LA DÉPENSE EN TEMPS DE PAIX
tements qui, dans l'armée, sont des m inima; ni aux prix du casernement, de l'habillement, des chevaux,
des armes, des vivres, des fourrages, puisque ce sont des prix d'adjudication .
Une certaine réduction peut s'exercer sur le matériel de l'artillerie et du génie, en modifiant le système des places fortes et celui des établissements de construction ; mais, en dehors de ces modifications, il restera longtemps encore des dépenses indispensables pour les ports, pour les côtes et pour l'Algérie.
Le chiffre des troupes, quant à la gendarmerie, ne saurait être affaibli dans les circonstances actuelles ; et, dans aucunes circonstances, il ne saurait l'être de beaucoup dans la cavalerie, l'artillerie, le génie : parce que ces éducations spéciales étant longues à faire, le pied de paix ne saurait y être abaissé trop au-dessous de ce qu'il faut pour commencer la guerre.
Reste l'infanterie, où Ton peut espérer des économies plus considérables : d'abord, parce que son chiffre est très grand , et ensuite parce que l'instruction y étant moins compliquée, elle n'a pas besoin de conserver aussi longtemps les jeunes gens qui apprennent pendant la paix à faire la guerre. Toutefois, il ne faut
pas s'exagérer ce qui est possible ici : car n'avoir pas une bonne infanterie, c'est n'avoir pas une bonne armée.
Ainsi : nécessité incontestable de réduire considérablement les dépenses militaires ; et, en même temps, impossibilité de les réduire de beaucoup sur la plupart des objets dont elles se composent.
La question d'arriver à une grande économie, qui ne détruise pas trop les forces nationales, est donc à la fois et une sérieuse et une difficile question.
Henri IV, en 1600, n'avait de troupes organisées
que 8,500
A sa mort, en 1610, il en avait . . . 37,000
Richelieu, en 1635, en avait 100,000
Louis XIV avait, en 1692. <D 446,000
Louis XV, en 1749 401,000
Louis XVI, en 1788 303,000
La République, en 1794. « 1,169,000
Napoléon, en 1802, pendant la paix. . 416,000 Napoléon, à son apogée, en 1812(". . 943,000 Napoléon, à son déclin, en 1813 W. . 1,107,000
(1) Ce qui, pour la population d'alors, de 22 millions, représentait 700,000 hommes pour notre population actuelle.
(2) Sur ce chiffre, il y avait 759,000 combattants présents sur le terrain. Ces 1,169,000 pour la population d'alors de 25 millions, en représentaient 1,900,000 pour notre population actuelle.
(8) Dont 180,000 sédentaires; cohortes, vétérans, gendarmes. (4) Dont 196,000 sédentaires.
Napoléon, pendant les Cent-Jours. . . 559,000
La Restauration, vers 1820 183,000
Et au commencement de 1830 249,000
La Monarchie de 1830, en 1831 . . . 369,000
En 1832 426,000
En 1838 311,000
En 1840 415,000
En janvier 1848 377,000
La République, en décembre 1848. . . 502,000
L'observation principale qui ressort de ces chiffres, c'est que chaque fois qu'ils ont été grands, la France a éprouvé de vives souffrances ; et que, rarement, son influence en Europe s'en est trouvée proportionnellement augmentée.
Ce n'est pas la quantité des troupes qu'il faut avoir : c'est la qualité. ... ; principe vrai pour la paix ; vrai pour la guerre; et qui, s'il était admis, pourrait résoudre aujourd'hui non-seulement la question financière, mais encore d'autres graves questions.
Pendant la paix, quelle est l'utilité des troupes?, ... C'est d'entretenir des cadres instruits pour la guerre ; et c'est de réprimer, au besoin, les désordres qui troublent la société. Or, dans l'un et l'autre de ces
deux cas, ce n'est pas le grand nombre qui est nécessaire : c'est la solide instruction, c'est la confiance entre les subordonnés et les chefs > c'est la discipline honnête, imperturbable et dévouée.
Et pendant la guerre : le très grand nombre accumulé sur le terrain ne peut ni trouver à vivre, ni tenir dans la main du chef, ni se mouvoir avec célérité. Turenne disait qu'un général ne peut mettre en action plus de 50,000 hommes. Aujourd'hui, que tout s'est agrandi «t mobilisé, les hommes de guerre les plus expérimentés ne pensent pas qu'on puisse en faire agir utilement plus de 100,000. Et, d'un autre côté, plus les conflits sont rudes, plus il est évident que la qualité vaut mieux que la quantité.
La qualité : c'est la phalange d'Alexandre, la dixième légion de César, et la vieille garde de Napoléon. Rome, à l'époque, où elle régnait à, la fois sur l'Europe, l'Afrique et l'Asie, n'avait que 322,000 soldats.
La quantité : ce sont les inondations de barbares; ce sont les troupeaux d'innombrables Indous; ce sont les levées en masse poussées en avant par la clameur des clubs, et repoussées en arrière par le bruit du premier
<*Hip de canon.
Napoléon eut des armées nombreuses, oui, parce qu'alors nous nous étendions de Cadix a Moscou ; mais ce fut avec un petit nombre d'excellents soldats qu'il fit ses campagnes d'Italie et d'Egypte ; ce fut accompagné d'un immense cortège de conscrits qu'il fût refoulé en 1813 ; et son opinion sur la qualité ou la quantité ne différa nullement de celle de tous les grands hommes de guerre : «Cène sont pas les recrues (disait-
- U au conseil d'État, en parlant des campagnes de la « République) sut ont remporté les succès, ce sont la « hommes de vieilles troupes et tes militaires retira que la
- révolution a lancés aux frontières. Parmi les recrues, ■' les uns ont déserté, les autres sont morts... Pourquoi les
- Romains ont-ils fait de grandes choses ? c'est qu'ils don- ■■ noient six ans à l'éducation d'un soldat, et une légion de » trois mille hommes leur en valait trente mille. •
Le sort d'une guerre se décide par une bataille ; le sort d'une bataille se décide, en un seul instant, sur un seul point; donc, le succès est aux mains de celui qui peut, dans cet instant décisif, jeter sur ce point une colonne qui soit supérieure en qualité ; et cette considération devient plus puissante encore à notre époque, où des communications très rapides imprimeront à tous les actes de la guerre une véhémente célérité.
Enfin, si l'avantage de la qualité sur la quantité
était contestable, ce pourrait être dans les Etats où il existe, pour les chocs décisifs, une garde impériale, une garde royale, un corps d'élite permanent ; mais non chez nous, où l'abolition des corps à privilèges égalise toutes les parties de l'armée.
11 faut donc d'anciens soldats, et surtout d'anciens sous-officiers : car les anciens seuls peuvent avoir l'instruction, la discipline, la persévérance et la solidité ; les anciens seuls peuvent inspirer, à l'intérieur et à l'extérieur, le respect qui est la force principale de l'homme de guerre ; et toutes les phrases qui proclament le contraire ne sont que des phrases.
Et, indépendamment des considérations de finance, de discipline et de force , combien de considérations
encore ne militent pas dans le même sens Ainsi,
la mortalité qui, dans les casernes est plus grande que dans la vie civile, frappera d'autant moins que la quantité sera moins nombreuse o Ainsi, l'on arrachera
moins de bras aux travaux productifs, qui sont la richesse du pays... Ainsi Ton fatiguera et l'on dégoûtera
(I) La mortalité annuelle qui, en France et en temps de paix, est de 13 pour 1,000, dans les jeunes gens non militaires de 30 à 37 ans, est de 30 pour 1,000 dans les troupes; et elle est plus forte dans les premières années du vrrire que dans les dernières.
moins les officiers et les sous-officiers par ee travail des Danaïdes, qui renouvelle sans cesse l'instruction de
nouvelles recrues Ainsi, enfin, avec la plus longue
durée du service on possédera des éléments meilleurs pour bien recruter les cadres; or, les cadres sont le fonds, la valeur et l'existence même de l'armée.
l'organisation de l'armée.
On pourrait presque dire de l'infanterie* qu'elle est elle-même l'armée : in pedite robur. Cependant, la cavalerie, l'artillerie, le génie, sont des accessoires d'une telle importance, que leur participation est quelquefois décisive. Il n'y a donc pas à examiner l'utilité respective des quatre armes ; mais seulement la juste part de chacune dans la composition de l'armée.
Cette composition de l'armée varie selon les temps, les lieux, la richesse et le degré de civilisation : cela se fait graduellement , de soi-même, et se règle par la discussion publique dans les pays où l'intérêt général est publiquement discuté. Or, en France, il y a longtemps que l'on discute, et, par conséquent, sans admettre comme parfaite et immuable l'organisation actuelle, celte organisation doit cependant être regardée
comme une situation raisonnable, qui ne saurait être
de beaucoup changée.
Voici les observations qu'à cet égard je viens soumettre a la critique A ceux qui les trouveront
trop hardies, je répondrai : que ce qui existe n'est pas du tout un établissement coulé d'un seul jet et d'une grande pensée, mais un composé de ce qu'ont produit les vues de la restauration, les discours de la tribune,
la mobilité des systèmes et l'immobilité des bureaux
A ceux qui les trouveront trop timides, je répondrai que l'organisation de l'armée est une chose trop grave pour qu'on puisse témérairement y toucher. '"
Les cadres, qui sont la hase de tout, ne doivent être modifiés que rarement et avec circonspection ; ils doivent être institués par une loi stable ; et ils doivent être à peu près les mêmes pendant la paix et pendant
la guerre Les corps nouveaux, en effet, sont d'une
formation lente, et ils sont longtemps faibles. C'est dans la permanence de cadres suffisants, où le respect du drapeau, la discipline, l'instruction, soient fortement
(l) Au surplus, l'orçanisalioD île Venait tsl aujourd'hui en quesliou, |iuùqut, le S moi, l'Assctnhtee MMlftUigle a foU la résolution s ni noie : ■ Lim cadra dt l'armre atlutllc liront, m txrcution dt l'art. 103 de ta Coiulidilitm, fixttpar du loii iptcialti qui Awval Hrt ■! rfMWliw dam It
dtl.i d'un t» .
maintenus, que consiste (on ne saurait trop rétablir) l'organisation, la puissance et la vie de l'armée.
Nos troupes, aujourd'hui, sont lourdement constituées, et très chargées d'appareil administratif. Pour faire partir un régiment, il faut, pour ainsi dire, le déraciner. Puis, quand il est en route, c'est une colonie de bagages, de femmes et de registres. Enseveli dans les écritures de l'ancienne garnison, il va se réensevelir dans les écritures de la garnison nouvelle. Et quand arrive l'inspecteur général, c'est plutôt une recrudescence générale d'écritures, qu'un réveil militaire de combattants prêts à marcher.
Et les corps sont tellement disséminés, que rarement on en voit deux en position de s'exciter mutuellement par l'émulation. L'infanterie, à elle seule, est répartie dans plus de quatre-vingts garnisons. Beaucoup de ces garnisons sont de petites localités, où l'esprit militaire, et même toute espèce d'esprit, ne peut que s'éteindre. De plus, la troupe , ainsi disséminée, se voit faible partout, et partout on la voit faible Or, ce n'est que
par la réunion, la comparaison, l'action simultanée dans la main d'un même chef, qu'on peut obtenir l'instruction, la confiance, la force, et tout ce qui fait une bonne armée.
Puis, avec nos cent régiments d'infanterie de trois
bataillons, quand on veut mettre un régiment sur le pied de guerre, on est obligé de prendre Tune des deux mesures que voici :
Ou bien Ton fait marcher deux bataillons seulement, laissant au dépôt le cadre du troisième pour l'instruction et l'administration des recrues qui doivent alimenter les deux bataillons de guerre : mais alors on a entretenu en temps de paix 300 bataillons, pour n'en avoir que 200 sur le terrain ;
Ou bien Ton fait marcher les trois bataillons, ne laissant au dépôt que les non-valeurs : mais alors comment recevoir, instruire, administrer les recrues qui doivent alimenter les trois bataillons de guerre ?
Cette question de l'alimentation des troupes en campagne, par le dépôt des garnisons, n'est nullement une question secondaire, c'est au contraire une question du premier ordre ; or, l'organisation actuelle ne résout nullement celte question.
Et ici, vient apparaître une autre question fondamentale : celle de la réserve, celle d'une réserve plus ou moins préparée à remplir les cadres. Question qui, elle-même, est énorme ; qui n'est résolue par aucune loi ; et a laquelle, depuis longues années, on cherche vainement une solution.
De ces imperfections dans l'organisation actuelle
résulteu ne difficulté très grave, qui consiste à ne pouvoir passer du pied de paix au pied de guerre que lentement et incomplètement On Ta éprouvée en 1823, quand on a voulu entrer en Espagne. On Ta éprouvée en 1829, quand on a voulu faire l'expédition d'Alger. On Ta éprouvée en 1 830, et dans cette grave occasion il a fallu plus d'un an pour monter du chiffre de 249,000 hommes au chiffre de 369,000. On Ta éprouvée en 1840, quand la coalition a été sur le point de se renouer. Enfin, en 1848, malgré beaucoup de travail et de dépenses, il a fallu sept mois pour faire monter le chiffre de 378,000 hommes à celui de 502,000.
Autre question encore, celle des commandements : comment sont-ils organisés ?
Les colonels commandent les régiments : ils ont dans la main la discipline, l'instruction, l'administration, toute l'action directe enfin, et ils sont tout.
Les généraux de brigade, eux, commandent les départements, c'est-à-dire, qu'en réalité ils ne commandent rien.
Cependant, dès qu'il faut agir, ce sont les généraux de brigade qui commandent les régiments : et alors on voit des troupes qui ne connaissent pas leur chef, des chefs qui ne connaissent pas leur troupe ; et un ensemble dont la tête et le corps ne sont réunis qu'au moment de fonctionner.
Si les brigades étaient permanentes, au contraire, la hiérarchie serait solidement constituée; l'administration pourrait se simpliCer de beaucoup; le commandement descendant de plus haut, la discipline et l'instruction seraient plus fortes; et le nomhre des commandements directs se trouvant réduit de beaucoup, le gouvernement pourrait mieux choisir les chefs, les mieux connaître et les mieux employer. Or, ceci n'est point une considération de peu d'importance.
Quelquefois, il est vrai, on forme des brigades, soit pour des circonstances politiques, soit pour des camps d'instruction, et toujours les résultats sont excellents ; mais ce sont des mesures accidentelles ; et les institutions solides ne s'établissent point par des palliatifs du moment: elles s'établissent par une organisation permanente, où tout est médité, prévu et invariablement fondé.
Chez les autres nations, les brigades, quelquefois même les divisions, sont permanentes: pourquoi la France, à cet égard, serait-elle maintenue dans une position d'infériorité?
En résumé, une bonne organisation doit satisfaire à trois conditions fondamentales :
1" Recrutement, discipline et instruction ;
2° Passage prompt et facile de l'état de repos à l'état d'action :
3° Moyens assurés (personnel et matériel) d'alimenter faction
Or, notre organisation est-elle satisfaisante sous ces
trois rapports ? Les observations présentées dans
ce chapitre font voir qu'on ne saurait le penser. Celles qui seront développées dans les chapitres suivants le feront voir plus fortement encore.
l'infanterie de ligne.
Ce qu'on nomme un régiment n'est pas une unité d'organisation, qui soit déterminée par la nature des choses : c'est une unité arbitraire, et une unité si variable, qu'on voit des régiments d'un seul bataillon, tels que ceux de l'armée anglaise ; de deux bataillons, tels que nos régiments actuels sur le pied de guerre ; de trois bataillons, tels que nos régiments actuels sur le pied de paix ; de quatre bataillons, tels que nous les avions en 1840; de cinq bataillons et plus, tels que les eut Napoléon. ... La véritable unité, l'unité militaire, l'unité naturelle, c'est le bataillon : le bataillon c'est la troupe que peut commander un seul chef par l'étendue de sa voix. C'est l'école de bataillon qui est la base de l'instruction tactique. C'est l'effort de tel nombre de bataillons qui mesure l'attaque ou la défense d'une position. C'est le nombre total des bataillons qui est la base de toute organisation d'armée.
Et, de même que ce n'est pas le régiment, mais le bataillon, qui est l'imité tactique, ce n'est pas non plus le régiment, c'est la brigade qui est l'unité stratégique. C'est la brigade qui, étant placée sous les ordres d'un officier général, esta la guerre la colonne chargée d'une opération. Et cela est tellement vrai, que, pendant nos guerres de la Révolution et de l'Empire, on avait mis en harmonie la chose et le mot, en substituant la dénomination de demi-brigade à celle de régiment.
Voyez nos cent régiments d'infanterie : ils sont compliqués, en dehors de leurs bataillons, de onze cents officiers supérieurs et autres pour l'état-major, sans compter les états-majors des bataillons. (,) Ils sont compliqués, en dehors de leurs bataillons, de trois mille neuf cents musiciens, sapeurs, tambours-majors, etc. Ils sont compliqués enfin (sans compter plusieurs milliers d'enfants de troupe) de neuf mille neuf cents ouvriers pu soldats d'état-major. N'est-ce pas là un trop pompeux appareil d'auxiliaires en dehors des bataillons qui, après tout, sont la véritable et la seule force capable exaction ?
(1) Colonel», lieutenants-colonels, majors, trésoriers, adjoints aux trésoriers, officiers d'habillement, porte-drapeaux, lieutenants aides-majors, chirurgiens-majors el chirurgiens aides-majors.
D'après ces observations, et d'après celles qui sont exposées au chapitre précèdent, je pense qu'on pourrait remplacer nos cent régiments par cinquante brigades permanentes.
Chaque brigade aurait son général, avec un colonel et un lieutenant-colonel, tant pour le suppléer que pour commander les parties détachées du chef-lieu.
Chaque brigade aurait son dépôt d'instruction et d'administration. (l)
Les avantages de cette organisation seraient : d'abord une économie considérable par la réduction à moitié des cent dépôts actuels, et par une réduction notable sur les quatorze mille neuf cents officiers, sous-officiers, musiciens, etc. , qui aujourd'hui sont en dehors des bataillons.
(I) La formation du dépôt est un point important; car, très restreint pendant la paix, ce dépôt, pendant la guerre, devra suffire à la formation des recrues qui alimenteront toute une brigade. Mais, quand on passe du pied de paix au pied de gierre, il y a toujours beaucoup d'officiers et de sous-officiers qui, très capables d'ailleurs, ne sont point en état de faire une campagne ae* tire, et il y a toujours, quand on entre en campagne, opportunité à trouYCT place à des promotions pour le rajeunissement et l'émulation des bataillons de guerre.... S'ilyavait trop de difficulté è composer ainsi un dépôt suffisant à l'alimentation de six bataillons, on pourrait composer la brigade de sept bataillons, et le septième sertirait è passer du pied de paix au pied de guerre, par la répartition suivante : lesdeui compagnies d'élite serviraient à la formation de la réserve d'élite dont il sera parlé plus loin ; les soldats des compagnies do centre seraient placés dans les bataillons de guerre, et les cadres des compagnies du centre seraient le corps du dépôt d'instruction. Cette solution coûterait on peu plus cher, mais elle donnerait deux choses puissantes : une vigoureuse réserve de compagnies d'élite, et des dépôts d'instruction fortement constitués.
Puis : moins de bons serviteurs seraient détournés de la vie militaire pour la vie administrative; moins d'encouragement seraient 4évolus aux aptitudes écriturières; moins d'administrateurs peu habiles auraient occasion de mal administrer ; et, les foyers administratifs étant réduits à moitié, les bons choix, les bonnes localités et la surveillance auraient moins de difficultés.
Il en serait de même de l'instruction, de la discipline ; et on sait qu'une grande machine fonctionne mieux, et à moins de frais, que plusieurs petites machines séparées.
Ensuite, le commandement direct placé plus haut aurait une plus sérieuse autorité ; il serait confié à des hommes plus connus ; et il serait mieux dans la main du gouvernement qui doit le diriger.
Enfin, avec cette hiérarchie fixée selon l'ordre régulier, et avec cette organisation permanente : le pied de paix serait constitué selon les besoins du pied de guerre ; et le passage du repos à l'action ne serait plus une sorte de révolution mal préparée.
Ainsi, l'on obtiendrait à la fois : l'économie ; la simplification ; la puissance ; la mobilité; et l'élévation die l'autorité.
Un autre moyen d'économiser par l'organisation de l'infanterie, peut se trouver encore par cette condition : que le nombre des compagnies dont se compose
M CHAPITRE Vif.
un bataillon peut varier, et qu'en effet, chez nous et ailleurs, on le voit varier (le quatre a douze. Longtemps à la guerre nos bataillons eurent six compagnies, maintenant ils en ont huit. Or, en revenant de Huit à sis, on gagnera six cents cadres de compagnies : modification qui, à elle seule, produira une économie de sept millions ; et qui, loin d'être nuisible au point de vue militaire, procurera au contraire ces trois avantages : d'avoir, sur le pied de paix, des cadres de compagnies moins vides avec le même nombre d'hommes par bataillons; d'avoir (après la transition opérée) six capitaines seulement, au lieu de huit, pour concourir aux grades supérieurs, ce qui sera favorable à l'avancement; et d'avoir deux compagnies d'élite sur six, au lieu de deux sur huit, ce qui sera favorable au bienêtre et à la vigueur de l'infanterie.
Quant au nombre des hommes dont peut se composer une compagnie d'infanterie, c'est de tous les chiffres le plus élastique. Il peut varier du faible minimum de soixante hommes (cadre compris) à cent soixante et même cent quatre-vingts. Au-dessous de soixante à soixante-dix hommes, le cadre est vide, oisif, impuissant et découragé. Au-dessus de cent quatre-vingts le cadre a trop d'hommes à surveiller, à connaître, à instruire ; et te front du bataillon (a moins de réduire le nombre des compagnies) devient trop allongé. Entre
ces deux limites, c'est la question politique et la question financière qui, selon les circonstances, doivent décider.
Avec l'organisation qui est ici proposée, le chiffre total de l'infanterie pourrait varier de cent vingt mille hommes jusques au delà de trois cent mille : ce qui est une grande latitude.
Nulle modification considérable ne s'opère sans difficulté. La plus sérieuse, ici, est celle qui se présente chaque fois que la nécessité de l'économie impose des réductions, c'est-à-dire les emplois ôtés et l'avancement retardé. .... Mais une telle réorganisation ne se fait que graduellement, par le mouvement naturel des vacances, en conservant à l'avancement une part suffisante ; avec tous les ménagements qu'un gouvernement bienveillant et sage doit toujours observer Et ce que nous
disons ici, à propos des réductions sur l'infanterie, nous le disons pour toutes les réductions dont il sera parlé dans cet ouvrage.
l/lNFANTERIE LÉGÈRE.
Ceux de nos régiments qui portent le nom de légers, ne sont pas de l'infanterie légère : ils n'ont ni une arme ni une instruction particulières ; et, dans le chapitre précédent, nous les avons compris dans les cent régiments de ligne. Ce qui est de l'infanterie légère : ce sont les chasseurs tyroliens, les carabiniers suisses, les rifflemens anglais ; ce sont nos chasseurs de Vincennes ; ce sont les chasseurs que la Russie, la Prusse, la Suède viennent d'instituer à l'instar des nôtres.
Mais, quoique jouissant d'une certaine renommée, cette espèce d'infanterie n'a jusqu'à l'époque actuelle rendu que des services peu importants. Et elle ne pouvait pas en rendre de très grands, parce que la réputation dont jouissait sa carabine était une réputation usurpée..**. La carabine, en effet, telle qu'elle était il
y a peu de temps encore, n'était qu'une arme de justesse, et, malgré le préjugé établi, elle n'était pas une arme de longue portée : des expériences parfaitement faites et longtemps réitérées en ont donné la preuve. Or, sans la portée, à quoi sert la justesse ? et que pouvaient des tirailleurs dont l'action n'était redoutable qu'à une distance rapprochée?
L'ancienne erreur sur la carabine a récemment disparu. Et l'on a fait bien plus que de reconnaître l'erreur : on est entré sur la voie de la vérité ; on y a marché avec persévérance ; et l'on est parvenu, en France, à faire de nouvelles carabines très supérieures aux anciennes. De là, en 1839, la formation d'un premier bataillon de chasseurs de Vin ce n nés, suivie, en 1841, lorsque l'arme se fut encore perfectionnée, de la formation des dix bataillons actuels. (0
Ainsi , par l'introduction d'une arme nouvelle , qu'on peut nommer fusil ou carabine, fusil rayé, fusil ou carabine à balles allongées, peu importe, nous avons aujourd'hui une infanterie particulière, qui, bien organisée et bien exercée, sera, comme l'artillerie, une arme spéciale de grande utilité.
I) Outre les dix bataillons de chasseurs de Vincennes, il y a, pour le servir r de l'Algérie, trois bataillons d'infanterie légère et trois bataillons indigène?.
Cet avantage d'un fusil nouveau, beaucoup plus redoutable que l'ancien, doit-il être concentré dans un certain nombre de bataillons spéciaux ? ou bien doit-il être étendu à tous les corps, par exemple, dans leurs compagnies de voltigeurs? ou, enfin, doit-il être uniformément et complètement étendu à tous les rangs de l'armée?. ... Si j'avais à émettre une opinion, je serais pour l'admission complète. Cette question, au surplus, ne manquera pas de juges compétents.
Mais comme c'est une question qui intéresse nonseulement l'infanterie , mais la constitution militaire elle-même, je vais, dans le chapitre suivant, exposer d'une manière plus spéciale quelles sont les facultés de l'arme nouvelle et quelles conséquences doivent résulter de son introduction dans les armées.