‹ Constantinople, Jerusalem et Rome (volume 2)Chapitre 31 sur 79 · CHAPITRE XXVn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVn

Le repas. — Mohammed Aga-el-Soffadi. — Pillage de Damasco. — Le j^acha des monlagnes. — Le roi de la terre. — Corienx aolheoliqae. — Restauration de la chapelle latioe de Saffarieh. — La fille de Joaehim et d*AoDe. — La (errasse et la noit.

L'heure était venue aussi de songer à d'autres besoins, et, comme on ne me laissait jamais le temps de rien désirer, j'avais déjà pris l'habitude de ne penser à aucune de ces choses. On vint à l'instant même nous avertir que tout nous attendait. Le dîner fut assez confortable pour des gens de bon appétit et bien fatigués; quelques chefs y avaient été invités.

Ce qui surtout rendit ce repas et la soirée qui suivit très-intéressants pour moi, ce fut, outre le pittoresque d'une telle réunion, la présence du consul général, du supérieur du couvent et des principaux chefs du pays. Là je vis encore jusqu'où s'étendait la puissance du consul qui représentait la France, et combien était

frande 1 influence et l'autorité du supérieur des religieux 'ranciscains, f faire Angelo, homme franc, intrépide et dévoué à tous ses devoirs. Ce dernier, par l'ascendant de son caractère et de ses vertus et par la crainte salutaire qu'inspire la France, sa protectrice naturelle, était entièrement maître du pays.

Une chose également digne de remarque, c'était la

présence à cette même table de deux hommes que l'on m'avait annoncés comme ennemis l'un de l'autre, le consul Catafago, que j'ai déjà nommé, et Mohammed Agael-Soffadi, que le voyage de M. deSaulcy a rendu célèbre et que l'Empereur des Français venait de nommer chevalier de la Légion d'honneur. Mohammed m'intéressait beaucoup, comme on va voir. Il était bien connu pour son intrépidité, son sang-froid, sa prudence; et pour ces motils M. de Lesseps avait pris la résolution de lui confier pour les jour§ suivants le commandement de mon escorte. Il l'avait donc invité pour que je fisse connaissance avec lui. Cet homme dont les ancêtres sont morts pour la cause des Français, au combat du mont Thabor, et qui porte la plus honnête de toutes les figures, chose si rare dans ce pays, m'inspira tout aussitôt la plus grande confiance. C'est un Arabe taillé comme un Turc, et père d'une nombreuse famille. La force individuelle est une immense ressource dans un pays qui passe pour être sous la domination du sultan, mais dans lequel le sultan ne peut rien protéger et laisse à chacun la responsabilisé de soi-même.

J'appris tout d'un coup, en une soirée, bien des choses. Faute de lois, il reste ici, comme il reste dans tous les pays du monde, la loi du plus fort. Aussi une tcibu des environs de Capharnaûm venait-elle, quelques jours auparavant , de s'abattre sur Damasco , pauvre bourgade des environs et voisine de Tibériade ; elle lui avait enlevé, en un tour de main, quelques provisions de farine qu'elle venait d'acheter et de recevoir.

C'est ainsi encore que ces bons religieux qui me donnaient l'hospitalité, nous apprirent qu'il leur en était arrivé autant, il y a quelques années, et qu'ils eurent à peine le temps de s'enfuir pour arriver à demi-vêtus chez un pacha, dans les montagnes. Ce haut et puissant personnage voulut bien user de son crédit pour leur sauver la vie, mais ne put, leur dit-il, s'engager à sauver autre chose de ce qu'ils possédaient. Encore ce sauveur

modèle, bien au courant des usages de son pays, exigeat-il pour ce service, qui ne pouvait rentrer dans ses attributions de pacha, une rançon ou rétribution annuelle de quelques piastres, qui se payent encore aujourd'hui. Le couvent, outre cela, est obligé de se mettre, toujours à l'aide du même moyen, sous la protection d'un chef de bédouins jouissant de la réputation d'être plus redouté que les autres , afin de vivre tranquille à l'ombre d'une protection un peu plus efiîcace que celle d'un gouvernement qui ne l'est que de nom.

Comme on venait d'arrêter le programme de ma journée du lendemain, et que, grâce aux bons conseils du supérieur, je devais me promener pendant trois jours aux environs du Thabor et du lac de Tibériade , il fut décidé en conseil qu'on allait écrire une lettre au scheick le plus puissant de la* plaine d'Esdrelon, pour lui demander une escorte qui protégeât la mienne et pour le rendre responsable de ce qui pourrait m'arriver. Cette lettre, assez courte, fut écrite en langue arabe et portait pour suscription une adresse que je me fis traduire; elle était conçue en ces termes : au grand scheick Rabba/ir-el'Sdid j c'est-à-dire au Roi de la terre, en son chemin. C'est ainsi que se faisait appeler ce Monsieur, qui, vu son ignorance en géographie, se considérait comme le Roi de la terre, parce que chacun fuyait devant lui dans la plaine d'Esdrelon.

En me remettant cette lettre , on me recommanda d'accepter tous les honneurs que ces bédouins allaient me rendre, d'assister à leurs fantasias, et de ne pas refuser de manger le mouton avec eux. J'eus beau m'en défendre et protester de mon ardent désir d'arriver au plus tôt à Jérusalem , on me démontra qu'il en devait être ainsi. Je laissai donc à Dieu le soin de toutes choses, et je pris la lettre avec moi. Le ciel en décida mieux que les consuls. Comme il y avait eu quelque hésitation dans la rédaction de mon programme du lendemain, le scheick, mal informé par une première dépêche, prit

pendant deux joui^ une direction opposée à la mienne, en sorte que nous fûmes constamment séparés par le Thaboret que nous ne pûmes nous rencontrer. Je gardai donc cette lettre inutile avec moi , et voici comment ce curieux manuscrit me fut traduit, à Rome, par le reli- ^eux nazaréen de Y Ara cœli, dont j'ai déjà parlé, et que je rencontrai à Saint-Barthelemy dans Vile.

a Rabbah,

)> La seigneurie du très-illustre chef le bienheureux.

1^ Dieu le consene.

}> En ce moment est venu vers nous un chanoine de France, avec l'intention de visiter la sainte Jérusalem ; comme il passera près de vous, prenez bien garde de lui faire aucun mal , et nous vous prions même de lui rendre les honneurs qui lui sont dus, parce que ces honneurs retomberont sur nous. Voilà ce que nous désirons de vous. Ayez soin ensuite de nous envoyer de vos nouvelles. »

Un honneur qui me causa une bien plus grande satisfaction fut celui-ci. La pensée vint à M. de Lesseps et aux consuls de profiter de mon passage et de la bonne amitié de M. Thouvenel pour demander à Constantinople un firman qui permît de rétablir réghse. latine de Saffurieh.

Saffurieh ou Sephoris est l'ancienne Diocésarée, un des Sanhédrins les plus importants de la Judée et la place la plus forte du temps des Romains. Elle fut rasée au quatrième siècle par le césar Gallus, accouru d'Antioche pour étouffer une rébellion qui venait d'y éclater. On voit ses ruines sur une colline à une petite distance au nord-ouest de Nazareth. C'est aujourd'hui une chétive bourgade, dont les habitants passent pour les plus

inhospitaliers de la contrée. Saffurieh fut la patrie de saint Joachira et de sainte Anne , les augustes parents de la mère de Dieu, qui possédaient aussi une maison à Jérusalem, ainsi que nous le dirons plus tard. Ce titre est pour elle plus impérissable que la gloire des Romains. Aussi une église à trois nefs avait été bâtie par les premiers chrétiens sur l'emplacement de leur demeure, mais elle est tombée en ruine. C'est sur cette église qu'il s'agit de rebâtir une chapelle des Latins, que Messieurs les consuls et M. de Lesseps, par égard pour moi, déclarent devoir être réparée en mon nom et à l'occasion de mon passage en ces lieux. Je suis tout ému de cette attention, et je m'associe de grand cœur à cette idée qui fait le plus grand honneur à nos diplomates français et qui fut réalisée l'année suivante. Il me semble que la fille de Joachim et d'Anne bénit du haut des cieux et cette pensée et ceux qui vont, en son nom, •rendre cet hommage à sa famille. Je me rappelle avec charme un touchant épisode raconté dans la cité mystique de Dieu^ par Marie d'Agreda, où nous voyons, dans une scène angélique d'une beauté incomparable , les adieux de Marie, alors âgée de douze ans, à sa mère Anne, qui va s'endormir dans le Seigneur j entre les bras de sa fille. Marie, dit la légende mystique, était dans le temple, entièrement consacrée aux œuvres du Seigneur, quand les anges lui annoncèrent la mort prochaine de sa mère. Pour adoucir l'amertume d'une nouvelle aussi cruelle à un cœur rempli de la plus douce piété filiale. Dieu avait commandé à ses anges de transporter Marie auprès de sa mère mourante, tandis que l'un d'eux tiendrait, sous ses traits, sa place dans le temple. Je remercie la Reine du ciel d'un si grand bonheur arrivé à un pécheur tel que moi, et je promets avec joie et reconnaissance de m'intéresser à ce succès qui, ainsi que je viens de le dire, fut bientôt une chose accompHe.

Quand la soirée fut terminée, on me proposa d'aller

assister à une noce arabe qui avait lieu dans une maison du voisinage. Je refusai. Seulement je montai sur la terrasse du couvent pour respirer la fraîcheur de la nuit et entendre les coups de msil et l'accompagnement obligé des cris de joie qui précédèrent la cérémonie. Ma pensée était ailleurs. Ce beau ciel étoile et la lune qui brillait de tout son éclat au firmament me rappelèrent aussitôt celle que la Sainte Ecriture déclare pnlchra ut luna, belle comme la lune, empruntant son éclat au soleil, comme Marie l'emprunte à son divin Fils ; celle à qui l'Apocalypse donne pour diadème une couronne de douze étoiles. La limpidité du ciel, l'éclat des constellations, la douce fraîcheur de la nuit, me reposèrent agréablement des fatigues du jour. Combien de fois j'ai senti et compris, durant ce voyage, pourquoi les poètes de l'Orient ont chanté si souvent les charmes de la nuit. Il faudra bien me pardonner aussi d'y revenir.

Tous mes compagnons, y compris les consuls euxmêmes, se retirèrent à la casa des voyageurs, de l'autre côté de la place, en face du couvent. Pour moi je fus installé par le supérieur et les religieux dans un appartement princier , composé de plusieurs pièces , d'un gjiand salon entouré de divans et terminé par une belle chambre à coucher. C'était près de l'église et dans la cour même du couvent. L'heure du repos étant venue, je me glissai sous le tulle de mes moustiquaires, et dans cette prison transparente , à l'abri^ de la morsure sanglante des moustiques, ces cruels erinemis de mon repos, le sommeil vint mettre fin à la plug belle journéç de ma vie.

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