LA DURÉE DU SERVICE
La durée du service et le nombre des hommes du contingent annuel, sont deux chiffres liés l'un à l'autre : il y a de même 100,000 hommes sous les drapeaux, en enrôlant 50,000 hommes pour deux ans, ou 20,000 hommes pour cinq ans, ou 10,000 hommes pour pour dix ans.
Ainsi, l'on peut avoir à volonté : ou plus de jeunes gens préparés au métier de la guerre, mais moins exercés, moins disciplinés, moins solides; ou moins de jeunes gens exercés parmi la population , mais plus instruits et plus fermes sous les drapeaux de l'armée.
Faire passer toute la jeunesse dans les rangs, comme plusieurs le désirent, n'est pas une chose possible. Supposez, en effet, le pied de paix à 300,000 hommes; dans ces 300,000, il y a une grande portion à défalquer pour les officiers, pour la gendarmerie, etc. Or, il y a chaque année 150,000 à 160,000 jeunes gens propres au service : chacun n'y pourrait donc rester
qu'un au et demi, tout au plus. Et alors ; comment former d68 sous-officiers? Comment former des cavaliers cl des artilleurs? Et où seraient les instructeurs pour ce débordement d'instruction ébauchée?
Il faut au contraire les laisser sous le drapeau le plus longtemps possible : c'est la question de la quantité ou de la qualité; c'est la question de savoir son métier ou de ne pas le savoir ; c'est la question d'avoir des hommes qui, après n'avoir été que de demi-soldats sous le drapeau, deviennent ensuite de plus hardis turbulents dans leurs foyers; c'est la question enfin d'avoir l'ordre ou le désordre organisé.
Le chiffre de conciliation, sur la durée du service, a d'abord été huit ans et ensuite sept. Remonter de sept ii huit (sauf a donner des congés), ainsi que le gouvernement l'a plusieurs fois demandé : ce serait diminuer le nombre des jeunes gens contraints au service; ce serait alléger le fardeau que l'état militaire fait peser sur les finances ; ce serait donner a l'armée une consistance plus solide; ce serait accroître sa supériorité de qualité sur les armées étrangères ; et ce serait ajouter une garantie à l'ordre, à l'ordre qui est luimême la garantie de toute prospéritéct de toute liberté.
A quoi il faut ajouter : que tout système de réserve, qui ne se compose pas de bons soldats, n'est qu'un système illusoire, et qu'avec huit ans de service on serait, a cet égard, dans une position que les sept ans sont loin de comporter.
Peut-être (et ceci est l'opinion à laquelle je me suis rangé) que l'armée étant fortement solidifiée au moyen du rengagement : le système qui réunirait les plus grands avantages, serait-il une durée de service de six années seulement sous les drapeaux (avec quelques congés), et de trois années ensuite d'obligation de marcher en cas de guerre. Ce serait la loi du maréchal Saint-Cyr, adoucie de trois ans quant à la population, et forte encore quant à l'armée.
Beaucoup de systèmes se sont produits pour l'organisation du pied de paix, et chaque pays a eu les siens. La Russie et l'Angleterre, si dissemblables en tout, ont Tune et l'autre préféré la permanence des troupes sous le drapeau, et la forte discipline obtenue par la longue durée du service. L'Autriche a constitué des bataillons de landwehr, dont les hommes vont chaque année s'exercer quelques semaines dans les régiments. La Prusse fait passer sous le drapeau 1 17,000 jeunes gens de vingt à vingt-trois ans, et les laisse ensuite chez eux avec l'obligation, jusqu'à vingt-cinq ans, de rejoindre le corps, et jusqu'à quarante ans de marcher comme landwehr. La Belgique a la moitié de ses soldats sous le drapeau et la moitié en réserve. La Suisse a un premier ban prêt à marcher, un second ban et
là réserve. 97
une landwehr. Chez nous, différentes lois se sont succédé- 10
La loi de 1818 voulut que l'armée put être portée a 480,000 hommes. Pour cela : elle fit désigner chaque année par le sort 40,000 jeunes gens, auxquels elle imposa six années de service actif ; et ensuite, pendant six années, l'obligation de marcher en cas de guerre sur le territoire. On avait ainsi une forte réserve de soldats exercés ; mais le fardeau de douze années sembla trop lourd.
La loi de 1824 voulut le même chiffre total de 480,000 ; mais, répartissant le fardeau sur un plus grand nombre, elle prit chaque année 60,000 jeunes gens, au lieu de 40,000, et réduisit à huit ans, au lieu de douze, la durée de l'obligation. Les deux tiers, à peu près, étaient envoyés sous les drapeaux. La réserve se
(l) Pour étudier dos lois sur cet objet, il faut se souvenir de trois faits que
Toiei : l* L'armée, en dehors des hommes fournis chaque année parla
loi, renferme un chiffre qui varie de M à 18 pour cent de l'effectif, pour les officiers, les gendarmes, les enrôlés volontaires, les corps étrangers, etc... ; S* Sor 1,000 hommes du contingent annuel, en défalquant ceux donnés à la marine, les insoumis, etc., il n'en arrive, terme moyen, que 813 dans les
rangs de l'armée S* El, sur ces 813, les décès et les autres causes font
qu'il n'en reste que 759 au bout de la première année, 703 au bout de la seconde, 666 au bout de la troisième, 636 au bout de la quatrième, 617 nu bout de la cinquième, 605 au bout de la sixième, .192 au bout de la septième.
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composait des hommes qui, après avoir servi quelques années, étaient en congé ; et île ceux qui, n'ayant été qu'inscrits, n'avaient reçu aucune instruction.
La loi de 1832 voulut un chiffre total de 500,000. 1:11c réduisit de huit aimées à sept la durée de l'obligation ; et statua que chaque année une loi spéciale fixerait le contingent. Ce contingent, qui fut toujours de 80,000, entretient le chiffre total de 500,000 ; mais, de même que celui de 1824, il donne comme réserve des jeunes gens inscrits, qui jamais n'ont vu le drapeau.
En dehors de la réserve plus ou moins militaire instituée par ces lois, existe une seconde réserve qui, sous le nom de corps détachés, serait formée des hommes, ayant ou n'ayant pas servi, âgés de vingt a trente-cinq ans, célibataires, ou veufs sans enfants. Cette seconde réserve, qui jusqu'à présent n'a figuré que dans la loi de la garde nationale, ou tout au plus sur des registres de recensement, serait une force intermédiaire entre la garde nationale et l'armée.
La non - instruction de la réserve actuelle, qui a des hommes numérotés et non des hommes disciplinés; la non -organisa lion de la réserve nommée
corps détachés ; et la nécessité reconnue d'alléger la dépense : ont fait naître, depuis long-temps, beaucoup de critiques, et plusieurs propositions. Ainsi : obligé de supprimer, en 1833, les quatrièmes bataillons des régiments, le gouvernement proposa d'établir soixantecinq dépôts, composés chacun de quatre compagnies, où les jeunes gens viendraient s'exercer, et il fut même rendu plusieurs ordonnances d'exécution. Cet essai n'ayant pas été admis par les Chambres : le gouvernement proposa, en 1841, de faire passer sous les drapeaux la totalité du contingent. Il proposa, en 1844 (en vue toujours d'avoir une réserve), de reporter de sept années à huit la durée de l'obligation ; et cette dernière mesure, admise à la Chambre des pairs, ne le fut pas à la Chambre des députés. Enfin, en 1847, on s'en occupa de nouveau.
Telles étaient les choses, lorsque survint la révolution de 1 848 ; et la Constitution nouvelle prescrit que des lois statueront. Un projet sur le recrutement et la réserve fut en conséquence discuté, et en partie adopté ; mais l'Assemblée constituante fit place à l'Assemblée
législative avant d'avoir terminé Ce projet avait
pour bases les dispositions que voici : On ferait sortir, de chacun de nos cent régiments d'infanterie, les cadres de l'un de ses trois bataillons ; et ces cent cadres de bataillons seraient répartis dans les chefs-lieux de
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canton, qui deviendraient des chefs-lieux d'instruction militaire. On n'aurait alors à payer que deux cents bataillons au lieu de trois cents, et seulement les cadres des cent autres. El les jeunes yens de la réserve recevraient au chef-lien de leur canton quelques semâmes d'instruction élémentaire chaque année.
Ce projet devait susciter une vive opposition
Quoi ! l'on disloquerait cent bataillons ! le tiers de notre infanterie! on les disséminerait en 2,834 petits groupes) Chacun de ces groupes, qui n'aurait qu'un officier inférieur, deux sergents et deux ou trois caporaux, serait isolé dans un village ou un bourg! El tout cela, pour donner seulement quelques semaines de maniement d'armes aux jeunes gens !
D'abord, combien de difficultés d'exécution!.... Que deviendront les cent chefs de bataillon, les cent adjudants-majors, les seize cents tambours, etc.? Et comment administrer, lorsque chaque régiment ama des détachements épars dans 200 à 300 cantons ? Et comment, sans de graves inconvénients, distribuer sur le sol 2,834 dépôts d'armes de guerre? El quand l'armée entrera en campagne, laissera-l-on le tiers de ses cadres dans les cantons? Ou, si on les rappelle, que deviendra le système de l'instruction!
Et alors même ([non tiendrait pour nulles toutes
ces objections : il en reste une qui suffit, à elle seule, pour que ce projet doive être abandonné... Quoi ! un officier inférieur et quatre ou cinq sous-officiers livrés à eux-mêmes dans un petit bourg !. . . Mais ils y vivront dans l'oisiveté ; ils y oublieront la subordination, impossible dans un si petit groupe ; ils y oublieront la tenue militaire, la dignité, la fermeté, le respect, qui ne se maintiennent que par la présence des chefs supérieurs, et qui se perdent loin du drapeau. Et leurs belles qualités de gens de guerre disparaîtront pour faire place aux habitudes indolentes, subalternes et tracassières des petites localités. Les mœurs des chefslieux de canton y recevront aussi de graves atteintes. Et enfin les jeunes gens de la réserve, au lieu d'y apprendre à respecter leurs chefs, y apprendront probablement le contraire.
Pour éviter ces inconvénients, on ferait, dit-on, permuter chaque année les bataillons : . . . mais ce remède serait le mal porté au complet ; et en trois ans le régiment tout entier serait indiscipliné.
Une organisation cantonale peut offrir des ressources pour l'inscription et la réunion éventuelle de la réserve des corps détachés de la garde nationale ; mais appliquée aux troupes de ligne, elle serait la désorganisation morale et militaire de l'armée Ce n'est pas la dis-
io* cBipmnt xtx.
persiun qui fait les bonnes troupes, c'est tout au contraire la concentration. Et Napoléon, nui se porta d'une seule marche du camp de Boulogne à Anslerltti, ne l'eût ni fait, ni seulement entrepris, avec une armée arrivant de 2,634 cantons.
11 y aurait un moyen de donner quelques semaines, ou mieux encore quelques mois, d'instruction élémentaire an* jeunes gens de la réserve: mais ce serait par la méthode inverse. C'est-à-dire, qu'au lieu d'envoyer les instructeurs prés des jeunes gens, on enverrait les jeunes gens près des instructeurs. Les voyages aujourd'hui sont faciles; l'infanterie a quatrevingt-seize garnisons; et là, les recrues vivraient sous l'influence du respect de tous pour le drapeau, et sous l'influence aussi de cet effet produit sur chacun par ces manœuvres où un bon régiment se montre, à luimême et à la population, dans tout l'éclat de sa mâle beauté. Ce ne serait point là, sans doute, une éducation militaire complète; mais du moins ce serait le commencement d'une bonne, et non d'une mauvaise éducation.
Ce moyen , je l'avais élalwré avant la révolution de 1848. l'i Mais lorsqu'une révolution s'est faite, et
lorsqu'elle a été tellement grave que les bases fondamentales de l'Etat en ont été changées, il est indispensable de tenir compte d'un si profond changement. Ce qui pouvait suffire alors ne serait plus aujourd'hui suffisant Et, sur cette question, voici, si je ne me trompe, ce que la réflexion doit faire penser. .... Plus le régime politique devient libre, et plus la discipline des troupes devient indispensable : ce fut l'opinion de tous les grands peuples de l'antiquité ; c'est l'opinion de tous les hommes d'Etat ; et c'est aussi l'évidence même ; car, moins il y a de freins imposés à tous, plus il est indispensable que la loi, que l'ordre, que le droit soient sérieusement défendus. Enfin, toutes les circonstances, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur , sont devenues telles, qu'aujourd'hui plus que jamais, la France a besoin d'une armée qui soit solide au plus haut degré, c'est-à-dire, d'une armée qui soit très disciplinée.
Laissons donc, fussent-ils acceptables pour d'autres régimes, les moyens plus ou moins imparfaits de former d'imparfaits soldats, qui n'auraient qu'un commencement d'instruction, sans avoir ce qui fait Y éducation. Et posons nettement ce principe : que ce sont de véritables soldats qu'il faut avoir, des soldats complètement instruits, des soldats complètement disciplinés.
Ainsi, organisons la réserve, comme l'avait organisée
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lu lui du maréchal Sainl-Cyr. Non pas, sans doute, en imposant douze ans d'obligation : cela est trop lourd : niais en donnant satisfaction aux très sérieuses nécessités de notre époque. Et si le législateur n'a pas la volonléde voter plusde sept ans d'obligation : faisons du moins servir la jeunesse quatre années entières sous le drapeau, pour s'y bien former ; et alors nous aurons à la réserve trois contingents de tirais soldats.
El si la loi, d'accord enfin avec la nécessité, décrète huit ans de service : alors nous aurons, terme moyen, quatre ans d'éducation vraiment militaire, et quatre contingents à la réserve. Plus ou moins de l'un on de l'autre, selon que les circonstances le demanderont et que le vole annuel en décidera.
Mais la solution qui satisferait e mieux a tout, serait, je le répète ici ; de n'exiger, pendant la paix, que six ans de service (dont une portion en congé), et d'imposer pendant trois années, après les six, l'obligation, en au de guerre,, d'aller remplir les cadres des régiments. . . Cette dernière solution a été regardée par plusieurs hommes d'expérience (outre l'illustre maréchal Sainl- Cyr), comme réunissant le mieux possible la condition de l'économie, à celle d'avoir une solide armée.
One dernière question, sur la réserve c'est l.i ail-
férence entre l'infanterie et les armes spéciales
Mais il n'y a pas de différence à faire si on admet que l'éducation militaire et la discipline importent plus que les détails spéciaux du métier : et comment ne pas l'admettre ?... Or, sous le rapport de l'éducation vraiment militaire, et sous le rapport de la nécessité de former des sous-officiers : il faut au moins à l'infanterie trois années sous le drapeau ; et il n'en faut pas plus pour former im artilleur, un sapeur, un cavalier.
On peut, sans doute, par mesure d'économie, tenir les cadres de l'infanterie un peu moins remplis pendant la paix, et laisser plus d'hommes de l'infanterie à la réserve ou en congé; mais, en principe, la mission de l'infanterie, soit à l'intérieur, soit contre l'étranger, n'est pas moins importante que celle des autres armes ; et se contenter de soldats moindres, et moins disciplinés, pour l infanterie, c'est un injuste et funeste préjugé.