CHAPITRE PREMIER
De l'ancienne Byzance. — Son origine. — Résumé de son histoire.
Sur le Bosphore de Thrace et sur cette langue de terre à trois pointes où s'élève aujourd'hui Constantinople , on voyait jadis une autre ville nommée Byzance , Byzantium. Son origine remonte à une très-haute antiquité. Suivant Scymnus de Chio, Strabon et Diodore de Sicile, elle fut fondée par une colonie de Mégariens, peuple grec, dont le faible territoire avait de l'importance par sa position aux portes de l'isthme de Corinthe et du Péloponèse. Ce même peuple avait déjà bâti la ville de Chalcôdoine sur le Bosphore de Thrace. Le chef
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de la colonie de Mégariens qui fonda Byzance s'appelait, dit-on, Byzas : il lui laissa son nom. C'était, si nous en croyons un antique historien, un fils de Neptune , c'est-à-dire, en dépouillant ce langage de son ton poétique, un grand homme de mer. Quel qu'il fut, les Byzantins se faisaient gloire de lui rapporter leur origine. Ce Bizas, suivant certaine tradition, aurait vécu à l'époque reculée où Jason et les Argonautes s'en allaient à la conquête de la Toison d'or (environ 1300 ans avant Jésus-Christ). Il aurait accueilli ces héros grecs avec empressement, leur aurait fourni des vivres et peut-être des indications pour éclairer leur marche.
D'autres historiens , Velleius Paterculus , Justin et Ammien Marcellin , donnent à Byzance une origine différente et bien moins ancienne. Ils attribuent sa fondation aux Milésiens, aux Lacédémoniens ou aux Athéniens. On peut concilier ces auteurs , en disant que ces peuples grecs ont agrandi Byzance en lui envoyant successivement et en divers temps leurs colonies. Telles furent surtout les Lacédémoniens, qui la possédèrent les premiers : ils étendirent son territoire, augmentèrent sa population par une colonie , «t lui donnèrent un développement qui mérita à leur général Pausanias, le héros de la bataille de Platée, d'être regardé comme le second fondateur de Byzance.
Quoi qu'il en soit, l'heureuse position de la nouvelle cité ne tarda pas à la rendre florissante. Elle prit bientôt un rang important parmi les états démocratiques que les Grecs semèrent partout où ils portaient leurs pas.
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Sa situation lui permit de s'occuper de commerce avec beaucoup d'avantages, et d'opposer des barrières à celui des autres peuples navigateurs, dont les vaisseaux visitaient le Pont-Euxin, ce qu'elle faisait en leur imposant des taxes et des droits de péage. On s'étonne cependant que Byzance , à raison de son admirable position , ne soit pas arrivée plus tôt au rang de capitale d'un grand empire. Mais la constitution de l'ancienne Grèce et le morcellement de son territoire en une foule de petits états démocratiques ne lui permirent pas d'aspirer alors à un rang si élevé. Elle continua donc d'être une petite république importante par son commerce.
Quand les rois de Perse, Darius, et après lui son fils Xerxès , envahirent la Grèce , Byzance , partageant le sort de plusieurs autres villes de cette contrée, tomba en la puissance de ces fiers monarques d'Asie. Elle recouvra sa liberté par la défaite de ses nouveaux maîtres , vaincus à Salamine et à Platée (480 et 479 avant Jésus-Christ). Plus tard, les Spartiates et les Athéniens, dans leurs luttes rivales , en firent un point de mire et s'en disputèrent tour à tour l'alliance ou la possession. Byzance, durant les vingt-sept ans de la guerre du Péloponèse (de 431 à 404 avant Jésus-Christ), eut à souffrir des deux partis rivaux. Suivant les révolutions de la guerre, elle appartint tantôt à Lacédémone, tantôt à Athènes. Enfin elle se rendit indépendante et reprit un rang parmi les puissances maritimes.
Philippe , roi de Macédoine , vint ta son tour assiéger Byiance. mais il ne put s'en rendre maître. Son fils
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Alexandre, arrêté au milieu de sa carrière n'eut pas le temps lui-même de la subjuguer. Byzance conserva donc du temps de ce prince toute son indépendance , et , quoique toujours en lutte avec ses voisins, les rois de Bithynie, de Syrie , les Galates et les Ghalcédoniens , elle la maintint avec bonheur jusqu'au second siècle avant notre ère. Son gouvernement paraît avoir été une démocratie tempérée : ses magistrats avaient le titre à'hiéromnémons. Un fait que nous a transmis l'histoire prouve qu'à l'instar de la plupart des autres républiques, elle eut aussi sa part de querelles civiles et devint parfois la triste victime de quelque tyran étranger. Fatigués de leurs divisions intestines, et n'osant confier le pouvoir à un concitoyen, les Byzantins envoyèrent demander un chef à Lacédémone, qui leur donna Cléarque. A peine installé , le nouveau chef mit son premier soin à se composer une garde de satellites aveuglément dévoués à ses projets. Puis, au milieu d'une solennité religieuse, dit-on, il fit égorger les magistrats , et livra au bourreau trente personnages des plus distingués par leur influence et par leur fortune. Bientôt tous les riches furent proscrits et condamnés au bannissement ou à la mort. Pour arrêter de pareils excès, il fallut recourir aux Lacédémoniens , qui parvinrent seuls à chasser le tyran de Byzance.
Rome , maîtresse du monde , étendit aussi sa domination sur la future reine du Bosphore : toutefois, par sa politique habile et sa soumission opportune , Byzance mérita qu'on lui laissât ses lois, qu'on respectât ses mœurs et qu'on lui permît de s'administrer elle-même. C'était
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d'ailleurs la récompense des services que Byzance , alliée des Romains, leur avait rendus auparavant pendant la guerre de Mithridate. Elle jouit donc, avec le rang de métropole * , d'une indépendance complète , à l'ombre de leur puissant protecteur. Au premier siècle de notre ère, Byzance , comme la Thrace absorbée dans l'empire , garda toujours un rang élevé parmi les villes importantes de cet immense empire romain, dont elle devait être un jour l'une des capitales , et pendant longtemps elle put jouir d'une heureuse tranquillité.
Sous les successeurs d'Auguste , alors que les soldats s'étaient arrogé le droit de dispenser le pouvoir suprême, Byzance soutint un long siège contre l'un de ces empereurs improvisés que les cohortes prétoriennes , guidées par leur caprice, élevaient tour à tour sur le pavois. Après la mort de Pertinax (193), l'empire ayant été mis à l'encan , un sénateur, Didius Julianus , n'avait pas craint de l'acheter. Il lui fut bientôt arraché avec la vie par ses propres soldats; et le trône, demeuré vacant, fut disputé par deux chefs militaires, Septime-Sévère et Pescennius Niger, gouverneur de l'Asie. Ce dernier avait su se faire aimer par la douceur et la justice de son administration. Salué auguste par son armée, tandis que Sévère était proclamé par les légions d'Illyrie (193), il tenta vainement de s'accommoder avec son rival; il fallut bientôt en venir aux mains. L'Asie et la Thrace
1 Byzance porte ce titre sur des monnaies de Jules-César. Pline l'appelle une ville libre (liberœ conditionis) ; et de son temps toute la sujétion imposée aux Byzantins consistait à envoyer chaque année un député porteur d'un décret public pour saluer l'empereur.
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étaient pour lui ; il occupa Byzance et y mit une garnison considérable pour fermer l'Asie à son concurrent. Les Byzantins lui prouvèrent leur affection en se sacrifiant pour sa cause.
Guidés par Priscus, un de leurs braves compatriotes, ils opposèrent aux soldats de Sévère une résistance désespérée. Ils poussèrent, dit-on, l'héroïsme de la défense jusqu'à détruire leurs maisons, dont ils employèrent les bois à construire des barques. Pour se procurer des projectiles , ils démolirent leur théâtre , brisèrent les statues qui décoraient la ville, et en lancèrent les débris aux assiégeants. On rapporte même que les femmes sacrifièrent leurs chevelures pour en fabriquer des cordages. Mais tous ces généreux efforts devinrent comme inutiles devant la famine qui seule mit un terme à cette lutte héroïque de trois années (196). L'inflexible Sévère ne fit grâce qu'à Priscus, dont les talents lui plaisaient, et qu'il espérait utiliser un jour à son profit; tous les autres citoyens perdirent leurs biens et leur liberté. Byzance, après avoir vu ses murailles démolies, ses édifices rasés, et perdu tous ses privilèges, fut réduite à l'état de bourgade, et mise sous la dépendance de Périnthe ou Héraclée, ville de Thrace, qui lui imposa le joug le plus tyrannique.
Sévère ne tarda pas à se repentir de s'être ainsi privé de la place qui s'opposait le mieux aux incursions des barbares du Pont et de l'Asie. Il la restaura. Mais l'infortunée cité fut encore ravagée par Gallien ; prise et reprise par ses successeurs. Licinius enfin, s'y étant ré-
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fugié, y fut assiégé par Constantin et son fils Grispus. Le premier attaqua par terre, le second par mer. La ville fut prise, et Licinius se sauva à Ghalcédoine (324). Nous venons de nommer Constantin ; arrêtons-nous ici. Nous touchons enfin à l'époque mémorable où Byzance, prenant le nom de Nouvelle Rome ou de Constantinople , va reprendre avec lui, non-seulement sa splendeur première, mais encore une splendeur inouie, digne de la cité qui doit être désormais la capitale d'un immense empire.