècle , époque à laquelle Orcan l'avait instituée. Au lieu de défendre le trône, elle servit souvent à le renverser, figurant dans les émeutes et donnant partout le signal de l'insubordination. Plusieurs sultans avaient essayé de se débarrasser d'eux ; ils y avaient perdu le trône et la vie. Mahmoud réussit à les écraser, sur cette même place, le 44 juin 4826. Des manœuvres à l'européenne servirent de prétexte , et aux janissaires pour la révolte , et au sultan pour le massacre. Rassemblés sm* la place de l'At'meïdan , ils y renversèrent leur fameuse marmite, ustensile très-vénéré, servant d'étendard à cette troupe ; c'était déclarer qu'ils n'appartenaient plus au sultan et se refusaient à son service comme à ses subsides. Msiimond, qui était préparé, fit placer l'étendard du Prophète sur la mosquée d'Ahmet, et 60,000

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hommes, qui n'attendaient qu'un signal, marchèrent contre les révoltés qu'on mitrailla jusqu'au dernier. Ce corps s'élevait à 150,000 hommes, dont 40,000 se trouvaient à Gonstantinople. Le reste, disséminé dans l'empire, fut aisément licencié. Il est peu de lieux qui aient des annales aussi sanglantes. Je viens de dire, à l'occasion du musée des costumes , où j'ai vu la célèbre marmite, qui fut le signal de la révolte et du châtiment.

Bien des siècles auparavant , la même ville avait vu Bélisaire, chargé des lauriers de l'Orient et de l'Occident, comprimer aussi, dans cet Hippodrome, de grandes séditions.

Un double rang d'arcades entoure cette place , que la construction des mosquées a dû restreindre de beaucoup, depuis le temps où Septime-Sévère bâtit cet Hippodrome. Au centre, ce lieu commande le respect par des reliques d'une bien plus haute antiquité. On y voit la colonne Serpentine , ou la triple spirale qui supportait jadis le fameux trépied d'or du temple de Delphes, donné par les Grecs à AppoUon , après la bataille de Platée ; on y lit de curieuses inscriptions et on y admire encore le fameux obélisque d'Héliopolis, d'une hauteur de vingt mètres , aujourd'hui simple maçonnerie , mais jadis recouvert d'or et de bronze. On y voyait autrefois un char, que l'on croyait bien devoir à tout jamais rester immobile : c'est le célèbre quadrige qui, depuis, fit un si grand chemin. Venu d'abord de Corinthe, puis transporté à Venise par Dandolo , Napoléon 1er le fit placer au Carrousel , d'où il retourna encore à Venise , où il est aujourd'hui.

En dehors de quelques monuments détruits ou abandonnés, comme le château des Sepl-Tours, la vieille enceinte avec ses deux cent cinquante tours, ses vingthuit portes, dont la plus célèbre est Top-Kapou, porte à canon, ainsi nommée parce que Mahomet y entra par la brèche faite à l'aide de son fameux canon, je ne vois rien que mes loisirs me permettent de signaler. Que dire

de la mosquée et des pigeons de Bajazet II ; des troupeaux de gazelles, élevées dans les jardins du Sérail, et que notre visite mit en trouble et en fuite; de la mosquée dleni-Djami ; du tombeau de Roxelane, et de tant d'autres choses, qui n'ait été dit cent fois?

Toutes ces innombrables mosquées se ressemblent et produisent sur moi ^ comme sur tout giaour ou infidèle, l'impression la plus monotone. Les murs où le musulman vient prier sont aussi nus que les champs qu'il garde sous sa tutelle. Dominé par cette triste impression , les plus belles choses elles-mêmes me parurent stériles. Le tombeau de la sultane Validé , mère de Mahomet IV , appuyé aux vieux murs de Byzance , avec son lotm symbolique, ombragé par de splendides platanes; le tombeau lui-même de Roxelane , cette favorite de la Gallicie ou Russie rauge^ ne me rappellèrent que des crimes enfantés par le mépris de la loi chrétienne. Et en effet, n'est-ce pas pour obéir à la passion de cette khourrem ou favorite, que Soliman II ordonna l'étranglement des premiers enfants qu'il avait eus et qui gênaient cette femme aux ardeurs sauvages? N'ai-je pas vu là de mes yeux, dans une mosquée consacrée par la religion , diûo-huit tombeaux, dans lesquels on avait recueillis d'innocentes victimes , de jeunes princes tués en un même jour et étranglés en vertu de la loi de l'Etat ? Je sais bien que, en dehors des difficultés ordinaires de succession au trône, il est beaucoup d'autres inconvénients causés par une telle progéniture. Que faire dans des successions telles, par exemple , que celle de l'empereur actuel du Maroc, dont on parle de nos jours à propos de la prise de Tétouan par les armes espagnoles, et dans laquelle cette majesté maure a déjà procréé cent cinquante héritiers à un trône qui est contesté à leur père? En Perse, plus d'un prince laisse en mourant une centaine de garçons, autant de filles, et en quelque temps des milliers de rejetons de la race royale inondent le pays de leur misère et de leurs haillons. Une Circassienne disait à Amurat III :

€ De quoi te servira d'être père ? Tes fils ne sont pas destinés à demeurer sur la terre, mais à peupler des tombeaux. » Le massacre des frères du nouveau sultan était donc jusqu'à ce jour un droit reconnu. Quel étrange sacrifice que le meurtre de ces innocents! Et connnent voir d'un œil sec^ ou sans une pitié mêlée d'effroi , ces pauvres victimes enfermées si jeunes dans leurs tomoeaux, sur les dalles de cette mosquée! Non-seulement le culte de Mahomet n'a pu les défendre y mais il a dû sanctionner leur meurtre , au nom de la polygamie. Il y a une logique impitoyable qui relie entre euï tous ees principes , toutes ces sources de crimes contre nature , et partout j'ai vu la porte impure du harem s'appuyer sur les murs mêmes de la mosquée appelée sainte. En vain les minarets, ces mâts bizarres d'architecture, surmontés d'un vaste éteignoir, appellent-ils le croiant à la prière : ici la prière n'a de force que pour sanctioimer le Coran et ses maximes , que pour du*e anathème au giaour, au chien d'infidèle.

Aussi le Turc, qui croit à la restauration de la Turquie, a-t-il le pressentiment que le christianisme seul peut l'empêcher de périr. J'ai été frappé , dans les quelques jours que j'ai passés au sein de cette ville immense, des respects et des égards qu'il accorde à tout ce qui tient à 1 âme vivifiante de notre sainte Religion. Je ne sais aucun pays du monde où la sœur de Saint- Vincent de Paul et le fi'ère de la doctrine chrétienne soient entourés d'autant de marques de respect que j'en ai vu prodiguer à l'hôpital et dans les rues de Galata.

La procession de la Fête-Dieu, si longtemps supprimée en France au nom de la liberté et par respect pour la conscience d'une minorité qui souvent n'existait pas , le Turc l'accueille avec honneur, l'appelle dans son langage poétique la Fête des roses, l'accompagne en battant aux champs et lui présente les armes. Lui , qui a tant souillé la femme, il s'extasie, il s'humilie devant la bannière de celle qui est la Mère de Dieu et la Reine du ciel, et il vénère ses humbles servantes sur la terre.

Comme ils sont bien inspirés les prêtres catholiques qui portent de ce côté les efforts et le zèle de leur chanté ! Et peut-être que le jour n'est pas loin où Dieu bénira leurs travaux ! C'est à l'entrée de la Corne-d'Or qu'il faudrait graver ces paroles de Jésus : Messis quir dem mtUta , operarii autem paucù (La moisson est abondante , mais les ouvriers sont encore rares.) Cette plainte du divin Sauveur des hommes , sur la disproportion du nombre des ouvriers avec l'abondance de la moisson évangélique, appellerait en toute hâte de nombreux apôtres, et la fertilité du sol serait bientôt de nature à les consoler de leurs travaux.

Ici il n'y a pas de clergé indigène et il ne saurait y en avoir de sitôt. Des lazaristes , installés pauvrement depuis l'an 1776; quelques mineurs observantins depuis l'an 1249; quelques récollets depuis l'an 1642; des capucins retirés dans leur couvent et dans leurs chapelles; quelques dominicains; de pauvres et modestes firères de là doctrine chrétienne tout récemment arrivés, et çà et là quelques prêtres italiens , voilà les ouvriers qui travaillent à cette vigne abandonnée. Mgr Mussabini, archevêque de Smyrne, et Mgr Hassoun, archevêque arménien de Syrie, sont les deux colonnes de la foi en Asie. L'église de Constantinople , veuve de son premier pasteur Mgr Hillereau, attendait encore en 1856, sous la protection de l'archevêque de Smynie, que Rome pourvût à cette vacance. Le dernier évêque, prélat d'origine française , exerçait ses fonctions spirituelles sous la protection de l'ambassade française. Il est à craindre, si Rome vient à nommer un Patriarche indépendant du protectorat de la France, qu'il ne se trouve plus en Turquie aucune autorité sérieuse pour le protéger contre l'inexpérience des Turcs.

A côté des huit ou dix chapelles catholiques que j'ai vues sur les rivages de la Corne-d'Or, bien des restes, épars de l'Eglise apostolique et romaine survivent encore dans cet immense empire d'Orient. Je dirai, plus tard

et en passant, quelque chose de tous ces débris et surtout quelques mots de cette population si intéressante et si catholique du Liban. Là, deux choses sont bien vivaces encore : la foi des premiers âges et Tamour du nom de la France. La foi de ces hommes est telle que jamais rien n'a pu la leur arracher, et que même rien ne les amènera, quoi qu'en dise le Hatti-Houmayoun, à servir côte à côte avec un fils de Mahomet dans les rangs de l'armée turque.

L'impôt militaire est destiné à opérer une révolution fâcheuse dans le Liban, et déjà, à mon passage, ces pauvres habitants employaient tout leur or à se procurer des armes. Il est vrai que d'autres sujets de plaintes et de mécontentement venaient en grand nombre s'ajouter encore à celui-ci. Les Anglais, qui haïssent deux fois ceux qui portent dans leur cœur l'estime et de Rome et de la France, avaient laissé faire dans le Liban et ignoré, sans doute à dessein, une chose vraiment honteuse.

Au mois de juin 1856, un colonel Churchill recrute à ses frais, je pense, une cinquantaine (l'hommes à l'aide desquels il s'empare du village de Capharnaï, et y pille les soies et les cocons qu'il y a vendus lui-même ou dont il a d'avance autorisé la vente; puis, pour couronner l'œuvre, s'adresse à une famille arabe tombée et déchue depuis longtemps d'anciens droits qu'elle avait, dit-on, jadis possédés dans cette contrée ; il lui achète des titres et un nom que personne ne connaît plus, et ordonne à deux ieunes femmes, ses deux filles, d'épouser deux ignobles indigènes, deux Arabes, les derniers et sales rejetons de cette famille. Une telle cupidité et un tel mépris de la loi de Dieu firent, par leur énormité même, tout l'effet contraire de ce qu'on s'était proposé, et un tel scandale ne fit que mettre en relief, encore plus que

«mais, les procédés généreux et constants de la France, ais quel spectacle au milieu de .ces montagnes si catholiques et si pures! Espérons que l'Europe n'en-

tendra pas parler un jour de ce nouveau Pritchard et des droits de sa famille.

Le Liban n'est pas la seule oasis chrétienne de la Turquie. Des officiers français, parvenus dans les montagnes qui couvrent le chemin d'Andrinople pour recruter des secours et des vivres , m'ont affirmé avoii* rencontré, à Philippopoli, une population de six mille âmes parfaitement catholique, demeurée telle depuis les temps les plus reculés, et vivant, encore aujourd'hui, sous une forme de gouvernement théocratique.

Et, dans la capitale même, que d'éléments d'avenir! Combien de fois je fus ému , dans les églises catholiques de Constantinople , de la pieuse attitude d'une grande quantité d'hommes chrétiens, agenouillés et priant sans respect humain sur le parvis de la modeste chapelle qui leur sert de temple ! Je les ai vus , confondus avec la foule des femmes et des enfants , assister à trois messes de suite sans que leur piété parût se refroidir, mêlant tout haut leurs prières avec celles, du prêtre à l'autel, faisant avec lui le signe de la croi?, et donnant avec effiision des signes non équivoques d'une grande piété. Les chapelles des lazaristes et des filles de la charité ne désemplissent pas le dimanche d'un peuple . qui prie avec ferveur; et, chose merveilleuse, à côté d'un minaret, j'ai vu, dans l'égUse des sœurs de Saint- Vincent de Paul, une belle cloche qu'on s'apprêtait à bénir et que les Turcs venaient de donner à ces dignes femmes, avec la permission de la placer dans leur tour, pour appeler les chrétiens à la prière.

Il faut dire aussi que les œuvres de ces anges de la charité sont si nombreuses, que le P. Général Etienne dut prendre, pendant que j'étais là, la résolution de retirer à ses sœurs la direction du pensionnat ou de la maison d'éducation, dite du Saint-Esprit, dont elles s'étaient occupées avec tant de succès jusqu'alors. Comme ces saintes filles , créées d'abord pour le soin des malades, ne doivent s'occuper d'éducation que quand la

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nécessité le commande, et que, d'autre part, les sœurs de Notre-Dame de Sion, amenées par l'abbé Cor, un de mes pieux et agréables compagnons de voyage, se présentaient pour leur succéder dans cette importante besogne, les ordres du P. Etienne furent rigoureusement exécutés, en dépit des regrets, des lenteurs, des larmes et même des menaces que cette résolution souleva de la part des catholiques, des Grecs et des Turcs.

Tant d'heureux germes sont-ils destinés à périr? Pourquoi donc désespérer de voir un jour xxn peuple chrétien, en possession de ces beaux rivages, y faire retentir les échos des chants de l'Eglise et y installer à la fois le règne du Christ et les merveiUes de l'industrie? Pour le moment, hâtons-nous d'en convenir, bien des obstacles semblent ajourner pour longtemps ces heureuses espérances, ce désirable avenir.

Pour dire un mot de choses moins intéressantes, mais qui ont frappé tous' les voyageurs, j'ajoute tjue celui qui a vu Constantinople avec tous" ses ravissements d'optique , depuis l'entrée de la Gome-d'Or ou depuis la côte d'Asie , ne peut plus en croire ses yeux quand il se trouve transporté au milieu de ses ■ rues. Toutes ces maisons de bois que l'incendie, ca fléau naturalisé à Constantinople, dévore par milliers; ces rues sales et étroites , semblables à des ravins ou à des lits de torrent sur le penchant des coUines et à des fondrières sur les plateaux ; l'absence de toute police et de toute sécurité dans leur parcours; tout cela fait sur l'àme une impression indescriptible de dégoût. Des chevaux, des ânes, des chaises à porteur, voilà les seuls moyens de transport; le reste des passants s'en «va à pied, pataugeant dans les immondices et arrêté par mille obstacles. Un âne, chargé de deux planches croisées sur le dos et posées comme un éventairde la tête à la queue, suffit pour faire refluer la tourbe des passants jusque dans les carrefours, les magasins et les cloaques. Pour éviter de descendre dans un fumier liquide, ou

bien d'entrer dans des maisons qui ne me paraissaient guère plus |»ropres j je dos un jour m'incliner jusqu^à terre sous un de ces transports. La rue semble appartenir de droit à celui qui crie le plus fort ou qni est le mieux armé. D n'est point de capitale qni puisse se vanter d'avoir jamais entendu des cris pareils.

La première fus que je montai les rues de Galata, une nuée orageijse vint à crever sur nous^ et dans un instant notre chemin fiit transformé en un ruisseau de boue. Le capitaine de marine qui me servait ce jour-là de mentor et de guide , se hâta de me faire entrer dans le magasin le [^us rapinroché de nous. Je me trouvai alors chez un juif, qui était à la fois épicier , boucher et pharmacien. Je laisse à penser quel était le parfum d'une telle hospitalité; j'avais grande envie, pour y échapper, de me précipiter dans ce chemin de boue. J'eus k preuve alors que, durant tout l'hiver, ceux-là seuls scMsgeaient à avoir la prétention de sortir, dont les bottes pouvaient s'élever d'une certaine hauteur audessus du genou.

Quand je repris ma course , je vis pourtant quelques balayeurs ofiBciels en train de vider la partie basse de la rue, transformée en un canal de boue qui menaçait les maisons voisines; ils poussaient des cris afiGreux, sans doute pour s'encouragar à la besogne, et ils étaient enfermés jij^qu'au ventre dans des sacs de peau, en guise de pantalons. Ce n'est que depuis l'apparition de l'armée française qu'un certain nombre de rues, dans le haut de Péra, sont inscrites et honorées d'un nom de guerre inventé par nos troupiers. Sans les points de vue qui aboutissent, comme des indicateurs indispensables, soit ai descendant aux flots de la mer , soit en montant aux hauteurs du Champ-des-Morts de Péra, Constanti-^ no^e serait un dédale mextricable.

De toutes ces misères, le voyageur qui ne fait que passer, se console facilement en pensant qu'un gouvernement quelconque, en état de gouverner, saurait

trouver bien vite et biea sûrement un remède à tant de maux , s'il en avait le désir. Une bonne chambre d'hôtel, quoiqu'elle se paye beaucoup plus cher à Constantinople que partout ailleurs , suffit au touriste pour oublier bien des mécomptes et rêver en sécurité à tout ce qu'il a vu. En effet, quand je suis seul ou en bonne compagnie , dans les splendeurs du palais de l'ambassadeur français, solidement et admirablement bâti sur le versant oriental de la coUine de Péra, il m'est plus que facile d'oublier les ennuis et les embarras de toutes ces rues impossibles, si faites pour décourager, pour épouvanter. Je puis alors repasser dans mon imagination les dangers que j'ai courus et ce que j'ai vu sur les quais et à l'arsenal de Tophana; je continuç, en fermant les yeux, à contempler ce mouvement féerique et étourdissant de tous les peuples de l'Asie et de l'Europe, que' j'ai vus se presser en foule compacte sur le grand pont de Galata, depuis le Persan coiffé de son immense chapeau conique, jusqu'aux costumes les plus étranges du Caucase, de la Bulgarie , du Monténégro et de la Mecque.

Mais quand je songe à des misères plus sérieuses, à l'ignorance et à la superstition qui étendent un voile obscur et impénétrable sur toutes ces populations et enveloppent de leurs ténèbres jusqu'à la chaire même de saint Jean Chrysostôme ; quand surtout je vois les germes du bien, si petits et si rares, en face de tout ce qui végète dans l'ombre de la mort ; oh ! alors le découragement déconcerte toute espérance , et il faut bien compter, pour oser espérer encore, sur un de ces grands miracles de Dieu qui, avant de frapper le dernier coup de sa justice, laisse entrevoir une .dernière fois sa miséricorde. Pauvre église de Constantinople, quel sera le Jérémie en état de chanter tes ruines ; combien est douloureuse l'impression que tu m'as laissée !

Un jour, en arrivant à Galata, je passai dans les fossés d'un vieux château des Génois, remplis de fumier

et d'immondices accumulés depuis des siècles. Là, nulle trace de verdure ni d'aucim ombrage. Et pourtant, dans cet ignoble fossé , un troupeau d'une douzaine de petites vaches blanches et jaunâtres cherchait sa nourriture. Les immondices n'étant pas encore arrivées à la hauteur des créneaux des murailles, tout gardien devenait inutile ; aussi ces pauvres botes allaient çà et là en toute liberté, ne rencontrant que paille desséchée, cartons, semelles , dans cette prairie artificielle d'un nouveau genre.

Hélas! me disais-je, voilà bien l'image de cette église que je viens de visiter. Jadis rassasiée des dons du ciel, nourrie dans les plus gras pâturages, édifiée par l'admirable éloquence des Basile, des Grégoire de Nazianze, des Ghrysostôme, la voilà abandonnée aujourd'hui à quelques pasteurs fatigués et impuissants ; la voilà enfermée j oppressée de toute part par un schisme implacable et ignorant. Ses enfants, selon la menace du prophète, demandent du pain , et il n'est là personne pour le leur rompre : ils se sont jetés avec avidité sur un fumier stérile; Amplexati sunt stercora; voilà la seule nourriture qu'ils aient trouvée dans leur héritage. Tandis que le luxe et l'or resplendissent jusqu'au faîte des églises schismatiques , qui se prévalent beaucoup de cet éclat stérile, les temples catholiques, comme les filles de Sion, Virgines ejm squalidm, laissent au cœur une indicible impression de découragement et de tristesse.

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