‹ Constitution militaire de la France: étude sur les modifications à apporter au système de nosChapitre 11 sur 66 · L'ARTILLERIE DE CAMPAGNE · texte numérisé non relu

L'ARTILLERIE DE CAMPAGNE

comme la première, à dévorer l'espace et le temps : qui sera chargée des parcs de campagne, de siège et de ponts ; chargée de la défense des places et des côtes ; chargée des constructions, des fabrications et de l'approvisionnement en armes et en munitions de toute l'armée.

Pour l'artillerie de bataille , nous avons des régiments qui, s'ils étaient au complet, pourraient servir 200 batteries de six bouches à feu. Ce qui exigerait 45,000 artilleurs et 50,000 chevaux pour les batteries et leurs parcs. Cela est énorme, sans doute -, mais les armées étrangères ont une immense artillerie ; et la Russie, à elle seule, a plus de mille pièces attelées.

L'artillerie, plus encore que toutes les autres armes, devrait être directement commandée par ses généraux de brigade : son organisation l'y a préparée.

Elle devrait être allégée dans ses appareils administratifs. Et celle de bataille devrait être allégée de tout ce que son instruction actuelle a de trop théorique, de trop scientifique, de trop étranger au service éminemment militaire dont elle est chargée. Un corps instruit vaut mieux qu'un corps savant Et, si Ton tient à la dignité du mot savant : que du moins ce soit avec beaucoup de tolérance et avec de larges concessions,

pour ces rapides batteries qui doivent, avant tout, s'occuper de leurs chevaux, et dont la vraie science est d'accourir, avec célérité, pour tirer aussitôt avec précision.

Pour qu'un soldat devienne à la fois bon artilleur et bon cavalier, il faut du temps ; et comme la guerre, aujourd'hui, se commence et se conduit avec promptitude : le pied de paix, dans l'artillerie, doit différer du pied de guerre, beaucoup moins que dans les autres armes. C'est un art, c'est une profession, c'est un difficile métier. Et, de même qu'il serait insensé de mettre la cavalerie à pied, par économie, pendant la paix, de même il le serait de refuser à l'artillerie les remontes nécessaires pour l'habituer à faire courir au galop, en tous terrains , les voitures à six chevaux qu'elle doit manœuvrer. 0)

(l) Lt minimum de ce qui est indispensable, a cet égard, c'est d'avoir dans chaque batterie les chevaux de trait et de «elle nécessaires pour manœuvrer demi canons et deti caissoas (ee qu'on nomme une section). De cette manière, partout où il y aura trois batteries en garnison, on pourra manœuvrer une batterie entière de six pièees; et partout où seront six batteries, on pourra faire la nanœuvre des douze bouches a~fcu qui composent l'artillerie d'une division d'armée.

Lfr

LE MATÉRIEL DE l' ARTILLERIE.

L'importance militaire du matériel de l'artillerie est assez connue, son importance financière ne Test pas autant : la voici en trois chiffres.

Pendant la paix : l'entretien de ce matériel coûte chaque année plus de 8,000,000 f.

Quand on fait la guerre, alors même qu'on puise dans la moitié des arsenaux de l'Europe, comme en 1810, 11, 12 et 13, il faut, année moyenne. . . 24,1 18,000 f.

Et quand on doit tout prendre chez soi: rien que pour se préparer, sans rien consommer, par exemple eu 1831, 32 et 33, il en coûte, année moyenne. . 34,875,000 f.

Examinons , au double point de vue militaire et financier, la question du matériel d'artillerie.

Le nombre des bouches à feu de l'artillerie ( sans compter celles de la marine) fut, en France : (0

A la mort de Louis XIV 7,192

Sous Louis XV ... 8,683

Sous Louis XVI 10,007

Sous Napoléon (1813) 27,976

Il est, au 1 er janvier 1849 16,445

Or, d'après les bases aujourd'hui admises, ces 16,445 bouches à feu ne suffiraient pas : il en faudrait

environ 22,000 Mais ces bases ont-elles été posées

bien solidement? On peut le contester.

Ne comparons pas l'époque actuelle à celle de Louis XIV, qui, pour la défense d'un territoire qui était notre territoire actuel (et même un peu plus), se contentait de 7,000 pièces d'artillerie. .... Les deux époques sont trop différentes.

Mais nous pouvons très bien faire cette question : comment nous en faudrait-il aujourd'hui 22,000, lorsque Napoléon n'en demandait que 28,000, à une

(l) le ne rite que le chiffre des bouches è fou, parce que de ce. chiffre résultent, à peu près, les chiffres de projectiles, poudre, affûts, voitures, approvisionnements, établissements, personnel et dépenses.

époque où Rome et Hambourg étaient pour lui des chefs-lieux de départements, et où son bras combattait depuis Cadix jusqu'à Moscow?

On dira que si, depuis Napoléon, nous avons beaucoup moins de territoire, nous avons construit plusieurs places et que nous avons fortifié Paris. On dira que, si nous avons perdu les anciennes colonies, nous avons conquis Alger. On dira que, si l'armée de Napoléon était de 600,000 à 900,000 hommes, la notre doit pouvoir s'élever fort au delà de 500,000. On dira que, partout, l'emploi de l'artillerie s'est beaucoup accru. Et toutes ces considérations seront vraies. Mais, en accordant à chacune tout ce qu'elle comporte, jamais on n'expliquera comment on est arrivé aussi près du chiffre de Napoléon ; tandis qu'on se l'explique très naturellement, si on songe au zèle que met chaque spécialité à grossir ses propres chiffres, et au peu d'attention que les ministres et les chambres accordent à ces questions, s'en rapportant à cet égard aux hommes spéciaux.

Autre observation : le nombre de nos places fortes (et ce sont elles surtout qui grossissent le chiffre du matériel) a plutôt besoin d'être réduit que d'être augmenté. Et, ainsi que nous le verrons plus loin, beaucoup de ces places qui, jadis, avaient besoin

d'être mises en état de soutenir un siège pied à pied, n'ont plus besoin que de pouvoir soutenir une attaque de vive force N'y a-t-il pas là un motif de réduction?

Autre observation encore : la quantité de matériel d'artillerie et le nombre des établissements de ce matériel, ont-ils le même besoin d'être accumulés : depuis que les procédés industriels produisent bien plus rapidement ; depuis que l'industrie civile offre à l'industrie militaire une foule de magnifiques ateliers ; depuis que la rapide communication , par les chemins de fer, fait que chaque point de la frontière, et du territoire, peut devenir si facilement un centre sur lequel toutes les ressources viennent converger?

Et comment ne pas voir que les événements, et les éludes, qui ont tant modifié, même récemment, ont nécessairement laissé sur ces questions beaucoup d'incertitudes; et, par conséquent, beaucoup de décisions

à revoir ? N'y a-t-il pas à revoir, lorsque, d'après

les demandes du ministère de la guerre, on veut aujourd'hui précisément la même quantité de poudre, et de magasins à poudre, que voulait Napoléon pour son

immense empire et ses guerres immenses? N'y

a-t-il pas à revoir, lorsque le comité d'artillerie a calculé, en 1814, qu'il faut à la France 4,343,900 pro-

jectiles, et que le ministère de la guerre, en 1833, dit aux chambres 'qu'il en faut 15,427,504?... N'y a-t-il pas à revoir, lorsque, de 1815 à 1849, tant de commissions et tant de bureaux ont travaillé sur des principes tout différents, et quelquefois sans poser de principes?. . . . N'y a-t-il pas à revoir, lorsque, en 1844, le comité d'artillerie reconnaît qu'il est convenable de nommer une commission spéciale, non pas pour déterminer définitivement tous ces chiffres; mais pour « rechercher, dans les auteurs, les considérations et les principes sur cette matière. (,)

Enfin, comment se décider à fabriquer 5,000 à 6,000 bouches à feu, au moment où le système des bouches à feu va évidemment être changé ? Et n'est-il pas évident que le système des bouches à feu de l'artillerie doit changer, quand la bouche à feu de l'infanterie vient de recevoir un perfectionnement qu'il est impossible à l'artillerie de ne pas introduire dans ses propres bouches à feu.

Après ces observations sur la quantité du matériel

(IjB était impossible d'entrer ici dans plus de détails; mais comme il a été de Mon devoir d'étudier ces questions, et comme plusieurs des principales sont encore à résoudre, je place à la fin de cet ouvrage, en note, un travail fait sur cet objet et remit à qui de droit. Peut-être sera-t-il plus utile étant publié.

«l'artillerie nécessaire à la France, il en est quelquesunes à faire sur sa qualité; car, depuis la paix, toute l'Europe a étudié, a perfectionné, et des modifications, dont plusieurs sont importantes, ont été adoptées.

Pour le fusil, qui, de loutes les armes, est la principale, nous avons vu (chapitre ix) combien il a élé changé, et combien seront étendues les cons de ce progrès.

Les bouches à feu se sont aussi améliorées. D'abord, elles ont reçu (indépendamment de toute modification de système) ce genre de perfectionnement qui résulte d'une industrie plus parfaite : ce qui est beaucoup ici, parce que des bouches a feu fabriquées plus exactement ont plus de justesse et plus de portée. Et le système lui-même de nos bouches a feu a reçu de notables p fectionnemenls : ainsi, nos canons de 6 ont fait pla a des canons de 8 ; nos obusiers sont devenus 1res supérieurs a ceux d'autrefois ; une artillerie de montagne, qui n'existait pas, a été faite ; et le canon à bomlx arme aujourd'hui nos vaisseaux et nos côtes.

slcme s par-

Les affûts de bataille et leurs caissons permette maintenant les mouvement les plus rapides sur les tei rains les plus accidentés. L'affût de montagne pasi

partout où passe un mulet. Les affûts de place et de siège ont aussi reçu des modifications. Celui de cote se . lait en fonte de fer, ce qui le conservera indéfiniment. Et celui des mortiers peut tirer à ricochet.

Les projectiles, se fabriquant avec plus de précision, se font un peu plus gros pour un même calibre : ce qui les fait porter plus juste et plus loin. On sait conserver leur surface polie, ce qui les fait durer et favorise la justesse du tir. Enfin, l'emploi des projectiles à explosion a été agrandi et perfectionné.

Là poudre se fabrique mieux. On est même arrivé à la faire plus forte que ne le permet la résistance des bouches à feu. Elle se fabrique rapidement en grande quantité. Elle se conserve par des procédés meilleurs, conservation qui est le progrès le plus important, parce qu'il faut de la poudre toujours égale à elle-même pour arriver à la justesse du tir.

Enfin : les ponts militaires, les moyens de transport, les artifices de guerre, les constructions, fabrications, confections de toutes natures, ont également reçu, depuis la paix , des améliorations plus ou moins considérables.

L'artillerie possédera donc, à l'avenir, des moyens

matériels d'une puissance fort augmentée. L'honneur de ces progrès appartient, pour la plus grande partie, à la France. Leurs avantages appartiendront aux pays qui sauront le mieux les appliquer (1) .

(l) Sur le personnel qui est chargé de servir le matériel d'artillerie, autre que celui de bataille (c'est-à-dire qui est chargé des pares, des ponts, des sièges, des places, des côtes et de tous les approvisionnements ou constructions), nous ne ferons ici qu'une seule observation : l'on a récemment (1848) ajouté aui régiments dix-huit compagnies à pied, destinées a la défense des côtes. Une création de compagnies à pied était indispensable : mais pourquoi les destiner uniquement aux côtes ? Est-ce que les côtes sont plus importantes qoe les sièges et les places? Est-ce qu'on peut employer sur les remparts où dans les tranchées les compagnies qui ont des chevaux ? Est-ce que ces dix-huit belles compagnies resteront oisives, si on a la guerre continentale sans avoir la guerre maritime? et l'organisation d'une artillerie à pied no doit-elle pas s'étendre a tout ce qui n'est pas le service des batteries attelées?... A quoi nous ajouterons que les deux personnels, celui de bataille et celui de grosse artillerie, qui on^t été si utilement unis, ne doivent pas être désunis par une séparation tranchée, et que le passage de l'un à l'autre doit être toujours ouvert : seulement on ne mettra pas un vieux mathématicien aux batteries à cheval, ni un jeune homme ardent aux emplois qui rendraient inutile son activité: c'est è l'expérience des chefs è faire celte répartition avec impartialité..... Depuis la rédaction de cette note, on a agi dans son sens; mais des t mesures permanentes et complètes sont à prendre dans le même esprit.

l'avenir de l'artillerie.

L'avenir de l'artillerie, quant à son personnel, sera celui de toutes les armes : d'autant plus honorable , que l'éducation, l'instruction et la discipline y seront plus honorées.

Quant aux progrès de son matériel, comme art et comme industrie, les objets qui me paraissent réclamer plus particulièrement son attention sont les suivants : la simplification des calibres ; les projectiles à balles ; la justesse du tir ; les bouches à feu en fer ; les moyens d'accélérer l'attaque des places et de prolonger leur défense ; l'emploi des grands calibres, soit en campagne, soit dans la guerre de siège ; et l'organisation des feux courbes pour la défense des places.

H n'entre pas dans mon sujet de traiter ici ces questions spéciales; mais comme elles ne sont pas sans im-

portance, je les traite en plusieurs notes à la fin de cet ouvrage (■).

L'attention de l'artillerie me paraît devoir aussi se continuer sur les artifices de guerre (dont plusieurs laissent à désirer) , et spécialement sur les fusées dites à la Congrève. La puissance de ces fusées a toujours été controversée, et Test encore. Les plus renommées sont celles des Autrichiens , qui se font en grand secret, avec un grand soin ; or, elles viennent d'être employées contre les Hongrois, et par les Hongrois, et rien n'annonce qu'elles aient produit un effet extraordinaire. Napoléon a émis, sur ces fusées, une opinion fort juste : Elles ont, a-t-il dit, à chaque instant de leur trajet , une cause de déviation (*).

Dans la partie non classique et un peu romantique de l'artillerie se trouvent les armes à vapeur. En 1814, une arme k vapeur française avait été organisée fort ingénieusement^), et, depuis cette époque, divers essais ont été faits en France et ailleurs. Je pense, à cet égard : que l'action de la vapeur étant successive et non

(1) Voyez les noies et leur table des matières.

(3) Il est uoe fusée, d'invention française, celle dite explosive, qui paraît mériter une attention particulière par les grands effets qu'elle produit sur les massifs en terre ou en bois. Ceci regarde l'attaque et la défense des places.

(3) Par M. Gérard, qui fut aussi l'inventeur de la machine à Hier le lin.

4ic

explosive, ne convient pas autant que celle de la poudre à des projections instantanées ; et que l'appareil à vapeur est trop compliqué , trop fragile , pour être conduit sur le champ de bataille. Mais je pense aussi qu'un agent mécanique d'une aussi grande jouissance ne saurait demeurer sans application militaire, et que, outre son emploi de moteur dans les usines, il doit s'appliquer à diverses projections courbes dont a besoin la défense des places 0).

La poudre-coton a aussi occupé les esprits, et elle a été l'objet d'expériences réitérées. Cette poudre a les avantages : d'être très forte, de ne pas crasser le canon, de ne pas produire de fumée, et de pas s'altérer à l'eau. Mais elle se décompose et se détériore d'ellemême ; elle détruit les armes très rapidement ; elle est d'un effet irrégulier, ce qui, pour tout moteur, est un inconvénient grave. Et, sujette aux explosions spontanées, elle est dangereuse pour ceux qui la fabriquent et pour ceip qui l'emploient. Le piroxile pourra s'appliquer aux mines ou autres usages, mais il est douteux qu'il puisse convenir aux armes à feu.

(1) J'ai défeloppé cette opinion et ses motifs, en 1834, dans un mémoire lu à l'académie des sciences. Voyez quelques détails à cet égard dans la nota spéciale à la fin de cet ouvrage.

Beaucoup d'autres moyens, plus ou moins eitraordinaires, foot, de temps à autre, plus ou moins de bruit dans les journaux. Puis leur auteur éprouve plus ou moins de résistance à obtenir un essai Puis, pour un qui rtussit, il y en a cent qui échouent ; et qui, après avoir disparu, comme des météores éteints, reparaissent quelquefois pour s'éteindre encore.

Mais, parmi ces questions de progrès, il en est une qui, plus qu'aucune autre, doit stimuler le zèle de l'artillerie. Le nouveau fusil étend son action aussi loin, et plus juste que l'artillerie de campagne; une compagnie de tirailleurs pourra se faire craindre, au moins autant et à moindres frais qu'une batterie de canon ; et une batterie sera bientôt réduite au silence par une compagnie de tirailleurs. L'artillerie donc, sous peine d'une infériorité qu'elle ne saurait accepter, se trouve obligée de faire un progrès analogue à celui qui a donné au fusil actuel sa grande supériorité.

Ce progrès est-il possible ? 11 l'est, sans aucun

doute : car ce qui est vrai pour un projectile de quarante-huit grammes, est vrai pour un projectile de cent, de mille, de dix mille grammes. Et alors même que cette assertion serait contestable autant qu'elle est certaine : il y aurait une autre preuve de la possibilité qui est le fait lui-même ; car le fait est acquis par plu-

sieurs expériences. Ainsi, pour en citer une : En 1846, en Suède, M. Cavalli, avec un canon à hélice du calibre de 30, a gagné un septième au delà de la portée ordinaire; et, avec un canon à hélice du calibre de 24, il a gagné un cinquième. C'est avoir peu gagné, oui ; mais si ce premier essai n'a pas fourni un grand chiffre, quant à l'effet, il a fourni une preuve absolue quant à la possibilité.

Ainsi, la réussite de ce progrès est évidente, et sa possibilité est prouvée.

La difficulté, il est vrai, sera ardue, et ardue par plusieurs causes ; mais c'est une raison de plus pour ne mettre aucun retard à s'en occuper.

C'est la France qui a fait le fusil nouveau, auquel seront attachés de si grands avantages : laissera-t-elle à d'autres l'honneur d'étendre à toutes les armes un progrès de si haute utilité W.

(l) Je m'étais, des le premier succès du nouveau fusil, occupé de rechercher ee qui serait possible pour le canon. Ce n'est point ici le lieu de développer ces détails techniques; mais j'en dis un mot h une note séparée. (Voyez les notes.)

CHAPITKE XV.

Le service du génie met ce corps en relation : avec les troupes de toutes armes pour le casernement ; avec le corps d'état-major pour les reconnaissances à faire sur le terrain ; avec l'artillerie pour l'attaque et la défense des places ; avec les ponts et chaussées pour les communications diverses qui avoisinent ou traversent les forteresses ; avec la propriété pour les servitudes militaires ; et avec les chefs supérieurs de l'armée pour les questions relatives à l'ensemble de la défense du territoire. Il faut'donc à ce corps des officiers qui possèdent, non-seulement les connaissances techniques du métier, mais encore un esprit de conduite aussi conciliant qu'éclairé.

Très militaires, très laborieuses, très dévouées, les troupes du génie ne trouveront plus, à l'avenir autant qu'autrefois, l'occasion de se signaler dans les sièges qui désormais, seront moins fréquents et moins impor-

tants que les batailles : mais, troupes d'élite par leur discipline, leur place aux batailles se trouve marquée d'avance dans ces réserves d'élite, qu'il faudra former à la guerre, en remplacement des gardes impériale et royale, qui ont été justement supprimées. Peut-être dans cette vue, en même temps que dans une vue de justice et de progrès, conviendrait-il qu'il fut moins difficile aux officiers des troupes du génie, de concourir avec les officiers de l'état-major à l'avancement aux grades élevés.

Les troupes du génie ne sont pas seulement militaires : elles ont de plus, comme l'artillerie, une instruction industrielle. Peut-être cette instruction pourrait-elle être rendue plus féconde encore qu'elle ne l'est, et l'être pendant la paix comme pendant la guerre ; mais nous n'entrerons pas ici dans cette question, un chapitre spécial, qu'on trouvera plus loin, lui étant particulièrement destiné.

L'organisation des troupes du génie devant offrir un centre vers chaque frontière ne comporte pas l'embrigadement, que nous proposons pour les autres troupes.

Les objets principaux du service du génie sont : les bâtiments militaires ; l'attaque et la défense des places; la construction et l'entretien des fortifications.

Sur les bâtiments nous n'aurions à faire qu'une seule observation, et elle se rapporterait à la répartition générale des établissements militaires et du casernement. Mais cette répartition n'étant point une question spéciale ; et se rattachant à la question générale de la défense du territoire, considérée dans son ensemble, nous la renvoyons au chapitre où cet ensemble est traité.

L'attaque et la défense des places ne saurait être à l'avenir ce qu'elle était autrefois ; et, de même que Vauban les a considérablement modifiées d'après les progrès qui s'étaient faits de son temps dans l'emploi

des armes ; de même, pour être fidèles aux enseignements de ce grand maître, il faudra, puisque de notre temps l'emploi des armes a fait des progrès considérables, apporter aux procédés de l'attaque et de la défense d'assez considérables modifications. 11 serait peu sage, sans doute, d'admettre trop tôt toutes les innovations comme des faits définitifs ; mais serait-il plus sage de ne reconnaître que longtemps après les nations étrangères , les progrès que la France a faits ellemême?

La fortification Le public, en général, croit que

c'est un art tellement établi, que quand un gouvernement, français, anglais, allemand, charge ses ingénieurs de bâtir une forteresse, le plan de cette construction va sortir tout naturellement des préceptes de l'art. 11 n'en est rien : et quand il faut mettre en harmonie les principes généraux, qui jamais ne changent, et les applications de ces principes, aux travaux de la défense, il s'élève, d'ingénieurs à ingénieurs, des controverses, pour le jugement desquels il n'existe aucun tribunal qui soit à la fois supérieur et compétent.

Voyez, en effet, l'histoire de cet art: Vauban, quand il voit que la plus grande abondance des feux de l'attaque, et surtout des feux courbes, rend indéfendables les remparts à ciel ouvert, Veut des casemates voûtées

pour abriter les défenseurs, leurs munitions et leurs armes.

Puis arrivent les novateurs, Montalembert entre autres, qui exagèrent Vauban fine veulent plus autre chose que des caiemates.

Puis des novateurs à rebours, et particulièrement Cormontaigne, qui, d'un trait de plume, effacent Vauban et l'artillerie easematée. ( "

De telle sorte qu'aujourd'hui, quand les gouvernements veillent bâtir une place forte, ils ne savent nullement comment il faut la disposer.

Lorsque je dis qu'ils ne le savent pas, il faut prouver une telle assertion ; en voici donc la preuve. Quand le notre a voulu ( et je ne cite pas un petit exemple ) fortifier Lyon, il a parfaitement prouve' aux Chambres qu'il fallait y faire la dépense d'une artillerie easematée, et les Chambres ont volé la dépense. Puis quand il a voulu fortifier Paris, il a celte fois omis les casemates, et les Chambres ont voté des fortifications sans

artillerie easematée Et il y a plus encore que cette

incompréhensible contradiction sur Lyon et Paris; il y a : que le gouvernement, en 1 834 , présenta aux

(I) Quand on te permet de critiquer CornionUigne, on semble, toucher à l'irche sainte : rosis plusieurs, et des plu? oiptripttBWi, pentes! que Cornion- Uigne-, eicellent chef de senice.et loborieui imélioraleur des petite* chose*. ne icjiit pas trb clairement les grnndes, et qu'il détourna son art de ta loir des rentables progrès, toie sur laquelle était entré le génie de Viuhin

Chambres, pour fortifier Paris, un projet où l'artillerie est complètement abritée sous de très nombreuses casemates; et qu'à la fin de 1840, il présenta aux Chambres un projet où l'artillerie n'a pas un seul canon casemate. (1)

Et, si cet exemple ne suffit pas, en voici un autre : pour la fortification du Havre, depuis longtemps sollicitée, trois projets ont été présentés aux Chambres, dont aucun ne ressemblait le moins du monde au précédent ; dont aucun n'a pu être admis ; et le troisième, celui de 1847, a même été plusieurs fois changé, et changé du tout au tout, pendant la durée de l'examen qu'en faisait une commission de la Chambre : les rapports en font foi et ont été publiés.

Enfin, qu'on regarde l'enseignement lui-même du bel art des fortifications : on verra que, malgré les incontestables talents de ceux qui le professent, ;les leçons n'offrent rien aujourd'hui qui soit admis comme certain ; et la preuve : c'est que les premiers hommes du corps du génie, MM. Carnot, Haxo, Rogniat, etc., ont proposé des systèmes qui sont différents les uns des autres, et différents de ce qui est enseigné.

(l) Qu'il soit permis à l'auteur de celle critique de dire : que le 30 j an fier et le 1" février 1841, il avait présenté a la tribune un amendement qui eût permis la correction dn projet, mais que cet amendement ne fut admis ni par le gouvernement, ni par l'opposition, ni par la majorité.

Sans entrer ici dans aucuns détails techniques, citons un fait qui, à lui seul, fera comprendre combien les progrès qui se sont faits ailleurs exigent qu'il soit fait des changements dans les usages de la fortification. Les dimensions principales et décisives dans le tracé d'un front fortifié, sont toutes basées sur la portée du fusil d'infanterie. Or, cette porté* a changé plusieurs fois ; tout récemment elle vient de tripler, de quadrupler; par conséquent, tout ce qui était établi précédemment, se trouve aujourd'hui tout à fait en dehors des réalités.

Le mal, à cet égard, n'est pas dans les personnes : car jamais corps militaire ne fut plus parfaitement composé. Et il n'est pas non plus dans les institutions qui existent. Il est dans une institution qui n'existe pas et qui, depuis longtemps, est réclamée.

Or t cette institution qui est nécessaire non pas seulement aux travaux du génie; mais aussi aux travaux de l'artillerie; et à tout ce qui exige une délibération prise de haut et de loin : serait celle d'un conseil supérieur de la guerre; d'un conseil qui fut assez élevé déposition et de compétence, pour mettre d'accord les ingénieurs entre eux ; les artilleurs entre eux; les artilleurs avec les ingénieurs; les auteurs de toutes espèces de systèmes avec la raison pratique ; et surtout, pour délivrer les ministres soit de la discorde, soit de l'alliance, entre les bureaux et les comités.

l'avenir de la fortification.

La fortification, c'est du temps: c'est trois ou quatre ans de travaux défensifs opposés à trois ou quatre mois de travaux offensifs : or, à la guerre, le temps est tout. 11 faudra donc toujours des fortifications. Toutefois, ce ne sont plus maintenant les sièges pied à pied, plus ou moins obstinés, qui amènent les solutions importantes, ce sont les batailles et les mouvements d'armées. Et si, à cet égard, il pouvait y avoir doute : voici le nombre des sièges soutenus depuis deux siècles, comparé au nombre des batailles qui se sont livrées

Sur cent batailles, le nombre des places fortes attaquées a été successivement : ( !)

(l) On ê réduit l'un des objets de comparaison au numérateur commun cent, «fio de rendre plus visible le rapport entre les deux objets.

Avant le dix-huitième siècle, plus de. . . 100

Pendant les guerres de 1741 à 1783.. . . 67

Pendant les guerres de la Révolution. . . 26

Pendant les guerres du Consulat 23

Pendant les guerres de l'Empire 16

Ces chiffres, la régularité, la rapidité de leur décroissance, en disent plus que n'en pourrait dire la controverse la plus compliquée.

On se bat aujourd'hui sur loule la surface de l'Europe : eh bien! qu'on regarde s'il y a, pour cent combats, plus ou moins de seize villes régulièrement assiégées. La série de ces faits se continue donc avec une évidence marquée.

Un autre fait, également invincible , ôle beaucoup d'importance à la constitution plus ou moins perfectionnée des ouvrages de fortifications. C'est qu'au lieu de les attaquer, comme autrefois, par des travaux réguliers, on s'en empare au moyen des bombardements

ou des blocus, ou des surprises Je n'examine pas

s'il est plus immoral de bombarder, que d'affamer, ou de prendre d'assaut: mais je vais citer le fait historique, le fait actuel qui tranche la discussion.

De I792à 1815, pendanlcette guerre immense, il y

Page 1