LA CAVALERIE
Des conscrits et des chevaux neufs ne sont nullement de la cavalerie. Il ne manquait ni des uns ni des autres en 1813, lorsque l'hiver de Russie eut détruit les anciens ; et ce fut d'eux que Napoléon dit plus tard : « Si à Lutzen et à Bautzen j'avais eu de la cavalerie, l'Eu- « rope eut été reconquise. »
Pour en avoir de la cavalerie (non dans la vue de reconquérir l'Europe, mais dans la vue de lui résister au besoin), ce qui est indispensable : c'est de former de bons cavaliers en faisant aimer son cheval au jeune soldat qui le craint s'il a trop de vie, et en lui donnant confiance en lui-même par beaucoup de manège et d'escrime ; c'est de former de bons et anciens sous-officiers, vieux centaures patronant à la fois les jeunes cavaliers et les jeunes chevaux ; c'est de former des officiers et des chefs qui sachent faire mouvoir avec précision des masses rapides. Or, ces conditions exigent du temps, c'est-à-dire des réengagements et une longue durée du service.
Et elles exigent aussi : qu'on réunisse les corps de cavalerie au lieu de les disperser ; qu'on les tienne en haleine, au lieu de les laisser s'endormir dans des bourgades sans ressources ; et qu'on les mette, pendant la paix, sous la main des chefs qui auront à les commander pendant la guerre.
Que les brigades soient donc permanentes pour la cavalerie plus encore que pour l'infanterie ; que les petites garnisons, les petits centres d'instruction soient supprimés; et que les dépôts trop nombreux, les papiers trop nombreux, les musiques trop nombreuses, soient réduits à moitié, non seulement pour arriver à l'économie, mais aussi pour arriver à la vivante et puissante organisation.
Pourquoi la brigade légère, si faible numériquement, qui était, en 1807, sous le maréchal Ney, valait-elle toute une division de cavalerie? Pourquoi la division de dragons, venue d'Espagne en 1814, renversait-elle tout ce qui lui était opposé? Pourquoi la grosse cavalerie delà garde impériale traversait-elle deux fois de suite à Eylau toutes les lignes de l'armée russe? C'est que ces généraux, ces officiers, ces cavaliers avaient depuis longtemps vécu, agi, souffert ensemble, et que chacun avait confiance dans tous les autres.
LES CIÏEVAUX.
La France ne manque pas de chevaux de trait : parce que, pour cette espèce de chevaux, le producteur est assuré de trouver des acheteurs. Mais elle manque de chevaux de selle : parce que la rareté des grandes fortunes, et la division des propriétés, excluant à cet égard tout ce qui est luxe, les éleveurs qui produiraient des chevaux de selle ne seraient pas certains de les vendre. Et plus nos lois et nos mœurs deviendront démocratiques, plus notre cavalerie sera mal montée.
Le gouvernement et les chambres, pour obvier à cette pénurie, ont fait depuis longtemps beaucoup d'efforts : ils ont institué des haras ; distribué des étalons ; et, ce qui vaut mieux encore, ils ont successivement augmenté le prix d'achat : ainsi, le cheval de cuirassiers qui, en 1791, se payait 574 francs, a été
porté à 600, à 650, à 750, et enfin à 800 francs.
Malgré tous ces efforts, la situation est telle, qu'à chaque nécessité d'une remonte extraordinaire, el souvent même pour la remonte ordinaire, il a fallu recourir à l'étranger. Or, plus nous achetons au dehors, plus la production nationale est découragée ; de plus, nous n'avons que les renuls ; de plus, l'achat à l'étranger entraîne l'intervention des fournisseurs; de plus, enfin, quand arrive la nécessité de nous défendre, les gouvernements étrangers interdisent l'exportation.
Pour éviter le recours aux marchands de chevaux, on a tenté l'achat direct chez les éleveurs, et cet achat s'est d'abord opéré par les officiers des corps. On a suivi celle méthode en 1781, pinson y a renoncé. Napoléon l'a reprise de 1800 à 1810, puis l'a abandonnée, cl l'a reprise en 1815. Depuis Napoléon, on l'a plusieurs fois suivie et quittée. C'est une méthode qui, de même que toutes les autres, a ses inconvénients et ses avantages. Elle a ses partisans et ses détracteurs. Elle réussit ou elle échoue, selon qu'elle est bien ou mal dirigée.
Pour éviter l'achat a l'étranger, l'administration s'est occupée delà production nationale; mais toujours l'administration a éprouvé de grands embarras. Or, ce n'est pas depuis peu qu'existent les embarras, c'est depuis Colbert. A mesure que le grand luxe fait place
à l'aisance plus générale, cet embarras va toujours croissant Et, il faut le dire, les ressources, l'expérience, la persévérance de l'administration sont loin de s'agrandir à mesure que s'accroît la difficulté. Les principes varient, ou pour mieux dire il n'y a pas de principes admis. Les fonctionnaires, les organisations, les systèmes changent aussi souvent que les ministres. Et l'instabilité, l'abandon, le désordre, en cela comme en tout , s'aggravent encore à chacune de nos fréquentes révolutions. Ainsi, en 1789, le nombre des étalons appartenant à l'Etat était de 3,300 ; on s'en plaignait alors, parce qu'il en faudrait au moins4 } 000; et maintenant, malgré des soins assidus, malgré des dépenses considérables, il n'a pu s'élever, de 1840 à 1848, époque où l'on s'en est beaucoup occupé, que de 893 étalons à 1250. Et la production annuelle, aidée par ces étalons, n'a pu s'élever que de 14,440 à 29,000, dont peu sont propres à la cavalerie. Aussi, depuis longtemps, le ministère de la guerre se plaint-il du ministère de l'agriculture, qui dirige les haras ; et celui-ci, qui ne veut pas céder cette attribution, répond qu'il a su obtenir des progrès, puisque, pour les besoins de 1848, on a pu trouver, sans le secours de l'étranger, bien plus qu'on ne croyait pouvoir espérer.
Le ministère de la guerre, de son côté, après beaucoup de fluctuations, a^ depuis une vingtaine d'années,
persévéré dans un même système. Il a institué «les dépôts de remonte. Chaque dépôt est composé d'un chef, d'un certain nombre d'officiers acheteurs, de vétérinaires, de comptables, de palefreniers ; et possède les écuries, les terrains et les moyens matériels nécessaires pour nourrir, préparer et ensuite envoyer aux différents corps les jeunes chevaux achetés chez les éleveurs. 11 a essayé plus encore : il a fait acheter des juments, il a fait venir des étalons d'Orient et d'Angleterre, et il s'est fait producteur lui-même. Mais, on oppose à l'adminislration de la guerre : que les dépôts de remonte surchargent le prix de chaque cheval acheté de 500 francs, et quelquefois de beaucoup plus, à cavise de la dépense du personnel cl du matériel de ces dépôts; que la surcharge financière sera bien plus lourde encore si les dépôts se livrent à la production ; que le service du corps spécial de la remonte entraîne autant d'inconvénients, plus de dépense et moins d'inlérèt au bon résultat, que l'emploi des officiers de régiments; que si le gouvernement se fait lui-même éleveur, il décourage L'industrie des chevaux en France; et qu'enfin, la production officielle, par l'action écriiuricre des bureaux, est la pire cl la plus dispendieuse de tontes productions.
Celle lutte occupait les deux ministères et les deux chambres lorsque la révolution de 1848 est survenue ;
et ce ne sont pas les révolutions qui font faire beaucoup de progrès à des questions de cette nature. Depuis la* révolution, des rapports» il est vrai, ont été faits par des commissions parfaitement composées ; mais ce ne sont pas les bons écrits qui nous manquent, ce sont les bons étalons, les bons inspecteurs et la persévérante organisation.
Autre question :...... Les amateurs de chevaux
pensent que l'institution des courses favoriserait la production du cheval de selle ; et cela est vrai s'il s'agit du cheval de luxe. Mais ce n'est nullement la monture de Hyde-Park ou du bois de Boulogne qui peut convenir au rude écuyer recruté à la charrue ; ni s'arranger, comme son cavalier, du bivouac, de la neige, de la boue, de la faim et des marches forcées. Le cheval de course est raide, effilé, capricieux, et il exige des préparations infinies pour ne briller qu'un moment. Il battra le plus excellent cheval d'escadron à un pari, à une promenade, à une chasse , mais il ne sera pas capable de soutenir une laborieuse campagne. La guerre est une chasse, où il faut quelque chose de plus que des lévriers. Les courses, oui : s'il s'agissait d'une haleine de dix journées au grand trot, comme le proposait un Arabe à un Anglais ; mais un effort de poumon* de quelques minutes n'a rien de commun avec les nécessités de la guerre.
Autre question encore... 11 ne suffit pas de recruter des chevaux, il faut les bien entretenir et les conserver. Or, nous étions, sous ce rapport, dans une telle situation, que la durée du cheval de cavalerie, qui est en Angleterre de dix à douze ans, et qui était évaluée à huit ans sur les pages de noire budget, n'était plus, en réalité d'écurie, que de cinq ans. On s'est occupé de cet objet depuis 1830, surtout depuis 1840, et les mesures qui ont été prises ont eu d'heureux succès. La durée moyenne est déjà remontée à sept ans ; et la mortalité annuelle qui, en 1842, était encore de 108 sur 1 ,000, n'est aujourd'hui que de 53. Ces mesures ont coulé cher : on y a dépensé, depuis 1 84 1 , quarante-sept millions; mais c'est un capital qui produit deux fois son intérêt, financièrement et militairement.
Enfin, quanta la question principale, celle de la remonte, à quoi doit-on s'arrêter? Je pense, à cet
égard, qu'il faut s'occuper sérieusement de la production générale par des encouragements qui aient une direction persévérante et puissante; mais indépendante de la question militaire.
Qae pour celle-ci : on doit renoncer à trouver naturellement, dans le pays, ce que ses habitudes ne lui font pas produire; qu'il faut aussi renoncer a trouver un système unique, absolu, complet, qui satisfasse à tout ;
et qu'il faut, au contraire, distinguer, séparer et se résignera n'attaquer que par portions le poids que, jusqu'ici, aucun effort n'a pu soulever en entier.
Ainsi : laissons à la libre industrie, à la libre production, la fourniture des chevaux de trait ; et, peut-être, lai&ons cet achat aux corps eux-mêmes, sans en charger les très dispendieux dépôts de remonte. Et comme jamais l'épaulette ne doit être mise en position d'être soupçonnée : imitons ce qui se fait dans les Etats aile* mands, où Ton a des rendez-vous assignés aux vendeurs, et où les acheteurs opèrent toujours par une réunion de trois officiers.
Puis, séparons les chevaux de selle en deux catégories, les petits et les grands. Et, comme les petits ne manquent pas, suivons pour eux la même règle que pour le cheval de trait. (0
Quant aux grands chevaux de cavalerie : comme c'est là qu'est la difficulté ; comme c'est en cela que le gouvernemept est, à peu près, le seul consommateur ; faisons pour cette catégorie, mais pour elle seule, tous les frais qu'exigent les dépôts de remonte. Et, s'il le faut, accordons même à quelques dépôts l'essai de la production directe par des juments et des étalons. La
(i) n y a des chevaux de cavalerie légère dans la Navarre, le Limousin et la Bretagne ; il y en a dans la Corrèze, la Creuse, le Cantal, etc., sans compter ce que pourra donner l'Algérie. Et peut-être ne faudrait-il pas interdire aux officiers, qui les achèteraient, tout achat de grands chevaux, puisqu'il y a quelquefois avantage dans des lois, a tout prendre.
dépense, ainsi réduite et limitée à une seule c chevaux, et à un nombretresreslreintdedépûlJ parmi les mieux situés, cessera d'être une dépeJ considérable.
En résumé, la proposition qui est ici soJ l'examen consiste : a ne plus faire, difficilement! pendieu sèment, la remonte facile des chevaux f et des chevaux de cavalerie légère; et à donner a veroement les moyens qui lui sont nécessaires J aux grands chevaux de selle, dont la production seule difficulté.
M^anrfa
l'artillerie de campagne.
L'artillerie, autrefois, manœuvrait et tirait lourdement. À mesure qu'elle devint plus mobile, elle fut plus employée. Ainsi, à la bataille de Fontenoi, nous n'aviqps que 140 bouches à feu, et à celle de la Moskowanous en avions 585. Ainsi, à Malplaquet, la plus sanglante action des guerres de Louis XIV, il fut lire 1 1 ,000 coups de canon ; à Wagram, il en fut tiré 80,000, et à Leipzig 200,000. (0
La célérité de l'artillerie vint du grand Frédéric ; elle vint des batteries à cheval, introduites par un officier français ; elle vint du progrès naturel des choses ; et ce progrès fut tel que Napoléon disait, à Sainte- Hélène : « L'artillerie fait aujourd'hui la destinée des
(i) Pour Wagram, les rapports varient de 71,000 à 86,000; et pour Leipzig de 175,000 à 220,000.
« peuples : celui qui sait faire arriver subitement, et à « l'insu de V ennemi, sur un de ses points, une masse d'ar- « tilleriej est sûr de l'emporter. » Or, depuis Napoléon, il s'est fait des progrès nouveaux, qui donneront à l'artillerie plus de célérité et plus d'effet encore.
Et le nouveau fusil , dont nous avons précédemment parlé, ayant une grande justesse à la distance où agit le canon : il y aura désormais pour l'artillerie impossibilité de demeurer longtemps sous le feu des tirailleurs. 11 est donc survenu, par là, une nécessité pour l'artillerie [de manœuvrer très rapidement, non-seulement afin de n'être pas inférieure à l'artillerie de l'ennemi ; mais, de plus, afin d'échapper à l'action de ses tirailleurs, en n'arrivant qu'au moment utile et en changeant de position avec célérité.
Ainsi la nécessité est devenue bien plus impérieuse encore qu'auparavant, de considérer dans le corps de l'artillerie deux portions entièrement distinctes, savoir:
1° L'artillerie de bataille : qui devra posséder au plus haut degré la rapidité d'action ; qui devra n'être allourdie par aucune cause, ni dans son personnel, ni dans son matériel; qui, en un mot, devra devenir une rapide cavalerie armée de canons.
2° La portion, combattante aussi, mais n'ayant pas.