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CHAPITRE IV

POLITIQUE COLONULE

Bien des questions perdraient beaucoup de leur acuité, si l'on se rendait compte des formules par lesquelles elles sont exprimées. Un mot sur lequel on ne s'entend même pas suffit souvent à déterminer un courant d'enthousiasme-, on se précipite sans savoir pourquoi, vers une chose qu'on ne connaît guère ; et quand l'événement ne correspond pas à des prévisions optimistes trop aisément conçues, on rejette la formule désormais usée, sans

même se donner la peine de chercher à retenir la part de vérité qu'elle pouvait contenir.

Tel semble avoir été, ces temps derniers, au moins pour bon nombre d'esprits, le sort de ce qui s'est appelé la politique coloniale.

Après des entraînements hors de proportion avec le but poursuivi, le recul s'est produit, d'autant plus démesuré lui-même, que la confiance, au début, avait été plus grande.

Il ne serait peut-être pas mauvais, cependant, qu'on marchât résolument vers cet objet qui a fait « tant de bruit en tombant » et qu'on examinât un peu de quelles matières il est composé.

Qu'est-ce donc que la politique coloniale ?

Une nation grande et industrieuse ne maintiendrait pas longtemps sa situation dans le monde, si elle ne songeait à garantir, avec une constante prévoyance, les intérêts de sa défense, ceux de son industrie et de son commerce. Se préserver, travailler, profiter de son travail, tels sont ses premiers et plus pressants besoins. Si cette nation confine, comme la France, à une ou plusieurs mers, elle ne pourra pas se dispenser de comprendre, parmi ses moyens de sauvegarde, une

flotte militaire destinée à couvrir ses côtes, et à entretenir la sécurité de son commerce maritime.

Cela a été, il est vrai, contesté quelquefois. J. - B. Say admettait qu'un débarquement n'est pas à redouter pour un peuple qui a des institutions qu'il aime, et qu'il veut sérieusement défendre; il estimait, dans tous les cas, que des forts, des batteries, élevés aux endroits où la côte est plus accessible, des chaloupes canonnières, — nous dirions aujourd'hui des torpilleurs, —sont bien préférables à de nombreuses escadres, qui ne peuvent jamg^is produire des avantages équivalents aux sacrifices qu'elles exigent (1).

Quoi qu'il en soit de cette théorie, à laquelle les croyants de la paix universelle pomTaient opposer leur doctrine plus attrayante encore,il est certain qu'en l'état actuel des relations internationales, la guerre maritime restant toujours dans les éventualités de l'avenir, tout pays qui peut avoir à la soutenir, doit être en mesure d'opposer une flotte militaire aux escadres des pays rivaux. De là, la nécessité d'avoir, sur les différents points du

(1) Cours d'économie politique f V partie, ch. 21.

monde, des abris pour les navires, des lieux de ravitaillement et de refuge où l'on puisse, non seulement se soustraire aux poursuites de Tenneml, mais encore concentrer les efforts qui seront dirigés contre lui. De pareils établissements ne sont pas, à proprement parler, des colonies : ce sont des positions militaires, qui n'ont rien à gagner à être entourées de vastes territoires, et pour Tacqulsltlon desquelles 11 n'est nullement besoin de mettre en pratique un système compliqué de gouvernement. Ces établissements ne sont pas une source de profits, mais une cause certaine de dépenses, dépenses acceptées, en vue du plus grand bien qui peut en résulter, celui de la défense nationale. C'est Gibraltar, c'est Malte, c'est Aden-, ce sont aussi d'autres points, plus ou moins bien choisis dans les mers de Chine, l'océan Indien, l'océan Atlantique. La France, heureusement, n'est pas complètement dépourvue de pareilles escales. Ce côté de la question touche assez peu à la politique coloniale.

Mais 11 est certain, d'autre part, qu'un peuple industrieux a besoin, pour vivre, d'assurer l'écoulement au dehors des produits de son travail. C'est de cette considération que

sont sorties toutes les théories coloniales. A une époque où les relations commerciales ne dépassaient guère encore les limites respectives de chaque État, et où d'ailleurs la guerre était permanente en Europe, on admettait que c'était, pour un peuple, un avantage incontestable d'entretenir au loin, pour le profit de ses nationaux, des centres de consommation qui devaient être fermés soigneusement, sous les peines les plus sévères, au commerce étranger. Cette conception était due, assurément, à un meilleur mobile que la soif d'or et le désir de rapines qui avaient poussé vers rtnconnu les plus anciens conquérants du nouveau monde. Il s'y mêlait d'ailleurs, si l'on s'en rapporte aux termes des chartes accordées par les rois de France pour l'établissement des premières colonies, certaines idées de prosélytisme qui descendaient peut-être en droite ligne de la période des dernières croisades. Mais les compagnies auxquelles la munificence royale cohcéda l'exploitation des pays nouvellement occupés se montrèrent beaucoup plus soucieuses de s'enrichir, que de répandre parmi les infidèles autochtones les bienfaits d'une civilisation et d'une religion supérieures. Elles se firent octroyer

toutes sortes de privilèges, à commencer par celui du commerce exclusif des denrées coloniales, dont le besoin se répandait de plus en plus dans les populations em-opéennes. Leur administration n'en fut pas moins désastreuse : fondée tout entière sur la compétition des intérêts privés, remplie d'exactions et d'abus, elle aboutit, à travers des difficultés sans nombre, k la faillite.

La monarchie, en prenant la suite des affaires des compagnies, ne modifia pas sensiblement le régime économique qu'elles avaient organisé; les colonies restèrent, au point de vue des intérêts matériels, des fermes destinées à fournir des denrées qui ne pouvaient être récoltées sur le sol européen, et à consommer, aux conditions les plus avantageuses pour la métropole, le produit des industries de cette métropole. Il leur fut interdit de faire aucun échange avec l'étranger, d'employer, pour leurs transports, des navires étrangers, de récolter d'autres produits que des matières premières réservées à l'alimentation des fabriques métropolitaines.

Il entrait dans la logique de cette combinaison qu'elles fussent très riches, et qu'elles consommassent beaucoup, par conséquent

qu'elles produisissent beaucoup aussi. On n'avait pas trouvé de plus sûr moyen de les rendre aptes à satisfaire à cette double destination, que d'y implanter Tesclavage. Et de fait, la servitude était partout:

« Un colon », — avait dit le roi Louis XV dans ses instructions au gouverneur général de la Martinique du 25 janvier 1765, — « n'est « autre chose qu'un planteur libre sur un sol « esclave. »

C'est cela qu'on a appelé le système colonial.

Nous sommes très loin maintenant de cet idéal, aussi bien par l'état général des esprits, que par la nouvelle compréhension des intérêts économiques. Le monde est réellement devenu meilleur. Mais, en s'améliorant, il a détruit beaucoup de choses. Du jour où les métropoles se sont mises à produire ellesmêmes, ou à importer de l'étranger des denrées similaires à celles de leurs colonies, celles-ci ont perdu une partie de leur utilité; elles ont cessé virtuellement, par le même fait, d'être des* marchés privilégiés pour la consommation des produits métropolitains, d'abord parce qu'elles ont été appauvries, et puis parce qu'il n'a plus été possible de leur Im-

poser, d*un côté, la prohibition, alors que de Tautre côté on ne leur accordait plus la protection. Elles n'ont été,dès lors,que des pays absolument semblables aux autres parties de la nation, consommant dans la mesure de leur production, et produisant dans la mesure deleursforces, suivant les conditions générales de TofiFre et de la demande sur le marché universel. Elles n'ont conservé, en un mot, de leur condition originelle, que la qualification : elles n'ont plus été, au sens ancien, des colonies.

Les rapports entre les colonies et leurs métropoles ayant été à ce point modifiées, on peut se demander s'il est encore utile à la puissance d'un pays, que ce pays ait une politique coloniale, c'est-à-dire, — pour laisser à ces mots leur signification traditionnelle, — une politique qui consiste à étendre de plus en plus, par la conquête, sa domination sur de nouveaux territoires.

Toute réserve étant faite à l'égard des positions purement militaires, il semble bien que la réponse négative est là seule qui convienne à cette question.

Il s'agit, en effet, de savoir, en dehors même des considérations quelconques de justice, si

la conquête peut rapporter, au temps où nous sommes, les mêmes avantages qu'on en tirait autrefois, et si, dans tous les cas, ces avantages équivaudraient aux charges qu'ils auraient nécessairement occasionnées.

Le besoin d'aller demandera des terres lointaines le monopole de denrées exotiques dont la vieille Europe serait dépourvue n'existe plus guère : ces denrées affluent de tous les côtés, et ce serait les acheter bien cher que de les payer d'abord au prix d'une campagne et d'une occupation militaire.

La nécessité, qui subsiste, d'ouvrir des débouchés aux produits métropolitains justifierait-elle au moins de pareilles opérations ?

C'est encore douteux. Les besoins des poputions chez lesquelles on se préoccupe de diriger des courants commerciaux sont en raison de leurs climats, de leurs habitudes séculaires, deleur civilisation préexistante, de leur nature même. On ne peut pas changer tout cela ; on ne peut pas forcer des hommes à consommer des produits ; et au surplus, comme dit J.,-B. Say, « ce n'est pas le sabre à la main que « l'on fait de bonnes affaires ». Il y a donc tout lieu de craindre que, dans cet ordre d'idées encore, les frais d'une occupation ne soient

presque toujours supérieurs au profit qui en sortira.

II est permis d'ajouter, car les seules considérations d'intérêts ne doivent pas dominer toutes les actions des hommes, que cette théorie de la colonisation par la conquête est contraire aux principes qui ont fait la France moderne, contraire aux doctrines de la Eévolution, et que la proclamer aujourd'hui comme système de gouvernement, à quelques races qu'on dût en limiter l'application, ce serait retourner vers un passé dont l'humanité n est parvenue à se dégager qu'au prix de bien des douleurs.

On a parlé d'une autre colonisation, la colonisation pacifique. Ici, il faut encore se défier de la formule, qui est, d'ailleurs, assez nouvelle. Si coloniser signifie prendre possession d'un pays, s'y établir en maître, y exercer, directement ou indirectement, la double fonction du législateur et du gouvernement, il arrivera bien rarement qu'une pareille œuvre puisse s'accomplir par les moyens pacifiques.

Ce qu'on peut faire pacifiquement, c'est de stimuler l'émigration des commerçants et des industriels vers toutes les régions où ils pour-

ront trouver un utile emploi de leur activité ou de leurs capitaux; c'est de leur y préparer, par les moyens dont un gouvernement dispose, un bon accueil; c'est de veiller à ce qu'ils y soient respectés comme citoyens d'une grande nation ; c'est surtout de développer en eux l'esprit de recherche et d'entreprise. Il ne manque pas de parties du monde où. les initiatives qu'on serait parvenu à susciter trouveraient h s'utiliser, pour le plus grand profit des transactions nationales. Et sans parler même des pays étrangers, ou nouvellement occupés, il y a encore, dans les contrées où flotte depuis longtemps le pavillon français, en Algérie, aux Antilles et aillem-s, des richesses exploitées qu'un afflux de population européenne ferait fructifier.

On ne doit pas oublier, néanmoins, que l'émigration, qui est assurément une bonne chose, va où elle veut, où elle trouve avantage à se porter, et que les seules incitations officielles ne suffisent pas à la diriger. C'est ainsi qu'un courant de pénétration s'est établi spontanément entre la France, la plus grande nation de race latine, et les pays américains de même origine. La République Argentine, le Mexique — malgré tout, — le Brésil comptent

sur leurs territoires bon nombre de Français, et concourent dans une très notable mesure à la consommation de nos produits. On peut concevoir une politique qui aurait pour objectif de pousser à Textension de ce mouvement, en y faisant entrer, soit par des traités habilement ménagés, soit par le soutien accordé aux initiatives privées, d'autres Etats, jeunes ou vieux, qui trouveraient, dans le développement de leurs relations amicales avec la France, des garanties de progrès et de bien-être. Cette politique aurait l'avantage d'être peu coûteuse; elle répondrait précisément à ce besoin de débouchés qui a été le mobile de tant d'entreprises extérieures plus ou moins heureuses; elle ne s'appellerait pas politique coloniale, mais politique commerciale.

De tout cela, que faut-il conclure? C'est que la politique coloniale, telle qu'on la comprenait au temps de Vauban, n'est plus possible aujourdTiui, et que la fondation d'une colonie nouvelle, quoi qu'en ait dit l'illustre ingénieur, peut être souvent, considérée comme le contraire d'une bonne affaire.

Bonnes ou mauvaises, un certain nombre de ces affaires ont été faites. On y a engagé

non seulement les capitaux, mais encore la personnalité morale de la nation; des intérêts et des sentiments se sont groupés autour de cette occupation,au profit de laquelle une prescription s'accomplit tous les jours.

Or, il est bien vrai qu'un pays n'a pas la faculté d'abandonner purement et simplement, sans y être absolument contraint, des entreprises commencées ; et, par une sorte d'enchaînement fatal, on est obligé de reconnaître qu'il ne lui est pas toujours facile non plus, une fois la partie engagée, de limiter strictement le champ de ces entreprises. Ce qui est désirable, du moins, c'est qu'il cesse de considérer comme une extension nécessaire de sa puissance des agrandissements territoriaux qui multiplieraient ses charges, qui compliqueraient sa diplomatie , sans lui procurer d'ailleurs, d'une manière certaine, une augmentation de ses revenus.

La politique coloniale, s'il faut encore se servir de ces mots, se ramènerait donc à rechercher les moyens de tirer le meilleur parti possible des possessions acquises, tout en remplissant les devoirs de l'Etat vis-à-vis de ces possessions. Et c'est ici qu'il importe de bien préciser la distinction qui

existe entre les différents groupes d'établissements. Les uns, occupés depuis des siècles, habités exclusivement par des citoyens français, sont français au même titre que n'importe quel département, et, indépendamment de toute considération d'intérêt, ont un droit absolu à revendiquer leur place au foyer de la patrie. S'il est juste qu'ils prennent leur part des charges de la nation, il est juste aussi que celle-ci remplisse vis àvis d'eux le même office qu'elle remplit à l'égard des départements du continent. On semble cependant disposé à admettre depuis quelque temps, comme principe inflexible, qu'ils ne doivent rien coûter à la métropole. C'est bientôt dit. Peut-être faudrait-il examiner , d'autre part , s'ils ne rapportent rien à la métropole; et alors même qu'il serait démontré qu'ils ne rapportent rien en effet, il conviendrait encore de se demander si l'Etat peut dignement, honorablement, déclarer qu'il n'a rien à voir dans les affaires de ces vieux pays français, qu'il ne sent pas ce qu'ils sentent, que leur situation matérielle ou morale ne le regarde pas.

D'autres colonies appartiennent moins complètement à la famille française. Mais la

métropole n'en est pas moins tenue de continuer à leur égard l'œuvre qu'elle a commencée, c'est-à-dire de les conduire, autant que possible, à un état qui justifie, par le développement des intérêts nationaux, aussi bien que par l'amélioration des conditions d'existence des populations indigènes, une occupation à laquelle on n'aurait, sans cela, aucune raison de tenir.

Il n'y a plus, en résumé, dans toutes ces questions, qu'une afifaire d'administration, et, par conséquent, ce qu'il s'agit de faire tout d'abord, et au plus tôt, c'est de poser les bases de cette administration, c'est-à-dire d'oi^aniser.

Le point de départ d'un pareil travail semblerait devoir être la division des possessions françaises en deux grandes classes, comprenant, d'un côté, les colonies qui peuvent être considérées commodes parties intégrantes du territoire, et de l'autre les établissements qui, n'étant pas encore arrivés à cette dernière étape, sont seulement placés sous la domination ou le protectorat de la France. Cela ne constituerait pas une dérogation au principe proclamé autrefois par la Constituante et maintenu depuis, car il con-

vient de remarquer que si Tillustre assemblée n' a pas établi une pareille démarcation, c'est qu'elle n'a eu à statuer que sur d'anciens établissements dont l'incorporation à la patrie française a pu lui paraître également achevée partout. De cette distinction fondamentale, qui n'excluerait d'ailleurs pas les subdivisions, découleraient naturellement les solutions nécessaires : aux colonies de la première classe s'appliquerait le droit commun de la métropole, sous la réserve, en tant que de besoin, fie quelques exceptions déterminées par la loi; aux possessions de la seconde classe conviendraient plutôt des institutions spéciales, propres à faciliter leur transition vers un état définitif. Nous n'avons pas fait autre chose,, dans le cours du travail qui s'arrête ici, que d'essayer de développer cette idée.

pgnr. — T/A. *• PARENT, A. DAVY, suce, imp. d9 /a Faculté di médeeint, 62, rue Madamo et rue Corneille, 3

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Tient de remarquer que si 1* illustre asseinb^ n' a pas établi une pareille démarcation, c'f qu'elle n'a eu à statuer que sur d'ancîei établijisemeiits dont Tineorporation à la p* trie française a pu lui paraître égêdemei achevée partout. De cette distinction fonda mentale, qui n'exeluerait d'ailleurs ps le t5ulHU\lsions, découleraient natui-cIJement lei nolutiom u(kîe88aire.s : aux colonies de la première classe s'appliquerait le droit eonmm de la métropole, sons la réserve, en tant qne de besoin, fleqaelques exceptions déterminées par laIoi;aux possessions delà seconde eUss^ conviendraient plutof tles în^tîtntioDS spé^ ckles, propres à iîiciJjrer j rr -. cf-^ vers ^ état déûnitif. Nom n*n it?

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