‹ Constitution militaire de la France: étude sur les modifications à apporter au système de nosChapitre 8 sur 66 · DE GUERRE · texte numérisé non relu

DE GUERRE

On croit, en général, qu'il serait très avantageux de pouvoir tirer, dans un même temps, un beaucoup plus grand nombre de projectiles, et cela est vrai pour les coups qui portent ; mais cela est moins vrai pour les coups tirés au hasard ; et, à la guerre, la difficulté du transport est si embarrassante, qu'avec nos armes, telles qu'elles sont, la faculté de consommer les munitions est supérieure à la faculté de les transporter ; et que le soin habituel des chefs est de calmer l'ardeur du feu plutôt que de l'exciter. Le progrès ne consiste donc pas à tirer plus de projectiles, mais à les tirer plus joste et plus loin. Or, c'est ce qui vient d'arriver pour le tir du fusil, qui (après avoir été fort amélioré depuis la paix) vient d'être supplanté par le tir d'un fusil-carabine, qui dépasse de beaucoup tout ce qu'il était raisonnable d'espérer.

Ce n'est pas ici le lieu de décrire, ni l'arme nouvelle, ni les expériences au moyen desquelles plusieurs habiles officiers sont arrivés à cette grande innovation ; mais voici le résultat .... Pour le faire connaître, trois chiffres suffiront (■)

1° A la distance de 200 mètres, contre une

cible de deux mètres de hauteur sur deux de largeur, c'est-à-dire contre un groupe de deux ou trois hommes : Sur cent coups tirés, le fusil ordinaire porte 44 balles, et le nouveau fusil 100 balles, c'est-à-dire, toutes.

2° Contre la même cible, à la distance de 600 mètres : le fusil ordinaire n'atteint plus ; le canon de campagne n'atteint sur cent coups que six fois ; et le nouveau fusil atteint vingt-cinq fois.

3° Contre la même cible, à la distance de 1,000 mètres, c'est-à-dire d'un quart de lieue, distance à laquelle le canon de campagne s'écarte de six à huit mètres du but : le nouveau fusil porte six fois sur cent. Et même , à cette énorme distance , un tireur choisi a porté, dans une petite cible, trois coups sur quatre.

(I) Si od désire quelque» développements techniques, on les trouvera aux notes, à la fin de cet ouvrage.

Ainsi l'art en fait plus ici que la nature : car, à mille mètres, les bonnes vues seules peuvent distinguer le but que le fusil peut exactement toucher.

À quoi il faut ajouter : Que le fusil-carabine n'est pas difficile à charger comme l'ancienne carabine ; qu'il ne heurte pas à l'épaule comme l'ancien fusil ; que sa balle produit un plus grand choc ; et (ce qui est important) que les fusils existants peuvent être transformés en fusils nouveaux.

Napoléon a dit : « Le fusil est la meilleure machine de \ « guerre qui ait été inventée par les hommes. » Que diraitil, s'il voyait le nouveau fusil?

Quelles seront les conséquences de cette innovation : c'est ce qu'il importe d'examiner.

À 600 mètres, la mitraille de l'ennemi porte à peine, et ses boulets n'atteignent un groupe de deux ou trois hommes que six fois sur cent. Or, à cette distance, chacun de nos tirailleurs atteindra de tous ses coups le vaste groupe des chevaux et des hommes qui servent le canon. L'artillerie ennemie sera donc bientôt réduite au silence. La nôtre sera traitée de même par les tirailleurs de l'ennemi. Ainsi, de part et d'autre, si une

batterie d'artillerie se met en ligne à l'avance, et si une compagnie de tirailleurs exercés se met en lace, il y aura probablement une prompte extinction des feux de l'artillerie^ (l

Le canon, sans doute, jouira toujours de sa pleine supériorité : pour pénétrer profondément dans les têtes de colonnes ; pour renverser les obstacles matériels ; et pour agir aux distances considérables. Mais le feu des tirailleurs aura l'action la plus redoutable sur les batteries de canon.

Et cet essaim de tirailleurs qui, sur toute la ligne, feront un feu si exact : quel ne sera pas son effet sur les troupes de l'ennemi ; sur ses masses ; et sur ses chefs, que les plus habiles tireurs auront soin de prendre pour but ?

L'action des tirailleurs deviendra donc l'action principale: ce qui est une considérable nouveauté. Or, cette nouveauté ne sera nullement défavorable à la France, créatrice de l'arme nouvelle. Elle lui sera, au contraire, très favorable : parce qu'aucun autre pays ne possède,

(l) A l'attaque de Rome, en juin 1819, où le nouveau fusil i commencé, d'une manière sérieuse, a montrer ce qu'il peut, l'on de nos chasseurs, dtt-et>, a successivement frappé sept canonniers d'une pièce ennemie.

en aussi grande proportion, des soldats remplis d'intelligence, remplis de valeur, faciles à instruire, et propres à la guerre aventureuse des combattants livrés à leurs propres inspirations.

Mais il est une autre considération plus élevée encore : Avec les armes de l'antiquité, qui n'avaient

ni grande portée, ni grande justesse, les combattants s'abordaient corps à corps, et les soldats très aguerris, ceux pour qui le combat était un métier, avaient un

avantage décisif sur les soldats moins exercés Avec

les armes à feu qui frappent de loin, la lutte corps à corps est devenue plus rare, et le fantassin, le canonnier, a pu devenir utile sans être un parfait soldat. • . . Or, maintenant que le fusil, vient d'acquérir cette faculté qu'à un quart de lieue il frappera six fois sur cent dans un petit groupe de deux ou trois hommes, et que, à 200 mètres, tous ses coups porteront : il est évident que les feux soutenus et surtout les abordages de ligne contre ligne, de colonne contre colonne, deviendront infiniment rares ; que les batailles, que les manœuvres d'armées deviendront tout autres ; et que dans la défensive contre une invasion, pour peu que le pays soit accidenté , tout garde national pourra , dans beaucoup de circonstances, rendre à peu près les mêmes services qu'un véritable soldat.

4i CHAPITRE IX.

Sans doute, plus une arme a d'effet et plus il importe de bien exercer l'homme qui s'en sert. Sans doute, avec le nouveau fusil, il conviendra non-seulement d'avoir des corps spéciaux, mais encore d'avoir, dans tous les corps, des tireurs bien choisis, fortement encouragés, et conservés longtemps au service. Mais enfin, dans l'ensemble de la défense du territoire, lorsque l'ennemi traversera un défilé et que nous occuperons les hauteurs; lorsque l'ennemi sera d'un côté de la rivière et que nous serons de l'autre côté ; lorsque l'ennemi s'avancera sur notre sol et que la population se lèvera derrière lui, contre ses convois, contre ses renforts, contre toutes ses communications; n'est-il pas évident qu'alors l'habitant pourra le combattre sans l'approcher de plus d'un quart de lieue, et que (tout homme étant brave de loin ) le nombre des défenseurs du sol se trouvera décuplé.

Ce sera donc pour l'agresseur qui s'avancera que seront désormais presque tous les dangers. A l'avenir, toute invasion rencontrera une formidable action des populations se défendant elles-mêmes. Et il y aura, pour les conquérants, nécessité de conduire a la guerre des forces bien plus nombreuses qu'il n'est possible d'en faire marcher.

AinM, cette nouvelle arme, d'inventiou française,

non-seulement sera favorable à la France ; mais elle sera favorable à la défense contre l'attaque; favorable au faible contre le fort ; favorable à l'indépendance, au bon droit, à la paix et aux plus chers intérêts de toutes les nations : ce qui est le caractère des véritables progrès.

Page 1