CHAPITRE XXVI
Le déjeaner et les cheicks. — Les figures de bedoaiDs. — L'atelier et la leçon.
— La foDlaine de la Vierge. — Le déclia du joar et le chapelet. — L'eaa de la fontaine. — La table da Christ. — Les traces da Fils de Dieu. — L'ancienne synagogue et la chapelle arménienne. — Le récit de saint Luc.
— Aucun n'est prophète dam «a patrie, — Noire-Dame de l'Effroi. — Les sœurs de Nazareth. — La beauté des femmes de Nazareth. — Couronnes et tresses de monnaie. ~ Le costume de la sainte Vierge. — L'orgue et les cantiques.
Au sortir de l'église, brisé par tant d'émotions , il me fallut bien songer à un instant de repos. Le déjeuner qui avait failli nous arrêter en chemin et retarder mon bonheur était encore à nous attendre. On nous conduisit dans une grande salle où étaient déjà réunis les principaux cheicks et autorités du pays, au nombre de vingt ou trente. Quelques-unes de ces figures de bédouins étaient bien peu rassurantes et pourtant beaucoup moins effrayantes à voir dans un salon que dans le désert ou au coin d'un bois. Après les ablutions et quelques tasses de café, je renonçai, aussitôt que je le pus, à leurs compliments ainsi qu'au déjeuner. Nazareth avait tant d'intérêt pour moi! Je demandai un guide et je m'échappai.
Je courus d'abord à Yatelier de saint Josepli, qui est à très-peu de distance du couvent. J'entrai dans une petite grotte taillée dans le roc nu, de forme irré-
gulière, de 5 à 6 mètres de largeur et très-peu élevée; les parois, le plancher, la voûte ne sont autres que la pien'e elle-même, et il n'y a pour tout mobilier qu'un petit autel adossé au mur du fond, aussi simple que le gi-and et fécond principe qui est caché ici.
Quelle grande leçon en eifet dans cette petite demeure! C'est là que l'humanité reçut le plus saint de tous les enseignements, celui qui pouvait le plus contribuer à son bonheur, l'enseignement de l'obéissance et l'enseignement du travail. En présence de ceux qu'il s'était donnés pour maîtres sur la teire, et à qui il avait voué un respect et une obéissance sans bornes, le Verbe éternel, ce grand outrier par qui toutes choses ont été faites et sans lequel rien n'a été fait, s'est astreint à la plus respectueuse obéissance, au plus humble de tous les ti^vaux. Celui qui n'était aux yeux de tous que le fils du charpentier vint ici sanctifier le travail et en révéler les charmes aux âmes faites •pour le comprendre. Ces pierres ont Ml pendant trente ans cet enfant divin venu au milieu de nous pour nous enseigner la résignation au travail et le respect à l'autorité. Trente ans de la vie d'un Dieu ont été employés à sanctifier et diviniser l'obéissance et le travail , lorsqu'il n'a fallu à ce même Dieu que trois ans pour poser les fondements de son .admirable Eglise! Et pendant trente ans l'Evangile ne dira de lui qu'un seul mot , le mot qui rappelle cette grande leçon : « Et il leur était soumis. »
Venez ici vous instruire, législateurs des hommes, cmdmini qui judicatis teiram: venez apprendre ce qui donne à vos lois le cachet de l'autorité , à vos sujets le bonheur, et la paix dans l'obéissance. Levez la tête, vous pauvres ouvriei^ ignorés du monde , votre condition est anoblie par le Fils de Dieu. C'est ici qu'il a , non pas poétisé, mais divinisé votre travail. Fuyez les séductions qui vous montrent dans ce travail autre chose qu'une loi chrétienne, et qui vous promettent le bonheur dans les richesses ou dans l'oisiveté. La plupart de ces doc-
leurs qui vous trompent ne sont pas loin, sans qu'ils le veulent et sans qu'ils s'en doutent, d'exhumer de la poussière, pour s'en servir contre vous et s'enrichir de vos sueurs, les lourdes chaînes des anciens esclaves. Bénissez celui qui vous a montré par son exemple comment le travail mène à Dieu , comment il accomplit sa volonté sainte, comment le repos du septième jour est, déjà dès cette vie, une image de la liberté des enfants de Dieu, un avant-goût des joies éternelles. A chaque instant le monde est ébranlé par de terribles secousses sociales et sur le point de périr; ce qui lui manque, c'est le respect de l'autorité, c'est l'amour de l'obéissance. Le pouvoir a trop souvent séparé sa cause de celle de Dieu; il a méconnu trop souvent son origine. Les sujets prétendent ne plus connaître que ce qu'ils appellent les droits de l'homme. Dieu a-t-il donc perdu tous ses droits? Faudra-t-il que tout devienne la proie de l'anarchie? Non, sans doute; mais à* la condition rigoureuse que chacun reviendra au respect de la loi de Dieu, au respect de l'autorité qui en émane, à l'obéissance dont Dieu fait homme a donné l'exemple ici pendant trente ans. j'éprouve dans ce réduit un frémissement que ne m'ont jamais fait ressentir les plus beaux palais de la terre ; je me prosterne devant cet enfant de l'ouvrier ; et, fils aussi d'un pauvre charpentier, ce titre m'apparaît comme un des plus glorieux de la terre.
Au sortir de cette humble demeure, je me dirige vers la fontaine de la Vierge. Elle est située à l'extrémité nord-ouest de cette bourgade, et elle est la seule source que Nazareth ait jamais possédée. L'antique bassin a été remplacé par un autre, posé à quelques mètres plus bas, et qui est loin de valoir le premier , sous tous les rapports. Chemin faisant, je demande à être seul, et mes gens me précèdent.
Voilà donc, me disais-je, le chemin parcouru si souvent par l'humble Vierge que le ciel donna pour modèle à la femme chrétienne, et dans ses devoirs de fille et
dans ses devoirs de mère. Pieuses méditations de Marie, qui gardait si bien dans son cœur les paroles de son divin Fils , venez instruire et consoler mon âme.
C'était au déclin du jour, à cette heure mystérieuse où la cloche de Y Ave Maria fait vibrer d'émotion toute âme poétique et chrétienne; je pris mon chapelet et commençai aussi à murmurer cette prière en l'honneur de Celle que les siècles invoquent et dont je suivais les pas bien -aimés. J'éprouve toujours une douce joie à prendre cette couronne et à méditer, tandis que mes lèvres répètent les paroles de l'ange et de l'Eglise, un des mystères qui ont été le charme ou la désolation de l'auguste Mère de Dieu. Mais là, dans ce chemin, où je comptais les pas de cette Eve nouvelle, qui me semblait marcher à côté de moi, comme une mère à côté de son enfant, ce pieîix exercice avait un attrait inexprimable. Ainsi, dans un exil lointain, un fils baise avec amour la pieuse relique que sa mère déposa jadis sur son cœur, au moment de la séparation. Ainsi la pensée d'une mère, le meilleur de tous les souvenirs, vient reposer dans notre âme et la consoler, quand le monde entier est impuissant à le faire.
Mais, pendant cette méditation, mes cawas sont arrivés à la fontaine; ils en écartent les nombreuses femmes venues pour puiser de l'eau, et un peu étonnées de cette brusquerie que je m'empresse de condamner. Je m'approche avec joie, et avant de toucher à cette source, où il me semble voir la Mère de mon Dieu, je m'agenouille et, après une courte prière, je bois de cette eau qui me rappelle tant de souvenirs ; j'y trempe mon chapelet et quelques précieuses et simples reUques, que je garde avec amour aujourd'hui.
On me conduit de là dans une autre demeure, dans l'intérieur de Nazareth, c'est le Heu où Jésus se retirait pour prendre sa nourriture avec ses disciples. Il est appelé mensa Ghnst% la table du Christ. Une salle taillée dans le roc et presque circulaire, à peu de chose près
semblable i ceS» -on? if teis q5 dr^, ^«rrai: f jfchri à celui qui ikwk z \s&é '^^d^ ^arim c Mi unarriar^^ c'est de (aire li viônmê ôe miiL Pfr^ on: ftît itrs l? ciel, y Un toAst f^ir: of ifrre at nmnn: 5f ^î«» saJS? et forme une Uiàf it»^> fC ppr r:mTTn>àr^ mè? à r«i près ronde. aniri^Hr 5^ iaoïHîfc T»LnrraH33: sf ns^sr dii à douze pas»j€ii>«- E n'^c HD?m: r:ê i^iirtict. ^uA? que soit sa gfcîrç. ài^ it uàfc pnssf se -ri^Korw" à celle-ci; anexm ïrjîiLé jèis i?[D:c* oth^ nf 1? Iwefit ici les disciples da C&nsL Mâ^ . x'anrÎŒ^:®? jvrœt : <ytte table n'est pas ei»:œ ^-çfl* au s^sjl Cêsarff . dc«i nous parlerons plus tari J* -fe. *ai o? yyur si baï?*«a p>«r moi , TofiSce du Sânt Sasrî^!n?El- ^ je !?ie rappelle les tendres paroles -ie CAiî qui dînait pfr^^s «ie «^aphimaûm , à quelques lieues d^: < T?^ ftêres <*nt maître la manne dans le désert et îb s*>nt m->rts: oejui qui mai^^ent ma cbair vivra étenielleïDrnt- > «>h! b«éni >^4t mille lots celui qui a daigné descendre sur la terre. \i\Tie au milieu des bommes. converser et manger avec eux. jkMir doni^r sa cbair et son sang, pcnir se donna- hÙHtnème. et de ses propres mains, en nourriture à ceux qu'il a tant aimés!
Ici, dans la patrie du Christ, cbaque pas que vous faites s'appuie et s'imprime sur les traces mêmes du Fils de Dieu. Voici encore un sanctuaire.
J'entre dans l'ancienne synagogue de Naïai^eth^ dont on a fait une cbapelle arménienne. J'assiste aux pritMvs qui se font pour un Nazaréen qui Nient de mourir; je prends part à ces prières ainsi qu'à la colltvte qui se fait pour cette famille. Mais une pensée me domiiu\ c'est le souvenir bien naturel d'un fait accompli eu ce lieu, le souvenir de la grande scène dont i^arle saint Luc et qu'il raconte en ces termes : (Luc, iv.) * Le Fils de Dieu était venu chez les siens, et les siens n'avaient pas voulu le reconnaître! » Image trop fidèle d'un pliéiH>mène anormal et bien triste, qui s'accomplit tous les jours chez l'homme, à qui il arrive si souvent de comprendre la vérité et de ne pas vouloir la i^connatlro.
(.( Et il vint à Nazareth où il avait été élevé, et il entra dans la synagogue, comme il avait coutume de le faire au jour du sabbat. On lui remit entre les mains le livre du prophète Isaïe. Aussitôt qu'il l'eut ouvert, il rencontra le passage où il est écrit : L'esprit du Seigneur s'est arrêté sur moi : aussi il m'a marqué de son 'onction et m'a envoyé évangéliser les pauvres, guérir les cœurs touchés de repentir, annoncer aux captifs leur rédemption, rendre la vue aux aveugles, la liberté aux opprimés, montrer que le jour du Seigneur est venu et annoncer l'heure de sa justice. Et fermant le livre il le rendit au chef de la synagogue et alla s'asseoir. Tous les regards étaient fixés sur lui. Alors il commença à parler et il leur dit : Aujourd'hui vous entendez vous-même l'accomplissement de cette parole de l'Ecriture. »
Tandis qu'il parle , les- uns admirent la grâce de sa parole, d'autres se demandent si ce n'est pas là le fils du charpentier Joseph, d'autres s'irritent jusqu'à la colère. « Aucun prophète, s'écrie le divin Maître, na été écouté dans sa patrie. » Et il leur montre comment les miracles d'Elie et d'Elisée ont été opérés pour d'autres (|ue pour les enfants d'Israël. Ce fut alors que se levant en fureur, ils le chassèrent de leur ville et le conduisirent à la plus abrupte des collines sur lesquelles repose Nazareth, et qui porte encore le nom de supercilium ^ donné par l'Evangile, afin de le précipiter du haut de ce rocher dans la vallée. Mais Jésus, passant au miheu d'eux, s'en alla et se rendit à Capliamaum, ville de la Galilée, où il enseignait les jours de Sabbat. Voilà bien le peuple qui ferme les yeux et les oreilles à la voix des prophètes, comme tant de pécheurs qui, de nos jours, résistent à la force et à la grâce de la- vérité. La tradition rapporte que les chrétiens bâtirent en ce lieu une chapelle, dont il reste encore quelques ruines, que l'on peut visiter sur un coteau voisin. Elle fut élevée en l'honneur de la Mère de Dieu , sur ce Calvaire anticipé où l'avait amenée la pensée qu'elle allait voir mourir son Fils. Cette éghse s'appelait Notre-Dame de FEffroi.
En regagnant le couvent j'entrai chez les sœurs de Nazareth, qui donnent l'éducation à deux cents jeunes (illes, dont la moitié environ fréquente assidûment l'école. Sans être à la hauteur des beaux résultats que j'ai remarqués dans les villes du littoral, j'y ai trouvé cependant des succès et un zèle bien dignes d'éloges; je n'oublierai jamais combien ces religieuses, françaises d'origine et de vocation, dont la maison-mère est en France, à Montmirail, et qui étaient d'ailleurs installées depuis trop peu de temps dans ce pays, paraissaient heureuses de travailler à l'éducation de ces enfants, dans la demeure de la reine des Vierges.
Ce que disent les voyageurs de la beauté des femmes de Nazareth n'a rien d'exagéré: brunes, l'œil et les sourcils admirablement dessinés et accentués , le visage à la fois gracieux et sévère, la démarche modeste et noble, elles rappellent au voyageur la Vierge Mère de Celui que l'Ecriture appelle le plus beau des enfants des hommes. Elles portent avec confiance cette beauté qu'elles doivent, disent-elles, à Marie. Je me rappelle que je rencontrai, au sortir de l'église arménienne, un petit garçon de neuf à dix ans , d'une beauté si ravissante, que je m'arrêtai devant lui et priai un de mes cawas de lui parler un instant, pour que je pusse entendre sa voix et le contempler à mon aise. Ce type des Nazaréens a quelque chose de si original, que je reconnus, dans les quelques jours que je passai à Rome, un enfant de Nazareth parmi les religieux de Y Ara cœli; , et pourtant ses confrères ne m'avaient rien dit qui pût trahir le lieu de sa naissance.
Les jeunes filles portent sur la tête, pour orner les • tresses de leurs cheveux, des couronnes de monnaie d'or et surtout d'argent, lesquelles entourent quelquefois la tête entière et produisent un singulier effet. Cet usage se retrouve du reste dans toute la Palestine, et les mères les plus pauvres s'imposent les privations les plus dures plutôt que de toucher à cette monnaie, à cet ornement.
Ne nous hâtons pas de condamner la mode chez les autres. La preuve qu'un tel ajustement peut avoir son charme , même chez les peuples de l'Occident , c'est qu'un grand nombre de nos Françaises de bon goût, depuis la conquête de l'Algérie , ne dédaignent pas de porter des ornements de ce genre , à leurs poignets et dans leurs cheveux. Et d'ailleurs faut-il y regarder de bien près pour savoir que , chez nous aussi , bien des jeunes filles de nos jours portent sur elles-mêmes, comme le philosophe grec, toute leur fortune , et plus que leur fortune.
Le costume des femmes de Nazareth n'est pourtant pas celui que portait la sainte Vierge : il est loin même de mériter une mention. Ce sont les femmes de Béethléem qui ont conservé l'ancien et véritable costume national de la Mère de Dieu. On ne voit au contraire, à peu près dans toute la Judée, que des accoutrements pitoyables; mais souvent des enfants, qui ont à peine une chemise sur le corps, portent avec ostentation des monnaies de fer-blanc ou d'un aussi vil métal dans leurs sales cheveux.
Lorsque je fus rentré au couvent, je me retirai à la chapelle pour prier. Le consul de CaïfTa étant survenu en compagnie de plusieurs religieux, nous montâmes à l'orgue, avec lequel je fis promptement connaissance. Nous entonnâmes, d'un premier élan et comme par instinct, le Regina cœli, et j'éprouvai, en l'accompagnant, un frémissement de bonheur que je ne puis oublier.
Ils furent bien bons et bien doux ces quelques instants passés ensemble à chanter les louanges de la Reine des cieux, dans le lieu même où l'ange la salua de son nom ineffable et immortel. Nous aUions d'une louange à une autre louange, d'un cantique à un autre cantique, selon que la mémoire ou le cœur nous inspirait, lorsque la nuit vint nous surprendre.
La nuit, en venant clore une journée qui avait eu
pour moi tant de charme et qui se terminait par des cantiques si chers à mon cœur, m'apparaissait aussi avec de bien consolants mystères et des impressions d'un bonheur au moins égal. Prier à l'ombre de ces coUines qui jadis avaient abrité le divin Enfant et sa sainte Mère ; respirer sous cette voûte étoilée où avait respiré elle-même la Reine des vierges ; cela me semblait aussi le -plus grand de tous les bonheurs , et j'enviais le sort qui avait attaché à des lieux si chers tous ces bons habitants de Nazareth.