CHAPITRE II
Fondation de Constantinople par Constantin. — Description de cette ancienne capitale.
C'était Tan 329, quatre années après le concile de Nicée ; Constantin venait de voir disparaître successivement les cinq empereurs qui, par un exemple inouï jusqu'alors et qui ne se revit jamais, avaient régné à la fois avec lui '. C'est alors que Constantinople prit naissance.
« Constantin, demeuré en possession du monde, dit Chateaubriand, résolut, vers la fin de sa vie, de donner une seconde capitale à ses états : Constantinople s'éleva sur l'emplacement de Byzance, au nom de Jésus-Christ, comme Rome s'était élevée sur les chaumières d'Evandre au nom de Jupiter. Le fondateur de l'empire chrétien déclara qu'il bâtissait la nouvelle cité par l'ordre de Dieu 2 : il racontait qu'endormi sous les murs de Byzance , il avait vu dans un songe une femme accablée d'ans
* C'étaient Maxence et Maximien en Occident; Licinius, Maximin et Galère en Orient. * Cod. Théod. lib. v.
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et d'infirmités se changer en une jeune fille brillante de santé et de grâce, laquelle il lui semblait revêtir des ornements impériaux *. Constantin, interprétant ce songe, obéit à l'avertissement du Ciel : armé d'une lance . il conduit lui-même les ouvriers qui traçaient l'enceinte de la ville. On lui fait observer que l'espace déjà parcouru était immense: « Je suis, répondit-il, le guide invisible qui marche devant moi , je ne m'arrêterai que quand il s'arrêtera V »
~» La cité naissante fut embellie des dépouilles de la Grèce et de l'Asie ; on y transporta les idoles des dieux morts et les statues des grands hommes qui ne meurent pas comme les dieux. La vieille métropole paya surtout son tribut à sa jeune rivale ; ce qui fait dire à saint Jérôme que Constantinople s'était parée de la nudité des autres villes 3. Les familles sénatoriales et équestres furent appelés des rivages du Tibre à ceux du Bosphore pour y trouver des palais semblables à ceux qu'elles abandonnaient.... L'Egypte demeura chargée de nourrir la Rome nouvelle aux dépens de l'ancienne \ »
On dit que déjà, depuis plusieurs années, Constantin méditait de transférer dans l'Orient la résidence des empereurs et le siège du gouvernement. Les historiens, indépendamment des signes extraordinaires qui ont pu la provoquer , varient sur les vrais motifs de cette iranslation. Les uns l'attribuent à l'attachement que Rome cl ses habitants témoignaient pour le paganisme. On
1 8ozomène. * Philostorge. Hist. ecclés. 1. 2.
3 Chron. * Ghateaubiiaad , Etudes historiques.
prétend que Constantin , désespérant de réformer un peuple amolli et corrompu par les cruautés , le luxe et. les débauches de ses tyrans, et dont toute l'ardeur et l'énergie se concentraient dans les jeux publics, avait pris Rome en dégoût. L'historien Zozime rapporte qu'une inimitié réciproque existait entre Rome et son souverain. Elle avait pour cause d'un côté la ténacité opiniâtre de cette ville à maintenir le culte de ses dieux , et de l'autre , le changement de religion de l'empereur.
Une autre pensée a dû encore diriger Constantin. Son règne en Occident lui avait révélé l'affaiblissement de cette partie de l'empire. Prévoyant la chute rapide dont elle était menacée , soit par les incursions prochaines des barbares, soit par le délabrement général, il ne vit sans doute d'autre moyen de prolonger la puissance romaine que de la transférer tout entière au centre de ses possessions , et dans un pays en quelque sorte nouveau , ou moins fatigué par le poids et les secousses du pouvoir. Si telle fut la politique de Constantin, elle est justifiée par la durée de ce nouvel empire. La nouvelle capitale fut comme une seconde tête à l'empire romain, cette tête ne devait être abattue que plus de mille ans après la première par le glaive de Mahomet n.
Quoi qu'il en soit de ces divers motifs , il suffit d'un simple regard sur Constantinople pour admirer le choix que fit l'empereur lorsqu'il destina Byzance à devenir la première ville du monde et à recueillir les restes de a magnificence des arts des Grecs et des Romains. Constantin aurait songé un instant, dit-on à relever les
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ruines de Troie : mais les avantages réels de Byzance, connus personnellement de ce prince, l'emportèrent sur les poétiques souvenirs d'Ilion.
On vit donc s'élever avec une rapidité merveilleuse , dans une enceinte immense, la nouvelle Rome, nea Roma, comme on l'appela d'abord. Bâtiments de toute espèce , places publiques , rues , fontaines , palais , églises , vastes citernes, bains, cirques, marchés, etc., tout se construisit comme par enchantement. Les immenses ressources que possédait alors le chef suprême de l'empire romain furent appliquées à rendre la seconde Rome la digne rivale de la première. Ce nom , que lui donna Constantin par une ordonnance spéciale , et que la jeune cité porta comme un titre d'honneur, résumait clairement la pensée du grand prince son fondateur. Mais là ne se borna point son œuvre.. Voulant reproduire dans cette reine du Bosphore tous les principaux caractères de la reine du Tibre , monuments et institutions , il y fit siéger un second sénat près d'un second Capitole, et l'un des deux consuls dut y avoir son séjour habituel. Enfin l'imagination trouva également sept collines dans l'enceinte de la nouvelle Rome , pour qu'elle n'eût pas môme à envier à sa sœur aînée son épithète de septicollis, qui, résonnant harmonieusement aux oreilles des Romains , se liait au souvenir de leur origine. La fondation de la nouvelle cité paraît avoir commencé Tan 328 ou 329. Le 11 mai de l'an 330, on en fit l'inauguration ou la dédicace avec des cérémonies et des fôtes dignes de la grandeur et de la puissance de son fondateur. La seconde Rome fut consacrée à la Vierge Marie.
Si l'on excepte les débris de vieux monuments transplantés de la Grèce ou de Rome sur les rives du Bosphore , on ne voyait dans le sein de la jeune cité aucune trace de paganisme. Sur ce sol magnifique, où déjà près de trois siècles auparavant l'apôtre saint André , suivant la tradition, avait planté la foi chrétienne, des temples de la plus grande magnificence furent construits au Dieu véritable ', L'église des Saints- Apôtres , entourée dans son entier de cuivre doré, suivant la description qu'en a laissée Eusèbe, surpassait tout ce qu'on avait vu jusqu'alors. Ce fut là que Constantin et ses successeurs , après avoir commandé à la terre , vinrent dormir leur dernier sommeil sous la protection de ces douze pêcheurs qui , avec -d'autres armes , avaient aussi conquis le monde.
Constantin jeta les fondements de Sainte-Sophie, la principale église de la nouvelle cité , et qui , transformée en mosquée, est aujourd'hui encore le plus curieux monument de Constantinople. Ce prince la dédia à la sagesse sacrée du Verbe éternel («-t* *•¥*). Son fils Constance termina ce bel édifice , auquel les ariens mirent le feu sous Théodose, Reconstruit par le ministre Ruiîn , il devint tout entier la proie des flammes lors de la révolte qui éclata dans les premières années du règne de Justinien. Ce prince reparu ce désastre en érigeant un monument qui surpassa le premier en beauté , en gran-
» Au rapport des Grecs, saint André planta la foi dans la Thrace. et particulièrement à Byzance , aujourd'hui Constantinople. Mais on ne trouve rien dans l'antiquité qui puisse donner des lumières snr ce point.
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deur, et auquel rien n'était alors comparable dans te monde entier.
D'autres églises s'élevèrent encore par l'ordre de Constantin. On en compta bientôt quatorze, correspondant, peut-être aux quatorze quartiers ou régions qui partageaient la nouvelle ville. Ce nombre de sanctuaires devint dans la suite bien autrement considérable. Constantinople chrétienne, capitale de l'empire d'Orient, vit dans son sein jusqu'à trois cent soixante églises, dont cinquante environ étaient consacrées sous l'invocation de la sainte Vierge. On y compte aujourd'hui un nombre presque égal de mosquées : les quartiers de Péra et de Galata renferment, il est vrai, d'assez nombreuses églises ou chapelles catholiques ; mais leur vue ne peut consoler le chrétien dont la pensée se reporte à ces pieux et antiques souvenirs.
Constantin ne survécut pas longtemps à la fondation de la nouvelle Rome. Dès l'an 335, il avait partagé ses vastes états entre ses trois fils, Constantin, Constance et Constant. Deux ans plus tard , il fut atteint d'une grave maladie. Les bains d'Hélénople , ville qu'il avait aussi fondée, furent impuissants pour lui rendre la santé. Il se fit porter alors au château impérial d'Achéron, près de Nicomédie. C'est là qu'il reçut le baptême, différé jusqu'à ce dernier moment. Quelques heures après, il terminait, à l'âge de soixante-quatre ans, son règne glorieux (22 mai 337). Après sa mort, la nouvelle Rome, reconnaissante envers son fondateur, s'appela Constantinople.
Sous les successeurs de Constantin , la nouvelle cité prit un grand accroissement. Les historiens se sont complu à décrire avec de minutieux détails toutes les beautés et les magnificences de cette capitale de l'Orient ; empruntons quelques traits à leurs fidèles tableaux.
Gonstantinople , ainsi que nous l'avons dit, était divisée m quatorze régions. La première, où se trouvait Y acropole ou citadelle , était placée à la pointe qui forme le sommet du triangle , et les autres suivaient par derrière dans un ordre assez régulier. Les onzième, douzième et quatorzième régions longeaient ainsi les fortifications de l'ouest, du côté de la terre. La treizième était de l'autre côté du port, en face de la première, là où se trouve le faubourg de Galata , aujourd'hui le quartier des négociants européens. Le mur de l'ouest, représentant la base du triangle rempli par la ville, avait été construit par Constantin bien au delà de l'ancien mur de Byzance, et les privilèges accordés à la nouvelle capitale attirèrent dans son sein un tel flot de population , qu'il dépassa même les prévisions du fondateur.... Une seconde muraille plus reculée , ouvrage de Théodose le Jeune , ayant été détruite par un tremblement de terre , l'an 731 , l'empereur Léon l'Isaurien la fit reconstruire et la porta encore plus loin. A la fin du huitième siècle, elle couvrait ainsi une longueur d'environ deux lieues. Celle de chacune des deux autres murailles, sur la Propontide et sur le port, étant à peu près la môme, les fortifications de Gonstantinople présentèrent enfin une enceinte d'environ six lieues de tour.